LES
DANS LA RECHERCHE DU VRAI
Uans mon enfance , j'ai été élevé dans les préjugés à la mode. Tout homme qui ne réfléchit pas reste tout le temps de sa vie dans ces mêmes préjugés. Ces préjugés sont les obstacles les plus funestes aux connaissances des hommes. Prévenus de passions de telle ou telle espèce, soit dévotion, débauche, haine, amour, orgueil, jalousie, curiosité, ils ne voient presque rien dans son état naturel ; l'objet est toujours déguisé par la couleur intermédiaire au travers de laquelle il est aperçu.
Pour remédier à ces inconvéniens, il faut attendre que la disposition des organes soit changée , qu'elle soit rétablie dans un juste équilibre , et alors la perception sera d'une espèce toute différente, aussi-bien que la détermination du jugement.
En réfléchissant et en étudiant moi-même, j'ai eu le bonheur de me dégager de tous ces préjugés, et de les vaincre : j'ai reconnu que ce qu'on appelle la nature ne peut être ni contenir autre chose que Y Intelligence et la matière. Cette Intelligence est l'unique objet que nous devons reconnaître pour le vrai Dieu , et le seul de qui toute la nature dépend. C'est cette Intelligence suprême qui donne le mouvement et la vie à toute la matière ; il n'y a pas un atome de cette matière qui ne soit dépendant de cette Intelligence infinie, qui n'en
soit gouverné et régi. Tous les individus de la nature
sô:it l'ouvrage de sa toute-puissance.
Ce que nous appelons matière n'est que l'assemblage de tous les êtres. Ces êtres et cette Intelligence n'ont jamais eu de commencement; par conséquent ils sont éternels. Il y a une force inhérente à ces êtres, qui les rend essentiellement actifs et mobiles, capables de produire tous les effets que nous voyons. Cette force inhérente ne peut être produite que par cette Intelligence qui préside à toute la nature; c'est elle qui produit le mouvement : c'est par le mouvement que tout se forme, s'accroît, s'altère et se détruit. C'est le mouvement qui change l'aspect des êtres, qui leur ajoute et qui leur ôte des propriétés, et qui fait qu'après avoir occupé un certain rang ou ordre, chacun d'eux est forcé, par une suite de sa nature, d'en sortir pour en occuper un autre, et de contribuer à la naissance, à l'entretien , à la composition d'autres êtres totalement différens pour l'espèce , l'essence et le rang.
Tous les individus de la nature ne sont que des composés d'atomes. Chaque atome a son âme particulière et distinguée de tous les autres atomes. Donc chaque individu est composé d'autant d'âmes que d'atomes. Par conséquent, il ne peut y avoir que le premier atome de la composition de mon individu où puisse résider mon âme, ou mon moi-même, car tous les autres atomes ne sont qu'ajoutés, et en seront séparés à ma dissolution.
Tous les êtres ou atomes qui composent la matière sont doués d'une portion d'intelligence proportionnée à la qualité de leurs espèces : ils possèdent tous de cette intelligence jusqu'à un certain degré, les uns plus, les autres moins; de sorte que chaque être a sa portion d'intelligence au même degré.
Ce petit atome ou germe d'où provient le commen-
DANS LA RECHERCHE DU VRAT. 3?.g cernent de notre existence actuelle, cette petite machine aussi complète dans sa petitesse que l'est le corps lui-même (puisque celui-ci n'est que ce même atome développé par l'intus-susception d'une matière étrangère), ne pourrait-il point survivre à la dissolution de tout ce qu'il a reçu d'accidentel depuis sa conception?
Or, puisque ce petit corps primitif où a résidé l'individualité de notre machine a subsisté pendant des temps infinis, en subissant tant de révolutions, en passant successivement par les corps de nos aïeux , n'est-ce pas un très-grand préjugé pour son immortalité ? Dépouillé de toute cette matière étrangère qu'il a reçue dans le sein de sa mère par la communication de son sang, et depuis sa naissance par la nourriture, il peut résister aux atteintes de la mort, il peut vivre éternellement, comme il a subsisté auparavant, indépendamment de toutes ces ressources.... Pourquoi même jugerions-nous que cette machine primitive , étant dégagée de tout ce qu'elle avait d'étranger , ne penserait pas, et n'aurait pas des sensations ? Doit-on croire que , sans un certain volume de matière, on ne peut ni penser ni être sensible? Les ressorts de cette petite machine seraient très-déliés et très-minces. Mais quelle ne serait pas leur force s'ils étaient inaltérables ? et que faut-il pour leur donner cette force ? un simple vouloir de l'Intelligence suprême.
Vous me direz que vous ne vous souvenez pas d'avoir pensé ni d'avoir eu des sensations lorsque vous étiez renfermé dans les corps de vos aïeux; mais ignorez-vous que la mémoire dépend de certaines traces du cerveau que ces traces se font par le secours des esprits animaux, et que n'ayant alors ni les mêmes organes, ni les mêmes esprits animaux , ni les mêmes fibres que vous avez maintenant, vous ne devez pas être surpris de ne
pas vous souvenir, ni des pensées, ni des sensations que vous aviez il y a cent ans dans le corps de votre bisaïeul? vous pensiez alors par des sensations toutes différentes , de même que vous penserez dans tous les siècles à venir par des sensations qui ne seront plus les mêmes que celles que vous avez aujourd'hui.
Ce que l'on appelle Y univers comprend l'espace infini dans lequel sont placés tous les êtres. Le soleil, la lune, les étoiles, tous les globes et toutes les planètes, sont tous des animaux composés d'atomes , qui vivent et se nourrissent aux dépens et de la substance les uns des autres dans cet espace infini ,• ceux-ci en contiennent d'autres, et cela va de degré en degré jusqu'à l'infini.
L'expérience nous démontre celte vérité sans en pouvoir douter : nous sommes des animaux qui vivent et se nourrissent de la substance de cet animal que nous appelons la terre, et sur laquelle nous sommes placés : à notre tour, nous sommes remplis d'autres animaux plus petits sans comparaison que nous , comme sont les vers et toutes sortes de vermines et d'insectes qui habitent au-dedans et à la superficie de nos corps; ceux-ci sont encore la terre à d'autres animaux plus imperceptibles. Notre chair, notre sang, nos esprits et toute notre substance, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux, qui vivent et se nourrissent aux dépens et de la substance les uns des autres, nous prêtent le mouvement qu'ils ont, se laissent conduire à notre volonté , et nous conduisent nous-mêmes ; qui produisent enfin tous ensemble cette action que nous appelons la vie.
Puisque ce que nous appelons matière n'est composé que de germes ou petits animaux , par combien de révolutions ne doit pas avoir passé ce germe ou petit animal humain avant de devenir semence, et rencontrer
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 33 I
une matrice convenable pour le produire et en faire un homme ! Combien de millions de fois ce germe, s'acheminant au dessein de produire cet homme , n'a-t-il pas servi à la production de toutes sortes d'individus , tant dans l'animalité que dans la végétation , à cause du plus ou du moins de ces atomes qui lui manquaient pour arriver à son terme ! Il en est de même de tout ce qui se produit; et rien ne se fait ni ne se produit, que son premier commencement ne soit un germe. Combien de millions d'années une quantité prodigieuse de germes ne doivent pas encore attendre, avant de pouvoir se produire sous leurs formes naturelles, et cela faute d'avoir rencontré la matière propre à leur développement! Car la quantité des germes est inépuisable. Tout ce qui est sent et végète ; et après que chaque germe est parvenu à son terme ou à son plus haut période, il redescend et retourne dans son premier état pour revenir derechef, et jouer le même rôle.
Tout vient de V Intelligence suprême.
Nous ne pouvons nous donner des idées. Avouons que les objets ne peuvent par eux-mêmes nous en donner. Car comment se pourrait-il qu'un morceau de matière eût en soi la vertu de produire dans moi une pensée? Donc l'Intelligence éternelle, qui produit tout, produit aussi les idées, de quelque manière que ce puisse être.
Mais qu'est-ce qu'une idée? qu'est-ce qu'une sensation , une volonté, etc. ? C'est moi apercevant, moi sentant, moi voulant.
On sait enfin qu'il n'y a pas plus d'être réel appelé idée, que d'être réel nommé mouvement mais il y a des corps mus. De même, il n'y a point d'être particulier nommé mémoire, imagination, jugement; mais nous
nous souvenons, nous imaginons, nous jugeons. Tout
cela est d'une vérité incontestable.
Maintenant comment l'Etre intelligent et tout-puissant produit- il tous ces modes dans des êtres organisés? A-t-il mis deux êtres dans uu grain de froment, dont l'un fera germer l'autre ? A-t-il mis deux êtres dans un cerf, dont l'un fera courir l'autre ? Non , sans doute ; mais le grain est doué de la faculté de végéter, et le cerf de courir.
Qu'est-ce que la végétation? c'est du mouvement dans la matière. Quelle est cette faculté de courir? c'est l'arrangement des muscles qui, attachés à des os, conduisent en avant d'autres os attachés à d'autres muscles.
C'est évidemment une mathématique générale qui dirige toute la nature , et qui opère toutes les productions. Le vol des oiseaux, le nagement des poissons, la course des quadrupèdes , sont des effets démontrés des règles du mouvement continu.
La formation , la nutrition , l'accroissement , le dépérissement des animaux , sont de même des effets démontrés des lois mathématiques plus utiles.
Du Mécanisme des Sens.
Vous expliquez par ces lois comment un animal se meut pour aller chercher sa nourriture; vous devez donc conjecturer qu'il y a une autre loi par laquelle il a idée de sa nourriture , sans quoi il n'irait pas la chercher.
L'Intelligence suprême a fait dépendre de la mécanique toutes les actions de l'animal ; donc l'Intelligence a fait dépendre de la mécanique les sensations qui causent les actions.
Il y a dans l'organe de l'ouïe un artifice bien sensible } c'est une hélice à tours anfractueux , qui déter-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 333 mine les ondulations de l'air vers une coquille formée en entonnoir; l'air, pressé dans cet entonnoir, entre dans l'os pierreux, dans le labyrinthe, dans le vestibule, dans la petite conque nommée colimaçon ; il va frapper le tambour légèrement appuyé sur le marteau, l'enclume et l'étrier, qui jouent légèrement en tirant ou en relâchant les fibres du tambour.
Cet artifice de tant d'organes et de bien d'autres encore porte les sons dans le cervelet ; il y fait entrer les accords de la musique, sans les confondre ; il y introduit les mots, qui sont les courriers des pensées, dont il reste quelquefois un souvenir qui dure toute la vie.
Une industrie non moins merveilleuse lance dans vos yeux, sans les blesser, les traits de lumière réfléchis des objets; traits si déliés et si fins, qu'il semble qu'il n'y ait rien entre eux et le néant ; traits si rapides, qu'un clin d'œil n'approche pas de leur vitesse. Ils peignent dans la rétine les tableaux dont ils apportent les couleurs. Ils tracent l'image nette du quart du ciel.
Voilà des instrumens qui produisent évidemment des effets déterminés et très-différens, en agissant sur les principes des nerfs; de sorte qu'il est impossible d'en-r tendre par l'organe de la vue, et de voir par celui de l'ouïe.
L'Auteur de la nature aura-t-il disposé avec un art si divin ces instrumens merveilleux; aura-t-il mis des rapports si étonnans entre les yeux et la lumière, entre l'air et les oreilles, pour qu'il ait encore besoin d'accomplir son ouvrage par un autre secours ? La nature agit toujours par les voies les plus courtes. La longueur du procédé est une impuissance, la multiplicité des secours est une faiblesse.
Voilà tout préparé pour la vue et pour l'ouïe ; tout l'est pour les autres sens, avec un art aussi merveilleux
et aussi industrieux. L'Etre suprême sera -t -il un si mauvais artisan, que l'animal formé par lui pour voir et entendre ne puisse cependant ni entendre ni voir, si on ne met dans lui un troisième personnage interne qui fasse seul ces fonctions? L'Intelligence suprême ne peut-elle donner tout d'un coup les sensations , après nous avoir donné les instrumens admirables de la sensation ?
Elle l'a fait, on en convient, dans tous les animaux : personne n'est assez fou pour imaginer qu'il y ait dans un lapin , dans un lévrier, un être caché qui voie, qui entende, qui flaire, qui agisse pour eux.
La fouie innombrable des animaux jouit de ses sens par des lois universelles; ces lois sont communes à eux et à nous. Je rencontre un ours dans une forêt; il a entendu ma voix, comme j'ai entendu son hurlement; il m'a vu avec ses yeux , comme je l'ai vu avec les miens. Il a l'instinct de me manger, comme j'ai l'instinct de me défendre ou de fuir. Ira-t-on me dire : Attendez, il n'a besoin que de ses organes pour tout cela : mais, pour vous, c'est autre chose ; ce ne sont point vos yeux qui Font vu , ce ne sont point vos oreilles qui Font entendu ; ce n'est point le jeu de vos organes qui vous dispose à l'éviter ou à le combattre : il faut consulter une petite personne qui est dans votre cervelet, sans laquelle vous ne pouvez ni voir ni entendre cet ours, ni l'éviter, ni vous défendre?
Mécanisme de nos idées.
Certes, si les organes donnés par l'Intelligence universelle aux animaux leur suffisent, il n'y a nulle raison pour oser croire que les nôtres ne nous suffisent pas ; et qu'outre l'intelligence universelle, il nous faut encore un tiers pour opérer.
DAINfS LA RECHERCHE DU VRAI. 335 S'il y a des cas ou ce tiers est utile, n'est-il pas absurde au fond de l'admettre dans d'autres cas? On avoue que nous faisons une infinité de mouvemens sans le secours de ce tiers. Nos yeux se ferment rapidement au subit éclat d'une lumière imprévue; nos bras et nos jambes s'arrangent en équilibre par la crainte d'une chute; mille autres opérations démontrent au moins qu'un tiers ne préside pas toujours à l'action de nos organes.
Examinons tous les automates dont la structure interne est à peu près semblable à la nôtre; il n'y a guère chez eux et chez nous que les nerfs de la troisième paire, et quelques-uns des autres paires, qui s'insèrent dans les muscles qui servent aux sens, et qui travaillent au laboratoire chimique des viscères, et agissent indépendamment de la volonté. C'est une chose admirable, sans doute, qu'il soit donné à tous les animaux d'imprimer le mouvement à tous les muscles qui servent à les faire marcher, à resserrer, à étendre, à remuer les pâtes ou les bras, les griffes ou les doigts, à manger, etc., et qu'aucun animal ne soit le maître de la moindre action du cœur, du foie , des intestins, de la route du sang, qui circule tout entier environ cinq fois par heure dans l'homme.
Mais s'est-on bien entendu quand on a dit qu'il y avait dans l'homme un petit être qui commande à ses pieds et à ses mains, et qui ne peut commander au cœur, à l'estomac, au foie et au pancréas? Et ce petit être n'existe ni dans l'éléphant, ni dans le singe , qui font usage de leurs membres extérieurs tout comme nous, et qui sont esclaves de leurs viscères tout comme nous ?
On a été encore plus loin; on a dit : il n'y a nul rapport entre les corps et une sensation ; ce sont des choses entièrement différentes; donc ce serait en vain
que l'Intelligence suprême aurait ordonné à la lumière de pénétrer dans nos yeux pour nous faire voir, et aux particules élastiques de l'air d'entrer dans nos oreilles pour nous faire entendre, si l'Intelligence n'avait mis dans notre cerveau un être capable de recevoir ces perceptions. Cet être, a-t-on dit, doit être simple; il est pur, intangible; il est en un lieu, sans occuper d'espace; il ne peut être touché, et il reçoit des impressions; il n'a rien absolument de la matière; il est continuellement affecté par la matière.
Ensuite on a dit : ce petit personnage qui ne peut avoir aucune place, étant placé dans notre cerveau, ne peut à la vérité avoir par lui-même aucune sensation, aucune idée par les objets même. L'Etre intelligent a donc rompu cette barrière qui le sépare de la matière, et a voulu qu'il eût des sensations et des idées à l'occasion de la matière. L'Intelligence suprême a voulu qu'il vît quand notre rétine serait peinte, et qu'il entendît quand notre tympan serait frappé. Il est vrai que tous les animaux reçoivent leurs sensations sans le secours de ce petit être; mais il faut en donner un à l'homme; cela est plus noble: l'homme combine plus d'idées que les autres animaux ; il faut donc qu'il ait ses idées et ses sensations autrement qu'eux.
Si cela est , messieurs , à quoi bon l'Auteur de la nature a-l-il pris tant de peine ? si ce petit être que vous logez dans le cervelet ne peut par sa nature ni voir ni entendre, s'il n'y a nulle proportion entre les objets et lui, il ne fallait ni œil, ni oreille, ni tambour, ni marteau; l'enclume 3 la cornée, l'uvée, l'humeur vitrée, la rétine, tout cela était absolument inutile.
Dès que ce petit personnage n'a aucune connexion , aucune analogie, aucune proportion avec aucun arran gement de matières, cet arrangement est entièrement superflu. L'Être suprême n'avait qu'à dire, tu auras le
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 337 sentiment de la vision, de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du tact, sans qu'il y ait aucun instrument, aucun organe.
L'opinion qu'il y a dans le cerveau humain un être, un personnage étranger qui n'est point dans les autres cerveaux , est donc au moins sujette à beaucoup de difficultés; elle contredit toute analogie, elle multiplie les êtres sans nécessité, elle rend tout l'artifice du corps humain un ouvrage vain et trompeur.
L Intelligence suprême fait tout.
Il est sûr que nous ne pouvons nous donner aucune sensation ; nous ne pouvons même en imaginer au-delà de celles que nous avons éprouvées. Que toutes les académies de l'Europe proposent un prix pour celui qui imaginera un nouveau sens, jamais on ne gagnera ce prix. Nous ne pouvons donc rien purement par nousmêmes, soit qu'il y ait un être invisible et intangible dans notre cervelet, soit qu'il n'y en ait pas. Et il faut convenir que , dans tous les systèmes, l'Auteur de la nature a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées qui en sont les suites.
Puisque nous sommes ainsi sous la main de l'Intelligence suprême , Mallebranche , malgré toutes ses erreurs, a donc raison de dire philosophiquement que nous sommes dans Dieu , et que nous voyons tout en Dieu, comme saint Paul Je dit dans le langage de la théologie, et Aratus et Caton dans celui de la morale.
Que pouvons-nous donc entendre par ces mots, voir tout en Dieu? Ou ce sont des paroles vides de sens, ou elles signifient que l'Intelligence suprême nous donne toutes nos idées.
Que veut dire recevoir des idées ? Ce n'est pas nous qui les formons quand nous les recevons; donc c'est l'Intelligence suprême qui les forme : de même que ce Tome III. 22
n'est pas nous qui formons le mouvement ; c est l'Intelligence. Tout est donc une action de cette Intelligence suprême sur tous les êtres.
Comment tout est action de V Intelligence suprême.
Il n'y a dans la nature qu'un principe universel , éternel et agissant ; il ne peut en exister deux , car ils seraient semblables ou différens. S'ils sont différens, ils se détruisent l'un l'autre ; s'ils sont semblables , c'est comme s'il n'y en avait qu'un. L'unité de dessein dans le grand tout, infiniment varié, annonce un seul principe; ce principe doit agir sur tous les êtres, ou il n'est plus principe universel.
S'il agit sur tous les êtres, il agit sur tous les modes de tout être. Il n'y a donc pas un seul mode , une seule idée, qui ne soit l'effet immédiat d'une cause universelle toujours présente.
Cette cause universelle a produit le soleil et les astres immédiatement. Il serait bien étrange qu'elle ne produisit pas en nous immédiatement la perception du soleil et des astres.
Si tout est toujours effet de cette cause , comme on n'en peut douter, quand ces effets ont-ils commencé d'agir? Cette cause universelle est nécessairement agissante, puisqu'elle agit, puisque l'action est son attribut, puisque tous ses attributs sont nécessaires; car s'ils n'étaient pas nécessaires , elle ne les aurait pas.
Elle a donc toujours agi. Il est aussi impossible de concevoir que l'Etre éternel, essentiellement agissant par sa nature, eût été oisif une éternité, qu'il est impossible de concevoir d'être lumineux sans lumière.
Une cause sans effet est une chimère, une absurdité, aussi-bien qu'un effet sans cause. H y a donc eu éternellement et il y aura toujours des effets de cette cause universelle.
J)ANS LA RECHERCHE DU VRAI. 33g Ces effets ne peuvent pas venir de rien ; ils sont donc des émanations éternelles de cette cause éternelle.
La matière de l'univers appartient donc à l'Intelligence suprême autant que les idées , et les idées autant que la matière. Dire que quelque chose est hors de lui , ce serait dire qu'il y a quelque chose hors de l'infini.
L'Intelligence suprême étant le principe universel de toutes les choses, toutes existent donc en elle et par elle.
L' Intelligence suprême inséparable de toute la nature.
Il ne faut pas inférer de là qu'elle touche sans cesse à ses ouvrages par des volontés et des actions particulières. Nous faisons toujours l'Intelligence suprême à notre image. Tantôt nous la représentons comme un despote dans son palais, ordonnant à des esclaves; tantôt comme un ouvrier occupé des roues de sa machine. Mais un homme qui fait usage de sa raison peut-il concevoir l'Intelligence suprême autrement que comme un principe toujours agissant, et qui a tout présent à soi? S'il a été principe une fois, il l'est donc à tout moment ; car il ne peut changer de nature. La comparaison du soleil et de la lumière avec l'Intelligence suprême et ses productions, est sans doute infiniment imparfaite ; mais enfin , elle nous donne une idée , quoique très-faible et fautive , d'une cause toujours subsistante et de ses effets toujours subsistans.
Enfin , je ne prononce le nom de l'Intelligence suprême que comme un perroquet, ou comme un imbécille, si je n'ai pas l'idée d'une cause nécessaire, immense, agissante, présente à tous ses effets, en tout lieu, en tout temps.
On ne peut m'opposer les objections faites à Spinosa. On lui disait qu'il faisait son Dieu intelligent et brûle, que son Dieu n'était qu'une contradiction perpétuelle. Mais ici on ne fait point l'Intelligence suprême l'uni-
34o LES PROGRÈS DE LA RAISON .
versai! té des choses; nous disons que l'universalité des choses émane d'elle : et, pour nous servir encore de l'insuffisante comparaison du soleil et de ses rayons, nous disons qu'un trait de lumière lancé du globe du soleil, et absorbé dans le plus infect des cloaques, ne peut causer aucune souillure dans cet astre. Ce cloaque n'empêche pas que le soleil ne vivifie toute la, nature dans notre globe.
On peut nous objecter encore que ces rayons sont tirés de la substance du soleil, qu'ils en sont des émanations, et que, si les productions de l'Intelligence suprême sont des émanations d'elle-même , elles sont des parties d'elle-même. Ainsi nous retomberions dans la crainte de donner une fausse idée de cette Intelligence suprême , de la composer de parties désunies, de parties qui se combattent. Nous répondrons ce que nous avons déjà répondu, que notre comparaison est très imparfaite, et qu'elle ne sert qu'à former une faible image d'une chose qui ne peut être représentée par des images. Nous pourrions dire encore qu'un trait de lumière pénétrant dans la fange, ne se mêle point à elle, et qu'il y conserve son essence indivisible. Mais il vaut mieux avouer que la lumière la plus pure ne peut représenter l'Intelligence suprême. La lumière émane du soleil , et tout émane de l'Intelligence suprême. Nous ne savons pas comment : mais nous ne pouvons, encore une fois, concevoir l'Être suprême que comme l'être nécessaire de qui tout émane. Le vulgaire le regarde comme un despote qui a des huissiers dans son antichambre.
Nous croyons que toutes les images sous lesquelles on a représenté ce Principe intelligent, universel, nécessairement existant par lui-même, nécessairement agissant dans l'étendue immense, sont encore plus erronées que les comparaisons tirées du soleil et de ses rayons. On l'a peint assis sur les vents, porté dans les
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3/hï nuages, entouré des éclairs et des tonnerres , parlant aux élémens, soulevant les mers; tout cela n'est -que l'expression de notre petitesse. Il est au fond très-ridicule de placer dans un brouillard, à une demi-lieue de notre petit globe , le principe éternel de tous les millions de globes qui roulent dans l'immensité. Nos éclairs et nos tonnerres qui sont vus et entendus quatre ou cinq lieues à la ronde , tout au plus, sont de petits effets physiques perdus dans le grand tout; et c'est ce grand tout qu'il faut considérer > quand on parle de l'Intelligence suprême.
Ce ne peut être que la même vertu qui pénètre de notre système planétaire aux autres systèmes planétaires, qui sont plus éloignés mille et mille fois de nous que notre globe ne l'est de Saturne. Les mêmes lois éternelles régissent tous les astres ; car si les forces centripète et centrifuge dominent dans notre monde, elles dominent dans les mondes voisins, et ainsi dans tout l'univers. La lumière de notre soleil et de Sirius doit être la même ; elle doit avoir la même ténuité , la même rapidité, la même force, s'échapper également en ligne droite de tous les côtés, agir également en raison directe du carré de la distance.
Quoique la lumière des étoiles , qui sont autant de soleils, vienne à nous dans un temps donné, la lumière de notre soleil parvient à elle réciproquement dans un temps donné. Puisque ces traits, ces rayons de notre soleil se réfractent , il est incontestable que les rayons des autres soleils , dardés de même dans leurs planètes, s'y réfractent précisément de la même façon, s'ils y rencontrent les mêmes milieux.
Puisque cette réfraction est nécessaire à la vue, il faut bien qu'il y ait dans ces planètes des êtres qui aient la faculté de voir. Il n'est pas vraisemblable que ce bel usage de la lumière soit perdu pour les autres globes.
3zp LES PROGRÈS DE LA RAISON
Puisque l'instrument y est, l'usage de l'instrument doit y être aussi. Partant toujours de ces deux principes, que rien n'est inutile , et que les grandes lois de la nature sont partout les mêmes, donc ces soleils innombrables allumés dans l'espace éclairent des planètes innombrables ; donc leurs rayons y opèrent comme sur notre globe ; donc des animaux en jouissent. La lumière est de tous les êtres, ou de tous les modes du grand Être , celui qui nous donne l'idée la plus étendue de sa divinité, tant loin qu'elle est de la représenter.
En effet, après avoir vu les ressorts de la vie des animaux de notre globe, nous ne savons pas si les habitans des autres globes ont de tels organes. Après avoir connu la pesanteur, l'élasticité, les usages de notre atmosphère , nous ignorons si les globes qui tournent autour de Sirius ou d'Aldeboram sont entourés d'un air semblable au nôtre. Notre mer salée ne nous démontre pas qu'il y ait des mers dans ces autres planètes ; mais la lumière se présente partout. Nos nuits sont éclairées d'une foule de soleils. C'est la lumière qui, d'un coin de cette petite sphère sur laquelle l'homme rampe, entretient une correspondance continuelle entre tous ces univers. Saturne nous voit, et nous voyons Saturne; Sirius aperçu par nos yeux peut aussi nous découvrir; il découvre certainement notre soleil , quoiqu'il y ait entre l'un et l'autre une distance qu'un boulet de canon, qui parcourt six cents toises par seconde , ne pourrait franchir en cent quatre milliards d'années.
La lumière est réellement un passager rapide , qui court dans le grand tout, de monde en monde. Elle a quelques propriétés de la matière, et des propriétés supérieures. Et si quelque chose peut fournir une faible idée commencée , une notion imparfaite de l'Etre suprême, cest la lumière; elle est partout comme lui, elle agit partout comme lui.
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 343 Il résulte, ce me semble, de toutes ces idées, qu'il y a une Intelligence éternelle et toute-puissante , d'où découlent en tous temps tous les êtres et toutes les manières d'être dans tout l'univers.
Je sais que je suis aussi nécessairement borné que le grand Etre est nécessairement immense. Voilà tout ce que me montre ce faible rayon de lumière émané dans moi, du soleil des esprits.
Réflexions sur V Homme.
La source des erreurs dans lesquelles l'homme est tombé lorsqu'il s'est envisagé lui-même, est venu de ce qu'il a cru se mouvoir de lui-même : il n'a pas fait réflexion que les parties de tous les corps, les premiers élémens qui les composent, sont les mêmes, et produisent, par la seule diversité de leur arrangement, les diflérens corps que nous voyons ; il a cru agir toujours par sa propre énergie, dans ses actions et dans ses volontés qui en sont les mobiles; être indépendant des lois générales de la nature et des objets, que , souvent à son insu et toujours malgré lui, cette nature fait agir sur lui. S'il se fût attentivement examiné, il eût reconnu que tous ces mouvemens ne sont rien moins que spontanés ; il eût trouvé que sa naissance dépend de causes entièrement hors de son pouvoir; que c'est sans son aveu qu'il entre dans le système où il occupe une place ; que, depuis le moment où il naît jusqu'à celui où il meurt , il est continuellement modifié par des causes qui, malgré lui, influent sur sa machine, modifient son être, et disposent de sa conduite. La moindre réflexion ne sufîit-elle pas pour lui prouver que les solides et les fluides dont son corps est composé , et que son mécanisme caché, qu'il croit indépendant des causes antérieures, sont perpétuellement sous les influences
de ces causes, et seraient, sans elles , dans une incapacité totale d'agir? Ne voit-il pas que son tempérament ne dépend aucunement de lui-même; que ses passions sont des suites nécessaires de cé tempérament; que ses volontés et ses actions sont déterminées par ces passions, et par des opinions qu'il ne s'est pas données? Son sang, plus ou moins abondant ou échauffé , ses nerfs et ses fibres , plus ou moins tendus ou relâchés , ses dispositions durables ou passagères, ne décidentelles pas à chaque instant de ses idées, de ses pensées, de ses désirs, de ses craintes, de ses mouvemens , soit visibles, soit cachés; et l'état où il se trouve ne dépend-il pas nécessairement de l'air diversement modifié, des alimens qui le nourrissent, et des combinaisons secrètes qui se font en lui-même, et qui conservent l'ordre, ou portent le désordre dans sa machine? En un mot, tout aurait dû convaincre l'homme qu'il est, dans chaque instant de sa durée, un instrument passif entre les mains de la nécessité.
Dans un monde où tout est lié, où toutes les causes sont enchaînées les unes aux autres par l'Intelligence qui préside à toute la nature, il ne peut y avoir d'énergie ou de force indépendante et isolée. C'est donc toujours cette Intelligence agissante dans la nature , qui marque à l'homme chacun des points de la ligne qu'il doit décrire; c'est elle qui élabore et combine les élémens dont il doit être composé ; c'est elle qui lui donne son être, sa tendance, sa façon particulière d'agir; c'est elle qui le développe , qui l'accroît , qui le conserve pour un temps , pendant lequel il est forcé de remplir sa tâche ; c'est elle qui place sur son chemin les objets et les événemens qui le modifient d'une façon tantôt agréable et tantôt nuisible pour lui ; c'est elle qui, lui donnant le sentiment, le met à portée de choisir les objets, et de prendre les moyens les plus propres à
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3/|5 se conserver; c'est elle qui, lorsqu'il a fourni sa carrière, le conduit à sa dissolution, et lui fait ainsi subir Ja loi générale et constante dont rien n'est exempté. C'est ainsi que, par le mouvement, elle fait naître l'homme, le soutient quelque temps, et enfin le dissout , ou l'oblige de rentrer dans le sein d'une nature qui bientôt le reproduira épars sous une infinité de formes nouvelles, dont chacune de ses parties parcourra de même les différentes périodes , aussi nécessairement que le tout avait parcouru ceux de son existence précédente.
Ne soyons donc point surpris si l'homme rencontra tant d'obstacles , lorsqu'il voulut se rendre compte de son être et de sa façon d'agir, et s'il imagina de si étranges hypothèses pour expliquer le jeu caché de sa machine, qu'il vit se mouvoir d'une façon qui lui parut si différente de celle des autres êtres de la nature. Il vit bien que son corps et ses différentes parties agissaient , mais souvent il ne put voir ce qui Je portait à l'action ; il crut donc renfermer au dedans de lui-même un principe moteur, distingué de sa machine, qui donnait secrètement l'impulsion aux ressorts de cette machine, se mouvait par sa propre énergie , et agissait suivant des lois totalement différentes de celles qui règlent les mouvemens de tous les autres êtres. Il avait la conscience de certains mouvemens internes qui se faisaient sentir à lui; mais comment concevoir que ces mouvemens invisibles puissent souvent produire des effets si frappans ? comment comprendre qu'une idée fugitive , qu'un acte imperceptible de Ja pensée , puissent souvent porter le trouble et la discorde dans tout son être? En un mot, il crut apercevoir en lui-même une substance distinguée de lui , douée d'une force secrète , dans laquelle il supposa des caractères entièrement différens de ceux de ces organes mêmes. Il ne fit point
attention que la cause primitive qui fait qu'une pierre tombe, ou que son bras se meut, est peut-être aussi difficile à concevoir ou à expliquer que celle du mouvement interne dont la pensée et la volonté sont les effets. Ainsi, faute de méditer sur l'Intelligence qui règle tous les mouvemens de la nature , et d'envisager celte nature sous son véritable point de vue, de remarquer la conformité et la simultanéité des mouvemens de ce prétendu moteur et de ceux de son corps, ou de ses organes matériels, il jugea que c'était non- seulement un être à part , mais encore d'une nature différente de tous les êtres de la nature , d'une essence plus simple, et qui n'avait rien de commun avec tout ce qu'il voyait. C'est de là que sont venus successivement les notions de spiritualité , d immatérialité , d'immortalité , et tous ces mots vagues que I on a inventés peu à peu, à force de subtiliser, pour marquer les attributs de la substance inconnue que l'homme croyait renfermée en lui-même, et qu'il jugeait être le principe caché de ses actions visibles. Pour couronner la conjecture hasardée que l'on avait faite sur cette force motrice, on supposa que , différent de tous les autres êtres et du corps qui lui servait d'enveloppe , elle ne devait point comme eux subir de dissolution ; que sa parfaite simplicité l'empêchait de pouvoir se décomposer ou changer de forme; en un mot, qu'elle était, par son essence, exempte des révolutions auxquelles on voyait les corps sujets , ainsi que tous les autres êtres composés dont la nature est remplie.
Ainsi l'homme devint double ; il se regarda comme un tout, composé par l'assemblage inconcevable de deux natures différentes, et qui n'avaient point d'analogie entre elles.
Il distingua deux substances en lui-même : l'une, visiblement soumise aux influences des êtres grossiers
DANS LA RECHERCHE DU VRAI
et composés de matière grossière et inerte, fut nommée corps ; l'antre, que l'on composa simple, d'une essence pure, fut nommée âme , ou esprit, et les fonctions de l'âme furent appelées spirituelles et intellectuelles : l'homme, considéré relativement aux premières, fut appelé Y homme physique; et, quand on le considéra relativement aux dernières, il fut distingué ou désigné sous le nom cY homme moral.
Ces distinctions, adoptées aujourd'hui par la plupart des philosophes, ne sont fondées que sur des suppositions gratuites. Les hommes ont toujours cru remédier à l'ignorance des choses , en inventant des mots auxquels ils ne peuvent jamais attacher un vrai sens. On imagina que l'on connaissait la matière, toutes ses propriétés, toutes ses facultés, ses ressorts et ses différentes combinaisons, parce qu'on en avait entrevu quelques qualités essentielles : l'on ne fit réellement qu'obscurcir les faibles idées que l'on avait pu s'en former, en lui associant une substance beaucoup moins intelligible qu'elle-même. C'est ainsi que des spéculateurs, en créant des mots et en multipliant les êtres, n'ont fait que se plonger dans des embarras plus grands que ceux qu'ils voulaient éviter , et mettre des obstacles aux progrès des connaissances. Dès que les faits leur ont manqué , ils ont eu recours à des conjectures, qui bientôt, pour eux, se sont changées en réalité; et leur imagination , que l'expérience ne guidait puis, s'est enfoncée sans retour dans le labyrinthe d'un monde idéal et intellectuel qu'elle seule avait enfanté. Il fut presque impossible de l'en tirer, pour la remettre dans Je bon chemin , dont il n'y a que l'expérience qui puisse donner le fil. Elle montrera que , dans nous-mêmes, ainsi que dans tous lçs objets qui agissent sur nous, il n'y a jamais que de la matière douée par l'Intelligence suprême de propriétés qui lui sont données. Enfin ,
l'homme est un tout organisé, composé de différentes parties de matière, de même que toutes les autres productions de la nature. Il suit des lois générales et connues, ainsi que des lois ou des façons d'agir qui lui sont particulières et connues.
Ainsi, lorsqu'on demandera ce que c'est que l'homme, nous dirons que c'est un être matériel , organisé , ou formé de manière à sentir, à penser, à être modifié de certaine façon propre à lui seul , à son organisation , aux combinaisons particulières qui se trouvent rassemblées en lui. Si l'on nous demande quelle origine nous donnons aux êtres de l'espèce humaine, nous dirons que, de même que tous les autres êtres, l'homme est une production de la nature , qui leur ressemble à quelques égards , et se trouve soumis aux mêmes lois , et qui en diffère à d'autres égards et suit des lois particulières, déterminées par la diversité de sa formation. Si l'on demande d'où l'homme est venu , nous répondrons que l'expérience ne' nous met point à portée de répondre à cette question , parce que nous ne pouvons pénétrer dans les secrets de l'Intelligence infinie , et qu'elle ne peut nous intéresser véritablement ; il nous suffit de savoir que l'homme existe, et qu'il est constitué de manière à produire les effets dont nous le voyons susceptible.
Mais , dira-t-on , l'homme a-t-il toujours existé ? 3'espèce humaine a-t-elle été produite de toute éternité? y a-t-il eu de tout temps des hommes semblables à nous? y en aura-t-il toujours? y a-t-il eu un premier homme dont tous les autres sont descendus? les espèces, sans commencement, seront-elles sans fin? ces espèces sont-elles indestructives ou passent-elles comme les individus? l'homme a-t-il toujours été ce qu'il est? ou bien, avant de parvenir à l'état où nous le voyons, a-t-il été obligé de passer par une infinité de déve-
DAIMS LA RECHERCHE DU VRAI. 34g
îoppemens successifs? l'homme peut-il enfin se flatter d'être parvenu à un état fixe , ou bien l'espèce humaine doit-elle encore changer? Si l'homme est le produit de la nature, on demandera si nous croyons que cette nature puisse produire de nouveaux êtres, et faire disparaître les espèces anciennes? Enfin , dans ces suppositions, l'on voudra savoir pourquoi la nature ne produit pas sous nos yeux des êtres nouveaux ou des espèces nouvelles?
Il paraît que l'on peut prendre, sur toutes ces questions indifférentes au fond de la chose, tel parti que l'on voudra. Au défaut de l'expérience, c'est à l'hypothèse à fixer une curiosité qui s'élance toujours au-delà des bornes prescrites à notre esprit. Cela posé , le contemplateur de la nature dira qu'il ne voit aucune contradiction à supposer que l'espèce humaine, telle qu'elle est aujourd'hui, a été produite, soit dans le temps, soit de toute éternité : il n'en voit pas davantage à supposer que cette espèce soit arrivée par différens passages au développement successif à l'état où nous le voyons. La matière est éternelle et nécessaire; mais ses combinaisons et ses formes sont passagères et contingentes ; et l'homme est-il autre chose que de la matière combinée, dont la forme varie à chaque instant ?
Cependant quelques réflexions semblent favoriser ou rendre plus probable l'hypothèse que l'homme est une production faite dans le temps, particulier au globe que nous habitons, qui, par conséquent, ne peut dater que de la formation de ce globe lui-même , et qui est un résultat des lois particulières qui le dirigent. L'existence est essentielle à l'univers, ou à l'assemblage total de matières essentiellement diverses que nous voyons; mais les combinaisons et les formes ne leur sont point essentielles. Cela posé, quoique la matière qui compose notre terre ait toujours existé ; celte terre n'a
35o LES PROGRES DE LA RAISON
point toujours eu sa forme et ses propriétés actuelles : peut-être cette terre 'est-elle une masse détachée dans le temps de quelque autre corps céleste, et qui, conséquemment, était alors en état de produire des êtres touldifférens de ceux que nous y trouvons maintenant, vu qu'alors sa position et sa nature devaient rendre toutes ses productions différentes de celles qu'il nous offre aujourd'hui.
Quelle que soit la supposition que l'on adopte, les plantes , les animaux , les hommes , peuvent être regardés comme des productions inhérentes à notre globe, et qui lui sont propres, dans la position ou dans les circonstances où il se trouve actuellement ; ces productions changeraient si ce globe, par quelque révolution, venait à changer de place. Ce qui paraît fortifier cette hypothèse, c'est que, sur notre globe lui-même, toutes les productions varient en raison de ses différens climats. Les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux ne sont point les mêmes partout; ils varient quelquefois d'une façon très-sensible à une distance peu considérable. Enfin, les hommes varient dans les différens climats, pour la couleur, pour la taille, pour la formation, pour la force, pour l'industrie, pour le courage, pour les facultés de l'esprit. Mais qu'est-ce qui constitue le climat? c'est la différente position des parties du même globe relativement au soleil , position qui suffit pour mettre une variété sensible entre ses productions.
L'on peut donc conjecturer avec assez de fondement, que si, par quelque accident, notre globe venait à se déplacer, toutes ses productions seraient forcées de changer, vu que les causes n'étant plus les mêmes, ou n'agissant plus de la même façon , les effets devraient nécessairement changer. Transportez en imagination un homme de notre planète dans Saturne, bientôt sa
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 35l poitrine sera déchirée par un air trop raréfié , ses membres seront glacés par le froid, il périra, faute de trouver des élémens analogues à son existence actuelle. Transportez un autre homme dans Mercure , et l'excès de la chaleur l'aura bientôt détruit.
Ainsi tout semble nous autoriser à conjecturer que l'espèce humaine est une production propre à notre globe, dans la position où il se trouve; et que, cette position venant à changer, l'espèce humaine changerait ou serait forcée de disparaître, vu qu'il n'y a que ce qui peut se coordonner avec le tout qui non-seulement lui donne l'idée de l'ordre, mais encore qui lui fait dire que tout est bien , tandis que tout n'est que ce qu'il peut être , tandis que tout est nécessairement ce qu'il est.
Ces réflexions semblent contrarier les idées de ceux qui ont voulu conjecturer que les autres globes étaient habités comme le nôtre, par des êtres semblables à nous. Mais si les Lapons diffèrent d'une façon si marquée des Hottentots, quelle différence ne devons-nous pas supposer entre un habitant de notre globe et un habitant de Saturne ou de Vénus?
Quoi qu'il en soit, si l'on nous oblige de remonter par l'imagination à l'origine des choses et au berceau du genre humain, nous dirons qu'il est probable que l'homme fut une suite nécessaire du débrouillement de notre globe , ou l'un des résultats des qualités, des pn> priétés , de l'énergie , dont il fut susceptible dans sa position présente; qu'il naquit mâle et femelle; que son existence est coordonnée avec celle de notre globe; et que, tant que cette coordination subsistera, l'espèce humaine se conservera et se propagera d'après l impuï^ sion et les lois primitives qui l'ont jadis fait éclore ; que si cette coordination venait à changer, ou si la terre déplacée cessait de recevoir la même impulsion
ou influence de la part des causes qui agissent actuellement sur elle , et qui lui donnent son énergie, l'espèce humaine changerait pour faire place à des êtres nouveaux, propres à se coordonner avec l'état qui succéderait à celui que nous voyons subsister maintenant.
O homme ! ne concevras-tu jamais que tu n'es qu'un éphémère ? Tout change dans l'univers ; la nature ne renferme aucune forme constante ; et tu prétendrais que ton espèce ne pût point disparaître , et dût être exceptée de la loi générale, qui veut que tout s'altère! Toi qui, dans ta folie, prends arrogamment le titre de roi de la nature! toi qui mesures la terre et les cieux ! toi , pour qui ta vanité s'imagine que tout a été fait, parce que tu as une petite portion d'intelligence! il ne faut qu'un léger accident, qu'un atome déplacé pour te faire périr, pour te dégrader, pour te ravir cette portion d'intelligence dont tu parais si fier.
Si l'on se refusait à toutes les conjectures précédentes, et si l'on prétendait que la nature agit par une certaine somme de lois immuables et générales; si l'on croyait que l'homme, les quadrupèdes, les poissons, les insectes, les plantes, sont de toute éternité , et demeurent éternellement ce qu'ils sont; si l'on voulait que de toute éternité les astres eussent brillé au firmament ; si l'on disait qu'il ne faut pas plus demander pourquoi l'homme est tel qu'il est, que demander pourquoi la nature est telle que nous la voyons, ou pourquoi le monde existe ; nous ne nous y opposerons pas : et quel que soit le système qu'on adopte, il répondra peut-être également bien aux difficultés dont on s'embarrasse; et, considérées de près, on verra qu'elles ne font rien aux vérités que nous avons posées d'après l'expérience. Il n'est pas donné à l'homme de tout savoir; il ne lui est pas donné de connaître son ori-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI» 353 gine ; il ne lui est pas donné de pénétrer dans l'essence des choses , ni de remonter aux premiers principes ; mais il lui est donné d'ayoir de la raison , de la bonne foi, de convenir ingénument qu'il ignore ce qu'il ne peut savoir, et de ne point substituer des mots inintelligibles et des suppositions absurdes à ses incertitudes. Ainsi, à ceux qui, pour trancher les difficultés, prétendent que l'espèce humaine descend d'un premier homme et d'une première femme créés par la Divinité, nous répondrons que nous sommes très-convaincus de la nature et de l'Intelligence suprême, et que nous n'avons aucune idée de la création, mais bien de la formation ; puisque la matière est éternelle, et que se servir des mots âme et création, c'est dire en d'autres termes que l'on ignore l'énergie de l'Intelligence suprême sur la nature, et qu'on ne sait point comment elle a pu produire les hommes que nous voyons.
De toute éternité, l'Intelligence suprême a connu la matière. Il est contradictoire de dire que l'on connaît une chose qui n'est pas. Donc la matière doit être éternelle.
L'on a inventé ce mot âme pour exprimer faiblement les ressorts de notre vie ; comme végétation est un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l'Intelligence suprême fait que la plante tire les sucs de la terre. Tous les animaux se meuvent; et cette puissance de se mouvoir, on l'appelle force active ; mais il n'y a pas un être distinct qui soit la force ; cette force doit donc venir d'ailleurs.
Nous avons des passions , de la mémoire , de la raison : mais ces passions, cette mémoire , cette raison, ne sont pas sans doute des choses à part; ce ne sont pas des êtres existans dans nous ; ce ne sont pas de petites Tome III. a3
personnes qui aient une existence particulière, ce sont des mots génériques, inventés pour fixer nos idées. Uâme qui signifie notre mémoire , notre raison , nos passions, n'est donc elle-même qu'un mot. Qui fait le mouvement dans la nature? c'est l'Intelligence suprême. Qui fait végéter les plantes? c'est cette Intelligence. Qui fait la pensée dans l'homme? c'est cette Intelligence suprême.
Si l'âme humaine était une petite personne renfermée dans notre corps , qui en dirigeât les mouvemens et les idées, cela ne marquerait-il pas cjans l'éternel artisan de la nature, une impuissance et un artifice indigne de lui? Il n'aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans eux-mêmes le don du mouvement et de la pensée ? Vous n'osez nier que l'Intelligence suprême ait le pouvoir d'animer l'être peu connu que nous appelons matière : pourquoi donc se servirait-il d'un autre agent pour l'animer?
Il y a bien plus; que ferait cette âme que vous donnez si librement à notre corps? D'où viendrait-elle? Faudraitil que cette Intelligence suprême fût continuellement à l'affût de l'accouplement des hommes et des femmes; qu'elle remarquât attentivement le moment où un germe sort du corps de l'homme et entre dans le corps d'une femme; et qu'alors elle envoyât vite une âme dans son germe? Et si ce germe meurt, que deviendra cette âme? elle aura été créée inutilement, ou elle attendra une autre occasion.
Voilà, je vous l'avoue, une étrange occupation pour le Maître de la nature; non -seulement il faut qu'il prenne garde continuellement à la copulation de l'espèce humaine, mais il faut qu'il fasse de même avec tous les animaux , car ils ont tous comme nous de la mémoire, des idées, des passions; et si une âme est nécessaire pour former ces sentimens, celte mémoire,
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 355 ces idées, ees passions, il faut que l'Intelligence suprême travaille continuellement à forger des âmes pour tous les animaux de la nature.
Quelle idée puis-je me faire de l'Artisan de tant de millions de globes, qui serait obligé continuellement à faire des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage ? Puisque je suis animé par l'Intelligence suprême même, à quoi me servirait cette âme?
Voilà une très-petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de son existence.
Ce n'est pas nous qui nous donnons des idées; nous les avons presque toujours malgré nous; nous en avons quand nous sommes endormis; tout se fait en nous sans que nous nous en mêlions. L'âme aurait beau dire au sang et aux esprits animaux, courez, je vous prie, de cette façon pour me faire plaisir; ils circuleront toujours de la manière que l'Intelligence suprême leur a prescrite. J'aime mieux être la machine de cette Intelligence, qui m'est démontrée, que d'être la machine d'une âme dont je doute.
L'homme est un tout composé de l'assemblage d'un grand nombre de parties de différentes espèces, qui toutes sont assujetties irrévocablement aux lois inflexibles du mécanisme universel: parties solides, parties fluides, parties dures, parties molles, leviers de tout genre, poulies, tuyaux, glandes, liqueurs, esprits; tout cela forme un tout, qui, par quelques-unes de ses parties, devient capable de sentimens et de connaissance, comme une pendule devient propre à sonner l'heure.
La structure, la liaison, l'assortiment, les usages, les effets de ces différentes parties, sont bien dignes de notre curiosité, et devraient faire une des principales études des premières années de notre vie.
Mais ce qui doit surtout attirer notre attention, par
rapport au sujet dont il s'agit, c'est notre cerveau : car c'est le cerveau qui est le siège des sentimens et des connaissances.
Comme les yeux sont l'organe de la vue, en sorte que, sans les yeux, nous ne verrions point; de même nous ne pensons que par la partie inférieure du cerveau, où tous les nerfs aboutissent, ou, ce qui est la même chose, d'où, tous les nerfs tirent leur origine , et d'où ils vont se distribuer dans les sens ; en sorte que cette partie du cerveau est notre sens interne ; on peut là comparer, en quelque sorte, à l'araignée, qui, dans le réduit où elle se lient, est avertie par les fils de sa toile, des divers mouvemens qui se passent en quelqu'un de ses fils, et qui sont portés jusqu'à elle.
Cette partie du cerveau est ce que communément on appelle âme, nom auquel le vulgaire donne une signification bien différente; car il regarde 1 âme comme une substance différente du corps , et comme le principe de toutes les opérations de l'animal vivant; mais le mot âme n'est qu'un terme abstrait et métaphysique, qui n'a pas plus de réalité en lui par rapport au reste du corps, que le mot vue n'en a par rapport aux yeux, et celui d'ouïe par rapport aux oreilles.
Il est inutile de rechercher en nous un être étranger à notre corps, qui soit le principe de nos opérations; elles sont le résultat de l'ensemble et du concours des différentes parties du corps même, dépendamment des lois du mécanisme universel. C'est cet ensemble, c'est ce concours qui forme l'animal vivant.
Nous ne connaissons les divers êtres qui sont dans le j monde , que par le sentiment des effets que nous voyons ! que ces êtres produisent en nous : je vois un tel corps, et je sens qu'il excite en moi le sentiment de chaleur et de lumière ; je dis donc qu'il est chaud et lumineux, et en cela différent de la glace et des autres corps solides
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 35>J que je vois aussi, mais qui ne me font sentir ni chaleur, ni lumière. Je sens que je suis capable de sentiment et de pensée; ainsi j'affirme que j'ai la propriété de sentir et de penser. J'ai un corps organisé en conséquence des différentes élaborations et des divers mouvemens qui s'y passent, et surtout dans le cerveau; je sens que je suis affecté de sentimens et de pensées ; je reconnais donc en moi la propriété de sentir et de penser ; et je dis que je suis un corps organisé qui sent et qui pense dépendamment des différentes impressions qui se font sur l'organe de la pensée , qui est le sens intérieur.
Toute chose est réputée être dans l'état où on la trouve, jusqu'à ce qu'un motif légitime nous oblige de la regarder autrement; or, je n'ai point de motif raisonnable qui m'oblige de transférer à un autre être que je ne connais point, une propriété que je trouve si intimement attacbée à mon corps.
Ce qui a fait imaginer une substance différente du corps, et seule capable de penser, c'est l'habitude où sont les hommes de n'attribuer les propriétés qu'aux êtres auxquels ils voient que ces propriétés sont jointes : ils n'aperçoivent pas cette liaison, leur ignorance leur est à charge; et plutôt que de demeurer indéterminés, ils imaginent un être qu'ils font le suppôt inconnu de cette propriété. C'est ainsi que lorsque, pendant la nuit, le vulgaire entend quelque bruit sans voir le corps qui le cause, il l'attribue ou à un esprit, ou à quelque autre être chimérique. Ainsi, comme on pense sans savoir comment la pensée est une propriété du corps vivant et organisé , on a imaginé un être<ju'on ne connaît point, pour en faire le suppôt de la pensée.
Mais ce qui prouve invinciblement que nous n'avons pas besoin de recourir à un être étranger et idéal pour reconnaître ce qui pense en nous, ce sont les différentes
manières dont on pense selon les divers états où le
corps se trouve.
Il y a l'état de veille et l'état de sommeil; l'état de santé et l'état de maladie; l'état delà passion et l'état tranquille et rare de la raison ; l'état de la folie, de la manie, de la mélancolie, de la joie et de l'affliction : la nature et la qualité des'alimens , le climat même, la température de l'air, tout cela influe sur la pensée.
Nous nous trouvons épuisés après avoir pensé longtemps de suite sur quelque sujet qui demande de l'attention ; et comme l'application de notre faculté de penser influe sur le reste du corps, nous éprouvons aussi que les travaux du corps influent sur les facultés de penser, et qu'après un travail pénible, nous avons besoin de repos pour ne point troubler les opérations des parties internes de notre corps, qui fournissent de nouvelles forces à l'organe de la pensée.
Les différens âges de la vie apportent aussi des changemens à notre manière de penser; on voit croître cette faculté avec le corps; on la voit se fortifier et s'affaiblir avec lui, et se perdre enfin avec les autres propriétés de nos organes.
La constitution ou qualité de la pâte dont chaque homme a été formé produit aussi des différences dans la manière de penser.
Or, si ce n'était pas le cerveau qui pensât, et que la pensée fût une propriété (ou, comme le veulent certains auteurs, l'essence, autre substance dont le concept, à ce qu'ils prétendent, exclut toute corpo- , réité), comment ce qui se passerait dans le corps pourrait-il influer sur la pensée? l'essence du cercle influe-t-elle sur l'essence du carré? Chaque être est ce qu'il est en lui-même, indépendamment d'un autre être , du moins quant à sa propriété essentielle ; le corps n'a pas besoin de l'esprit pour être étendu; de
DA1NS LA RECHERCHE DU VRAT. 35g même, si l'esprit était une substance dont la propriété essentielle fût de penser, nous penserions comme nous voudrions, et quand nous voudrions ; et nous ne sommes les maîtres, ni de nos pensées, ni de nos sensations : si notre âme avait par elle-même cette propriété de sentir et de penser, les divers états du corps et les différentes élabora tions qui s'y passent ne pourraient pas influer sur l'exercice de celte propriété essentielle de l'esprit, du moins au point où nous sentons que ces états y influent, surtout dans le sommeil, dans la maladie, dans l'ivresse, la folie, etc.
Tout cela, dit- on, n'arrive qu'en vertu de l'union que TÊtre suprême a établie entre le corps et l'âme.
Mais, encore un coup , l'union de deux substances ne saurait apporter de changement en ce qu'elles ont d'essentiel.
Ce mot union n'est ici qu'un terme métaphysique , tiré de l'assemblage ou jonction des corps ; mais rien de semblable ne pourrait se trouver entre deux substances qui n'auraient entre elles aucun rapport.
D'ailleurs, pour soutenir que deux substances sont unies, ne faut -il pas auparavant apercevoir bien distinctement ces deux substances ? Si l'existence particulière de chacune de ces deux substances ne nous est pas connue, comment pouvons-nous assurer avec confiance qu'elles sont unies? Or, je n'aperçois et ne connais que mon corps dans lequel je découvre par sentiment la propriété de penser, d'être susceptible de joie et de tristesse , de plaisir et de douleur.
De plus, ces docteurs soutiennent qu'il y a si peu de rapport entre leur prétendue substance qui pense et la substance étendue ; ils assurent si affirmativement que l'idée de l'une exclut l'idée de l'autre, que je ne conçois pas comment , dans leur hypothèse , ils peuvent
36o LES PROGRÈS DE LA RAISON
admettre cette union , et soutenir qu'elle consiste dans un commerce réciproque entre l'âme et le corps ; le beau commerce réciproque entre l'âme et le corps d'un fou , d'un malade , d'un apoplectique , d'un homme ivre , d'un homme qui dort ! N'est-ce pas là ce que les jurisconsultes appellent une société léonine, où les avantages ne sont que d'un côté ?
D'ailleurs , ce commerce réciproque ne serait pas l'union ; il la supposerait : et quelle union peut - on concevoir entre deux substances qui , à ce qu'on prétend, sont si différentes, que le concept de l'une exclut le concept de l'autre ?
Mais pouvons - nous douter de cette union , disent ces docteurs , puisque nous sentons si indubitablement que ce qui pense en nous agit sur notre substance étendue ?
Je réplique que ce sentiment intérieur ne prouve ni l'existence , ni l'union de deux substances différentes , dont l'une m'est entièrement inconnue ; ce sentiment sert uniquement à prouver que la pensée est une propriété du corps vivant , dont les organes sont parvenus à un certain point de consistance. Je sens si indubitablement que mon corps organisé est vivant ; je pense que je suis persuadé que la pensée est une propriété que l'Intelligence suprême m'a donnée , et que je n'ai que parce que je suis un corps organisé et vivant.
Quoique nous ne connaissions les propriétés des êtres que par le sentiment que les êtres mêmes nous donnent de ces propriétés, puis-je douter que mon corps, tant qu'il est vivant, n'ait la propriété de penser, que je sens si intimement être un effet de la continuation de mon corps?
Il ne sert de rien de dire que le cerveau et les esprits animaux n'étant que des corps ou des substances
DANS LA RECHERCHE DU "VRAI. 36l étendues, ils ne peuvent ni penser, ni faire penser. Notre propre expérience , fondée sur le sentiment intérieur, détruit cette objection vulgaire.
Il est vrai que , comme nous ne savons rien que par les sens, et que nos sens ne sont pas assez déliés pour apercevoir comment la pensée résulte de toutes les opérations qui se passent dans notre cerveau , nous ne savons pas comment notre cerveau a la propriété de penser; mais tout ce que nous pouvons conclure de ce défaut de lumière , c'est uniquement notre ignorance sur le détail du comment, et non l'impossibilité d'un fait dont nous avons la conscience.
L'aveugle-né ne connaît pas comment les corps dnns lesquels il ne découvre que les qualités tactiles , peuvent exciter l'impression de lumière et de couleur, dont il n'a et ne peut avoir aucune idée ; mais s'il niait ces propriétés, parce qu'elles lui sont inconnues, et qu'il ne les aperçût point dans l'idée qu'il a des corps , serait-il bien raisonnable d'assurer que ce qu'il ne connaît point ne saurait être ?
Ces docteurs ont encore plus de tort que cet aveugle, parce que, encore un coup , nous ne saurions douter que nous ne pensions. Notre propre sentiment et nos réflexions nous ont donné l'idée de la lumière et des couleurs , au lieu qu'une infinité de faits nous font découvrir dans le cerveau la propriété de penser ; propriété dont l'exercice dépend des sens et de toutes les opérations qui se passent dans le corps.
Mais la pensée, dit-on, n'est point enfermée dans l'idée de l'étendue. C'est parce que les yeux ni les autres sens ne peuvent l'y découvrir; comme les sens de l'aveugle -né n'y découvrent pas la lumière ni les couleurs.
L'idée que nous avons de l'étendue n'est qu'une idée métaphysique ; étendue n'est qu'un terme arbitraire :
iJ n'y a point d être réel qui soit 1 étendue. Ce mot ne marque qu'une idée générale, tirée de toutes les propriétés des objets qui affectent nos sens, et auxquels nous donnons un suppôt commun que nous appelons étendue. C'est ainsi que figure est un ternie abstrait , qui marque la vue de notre esprit, qui conçoit en général cette manière d'être des corps, en tant qu'ils ont une forme extérieure , sans s'arrêter à aucune forme particulière : or, en ce sens, il n'y a point d'être qui soit la figure en général ; il en est de même de l'étendue ; elle n'est que le suppôt commun que nous imaginons de toutes les propriétés sensibles qui affectent nos sens : or, la pensée étant intérieure, et ne pouvant point affecter les sens extérieurs , elle ne peut jamais être considérée comme ayant le même suppôt que les propriétés sensibles, ni par conséquent être renfermée dans l'idée de l'étendue; ce qui n'a aucune part a la cause de l'idée ne peut entrer dans la compréhension de cette même idée.
De plus, les objets d'un sens ne sont pas les objets d'un autre sens : la vue ne peut sentir lès saveurs, ni les odeurs, ni les sons, ni les qualités tactiles, et les autres sens ne peuvent pas voir les objets : or, la propriété que le cerveau a de penser, n'étant exercée que dans l'intérieur de la boîte osseuse de la tête, d'où partent tous les nerfs qui vont former les organes des sens, elle ne peut être aperçue par aucun sens externe; elle n'est donc pas plus l'objet des sens , que les couleurs ne le sont du gout ou de l'odorat : cet(e propriété est à peine saisie parle sentiment intérieur guidé par la réflexion; mais elle ne renvoie ni lumière aux yeux , ni vibration de l'air aux oreilles, ni sels aux organes du goût, etc. Ainsi elle ne peut point être aperçue par les sens, ni par conséquent être renfermée dans Vidée de l'étendue.
Ayez un sens de plus qui puisse se réfléchir sur lui-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 363 même, et vous découvrirez comment votre cerveau pense, et bien d'autres propriétés encore, qui jusque-là vous seront toujours aussi inconnues que les satellites de Saturne et ceux de Jupiter l'étaient aux astronomes avant la découverte du télescope.
Nos connaissances sont bornées ; celles des animaux le sont encore davantage ; les êtres inanimés n'en ont point : il y a des matières pesantes et d'autres légères; il y a des corps solides et d'autres fluides, qui sont toujours en mouvement, comme l'élher et le feu. Soyons contens les uns et les autres de notre état; reconnaissons les avantages que l'Intelligence suprême nous a donnés; mais ne cherchons point à nous ennoblir par des titres chimériques.
Pour être en droit d'exclure de tout être étendu la propriété de penser, il faudrait connaître exactement toutes les propriétés que peut avoir un tel être , et nous n'en connaissons que celles que nos sens y découvrent. Et pourquoi lui refuserions-nous de plus celle que notre conscience nous y fût sentir ? Pourquoi imaginerionsnous un être dont nous n'avons aucune idée, pour lui donner, pour tout suppôt, la propriété unique de penser ? être idéal, dont l'union chimérique avec le corps implique tant d'impossibilité et de contradiction. Pourquoi recourir au miracle, quand il n'y a qu'à se tâter pour reconnaître que tout ce qui n'est pas contradiction est sous la puissance de l'Intelligence suprême?
Je sais que j'ai un cerveau ; et quoique ce qu'il y aurait de plus important à connaître dans les parties fines qui le composent, échappe à nos meilleurs microscopes, cependant, comme l'anatomie m'apprend que c'est là que tous les sens aboutissent, et que d'ailleurs je sais par conscience que c'est là où je pense , que je juge, que j'imagine, et que je me souviens, etc., j en infère que je pense, que je juge , que j'imagine ,
et que je me ressouviens par le cerveau vivifié par les esprits animaux. C'est un sens de plus, ou plutôt c'est le centre de tous les sens, et à Te'gard duquel les esprits animaux font les mêmes fonctions que les rayons de la lumière font aux yeux, les vibrations de l'air aux organes de l'ouïe, les sels au goût, et les divers corpuscules des corps odoriférans à l'organe de l'odorat ; en un mot , je me prends tel que je me trouve , tel que je me sens, et je n'imagine pas en moi-même un être que je ne connais pas, un être d'une nature différente de la mienne et de moi-même, un être dont je sens, que la propriété qu'on lui prête de penser, qui fait , dit-on, toute son essence, n'est qu'une propriété de moi-même ; un être enfin qui , s'il était tel qu'on me le dit, ne serait qu'un accident absolu, et ne saurait avoir aucune relation avec mon corps.
Je sens que, lorsque mon corps paraît obéir aux ordres de l'organe de la pensée et de la volonté, il ne fait que suivre les mouvemens de son propre mécanisme ; ou , comme nous l'avons déjà remarqué , il suit les lois invariables du mécanisme universel, mécanisme auquel tous les sens sont assujettis , même celui de la pensée : ainsi, bien loin que cette prétendue substance qu'on appelle âme commande , elle ne fait qu'obéir. Et n'est-il pas étonnant que, pendant qu'on éprouve à chaque instant son impuissance et sa subordination , pendant que l'on reconnaît qu'elle ne peut se donner à elle-même le moindre plaisir, ni écarter la plus légère douleur, ni bâter la digestion , ni purifier Je sang, ni dissiper la moindre obstruction, ni guérir la plus légère maladie, ni rectifier dans les insensés l'exercice de sa prétendue faculté essentielle de penser, on établisse un commerce réciproque entre l'âme et le corps, et qu'on définisse l'âme une substance douée de raison et disposée de telle sorte qu'elle gouverne le
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 365 corps? N'en est-elle pas plutôt gouvernée elle-même, au point de cesser d être quand le corps perd son mécanisme?
De V Organisation.
Toute la matière est vivante : il n'y a que de la matière vivante dans le système matériel. La matière ne saurait perdre sa vie ni son organisme. Lorsqu'un tout organique et vivant se dissout en d'autres corps organiques et vivans, il n'y a pas plus de matière morte après cette dissolution, qu'il n'y en avait auparavant; c'est un composé vivant qui se décompose en d'autres composés vivans, sans que jamais il y ait la moindre parcelle de matière qui meure dans toules ces compositions ou décompositions. Le passage de la matière de l'état de vie à l'état de mort, et son retour de l'état de mort à l'état de vie, ne peuvent avoir lieu : la vie étant essentielle à la matière, elle reste toujours vivante; elle change seulement de forme et de combinaison. Les germes, considérés comme moules ou formes, passent; considérés comme matière organique, ils ne passent point, c'est-à-dire qu'il n'y a point de destructions dans la nature, mais une métamorphose continuelle.
Défaisons-nous donc de ces idées de matière morte , brute, inorganique. Croyons que c'est mal raisonner que de dire : il n'y a point de vie où nous n'en apercevons point ; c'est le premier moyen pour parvenir à en apercevoir partout.
L'expérience journalière nous démontre un instinct ou une intelligence dans chaque particule de matière. Un grain de semence , jeté dans une terre qui lui est propre et convenable, choisit dans cette terre ce qui convient à sa substance et à son accroissement. Il est donc visible que ce grain doit être doué d'une espèce d'intelligence capable de le faire agir. Le défaut de
366 les progrès de la raison
développement dans les germes suspend les fonctions, niais il n'anéantit ni les uns ni les autres. Le germe conserve tout le fond de l'appareil organique du corps qui en résultera. Le principe qui y est uni a de même le fond des opérations qu'il produira lors et à mesure du développement du germe. Il a la faculté de penser, de vouloir, de sentir , de se mouvoir , de se ressouvenir : mais le sujet qui doit le lui faire exercer n'a point encore acquis ce qu'il faut pour cela. ( Une génération nouvelle ne doit être regardée que comme la manifestation d'un corps qui existait sous une forme imperceptible.) Il n'y a rien d'inutile dans la nature; s'il y avait une seule inutilité, il serait plus probable que le hasard eût présidé à sa formation, qu'il ne le serait qu'elle eût pour auteur une Intelligence parfaite. Car il est plus singulier qu'une Intelligence infinie agisse sans dessein , qu'il ne serait étonnant qu'un principe aveugle se conformât à l'ordre par pur accident : mais chaque chose à sa destination.
L'organisation est une qualité essentielle à la matière; qualité aussi essentielle que l'étendue. Elle est la base des facultés communes à tous les êtres, qui est celle de se nourrir, de croître et d'engendrer. On peut diviser, briser , hacher des êtres organiques ; on détruira la forme et la structure totale, sans détruire l'organisation des parties; on ne peut la leur enlever tant qu'elles sont matière; elles demeurent organiques dans quelque étal qu'elles soient, et conservent les facultés de se nourrir, de croître et d'engendrer, pour les déployer quand les circonstances seront favorables.
Tout ce qui meurt ne fait que changer de forme. Il n'y a pas un grain de la substance qui soit anéanti , parce que toute la matière est vivante et impérissable.
Les animaux , les plantes et les minéraux sont tous des modifications de la matière organisée; ils parti-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 36; cipent tous à une même essence, sans avoir d'autres distinctions entre eux que la mesure selon laquelle ils ont part aux propriétés de cette essence.
Rien ne périt dans la nature. L'homme et tout ce qui respire , après s'être dépouillé de l'enveloppe grossière de celle espèce de masque qui les environne et les couvre, et qui en faisait, par exemple, des hommes , ou toute autre espèce d'animal; des insectes, ou tout autre composé , subsisteront vivans dans leur première forme, et voltigeront dans les airs jusqu'à ce que des occasions favorables les fassent reparaître sous d'autres formes.
L'homme fait partie de l'univers, la partie a des rapports au tout. L'univers est un système immense de rapports; ces rapports sont déterminés réciproquement les uns par les autres. Dans un tel système , il ne peut y avoir d'arbitraire. Chaque état d'un être quelconque est déterminé naturellement par l'état antécédent; autrement l'état subséquent n'aurait point de raison de son existence.
Un corps vivant qui se dissout, ne meurt pas pour cela ; mais chaque partie emporte avec soi sa vie et son âme, lorsqu'il se corrompt.
Tout assemblage de matière pense, et la pensée qui a subsisté dans l'assemblage , subsiste sous d'autres modifications dans les parties désunies après la dissi^ pation de l'assemblage.
Du Mouvement.
C'est le mouvement qui donne la pesanteur à la matière , qui , d'elle-même , n'est ni pesante ni légère. Le mouvement est le principe connu de la gravitation des corps. La végétation est l'effet du mouvement, comme la génération et la vie des corps organisés sont
produits et conservés par le mouvement. C'est au mouvement qu'il faut attribuer nécessairement tous les phénomènes; et, grâce aux bornes de l'esprit humain, tout est phénomène pour nous.
11 n'y a point de mouvement sans direction ; car le mouvement sans direction serait un mouvement de tous les côtés à la fois; ce qui est contradictoire. La direction est une détermination vers un côté plutôt que vers un autre. Cette direction ne peut être que l'effet d'une intelligence : l'existence du mouvement prouve donc l'existence d'une intelligence.
Ainsi, tout mouvement, ses lois, ses effets sont l'ouvrage d'un être libre, infiniment puissant, infiniment intelligent.
Si une Intelligence suprême ne gouvernait pas la matière et le mouvement, tout serait en confusion. Or, nous voyons que, dans tout ce qui sort de la matière , il y a de l'arrangement et de l'ordre ; par conséquent une puissance infinie doit y présider.
Si l'activité doit entrer dans la définition de la matière, elle doit aussi en exprimer l'essence. En effet , il est certain qu'une définition, pour être bonne, doit contenir toutes les propriétés d'une chose, ou ces propriétés devraient nécessairement en découler; sans cela, la définition n'est pas suffisante pour distinguer la chose, elle est confuse et incomplète. Cela posé, il me semble que jusqu'ici on n'a pas parfaitement défini la matière en disant qu'elle est étendue. Voilà la raison pour laquelle l'on n'a point regardé les effets que le mouvement y produit comme essentiels à la matière, mais comme accidentels et d'une nature différente, vu qu'on ne les a point compris dans sa définition : au lieu que si, dans la définition de la matière , l'on fait entrer l'activité avec l'étendue et la solidité, comme Fa dit Locke, on verra tous ses effets en découler na-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 36g turellement , et Ton ne sera plus obligé de recourir à une autre cause pour les expliquer, non plus que les conséquences de 1 étendue.
En supposant que c'est une erreur de dire que le mouvement soit étranger à la matière, l'on conviendra que toutes les définitions qu'on en donne pour l'ordinaire, étant fondées sur cette définition , ont contribué beaucoup à fortifier cette erreur dans l'esprit des hommes. Par là ils se sont accoutumés à priver la matière de mouvement, et ils se sont fait de cette idée un principe qu'ils ont cru évident, et que jamais ils n'ont osé révoquer en doute. D'ailleurs, l'on sait que ceux qui se sont proposé d'introduire des opinions fausses , qu'ils jugeaient propres à fortifier leurs desseins ou à leur attirer de la célébrité, ou que ceux qui ont voulu maintenir leur autorité en soutenant des opinions absurdes qui étaient déjà établies, ont posé pour invariable, que l'on ne doit point disputer sur les principes; après quoi ils ont donné pour des principes toutes les maximes qu'ils jugeaient utiles à leurs propres vues. Quoi qu'il en soit, si le mouvement est essentiel à la matière , il est essentiel aussi de le faire entrer dans la définition de la matière.
J'en conviens ; avant de faire une telle définition de la matière , il faut commencer par prouver clairement que l'activité lui est nécessaire. C'est aussi ce que je me propose de faire dans le cours de cet écrit; et je tâcherai de faire goûter la définition que je demande, par les raisons que j'apporterai pour prouver que, dans la nature , toute matière, ainsi que toutes ses particules , ont toujours été en mouvement, et ne peuvent jamais en être privées; que les molécules qui sont renfermées au centre des rochers les plus durs et les plus grands, au centre d'une barre de fer ou d'un lingot d'or, sont dans une action aussi constante que les molécules du feu, de l'air Tome III. 24
3«ô LES PROGRES DE LA RAISON
ou de l'eau , quoique suivant des degrés divers et des déterminations différentes, de même que le sont les dernières, comparées entre elles. En effet, cette action interne leur est également naturelle à toutes , ainsi qu'à toutes les autres classes de matière qui sont dans l'univers, quoique leurs mouvemens spécifiques soient si variés; ce qui vient des différentes façons dont elles s'affectent les unes les autres. Mais il sera temps de chercher une nouvelle définition de la matière lorsque nous aurons fait voir évidemment que le mouvement lui est essentiel.
Je soutiens que la matière ne peut être conçue sans une action qui lui soit propre, ou sans quelque effet de cette action : et je persiste à soutenir que la matière ne peut" pas plus être conçue sans mouvement que sans étendue, et que l'une de ses propriétés en est aussi inséparable que l'autre.
Si quelqu'un voulait lâcher de me donner l'idée de la matière sans action, il faudrait, pour y parvenir, qu'il en fît quelque chose qui fût privé de toute couleur, de toute figure, de tonte légèreté, de toute pesanteur; qui ne fût ni rude, ni lisse ^ ni doux, ni aigre , ni chaud, ni froid; en un mot, un être privé de toutes les qualités sensibles, dépourvu de parties, de proportions, et de tous rapports : vu que toutes ces choses dépendent immédiatement du mouvement, ainsi que les formes des êtres corporels, leurs générations, leurs successions, leurs corruptions, leurs combinaisons infinies, leurs transpositions, lesarrangemens de leurs parlies, qui sont indubitablement les effets naturels du mouvement, ou plutôt qui sont le mouvement lui-même, désigné sous ces noms divers et sous ces déterminations.
La divisibilité de la matière, qui est généralement reconnue, est erîeore une preuve convaincante que l'on ne peut la concevoir sans mouvement ; puisque c'est le
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 37 ï
mouvement qui seul la divise et la diversifie, par conséquent, le mouvement est préposé, ainsi que l'étendue, dans l'idée de la divisibilité : d'où il faut conclure que le mouvement est aussi essentiel à la matière que son étendue. En effet, comment pouvoir concevoir que la matière soit une substance ou quelque chose, à moins qu'elle n'ait de l'action ? Comment la matière pourrait-elle être le sujet des accidens, suivant qu'on le dit dans la définition vulgaire, puisque tous les accidens ne sont que les différentes déterminations de l'action dans la matière, diversifiées suivant qu'elles sont différemment placées relativement à nos sens, mais qui réellement ne sont point distinguées de notre imagination ou de la cbose même dans laquelle nous disons que les accidens existent ? La rondeur ne diffère en rien du corps rond ; il en est de même de toutes les autres figures. En effet, rondeur n'est point le nom d'un être réel ; c'est seulement un mot destiné pour exprimer la façon d'être particulière d'un certain corps. Le chaud et le froid, les sons, les odeurs, les couleurs, ne sont pas même les façons d'être ou les postures des choses; ce ne sont que des noms que nous donnons aux façons dont elles affectent notre imagination; car la plupart des choses sont conçues par nous relativement a notre propre corps, et non relativement à leur vraie nature. Voilà pourquoi ce qui est doux pour l'un paraît aigre pour l'autre; ce qui donne du plaisir à l'homme sain est douloureux pour le malade ; cependant les organes étant à peu près les mêmes dans la plupart des hommes, ils sont conséquemment affectés de la même manière , quoique avec des différences plus ou moins marquées. Mais ces différences, ainsi que toutes les autres qu'on voit dans la matière, étant dues à des changemens divers, ou à ces choses elles-mêmes, n'étant que les conceptions de difïérens mouvemens, je crois pou-
3y2 LES PROGRES DE LA RAISON
voir hardiment affirmer que la matière n'est jamais conçue qu'agissante, et je compte prouver qu'elle l'est même dans ce qu'on appelle le repos.
Cela posé, que Ton prive, si l'on peut, la matière de mouvement; alors je devinerai d'avance l'idée que l'on en aura : elle sera la même que celle qu'ont prétendu nous en donner ceux qui ont ci-devant tenté de la définir. Selon eux, la matière première est neque quid, neque quale , neque quantum, neque quidquam eorum quibus ens denominatur. Ce qui, en beaucoup de mots , signifie que la matière n'est rien du tout.
Cependant l'on prétend que l'étendue de la matière est très-facile à découvrir, si même elle n'est pas évidente par elle-même; mais l'on dit qu'il n'en est point ainsi de son activité. Je ne puis être en cela de cet avis, et je soutiens que l'une de ces propriétés est aussi facile à découvrir que l'autre , et qu'elle ne peut être méconnue ou révoquée en doute que par ceux qui ne jugent que d'après les apparences, l'habitude et l'autorité, sans daigner consulter leur propre raison. En suivant cette méthode de raisonner, ils pourraient nous prouver que la lune n'est pas plus grande qu'un fromage; car, comme le vulgaire ne croit pas qu'il y ait de l'étendue lorsqu'il n'aperçoit pas l'objet visible, de même bien des personnes qui seraient très-choquées d'être mises au rang du vulgaire en bien d'autres choses , s'accordent néanmoins avec lui pour croire qu'il n'y a point d'action lorsqu'elles n'aperçoivent point de mouvement local et déterminé. L'expérience doit nous convaincre que la multitude des adversaires ne prouve rien contre la vérité d'une proposition quelconque : les choses les plus claire> et les plus simples ont été de grands mystères pendant des siècles entiers; cependant il n'est point surprenant que l'on ne trouve rien où l'on n'a point cherché. Pour peu que vous ayez de patience , je me flatte que je
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3j3 vous montrerai ce qui a conduit toutes les sectes des philosophes, ainsi que le vulgaire, à croire la matière inerte ou dépourvue d'activité. Cependant plusieurs des premiers se sont très-bien aperçu de son mouvement universel; mais, aveuglés par les préjugés de l'enfance, ils l'ont attribué à toutes sortes de causes par préférence à la véritable : ce qui les a souvent forcés d'imaginer des hypothèses ridicules et bizarres.
Je sais que plusieurs savans philosophes soutiennent l'existence du vide ; idée qui semble fondée sur l'inertie de la matière. A quoi j'ajoute que quelques-uns de ces philosophes nient, avec les Épicuriens, que le vide ait une étendue réelle, et prétendent qu'il n'est rien, tandis que d'autres en font une substance étendue qui n'est , selon eux , ni corps ni esprit. Ces notions ont fait éclore une infinité de disputes sur la nature de l'espace. La croyance du vide est une des conséquences erronées sans nombre qui sont résultées de la définition de la matière par sa seule étendue , de ce qu'on l'a supposée dépourvue d'action , et de ce qu'on l'a crue divisée en parties réelles, indépendantes les unes des autres. D'après de pareilles suppositions, il est impossible de ne pas conclure qu'il doit y avoir du vide, et il est pareillement impossible de ne pas conclure une foule d'absurdités.
Ce que nous appelons parties dans la matière, n'est, comme on peut le prouver, que des façons différentes de concevoir ses affections, ses distinctions, ses modifications; ainsi ces parties ne sont qu'imaginaires ou relatives, et ne sont pas réelles et absolument divisées. L'eau, comme telle, peut être produite, divisée et corrompue, augmentée ou diminuée , mais non quand elle est considérée comme matière.
Pour éviter toute équivoque là-dessus, il est à propos que j'avertisse que, par corps, j'entends certaines
LES PROGRÈS DE LA RAISON modifications de la matière , que l'esprit conçoit comme autant de systèmes limités, ou des qualités particulières abstraites mentalement, mais qui ne sont point réellement séparées de l'étendue de l'univers. Nous disons donc qu'un corps est plus grand ou plus petit, qu'un autre est brisé ou dissout, etc., lorsqu'il éprouve des changemens divers dans les modifications ; mais nous ne pouvons point dire proprement que des matières sont plus grandes les unes que les autres, parce qu'il n'y a qu'une espèce de matière dans l'univers; et si elle est infiniment étendue , elle ne peut avoir des parties absolues, indépendantes les unes des autres, vu que les parties ou molécules ne sont conçues que comme je viens de dire que l'étaient les corps.
On a inventé une infinité de mots pour aider notre imagination; ils servent comme les échafauds aux ouvriers ; mais ils doivent être supprimés quand l'édifice est achevé; il faut bien se garder de les prendre pour des piliers ou des fondemens. De cette espèce sont, par exemple, les mots grand et petit, qui ne sont que des comparaisons que fait notre esprit, et non des noms de sujets positifs. Un homme est grand relativement à son enfant, et petit comparé à un éléphant, et l'enfant est grand si on le compare à son oiseau, etc. ; ces mots et ceux de même nature sont très-utiles quand on les applique convenablement; mais on en fait un abus fréquent; et des relatifs faits pour désigner des modes, on en fait des réalités, des êtres positifs et absolus. Tel est l'abus qu'on fait des mots corps , parties , particules , quelque chose, un certain être, etc. On peut bien les passer dans l'usage ordinaire de la vie; mais on ne devrait pas les permettre dans les spéculations de la philosophie.
D'autres n'ont admis dans la nature que des parties îiomales et relatives , et non des parties réelles et posi-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3 7 fi
lives; cependant, nonobstant leurs subtilités, ils n'ont pu alléguer aucune preuve contre l'existence d'un vide que leurs adversaires ne pussent aisément détruire, vu qu'ils s'accordaient avec eux à supposer la matière dépourvue d'action. Ceux qui sont au fait de la philosophie savent que les difficultés sont égales des deux côtés; ce qui a fait que bien des gens ont cru que la chose était par sa nature inexplicable. Ils s'en prenaient, comme souvent on fait très-injustement, à leur propre entendement qui n'était point satisfait, et non aux suppositions précaires que Ton fait de part et d'autre, qu'ils n'ont point aperçues.
Il n'y a rien de plus certain que, de deux contradictions , l'une doit toujours être vraie , de même que l'autre doit être fausse. Ainsi , quoiqu'il soit indubitable ou qu'il doit y avoir du vide, ou que tout est plein ( pour me servir de leurs expressions impropres) , quoiqu'il soit évident que la vérité doit se trouver dans l'une de ces deux propositions , aucun des deux partis n'a été capable de démontrer laquelle était vraie ; parce que tous deux sont partis d'un faux principe duquel il ne pouvait découler que des faussetés et des absurdités.
Mais si l'on est convaincu , comme j'espère le faire voir bientôt , que la matière est active aussi-bien qu'étendue , toutes les difficultés sur le vide disparaissent sur-le-champ. En effet, comme les quantités particulières et limitées que nous nommons corps , ne sont que des modifications diverses de l'étendue générale de la matière qui les renferme tous, et qu'ils ne peuvent ni augmenter ni diminuer; de même, tous les mouvemens locaux ou particuliers de la matière ne sont que des déterminations diverses de son action générale, qui les dirige vers un côté ou vers un autre à l'aide de telle ou telle cause , de telle ou telle manière,
3y6 LES PROGRÈS DE LA RAISON
sans que ces mouvemens augmentent ou diminuent
l'action générale.
Dans tous les traités que l'on a faits sur les lois ordinaires du mouvement, l'on trouve les différent degrés de mouvement qu'un corps perd ou acquiert ; ces lois ont pour objet la quantité de l'action des corps particuliers les uns sur les autres , et non l'action de la matière en général ; de même que des quantités particulières de matière sont mesurées par d'autres quantités moindres , et non l'étendue du tout. Les mathématiciens calculent la quantité et les proportions du mouvement, lorsqu'ils voient les corps agir les uns sur les autres, sans s'embarrasser des raisons physiques, qu'ils laissent à expliquer aux philosophes. Ceux-ci les expliqueraient bien mieux , s'ils commençaient par étudier les faits et les observations des mathématiciens, comme Newton l'a très-bien remarqué.
Il n'y a pas dans la matière d'attribut inséparable qui n'ait un nombre infini de modifications qui lui sont aussi propres que l'étendue. L'action et la solidité sont dans ce cas ; cependant il faut que tous les attributs concourent à produire les modes particuliers à chacun , parce qu'ils ne sont que la même matière considérée sous des points de vue différens. Ainsi, en disant, comme l'ont dit une foule de philosophes, que, s'il n'y avait point de vide , il n'y aurait point de lieu où le corps C pût se placer , ni aucun espace libre pour que le corps B pût pousser le corps C * en parlant ainsi, je dis que c'est n'avoir de l'espace que les idées grossières du peuple ; c'est supposer que les points B et C, ainsi que tous ou la plus grande partie des points qui les environnent, sont réellement fixes et dans un repos absolu. Mais un vrai philosophe n'est point fait pour donner dans les erreurs de la multitude,* et si je parviens à prouver que l'action est naturelle, essentielle,
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 877 intrinsèque et nécessaire à la matière, l'on verra bientôt que ces objections ne sont d'aucune force , et que les exemples qu'on nous oppose de cercles formés par des boules*contiguës, d'un poisson sur le point de se mouvoir dans l'eau , etc. , ne prouvent rien , vu que toutes ces choses supposent un repos absolu aussi-bien que la génération du mouvement ; ce qui est précisément la chose en question. Si elle pouvait être prouvée, il n'y aurait point d'argument solide pour répondre à ce dont on se sert pour établir le vide.
J'ai déjà fait pressentir quelque chose sur l'abus des mots dans la philosophie; nous en avons une preuve en particulier dans quelques termes utilement inventés par les mathématiciens, mais mal entendus et pervertis par d'autres ? et souvent mal appliqués par les mathématiciens eux-mêmes; ce qui ne peut manquer d'arriver quand on prend des notions abstraites pour des êtres réels , et dont on fait ensuite la base pour élever des hypothèses. C'est ainsi que les lignes, les surfaces, les points mathématiques, ont été regardés comme des choses réellement existantes ; ce qui a fait tirer une infinité de fausses conclusions. Dire, par exemple, que l'étendue est composée de points, c'est dire que la longueur et la profondeur sont formées par ce qui n'est ni long, ni large, ni profond, ou la mesure d'aucune quantité.
C'est ainsi que le mot infini a donné lieu à de trèsgrands embarras, qui ont fait naître une foule d'erreurs et d'équivoques. On a rendu le nombre infini, comme si de ce que des unités peuvent se joindre à des unités sans fin, il s'ensuivait qu'il existe réellement un nombre infini : c'est ainsi que l'on a fait un temps infini ; on a fait la pensée de l'homme infinie ; on a imaginé des lignes asymptotes, et plusieurs autres progressions sans fin , qui ne sont infinies que relativement aux opérations çle notre esprit , sans l'être en elles-mêmes : car ce qui
oj8 LES PROGRES DE LA RAISON
est réellement infini , devrait exister actuellement comme tel; au lieu que ce qui n'est que potentiellement infini, ne Test pas positivement.
Mais il n'est point de mot que l'on ait plus mal appliqué, et qui par conséquent ait donné lieu à plus de disputes que celui d'espace, qui n'est qu'une notion abstraite, comme on le verra par la suite , ou qui n'est que le rapport qu'un être a avec d'autres êtres qui sont à une distance de lui , sans avoir égard aux choses qui se trouvent entre eux, quoique ces choses aient une existence réelle. Ainsi le lieu est ou la position relative d'un corps , eu égard aux autres corps qui l'environnent , ou 3a place que ce corps remplit de son propre volume, d'où l'on conçoit que les autres corps sont exclus : ce ne sont là que de pures abstractions, vu que la capacité ne diffère point du corps contenu. De même, la dislance est la mesure entre deux corps quelconques, sans avoir égard aux choses dont l'étendue» est ainsi mesurée. Néanmoins, comme les mathématiciens ont eu besoin de supposer un espace sans matière, de même qu'ils ont supposé une durée sans êtres, des points sans quantités, etc., les philosophes , qui n'ont pu sans cela rendre raison de la génération du mouvement dans la matière qu'ils regardaient comme inerte, ont imaginé un espace réel, distingué de la matière, qu'ils ont regardé comme étendu, incorporel, immobile, homogène, indivisible, infini.
i°. Si la matière elle-même est essentiellement active, on n'a pas besoin de recourir à cette invention pour lui procurer le mouvement, et il n'est pas nécessaire de chercher la génération du mouvement.
2°. Si la matière est infinie, elle ne peut point avoir de parties séparées qui se meuvent indépendamment les unes des autres en lignes droites, ou en lignes courbes , nonobstant ces modifications que nous distinguons par le nom de corps particuliers et divisibles.
3°. La matière pareillement doit être homogène > si
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3yg elle a de l'action par elle-même, aussi-bien que de l'étendue et de la solidité, sans être divisée en parties.
4°. Si la matière est infinie, l'univers doit ne point avoir de mouvement local; puisque hors de lui il ne peut y avoir de points fixes auxquels il puisse être successivement appliqué, ni aucun lieu dans lequel il puisse passer.
Je sens bien que je combats une opinion universellement reçue , et que même en particulier de ce que je dis sur l'espace , j'ai contre moi le plus grand homme de l'univers; mais il ne perdra rien de sa gloire, quand même il se serait trompé dans celte occasion , vu que les démonstrations et les découvertes que renferme son livre n'en demeureront pas moins vraies. Pour moi , je ne puis pas plus admettre un espace absolu distingué de la matière, que le lieu où le placer, ou que je ne puis admettre un temps absolu distingué des choses dont on considère la durée. Cependant il y a lieu de penser que non-seulement Newton a cru ces choses, mais encore les a mises sur un même pied : « Le temps » et les espaces, dit-il , sont les lieux propres d'cux- » mêmes, ainsi que de tous les êtres : tous les êtres » sont placés dans le temps, quant à l'ordre de suc- » cession ; et dans l'espace , quant à l'ordre de situa- » tion : il est de leur essence d'être des lieux, et il est » absurde de dire que les lieux primitifs se meuvent. » Ainsi ces lieux sont absolus, et les seules translations » de ces lieux sont des mouvemens absolus.»
(Voyez les Principes Mathématiques , p. 7.)
Je suis persuadé que ces mots sont susceptibles d'être interprétés d'une façon favorable à mon opinion ; mais je préfère de les rapporter dans le sens qu'on leur attache communément, vu surtout que, comme je l'ai dit ci-devant, cela ne doit faire aucun tort à l'ouvrage de ce grand homme.
38o LES PROGRES DE LA RAISON
A l'égard de ce que l'on allègue eu faveur de l'inertie de la matière, aussi-bien que l'existence du vide, en disant qu'un corps est ou plus pesan t ou plus léger qu'un autre corps de même volume, il faut que l'on suppose que la pesanteur et la légèreté ne sont point de pures relations, ou des comparaisons de quelques situations et de quelques pressions extérieures ; il faut qu'on les regarde comme des êtres réels, comme des qualités absolues et inhérentes, sentiment qui est maintenant rejeté par tout Je monde , et qui est contraire aux notions que I on a en mécanique. Il ne serait pas difficile de prouver, même à des personnes d'une capacité trèsordinaire, qu'il ne peut y avoir ni gravité ni légèreté dans le chaos qu'on suppose, et que ces qualités dépendent uniquement de la fabrique ou du mécanisme de l'univers, c'est-à-dire, sont des conséquences nécessaires du monde actuellement existant, des effets nécessaires de son arrangement présent, mais non des attributs de la matière , vu que le même corps devient alternativement pesant ou léger, suivant qu'il se trouve placé parmi d'autres corps, et d'autant qu'il n'y a rien de plus connu, que bien des êtres ne sont quelquefois ni dans un état de légèreté ni de pesanteur. Vouloir imaginer qu'aucune partie de la matière ait par elle-même de la gravité ou de la légèreté, parce que l'on voit ces effets dans la fabrique de l'univers, ou vouloir déduire ces effets des lois communes de la gravitation , c'est non-seulement supposer que la matière est également affectée en tout lieu, mais encore c'est supposer que les roues, les ressorts et les chaînes d'une montre peuvent, étant séparés, produire les mêmes mouvemens qu'ils produisent réunis.
C'est néanmoins d'après des suppositions si fausses , que les philosophes, dans les systèmes qu'ils ont imaginés sur la formation de l'univers, ont inventé la fable
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 38l des quatre élémens qui venaient se placer d'eux-mêmes suivant leurs différens degrés de pesanteur et de légèreté. La terre , selon eux , se plaça dans le lieu le plus bas, ou au centre; les eaux vinrent ensuite, le séjour des airs et le feu occupèrent la région supérieure. Tous les peuples et toutes les sectes ont été superstitieusement attachés à ces idées de chaos primitif, notion aussi informe et aussi embrouillée que son nom semble l'annoncer, et qui, dans toutes ses parties, est fondée sur des suppositions non-seulement arbitraires , mais entièrement chimériques et fausses. Telles sont les idées grossières que l'on s'est faites du nombre et du nonmélange des quatre élémens, tirées des corps les plus composés de l'univers; telle est la légèreté et la pesanteur des molécules de la matière; telle est la séparation de ce qu'on appelle les germes des êtres, séparation qui, dit-on, n'aurait pu se faire sans cette légèreté et cette gravité, et qui, d'après ces conditions, ne pouvait s'exécuter sans les secours d'un Architecte toutpuissant, que l'on n'a point toujours pourvu de ce qui était nécessaire , ou à qui l'on a fourni des instrumens si mauvais et si mal inventés, qu'ils prouvent la faiblesse du jugement de ceux qui ont formé le monde sur leur propre modèle.
En un mot, c'est d'après une supposition aussi précaire que l'on a décidé qu'il fut un temps où la matière a été dans le désordre, sans nous dire combien ce temps a duré, ni la cause de cette confusion. Cela peut nous prouver, au reste, combien peu l'on doit compter sur le consentement universel , ou plutôt qu'il faut se défier des erreurs épidémiques qui se répandent sous le nom imposant de consentement universel.
Mais ne nous jetons point dans des digressions, quoiqu'elles se présentent très -naturellement. L'on convient que la plupart des corps sont actuellement en
mouvement, et l'on dit que cela ne prouve pas qu'ils y aient toujours été , et qu'il n'y en ait pas d'autres qui soient dans un repos absolu. J'accorde que, quoique la chose soit vraie, une pareille conséquence ne s'ensuit pas nécessairement. Cependant, avant d'aller plus loin, il ne serait pas hors de propos de voir jusqu'où peu s'étendre ce mouvement actuel dont Ton convient Quoique la matière de l'univers soit partout la même, cependant, eu égard à ses différentes modifications, on la conçoit divisée en une infinité de systèmes particuliers et de tourbillons de matière : ces systèmes ou tourbillons se sous-divisent encorç en d'aulres plus ou moins grands , qui dépendent les uns des autres comme chacun d'eux dépend du tout dans leurs centres, leurs tissus, leurs formes, leur cohérence. Notre soleil , par exemple , est le centre de l'un de ces grands systèmes qui en renferme un grand nombre d'autres plus petits dans la sphère de son activité, de même que toutes les planètes qui se meuvent autour de lui; ces systèmes sont sous-divisés en d'autres plus petits qui en dépendent, comme les satellites de Jupiter dépendent de lui , ou comme la lune dépend de la terre. Notre globe est sous-divisé en atmosphère , en terre , en eau, etc. Ceux-ci se sous-divisent encore en hommes, en quadrupèdes, en oiseaux, en plantes, en arbres, en poissons, en vers, en insectes, en pierres, en métaux, et en une infinité d'aulres êtres différens. Comme tous ces êtres sont liés ou dépendent les uns des autres, de même, pour me servir du langage ordinaire, leur matière se résout l'une dans l'autre. En effet, non-seulement la terre, l'air, l'eau, et le feu sont intimement unis et combinés ; maris, par une révolution continuelle, ils sont transformés les uns dans les autres. La terre devient eau , l'eau se change en air, l'air se convertit en matière éthérée , et ensuite ils servent à
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 383 former des combinaisons sans nombre et sans fin. Les animaux que nous détruisons contribuent à nous conserver, jusqu'à ce que, détruits nous-mêmes, nous contribuons à la conservation d'autres êtres ; nous devenons de l'herbe, des plantes, de l'eau, de l'air, ou d'autres substances qui servent à produire d'autres hommes, d'autres animaux; ceux-ci à leur lour se changent en pierres, en bois, en métaux, en minéraux ou en nouveaux animaux, ou bien deviennent des parties de ces êtres ou de beaucoup d'autres; vu que les animaux ou les végétaux se consomment et se dévorent, les uns les autres : tant il est vrai que chaque être vit par la destruction d'un autre.
Toutes les parties de l'univers sont continuellement dans un mouvement qui produit et détruit ; les systèmes les plus grands ont leurs mouvemens continuels de même que les molécules les plus petites ; les globes , placés aux centres des tourbillons , tournent sur leur propre axe, et chaque molécule du tourbillon gravite vers son centre. Quelque idée flatteuse que nous ayons de nous-mêmes, nos corps ne diffèrent en rien de ceux des autres êtres ; comme eux, ils s'accroissent ou diminuent par la nutrition et les sécrétions, par l'accrétion, la transpiration, et par beaucoup d'autres voies, par lesquelles nous faisons part de notre substance a d'autres corps de qui nous recevons quelque chose en échange. Il résulte de là que nous ne sommes plus aujourd'hui ce que nous étions hier, et que nous ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd'hui. Tant que nous vivons, nous sommes dans un flux et reflux perpétuel; et quand nous sommes dans l'état de la dissolution totale de notre système , ce qui arrive par notre mort, nous devenons partie d'une infinité d'autre? êtres qui s'emparent de nos dépouilles; nos cadavres se mêlent en partie avec la poussière et les eaux de J»
terre; une portion s'évapore dans l'air, d'où elle va voltiger en différens lieux ; elle se mêle et s'incorpore avec une infinité d'êtres.
Aucune partie de la matière n'est attachée à une figure ou forme ; toutes changent perpétuellement , c'est-à-dire qu'étant dans un mouvement continuel, elles sont divisées, usées, triturées, dissoutes par d'autres parties qui prennent leur figure , et changent ainsi sans cesse de forme : la terre, l'air, Je feu et l'eau, le fer, le bois, le marbre, les plantes et les animaux, sont raréfiés ou condensés, liquéfiés, congelés, dissous ou coagulés , sont, en un mot, par une infinité de mouvemens, changés les uns dans les autres. Toute la surface de la terre nous montre ces changemens à chaque moment; il n'est point d'être qui demeure le même pendant une heure de suite : or , tous ces changemens n'étant que des mouvemens de différentes espèces, sont indubitablement des effets d'une action universelle. Mais les changemens des parties ne produisent aucun changement dans l'univers; car il est évident que les altérations, les successions, les révolutions, les transmutations continuelles delà matière, ne peuvent pas plus accroître ou diminuer la somme de cet univers, que l'alphabet ne peut perdre aucune de ses lettres, malgré les combinaisons infinies que l'on en fait dans une langue. En effet, aussitôt qu'un être quitte une forme, il en prend une autre; il sort, pour ainsi dire, de la scène dans un certain habillement, pour y reparaître bientôt sous un déguisement nouveau; ce qui produit dans la nature une jeunesse et une vigueur perpétuelles, qui ne sont jamais suivies de déclin ni de décrépitude, comme l'ont imaginé follement quelques hommes qui n'ont consulté ni l'expérience ni la raison. L'univers, ainsi que toutes ses parlies, demeure toujours le même.
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 385 Les grands systèmes de l'univers étant sous-divisés en des systèmes plus petits de matière, les individus qui composent ces moindres systèmes périssent, à la vérité, sans cependant être anéantis; ils conservent quelque temps leur forme, en raison de la force ou de la faiblesse de leurs dispositions , de leur structure ou de leurs constitutions ; c'est ce que nous appelons Y âge ou le temps de la durée d'un tel être. Néanmoins , quand cette constitution est détruite avant d'avoir achevé son période ordinaire, par des mouvemens plus puissans partis des êtres qui l'environnent, nous donnons à ce changement le nom à' accident ou de violence ; comme lorsqu'un jeune homme est assassiné, nous disons qu'il est mort par accident, qu'il a péri par une mort violente , quïl est mort avant le temps. .
Les espèces se perpétuent par la propagation , nonobstant le déclin et la destruction des individus. La mort de nos corps n'est que de la matière qui va se revêtir de quelque forme nouvelle : les empreintes de la cire peuvent varier, mais la cire demeure toujours la même, et dans la réalité, notre mort est la même chose que notre naissance. En effet, mourir n'est que cesser d'être ce que nous étions auparavant; naître, c'est commencer à être ce que nous n'étions pas jusqu'à ce moment.
Avant de quitter cette matière , je dois faire observer qu'en considérant que les générations sans nombre qui se sont succédées sur ce globe sont, par leur mort, rentrées dans la masse commune, et se sont dispersées et combinées avec ses autres parties; et en joignant à cela les flots de matière que la transpiration fait incessamment sortir des corps des hommes pendant qu'ils vivent, ainsi que la nourriture qu'ils prennent journellement, l'inspiration de l'air, et les additions continuelles des matières qui augmentent leur volume; Tome III. z5
en 'considérant, dis-je, ces choses, il paraîtra probable qu'il n'y a point sur la surface de la terre entière une molécule de matière qui n'ait fait partie de l'homme. Ce raisonnement, applicable à notre espèce, est également vrai relativement à tout ordre d'animaux, de végétaux et d'êtres, vu que tous ont été dissous et changés les uns dans les autres par des révolutions continuelles ; en sorte que rien n'est plus certain que chaque être matériel est toutes choses, et que toutes les choses se réduisent à une seule.
Les effets sensibles que nous voyons nous forcent donc de reconnaître un mouvement continuel dans les êtres. L'on convient que les particules de l'air, de l'eau, du feu, de la matière éthérée, des vapeurs, sont dan-» une action perpétuelle; l'on reconnaît encore le mouvement clans les corpuscules imperceptibles qui émanent de tous les corps grands et visibles, qui , par leur masse, leur figure, leur nombre et leurs mouvemens, agissent sur nos sens, et produisent en nous les sensations et les idées que nous avons des couleurs, des odeurs, des saveurs, du chaud, du froid, etc. Mais en même temps l'on en appelle à nos sens pour prétendre qu'il y a des corps qui sont dans un repos absolu. L'on cite , par exemple , les rochers , le fer, l'or, le plomb , les bois de construction , et les autres corps qui ne changent point de place sans le secours d'une force extérieure. Je réponds que c'est la raison et non les sens qui doit guider notre jugement dans cette affaire ; nos sens ne peuvent point nous tromper lorsque nous appelons la raison à notre secours; quand les sens seront unis à la raison , je ne ferai point de difficulté de laisser décider la question.
Il faut donc que l'on distingue toujours entre l'énergie interne ou l'action essentielle de toute matière, sans laquelle elle ne pourrait être susceptible d'aucune
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 887 altération ou division, et les mouvemens locaux extérieurs ou les changemens de lieux qui ne sont que des modifications particulières de l'action essentielle qui est le sujet. Les mouvemens particuliers étant déterminés par d'autres mouvemens plus puissans qui les rendent ou directs, ou circulaires, ou rapides, ou lents, Ou continués, ou interrompus, suivant les mouvemens des autres corps qui les rencontrent, qui les suivent ou qui les entourent, il n'y a aucune partie de la matière qui n'ait une énergie interne qui lui est propre; mais elle est ainsi déterminée par les parties qui l'avoisinent, suivant que leur détermination particulière est plus forte ou plus faible , cède ou résiste. Ces parties , à leur tour , continuent à être variées d'une autre manière par la plus proche; et c'est de cette manière que tous les êtres continuent à changer sans cesse par un mouvement que je trouve perpétuel. Mais comme tout le monde convient que tous les mouvemens locaux que l'on peut imaginer sont des accidens qui s'augmentent, s'altèrent, diminuent, s'anéantissent, sans pourtant que le sujet qu'ils modifient, ou dans lequel ils existent , se détruise , ce sujet ne peut point être entièrement imaginaire, une notion purement abstraite ; il doit être quelque chose de réel et de positif. L'étendue ne peut point être ce sujet, puisque les idées de variété, d'altération ou de mouvement ne découlent pas nécessairement de l'idée de l'étendue ; ainsi, comme je viens de le dire, il faut que ce soit l'action, vu que tous ces mouvemens ne sont que des modifications diverses de l'action , de même que tous les corps particuliers ou quantités ne sont que différentes modifications de l'étendue. Je parlerai en son lieu de la solidité ou de l'impénétrabilité, et je ferai voir la manière dont ces trois attributs 'essentiels ou ces trois propriétés sont inséparables et coopèrent ensemble.
Mais n'oublions pas que nous en avons appelé à nos sens. Le vulgaire croit que les étoiles ne sont pas plus grandes que des lampes ordinaires , que le soleil et la lune n'ont environ qu'un pied de diamètre. C'est notre raison qui nous a mis à portée de calculer la distance qui est entre nos yeux et ces corps, et de mesurer leur masse réelle par la façon dont ils se montrent à nous à une telle distance. N'est-ce pas encore la raison qui nous apprend à distinguer les étoiles fixes des planètes, et qui nous met à portée de concevoir les mouvemens de celles-ci , qui sont très-différens de ce que les sens nousjiaontrent? Je ne parle point d'un bâton droit qui paraît courbé dans l'eau , ni des couleurs que l'on voit sur la gorge d'un pigeon; je ne parle point non plus de la chaleur et du froid , de la saveur et des odeurs, qui n'existent point dans les choses même que nous distinguons par des noms qui expriment les sensations qui s'excitent en nous ; je m'en tiens au sujet que je traite. Le mouvement local n'ost-il pas lui-même souvent si lent que nos sens ne peuvent point l'apercevoir? Nous ne voyons point un corps passer successivement d'un lieu dans un autre , quoiqu'il ne cesse de se mouvoir, et quoique nous en soyons à la fin convaincus par des effets indubitables et par des intervalles visibles qu'il laisse. N'en avons-nous point des exemples dans l'aiguille d'une montre, dans l'ombre d'un cadran solaire? Il en est de même dans les mouvemens qui sont très-rapides, dans lesquels nous ne voyons point distinctement des successions, comme dans le passage d'une balle de fusil, etc.
Si l'on jugeait du corps d'un homme ou de tout autre animal par sa surface extérieure, il paraîtrait n'avoir pas plus de mouvement local interne que le plomb, que l'or, qu'une pierre. Nous ne porterions pas un jugement plus sensé d'un arbre ou d'une plante ;
DANS LA. RECHERCHE DU VRAI. 38g cependant, si toutes les parties d'un arbre n'étaient pas en mouvement, il ne pourrait ni s'accroître ni décliner. Les connaissances que l'on a en anatomiê, jointes à l'expérience journalière, ne permettent pas de douter que toutes les parties des animaux ne soient dans un mouvement continuel , ainsi que celles des plantes ; elles croissent, elles décroissent, elles transpirent, elles se dissolvent , elles se flétrissent , elles se corrompent , elles s'engraissent ou maigrissent ; elles s'échauffent ou se refroidissent, même lorsque l'homme ou l'animal est en repos ou sommeille , ou quoique l'arbre ne sorte point de sa place. Personne n'ignore aujourd'hui la circulation du sang et de la sève. Le fer, la pierre, l'or et le plomb ne sont pas plus dépourvus d'un mouvement interne que les corps que nous nommons fluides ; sans cela ils ne subiraient point les changemens que l'air, le feu et l'eau leur font éprouver. Mais quoique ces corps soient sortis d'un état précédent pour prendre les formes que nous leur voyons maintenant, quoique les changemens qu'ils éprouvent dans leur figure fassent voir clairement que leurs parties sont dans un mouvement continuel, cependant les causes qui les environnent ne leur font point changer de forme ou de situation d'une façon assez marquée pour se montrer à nos sens. C'est ce qui a été cause que bien des gens ont cru que ces corps n'avaient aucun mouvement ni aucune détermination particulière.
Cependant, ces corps mêmes, en demeurant dans une même place, éprouvent une action réelle, les efforts et la résistance d'une de leurs parties étant égaux , pendant quelque temps , aux mouvemens déterminans des corps voisins qui agissent sur elle, et qui les empêchent de franchir de certaines bornes. Cela est aisé à concevoir, si l'on se rappelle ce que j'ai déjà dit des déterminations successives et sans nombre dui
mouvement , dont celle-ci est une espèce que Ton a nommée repos , pour distinguer cet état du corps de celui 011 il est dans le mouvement local et visible.
Un corps qui descend ou qui tombe par son propr poids ou par l'impulsion plus forte qui lui est imprimé par d'autres corps , ayant plus de force que les corps qui lui cèdent sur la route, n'en est pas moins en action quand il est arrêté ; il est seulement empêché d'avancer plus loin par la résistance plus forte que lui oppose la terre; il ne peut retourner sur ses pas à cause de la pression égale des corps qui sont derrière lui. Un vaisseau n'est point sans action quand la force du vent qui le fait aller vers l'embouchure d'une rivière est égale à Ja force de la marée qui remonte ou qui le pousse vers la source de la rivière. En effet , si l'une des forces l'emporte sur l'autre , le vaisseau voguera : mais durant tout ce temps , le vaisseau n'a été privé que d'une sorte de mouvement, et non de tout effort ou action. Le fer, le plomb ou l'or ne sont pas plus privés d'action ; les changemens qu'ils subissent , soit par leurs mouvemens internes, soit de Ja part des mouvemens des corps environnans, dont l'effet est de les user, de les dissoudre, de les ternir, de les diminuer, d'altérer leurs formes, etc. , doivent nous convaincre de cette vérité.
Ainsi , puisque le repos n'est qu'une certaine détermination du mouvement des corps, une action réelle par laquelle ils résistent à deux mouvemens égaux, il est évident que ce qu'on nomme repos n'est qu'un état relatif, eu égard à d'autres corps qui changent sensiblement de lieu.
Mais le vulgaire, prenant le mouvement local pour un être réel , comme il fait de tous les autres rapports, a regardé le repos comme une privation , ou bien a cru que le mouvement était actif, et que le repos était passif, relativement au corps qui lui a donné sa dernière
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3gt détermination , tout comme il est actif relativement au
. corps qu'il détermine ensuite. C'est en ôtant à ces mots une signification relative, pour leur en prêter
; une absolue, que l'on a donné lieu à la plupart des erreurs et des disputes qui se sont élevées à ce sujet.
Cependant les plus habiles géomètres et les grands philosophes, quoiqu'ils supposassent le mouvement
i accidentel ou étranger, et le repos essentiel à la matière, n'ont pas laissé de reconnaître que toutes ses parties étaient actuellement en mouvement; ils y ont été forcés par le pouvoir irrésistible de l'expérience et de la raison. Ils conviennent que les corps renfermés dans le sein de la terre éprouvent des mouvemens et des changemens continuels, ainsi que ceux que l'on voit à la surface, c'est ce que nous prouvent les bancs ou lits de pierre qui se forment, les métaux et les minéraux qui se produisent journellement, et tous les phénomènes du monde souterrain. Ils avouent que c'est par le mouvement que l'on peut expliquer tout ce qui arrive dans la nature ; que c'est par l'action réciproque des corps les uns sur les autres, qu'ils suivent toujours les lois de la mécanique. C'est ainsi qu'ils nous rendent raison de toutes les variétés que la nature nous présente ; c'est ainsi qu'ils nous expliquent les qualités sensibles et primitives, les formes, les combinaisons, les modifications, les changemens de la ma-^ tière. Ainsi ceux qui se sont fait les idées les plus nettes du mouvement local, considèrent les points d'où un corps part et vers lesquels il tend, non comme dans un repos absolu , mais seulement comme dans un état de repos relatif au mouvement de ces mêmes corps. Quoique le grand Newton soit regardé comme le partisan d'un espace étendu, incorporel, il ne laisse pas de dire que peut-être n'y a-t-il pas un seul corps qui soit dans un repos absolu ) que peut-être il n'y a point
de centre corporel immobile que l'on puisse trouver dans la nature. Voici comme il s'exprime dans un endroit : a Le vulgaire attribue la résistance aux corps en » repos, et l'impulsion aux corps mouvans ; mais le mou- « vement et le repos, de la manière dont on les conçoit » pour l'ordinaire , ne sont que relativement distingués » l'un de l'autre ; et les êtres que vulgairement on croit » en repos, ne se reposent point réellement. » (Voyez Principes mathématiques , p. 7 ). C'est ainsi que parle cet homme si justement admiré, qui a porté ses vues plus loin qu'aucun autre dans la nature ou dans l'état actuel de la matière : en effet, toute la physique est comprise sous le titre qu'il a donné au premier Livre de ses Principes , qu'il a intitulé : Du Mouvement des corps.
Je crois pouvoir conclure hardiment de tout ce qui précède, que l'action est de l'essence de la matière, puisque c'est cette action qui est réellement le sujet de toutes les modifications que l'on désigne sous les noms de mouvemens locaux, de changemens, de différences et de variétés; et surtout parce que le repos absolu, sur lequel on s'est fondé pour croire l'inertie ou l'activité de la matière, est une pure chimère.
Cette erreur vulgaire, qui faisait supposer un repos absolu, a été occasionnée parles apparences que présentent les corps pesans, durs et en masse. En voyant que ces corps ne changeaient point de direction , mais qu'il fallait, pour les en faire changer, des déterminalions ou des forces plus grandes dont les effets frappaient les sens, on a conclu : i°. qu'il y avait un repos absolu ; 20. que tous les corps resteraient dans un état de repos sans un moteur extérieur, qu'on n'a point regardé comme matériel , vu que tous les corps étaient matière, et que ce qui était naturel aux parties, devait l'être au tout. Du moins les philosophes ont tiré ces inductions
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3g3 de la notion du repos dont ils s'étaient imbus dès leur enfance, et en ne consultant que leurs sens. En effet, personne ne naît théologien , philosophe ou politique ; ainsi , au commencement, tout le monde est au niveau du vulgaire, et reçoit les mêmes impressions ou les mêmes préjugés que lui; et quoiqu'un homme parvienne à se débarrasser d'un grand nombre d'erreurs , cependant s'il donne entrée dans son esprit à quelque principe qu'il n'ait point examiné, quelque lumière qu'il ait d'ailleurs, il finira par tomber dans des absurdités sans nombre qui découleront de ce principe admis sans examen.
Puis donc qu'il n'y a point de repos absolu dans les exemples que l'on a apportés, et puisqu'au contraire toutes les parties de la matière sont dans un mouvement absolu, l'on ne doit point se ranger du côté de ceux d'entre les philosophes qui sont les plus superstitieux et les moins clairvoyans. L'on ne doit point partir, dans ses raisonnemens, d'une erreur vulgaire; mais, en voyant que toutes les parties de la matière sont toujours en mouvement, l'on doit encore conclure que le mouvement lui est essentiel , autant par la même raison que l'on croit que l'étendue est de son essence, parce que toute partie de la matière a de l'étendue. Ces deux cas sont les mêmes , et la raison le prouvera à ceux qui renonceront aux préjugés.
C'est à ce dessein que j'ai omis de parler des mouvevemens relatifs de tous les corps que l'on suppose dans le repos; je ne ferai que les indiquer ici, afin de rappeler qu'en même temps ces mouvemens ne cessent point d'être absolus. Tous les êtres qui se trouvent sur notre globe terrestre, participent à son mouvement continuel. Il en est de même de ceux qui sont dans les autres planètes, vu que le mouvement du tout n'est que la somme totale du mouvement des parties. Cela est
3g4 ^ES PROGRES DE LA RAISON
évident par soi-même, et se démontre encore par la force proportionnelle qui est nécessaire, soit pour imprimer une nouvelle direction ou détermination à un corps , soit pour arrêter la direction qu'il a déjà reçue ; car Tune ne peut pas être moindre que l'autre. Quoique toutes les parties imaginables d'une boule en mouvement soient en repos , les unes relativement aux autres, ou relativement à la place qu'elles occupent dans la boule , cependant personne ne dira que toutes les parties ne sont point réellement en mouvement, et comme faisant parties de la boule, et relativement aux corps qui sont hors d'elle. C'est ainsi qu'un passager participe au mouvement d'un vaisseau qui navigue , quoique ce passager paraisse être en repos relativement à l'endroit où il est placé , ou aux autres parties du vaisseau qui , nonobstant le mouvement du tout, demeurent à la même dislance que lui, et dans la même position à son égard.
Je n'ai encore dit qu'un mot en passant de la force centripète, par laquelle tous les corps de la terre tendent vers son centre, de même que tous les corps tendent vers le centre de leurs mouvemens ; je n'ai rien dit non plus de la force centrifuge par laquelle les corps s'efforcent de s'éloigner du centre par une ligne droite, s'ils ne sont point autrement déterminés par une cause plus forte. C'est ainsi qu'une pierre tournée par une fronde est retenue dans son orbite par le cuir de la fronde , pendant que les cordons étant tendus par le mouvement de la pierre sont contractés et resserrés du côté de cette pierre par les efforts qu'elle fait pour s'échapper en ligne directe à chaque point du cercle qu'elle décrit. Ces cordons sont également tendus et contractés près de la main de l'homme , d'où il suit que le centre s'approche autant de la pierre que la pierre s'approche du centre, ce qui par bien des raisons n'arrive pas toujours. Des effets bien remarquables dépendent de ces forces à mesure
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3c)5 qu'elles sont plus près d'être égaies, ou à proportion que l'une est plus forte que l'autre ; c'est pourquoi la force centripète étant beaucoup plus grande que la force centrifuge des parties de la terre, en y comprenant son atmosphère , on voit la raison qui l'empêche de perdre aucune de ses madères, et pourquoi elle demeure toujours d'un même volume ou avec les mêmes dimensions ; vu que la force centripète de la gravité, qui retient les difFérens corps dans leurs orbites, est bien plus forte que la force centrifuge du mouvement par lequel ils cherchent à s'échapper suivant la tangente.
De quelque nature que soient les causes de ces forces, elles fournissent des preuves incontestables du mouvement continuel que je soutiens exister dans tous les êtres. Mais je ne dirai rien de plus là-dessus , de peur de m'engager dans une dispute sur la nature de la gravité , et d'être obligé de rechercher si la pesanteur des corps est toujours proportionnelle à la quantité de matière qu'ils contiennent; c'est-à-dire s'il y a plus de matière comme plus de poids dans un pied cube de plomb que dans un pied cube de liège ( sentiment que je sais que de très-habiles philosophes soutiennent), ou si la même quantité de matière est contenue dans les mêmes dimensions de mercure, d'or, d'argent, de fer, de plomb, de terre, d'eau, d'air, quoique leurs pesanteurs spécifiques soient différentes : ce qui vient en partie des pressions extérieures et en partie des structures intérieures ou des modifications qui donnent à leurs matières communes les formes diverses qui constituent leurs espèces, et qui les distinguent de leur poids , comme elles le sont par leurs figures , leurs couleurs, leurs saveurs, leurs odeurs ou leurs autres qualités qui sont dues à leurs dispositions particulières, à
3g6 LES PROGRÈS DE LA RAISON
l'action des autres corps , ou à noire propre imagination et à nos sens.
Tel est mon sentiment, sur quelque raison qu'il se fonde ; joint à ce que , si la gravité était un attribut essentiel de la matière, et non un mode particulier, les mêmes choses seraient également pesantes dans tous les lieux, et dans toutes les circonstances, de même qu'elles sont partout également solides et étendues; elles ne varieraient point dans l'accélération et le retardement de leur chute à des distances variées du centre.
Ainsi , selon moi , la gravité ne prouve point l'existence du vide , elle n'est qu'un des modes nombreux de l'action, de quelque manière que cette détermination arrive; ce que nous n'examinerons point quant à présent, vu que personne ne nie son existence, que les quantités et les proportions du mouvement sont dues à la gravité, ou à l'action des corps particuliers à cet égard, et que l'on doit les calculer d'après des faits et des observations, de quelque nature que soient leurs causes physiques. Par la même raison, je ne parlerai point de l'attraction des planètes, de leur gravitation, de leur façon d'agir les unes sur les autres ; vu qu'il est certain, par les influences du soleil, par le flux et reflux occasionnés par la lune, et par beaucoup d'autres preuves, que les planètes s'affectent très -sensiblement les unes les autres, en raison de leur masse, de leur figure, de leur distance et de leur position.
Les opinions de ceux qui se persuadent que le mouvement est accidentel à la matière, qu'elle a des parties actuellement indépendantes et séparées, qu'il existe un vide ou espace incorporel , ne sont point les seules erreurs auxquelles la notion d'un repos absolu ait donné lieu. En effet , les philosophes les moins superstitieux , et qui ont le plus attentivement considéré
DANS LÀ RECHERCHE DU VRAI. 897 la nature des choses, ont enseigné que toute la matière était animée, et que les molécules de l'air, de l'eau, du bois, du fer, de la pierre, jouissaient de la vie, comme l'homme et les animaux, ou comme la masse entière. Ils ont été naturellement conduits à cette idée, parce qu'on leur avait appris que la matière était essentiellement inerte, préjugé dont ils ne se sont point dégagés. Cependant, comme ils voyaient, à l'aide de l'expérience, que la matière, ainsi que toutes ses parties , était dans un mouvement continuel , et comme ils crurent pareillement que la vie était une chose distinguée du corps vivant ou organisé, ils ont conclu que la cause de ce mouvement était quelque être intimement uni avec la matière, de quelque façon qu'elle fût modifiée, et qu'il en était inséparable. Ces philosophes vivifians se partagèrent en différentes classes; car il faut un grand nombre d'expédiens pour donner à l'erreur les apparences de la vérité. Quelques-uns, parmi lesquels ont doit placer les stoïciens, regardaient cette vie comme l'âme de l'univers, coétendue avec la matière, répandue dans le tout, et pénétrant toutes ses parties, comme essentiellement corporelle, quoique infiniment plus déliée que tous les autres corps que l'on suppose très-grossiers en comparaison d'elle.
Mais l'âme universelle des platoniciens était immatérielle ou n'était qu'un pur esprit. D'autres, parmi lesquels se trouvent Straton de Lampsaque et les modernes hylozoïstes , ont enseigné que les molécules de la matière avaient de la vie, et conséquemment de la pensée jusqu'à un certain degré, ou une perception directe sans aucune réflexion. A quoi Héraclite chez les anciens, et Spinosa chez les modernes, ont ajouté de l'intelligence ou des actes réfléchis, sans jamais s'embarrasser de lever les difficultés qui se présentaient contre un système si peu fondé, et sans même se don-
3g8 LES PROGRES DE LA RAISON
ner la peine de faire voir comment, même en accordant cette conscience à la matière , les différentes molécules raisonnantes pouvaient s'accorder pour former un même corps ou système d'êtres, ou pour se séparer et se joindre si régulièrement dans de certaines occasions, sans avoir de, dispute entre elles, sur les meilleures ou les plus mauvaises places qu'elles devaient occuper, ou sur la compagnie qui s'associait avec elles. Il ne nous est pas dit non plus pourquoi l'homme, quoique composé de parties douées de sentiment et d'intelligence, trouve pourtant en lui-même que celte faculté n'exerce son pouvoir que dans un seul endroit.
L'idée de la vie plastique, adoptée par d'autres philosophes, n'est pas moins romanesque. Suivant le docteur Cudworth, qui l'a fait revivre, elle n'est point matérielle; c'est une espèce d'esprit d'un ordre inférieur, dépourvu de sentiment et de pensée, et qui cependant est doué d'une énergie qui lui fait remplir les fonctions de la vie. Ces partisans des formes plus* tiques ne paraissent différer des hylozoïstes que dans les mots , quoiqu'ils se prétendent dans des sentimens très-opposés; c'est qu'ils sont., sans doute, dans la crainte des conséquences absurdes et odieuses que l'on pourrait tirer de leurs opinions. Il en est d'eux comme des jansénistes et des calvinistes , qui , quoique certainement de même avis sur le dogme de la prédestination ( nonobstant leurs distinctions subtiles) , ne laissent pas de se blâmer réciproquement.
Mais toutes ces hypothèses sont visiblement des ruses ou des tours d'adresse dont on s'est servi pour expliquer le mouvement actuel de la matière inerte, pour éviter de faire à chaque instant intervenir la Divinité , et pour ne point Ja rendre auteur indistinctement de toutes Jes actions , en la soumettant à une nécessité absolue et inévitable.
BANS LA RECHERCHE DU VRAI. 3c)9 Voilà ce que j'avais à dire de ceux qui ont eu recours à des moteurs étrangers pour mouvoir la matière. Quant à ceux qui Font regardée comme inerte et dépourvue d'action par sa nature, et qui n'ont point assigné de cause de son mouvement, comme ont fait Anaximène et quelques autres anciens philosophes; et ceux qui, comme Spinosa parmi les modernes , n'ont point dit la cause ni de la pensée ni du mouvement de la matière ; leur opinion est si peu raisonnable, qu'il est inutile de l'exposer, et elle a toujours été un sujet de triomphe pour les stoïciens, les spiritualistes , et les partisans des formes plastiques , etc.
Mais l'erreur la plus universelle qui ait été produite par la supposition fausse de l'inertie de la matière, c'est celle qui veut persuader qu'il existe un espace infini , étendu, et néanmoins incorporel. Comme on a fondé de très-grands systèmes sur cet espace substantiel qui a eu pour défenseurs des hommes très-célèbres et d'un mérite reconnu, je vais donner l'histoire de cette opinion , comme j'ai fait celle des autres ; quoique je pusse m'en dispenser, surtout après avoir prouvé que la matière est essentiellement active , et que son mouvement général est le sujet immédiat de toutes les déterminations mouvantes , de même que l'étendue est le sujet immédiat de toutes les formes et quantités. En effet, ce fut encore pour expliquer la production du mouvement dans la matière inerte, que l'on imagina principalement cet espace comme le lieu de son action; mais la matière n'étant point active, et n'ayant pas besoin que le mouvement lui soit continuellement imprimé par un agent extérieur , l'on peut bannir l'espace de la philosophie, comme un être inutile et chimérique. Tout le monde convient que l'étendue est infinie, vu qu'elle ne peut être bornée par l'étendue ; les démonstrations de ce principe sont trop universellement re-
4oo LES PROCHES DE LA. RAISON
connues et adoptées pour que j'aie besoin de les répéter. La matière n'est pas moins infinie quand on la conçoit comme une substance étendue : car l'on ne peut point imaginer des limites auxquelles l'on ne puisse ajouter encore de l'étendue à l'infini; ainsi, si elle n'est pas actuellement infiuie , sa qualité d'être finie doit venir d'une autre cause que de son étendue.
Ceux qui, d'après des principes philosophiques, ont cru que la matière était finie, se sont imaginé qu'elle était inactive , divisible en parties séparées et indépendantes les unes des autres, entre lesquelles se trouvaient des interstices; ils ont pensé que ces parties étaient pesantes ou légères par elles-mêmes ; qu'elles avaient des figures diverses, des degrés variés de mouvement, quand elles avaient été une fois forcées de sortir de leur état naturel de repos. Cela les conduisit nécessairement à supposer des étendues infinies, en même temps qu'ils admettaient une autre étendue infinie. Pour loYs ils ne purent se dispenser de faire ces étendues différentes à d'autres égards : l'une fut immobile, pénétrable, indivisible, invariable, homogène, incorporelle, et renfermant tout; l'autre fut mobile, impénétrable, divisible, variable, hétérogène, corporelle et contenue; l'une désigna l'espace infini, et l'autre les corps particuliers.
Mais toute cette distinction est fondée sur la supposition de la chose en question, et sur la signification équivoque des mots de lieu, de tout, de parties, de par' ticules , de divisibilité , etc. Ainsi, après avoir regardé comme constant que la matière était finie, divisée en parties, qu'elle avait besoin de recevoir le mouvement d'ailleurs, qu'elle agissait dans un lieu vide , ces philosophes ont fait cette roue dans une autre roue, ou ont supposé une étendue qui en pénétrait une autre, comme si des modes pouvaient être pénétrés par leur sujet.
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 4ol Mais toutes ces suppositions n'étant, comme je l'ai dit, que des conséquences de la supposition générale que la matière était dépourvue d'action, et ayant au contraire prouvé que le mouvement lui est essentiel, il n'y a pas de raison pour ne pas croire que la matière soit infinie, et que, comme le néant n'a point de propriété , l'étendue , que tout le monde s'accorde à reconnaître pour infinie, convient à ce sujet qui est infini lui-même, et qui est modifié à linfini par son mouvement, son étendue et ses attributs inséparables.
Je pourrais m'arrêler ici; mais pour mettre la chose dans tout son jour et hors de toute dispute, je vais montrer que tout ce qu'on attribue à l'espace et aux corps comme leurs différences essentielles, appartient indubitablement à la matière infinie. Car j'avoue que ces propriétés ont une existence réelle; et quoiqu'elles soient en apparence opposées , elles ne sont que les affections du même sujet considérées sous divers points de vue. Quand on conçoit les corps comme finis, mobiles, et divisibles, en repos, pesans ou légers, de différentes formes, et dans des situations variées, alors nous séparons par abstraction les modifications du sujet, ou, si l'on veut, nous séparons les parties du tout, et nous imaginons des limites propres à certaines portions de la matière , qui les séparent et les distinguent de tout le reste ; c'est de là qu'est venue originairement la notion de vide : mais lorsque nous considérons l'espace infini comme impénétrable , immobile, indivisible , comme le lieu qui reçoit tous les corps , où ils sont contenus et se meuvent, tandis qu'il est lui-même privé de forme, exempt de changement; pour lors, au contraire, nous séparons par abstraction i le sujet infini des modifications finies , c'est-à-dire le tout de ses parties.
Appliquons maintenant cette doctrine à des exem- Tome III. 26
pies particuliers. Puisque rien jie peut être ajouté a l'infini, ni ne peut être retranché, l'univers ne peut ni augmenter ni diminuer, vu qu'il n'existe point de lieu hors de lui dans lequel vous puissiez placer ce que vous en aurez retranché , ni où vous puissiez prendre ce que vous voudrez ajouter; conséquemment, il est immuable et indivisible ; ainsi il est sans figure , puisqu'il n'a point de limites; il est immense, puisque nulle quantité infinie, quelque souvent qu'on la répète, ne peut égaler ou mesurer son étendue.
C'est pourquoi , quand nous disons que l'espac renferme tout, nous parlons de la matière infinie pou distinguer le tout des parties , qui néanmoins ne diffèrent point réellement du tout; lorsque nous séparon par abstraction l'étendue de la matière de ses autre propriétés, nous faisons la même chose lorsque nou disons que l'espace est incorporel , vu qu'alors nous ne le considérons que comme les géomètres considèrent les points, les lignes, les surfaces. Quand nous disons qu'il est un , nous voulons désigner qu'il est infini et indivisible; car il n'y a qu'un seul univers, quoiqu'il y ait des mondes sans nombre. Lorsque nous disons qu'il est le lieu de toutes choses, nous indiquons qu'il est le sujet de ses propres modifications, de ses propres mouvemens, de ses propres figures, etc. Quand nous disons qu'il est homogène , nous voulons^ annoncer que la matière est toujours la même, quelque variées que soient ses modifications. Enfin, quand nous disons que des corps finis ne peuvent point être, à moins qu'ils n'existent nous entendons par là leur existence relative , vu que leur propre solidité ou leur façon d'être relativement à d'autres êtres est ce qu'on appelle leur place, abstraction faite de l'univers dont ils sont des parties, et dont ils partagent, d'une manière finie et limitée, le mouvement, la solidité et
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 4o3
Tëtendue infinie ; car la matière infinie est l'espace et le lieu réel , aussi-bien que le sujet réel de ses propres modifications et de ses portions.
Ce qui vient d'être dit doit faire sentir comment la notion d'un espace absolu s'est formée. Elle est venue en partie de suppositions gratuites, telles que sont celles que la matière est finie, qu'elle est inerte, et qu'elle peut être divisée; et en partie de ce qu'on a fait abstraction de l'étendue, qui est la propriété la plus frappante de la matière, sans faire attention à ses autres propriétés ou à leur connexion absolue dans le même sujet , quoique chacune d'elles puisse être abstraite mentalement des autres; ce qui, dans plusieurs occasions, est d'une très-grande utilité pour les géomètres. Mais il ne faut jamais prendre ces abstractions pour des réalités, ni les faire exister hors du sujet dont on les a mentalement séparées, ni les placer dans un autre sujet incertain ou inconnu. La matière est souvent considérée abstraction faite du mouvement, de même que le mouvement est souvent considéré abstraction faite de la matière, l'étendue abstraction faite du mouvement, de la solidité , etc. Chacune de ces propriétés peut être considérée séparément des autres ; quoique, dans la réalité, le mouvement de la matière dépende de sa solidité et de son étendue , et quoique ces attributs soient inséparables les uns des autres. Mais ceux qui soutiennent l'existence d'un espace absolu, après avoir considéré la matière, abstraction faite de l'étendue, ont distingué l'étendue générale de l'étendue particulière de la matière de tel ou tel corps , comme si la dernière était quelque chose de surajouté à la première; quoiqu'ils ne pussent point assigner le sujet de la première étendue , ni dire si c'était une substance qui ne fût ni corps ni esprit, ou si c'était une
/fo4 LES PROGRES DE LA RAISON
nouvelle espèce de néant, doué pourtant des propriétés
de l'être.
Bien plus, plusieurs d'entre eux ont voulu le faire passer pour l'Etre suprême lui-même, ou du moins pour une idée incomplète de la divinité, comme on peut le voir dans le Traité de V Espace rèelàQ M. Ralphson ; quoique Ton puisse voir , d'après les autorités qu'il allègue, qu'il n'est point le premier inventeur de cette notion , ni le seul qui la soutienne aujourd'hui. Je ne doute point que la plupart de ces messieurs n'aient cru fermement l'existence de l'Intelligence suprême , et je veux charitablement le croire de tous : niais il me semble qu'à force de subtiliser, ils l'ont réduite à rien du tout, ou du moins ils ont fait de l'univers ou de la nature le seul Dieu , ce dont ils ne voudraient assurément pas convenir. Mais la bonté de leurs intentions doit les disculper auprès des personnes équitables, et empêcher qu'on ne les accuse d'athéisme. Cependant leur erreur a été aperçue par les athées euxmêmes, et quelques-uns s'en sont moqué, comme on peut le voir dans ces quatre vers d'un poëme, où. après avoir chicané sur quelques autres notions de la divinité, ils tournent en ridicule cet espace incorporel infini avec bien plus de raison : « D'autres , y est-il dit, » dont la tête s'est fait des notions plus sublimes, prou- » vent avec beaucoup d'adresse que tout l'espace n'est » rien ; donc il en est de même de toi. » Ces gens, sans y penser, ont rencontré la vérité. En effet, l'idée d'une étendue qui en pénètre une autre a paru ridicule à bien des gens d'ailleurs très-éloignés de l'athéisme ou de l'irréligion. Ils pourraient demander où peuvent résider l'intelligence, la raison, la sagesse d'un espace étendu? si c'est dans le tout ou dans quelqu'une de î ses parties? Quand je parle de parties, c'est pour m'ac-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 4o5 commoder aux idées ordinaires ; car l'infini ne peut avoir de parties; mais si, comme l'un des interlocuteurs des dialogues de Cicéron, on prétendait que le tout a de l'intelligence, ou que quelques-unes des parties en ont; outre qu'on ne pourrait leur accorder que l'intelligence de ces parties appartînt d'aucune manière à leur étendue, nous pourrions encore leur rétorquer, avec l'autre interlocuteur de Cicéron , que , par le même raisonnement , le tout doit être un courtisan , un musicien, un maître à danser, un philosophe, vu que plusieurs des parties le sont. Mais ce sont là des sophismes de part et d'autre, vu que c'est confondre des modes variables avec des propriétés essentielles, ou effets véritables à des causes imaginaires , étrangères ou peu proportionnées à ces effets.
Après avoir vu que le mouvement est essentiel à la matière, l'on trouvera que les argumens de ceux qui soutiennent l'existence de l'espace absolu sont plutôt des comparaisons et des similitudes que des raisonnemens; qu'ils ne prouvent rien que ce que l'on veut y concevoir, et qu'en général ce sont des pétitions de principes. Je puis supposer avec eux que Dieu a partagé toute la matière de l'univers en deux sphères égales ; que si elles sont à une certaine distance l'une de l'autre, il se trouvera entre elles un espace ou un vide que l'on peut mesurer; ou que si elles se touchent dans un seul point , comme des corps sphériques parfaits doivent le faire, il y aura un espace qui ne sera point corps entre les autres points de leur circonférence. Mais n'est-ce pas supposer en même temps la matière finie, que de supposer cet espace que l'on prétend prouver, et par aucune autre raison que j'aperçoive , si ce n'est la simple considération de la gravité? Je puis bien avec Locke concevoir Je mouvement d'un seul corps sans qu'un autre lui succède immédiatement
4o6 LES PROGRÈS DE LA RAISON
pour prendre sa place , mais ce sera en faisant abstraction de ce corps unique, ou en empêchant mon attention de se porter sur ceux qui lui succèdent réellement. Je puis avec lui concevoir deux corps placés à une certaine distance , qui s'approchent l'un de l'autre sans déplacer aucun autre corps, jusqu'à ce qu'ils viennent à se rencontrer ; mais ce sera en faisant abstraction de tout ce qu'ils déplaceront. Car, comme Locke l'observe très-bien lui-même , de ce que nous concevons qu'une chose peut être ainsi, il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle existe dans cet état, sans cela nous remplirions le monde de chimères, de centaures, de monstres qui n'ont jamais existé. Mais je lui accorde que, par ces sortes d'exemples, j'entends très-bien l'idée de ceux qui soutiennent l'existence de l'espace ou du vide, qu'il était absurde aux cartésiens de nier , ainsi qu'il était impardonnable à eux de disputer contre une chose dont ils avouaient n'avoir aucune idée.
Locke a dit tout ce qu'on pouvait dire là-dessus, dans son Essai sur V Entendement humain, et surtout dans le Chapitre XIII du second Livre, où. entre autres il s'exprime ainsi : «Si le corps n'est point supposé infini, 5) ce que je crois que personne n'affirmera , je puis con- » cevoir à l'extrémité de la matière un homme qui » pourra tendre la main au-delà de son corps ». Ce philosophe ne pouvait point ignorer que bien des gens , avant qu'il fût né, avaient soutenu l'infinité de la matière, et je ne suis pas le seul qui la soutienne de son temps. Mais quoique je puisse concevoir par abstraction ces limites imaginaires, cependant je ne puis rencontrer une bonne raison pour me persuader que l'étendue, que Locke avoue être infinie, puisse exister quelque part hors de la matière. Je dis que, bien loin de trouver dans tout ce qu'on a écrit à ce sujet quelque raisonnement péremptoire, ou capable au moins de
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 4°7 balancer les miens, je n'y vois que des suppositions que j'ai déjà détruites, sans parler des difficultés insurmontables qui résultent de ces extrémités fictives , quand il s'agit d'examiner leur consistance et leur figure, et de savoir si quelque chose peut s'en détacher, ce que deviennent ces fractions ou parties détachées, et infinité d'autres problèmes inexplicables.
Je puis encore, pour faire plaisir à Locke, considérer des parties divisées ; mais je nie que la continuité de la matière infinie puisse être jamais rompue ou séparée par aucunes surfaces distinguées par des espaces vides intermédiaires; car, comme je l'ai dit , nous ne faisons qu'abstraire ce que nous appelons des parties, en ne considérant qu'autant d'étendue qu'il est nécessaire pour notre objet ; et en distinguant ces parties , non par des divisions réelles du tout, mais par les modifications de la couleur, de la forme, du mouvement, etc. : de même que nous considérons la chaleur du soleil sans faire attention à sa lumière.
Locke dit encore que ceux qui assurent l'impossibilité de l'existence de l'espace sans matière, non-seulement sont forcés de faire les corps infinis, mais encore doivent nier que l'Intelligence suprême ait le pouvoir d'anéantir aucune partie de la matière. Il est constant qu'ils font la matière infinie; mais on nie ce qu'il ajoute sur l'anéantissement de ses parties; car outre que l'on ne peut montrer que l'Intelligence suprême ait jamais révélé qu'elle dût anéantir aucune partie de la matière, ce ne serait pas plus un argument pour un espace réel, que de dire que l'Intelligence suprême a le pouvoir d'anéantir les portions de la matière , que de prétendre que le monde finira dans trois jours, parce que l'on convient et que l'on conçoit qu'il est possible à l'Etre suprême de le détruire dans un temps si court.
Je ne sais pas pourquoi Locke dit dans le même
4o8 LES PROGRES DE LA. RAISON
endroit que ceux qui soutiennent l'infinité de la matière devraient être réservés à déclarer leur opinion : je ne sais pas ce qui doit les rendre plus réservés que ceux qui soutiennent l'existence d'un espace infini, ou tout autre être infini ; car ce mot s'applique à plusieurs sujets. Ce qui a empêché Descartes d'affirmer nettement que la matière fût infinie, et ce qui l'a déterminé à se contenter de la dire indéfinie, c'est qu'il était d'un côté assuré que l'étendue était infinie, tandis que de l'autre il disait que la matière était inerte par elle-même, et réellement divisible ; ce qui faisait qu'il ne pouvait démontrer son infinité , quoique l'on pût très-bien prouver par ses écrits qu'il l'a très-positivement affirmé.
Quant aux difficultés que les théologiens peuvent opposer contre ce principe, elles sont de très-peu de poids , et montrent qu'il y a des hommes qui ont trèspeu de philosophie avec beaucoup de zèle et de chaleur. Pour moi, je ne crois pas que les théologiens modérés de notre siècle aient envie de faire revivre les sophismes futiles de leurs ignorans prédécesseurs; mais je prie que l'on se souvienne que, quoique je ne sois point de l'avis de Locke sur l'espace, je fais tout le cas que je dois de son excellent ouvrage sur V Entendement humain, et que je le juge comme le plus propre à guider le raisonnement d'une façon exacte, convenable et intelligible, sur toutes sortes de matières. Ce n'est point par affectation que je me déclare ici contre le sentiment de ce grand homme ; mais, sachant le cas que l'on doit faire de son autorité , j'ai cru devoir écarter les préjugés qu'elle pourrait faire naître contre l'infinité de la matière, contre le mouvement qui est de son essence, ou contre toutes les inductions que l'on pourrait tirer de ces principes.
J'ose donc me flatter que tout ce que j'ai dit convaincra que le mouvement doit entrer dans la défini-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 409 non de la matière, ainsi que son étendue et sa solidité. Si l'on me demande la définition du mouvement luimême , je dirai que ni moi ni personne ne pouvons la donner. Ce n'est pas que nous le connaissions moins pour cela ; au contraire , nous le connaissons beaucoup mieux que bien des choses qui peuvent se définir. Les idées simples, telles que celles du mouvement, de l'étendue, de la couleur, du son, etc., sont évidentes par elles-mêmes , quoiqu'on ne puisse les définir; mais les mots qui désignent des idées complexes, c'est-à-dire, un assemblage d'idées évidentes considéré comme une seule chose, sont les vrais objets de la définition, parce que les différens termes qui représentent ces idées, quand ils sont réunis, montrent la liaison , la possibilité et la conception du tout. C'est ainsi que tous les mots de l'univers ne pourraient point expliquer ce que c'est que le bleu, ni en donner une idée claire à celui qui n'aurait jamais vu cette couleur. Si l'on suppose que la même personne n'ait jamais vu de l'or , quoiqu'elle connaisse très-bien d'autres métaux, elle sera en état de s'en faire une idée distincte, quand on lui aura dit que c'est un métal jaune, pesant, malléable, fusible , fixe au feu , etc. Ainsi , quand on définit les mots qui désignent des idées simples , nous ne devons point prendre ces mots pour les sujets de ces idées; car des termes synonymes n'expliquent point la nature d'une chose; ils ne font que nous expliquer le sens du mot d'une façon plus intelligible ; c'est pourquoi les termes de passage, de translation, d'application successive, ne sont que des mots différens pour désigner le mouvement, et n'en sont pas plus des définitions que celle d'Aristote qui dit que, c'est V action d'un être qui a le pouvoir de s'avancer autant quil en a le pouvoir Mais tous les mouvemens locaux particuliers peuvent être définis par les lignes qu'ils décrivent et par les causes
4lO LES PROGRÈS DE LA RAISON
qui déterminent le cours ou les degrés de ces mouve-
mens.
On peut dire la même chose de l'étendue générale de la matière et de ses déterminations particulières, par la mesure, les figures, etc. La solidité de la matière est pareillement une idée intuitive , ou indéfinissable : mais je ne prends point ici la solidité dans le sens des géomètres, je n'entends point par là toute quantité assignée à trois dimensions; mais je la prends dans le sens de Locke, qui a substitué le terme positif de solidité au. terme négatif d'impénétrabilité , pour désigner la résistance que nous trouvons dans chaque corps lorsqu'il en empêche un autre de se mettre dans le lieu qu'il occupe avant de l'avoir abandonné. C'est ainsi qu'une goutte d'eau également pressée de tous les côtés, est un obstacle insurmontable à la réunion des corps les plus forts de l'univers, tant que ses parties ne sont point écartées; c'est ainsi qu'un morceau de bois empêchera vos deux mains de se joindre, quelque effort que vous fassiez pour cela. La même chose est aussi vraie de tous les corps mous et fluides, que des corps les plus durs et les plus fixes, des plus pesans et des plus légers; de l'air que de l'or et des diamans, comme l'observe trèsbien Locke , qui porte tant d'exactitude partout ; qui distingue le mot employé pour désigner une propriété inséparable de la matière , de son acception commune ; quand on se sert du mot solide au lieu du mot dur, dans quel sens il désigne la cohésion des parties de tout corps difficile à séparer, tandis que dans le sens philosophique, c'est une répétition ou une exclusion totale de tous les autres corps ; et voilà le sens que je lui attache dans tout cet écrit.
Je ne prétends point dire que la matière n'ait pas d'autres propriétés essentielles que celle de l'étendue, de la solidité, de l'action; mais je suis persuadé que,
DANS LA RECHERCHE DU VRAI
si l'on fait l'attention convenable à ces trois propriétés, on pourra expliquer une infinité de phénomènes d'une façon bien plus claire que l'on n'a fait jusqu'à présent. Mais il faut s'attendre à ne faire que très-peu de découvertes dans la physique, quand on voudra faire abstraction d'une de ces propriétés, ou de celle qui seule peut compléter l'essence de la matière ; car il est certain que, dans la matière , ces attributs ne peuvent être séparés que mentalement.
Je nie, par exemple, que l'étendue épuise l'idée de la matière, puisqu'elle ne renferme point la solidité et son mouvement; il peut être très-vrai que la matière soit étendue , quoiqu'elle ne soit pas uniquement étendue, mais encore active et solide. Mais puisque, dans la considération pure de ces idées, l'une ne suppose point les autres, et quoique chacune d'entre elles ait de certains modes que l'on conçoit lui appartenir en propre et immédiatement ; cependant elles sont tellement liées dans la nature , que l'une ne peut exister sans l'autre, et que toutes concourent nécessairement à la production de ces modes qui sont propres à chacune d'elles.
L'étendue est le sujet immédiat de toutes les divisions, les figures et les portions de la matière; mais c'est son action qui produit ces changemens , et ils ne pourraient point être distingués sans la solidité. L'action est la cause immédiate de tous les mouvemens locaux, de tous les changemens et de toutes les variétés que nous voyons dans la matière; mais l'étendue est le sujet et la mesure de leurs distances; et c'est de la solidité que dépend la résistance , l'impulsion et la protrution des corps ; et cependant c'est l'action qui les produit dans l'étendue.
Ainsi la solidité, l'étendue et l'action, sont trois
4i2 LES PROGRES DE LA RAISON
idées distinctes, sans être trois êtres différens; ce sont
des façons diverses d'envisager la même matière.
Mais, pour en revenir au sujet particulier que nous traitons, l'on apercevra facilement à présent que la vraie force motrice est cette action essentielle à la matière , et que la force imprimée des corps particuliers est quelque détermination ou direction de l'action générale; car, dans ce sens, il est indubitable que rien ne peut se mouvoir, c'est-à-dire, se déterminer luimême jusqu'à ce qu'il soit déterminé par quelque autre être : ainsi, la matière étant active, la direction donnée à celte action , dans quelque partie que ce soit , continuerait pour toujours d'elle-même, puisqu'il ne peut y avoir d'effets sans cause , et que par conséquent cette direction devrait être changée par une force supérieure, et celle-là par une autre, et ainsi de suite, l'une ne cessant d'agir que lorsqu'une autre commence; de même qu'une forme n'est jamais détruite dans la matière, que pour faire place à une autre. Ainsi chaque mouvement est toujours succédé par un autre mouvement, et ne l'est jamais par un repos absolu; de même que, dans chaque partie de la matière, la cessation de la figure serait la cessation de tout ; ce qui est impossible.
Ces déterminations du mouvement dans les parties de la matière solide et étendue, sont ce que nous appelons les phénomènes de la nature , auxquels nous donnons des noms et nous attribuons des usages, des perfections ou des imperfections, suivant la manière dont ils affectent nos sens, ou causent du plaisir ou de la douleur à nos corps, et contribuent à notre conservation ou à notre destruction. Cependant nous ne leur donnons pas toujours des déterminations tirées de leurs causes réelles , ou de la manière dont ils se produisent les uns les autres, telles que l'élasticité, la dureté, la
DANS LÀ RECHERCHE DU VRAI. 4i3 mollesse, la fluidité, la quantité, les figures et les rapports des corps particuliers; au contraire , nous n'attribuons souvent plusieurs déterminations du mouvement à aucune cause du tout, comme nous faisons dans les mouvemens spontanés des animaux; car quand même ces mouvemens seraient accompagnés de pensée, néanmoins, si on les considère comme des mouvemens, ils ont leurs causes physiques. C'est ainsi qu'un chien court après un lièvre ; ce qui vient de ce que l'objet extérieur agit avec toute sa force impulsive ou attractive sur les nerfs, qui sont disposés, avec les muscles, les jointures et les autres parties, de manière à produire des mouvemens divers dans le mécanisme de l'animal. Quiconque a quelque idée de l'action des corps les uns sur les autres par leur contact immédiat ou par les molécules imperceptibles qui en partent incessamment, et qui à celte connaissance joint celle des lois de la mécanique , de Thydro-statique et de l'anatomie, sera convaincu que tous les mouvemens par lesquels l'homme s'assied , se tient debout, se couche, se lève, marche et court, etc. , ont pour principe des déterminations propres, matérielles, et proportionnelles à leurs effets.
Newton , dans la Préface de ses Principes mathématiques, après avoir parlé de la gravité, de l'élasticité, de la résistance, de l'impulsion, de l'attraction, et de la façon dont il explique le système du monde par ces choses, dit : « Je souhaiterais bien que l'on pût, à l'aide » des principes de la mécanique, expliquer de même » les autres phénomènes de la nature ; car bien des » choses me font soupçonner qu'ils pourraient bien dé- » pendre de quelques forces qui , mises en action par » des causes encore inconnues, font que les corps sont » poussés les uns contre les autres, et s'unissent pour » former des figures régulières , ou s'éloignent et se
4l4 LES PROGRES DE LA RAISON
» fuient les uns les autres : mais ces forces étant incon- 5) nues, les philosophes ont tenté vainement d'expliquer » la nature. » Personne au monde n'est plus en état que ce grand homme de découvrir la nature de ces forces et de ces figures particulières , et de les réduire en système. Quant à la force générale ou à la force motrice de toute la matière , j'ose me flatter d'avoir dans cet écrit contribué à la faire connaître.
L'on ne peut donner aucune raison pourquoi l'Intelligence suprême n'aurait pas donné l'activité à la matière aussi-bien que l'étendue ; l'une de ces deux propriétés ne lui est pas plus impossible que l'autre : ne faut-il pas nécessairement que cette Intelligence suprême dirige sans cesse tous les mouvemens? Peuton autrement rendre raison de la formation des plantes et des animaux que par l'étendue de la matière? L'homme est-il en état de pouvoir prouver, sans la puissance de cette Intelligence suprême, que l'action ou la réaction des corps et de toutes les molécules de la matière les unes sur les autres, eût jamais pu produire le mécanisme admirable de ces plantes et de ces animaux? Toutes les connaissances profondes de la mécanique ne serviront de rien. Toutes les rencontres fortuites des atomes , tous les coups de hasard que l'on puisse supposer , ne peuvent pas plus donner aux parties de l'univers l'ordre que nous y voyons, que les caractères de l'imprimerie jetés confusément cent mille raillions de fois, ne produiront des poëmes comme VÉnéïde de Virgile , ou comme Y Iliade d'Homère.
A l'égard de l'infinité de la matière, elle ne fait qu'en exclure, comme font toutes les personnes sensées, un Dieu étendu et corporel, mais non une Intelligence suprême et immatérielle.
Un homme exempt de tous préjugés doit être convaincu de toutes ces vérités , et par conséquent peut vivre
DA1NS LA RECHERCHE DU VRAI. ^\ 5
tranquillement sans d'autres embarras que celui de conserver sa santé et cultiver sa raison ; c'est l'occupation la plus agréable qu'il puisse avoir pendant le cours de sa vie : il s'applaudit à lui-même en comparant la tranquillité intérieure dont il jouit, avec les inquiétudes, les embarras et la crainte qui tourmentent les autres, et auxquels, selon eux, la mort même ne doit point mettre de fin. Il se voit, par l'usage de sa raison , rassuré contre les vains fantômes et les chimères qui infestent sans relâche la plupart des mortels. Content de ce qui lui est permis de connaître, et des découvertes qu'il fait chaque jour, il ne se croit point intéressé à sonder des profondeurs impénétrables. Il n'est point, comme un animal stupide, entraîné par une autorité impérieuse ; content et libre de son sort, il attend sans trembler la mort comme un terme inévitable que l'auteur de la nature a fixé à tous les êtres. Cette mort ne peut point effrayer tout homme qui sait que son sort est entre les mains d'une Intelligence infiniment parfaite, dont la bonté, la sagesse, la justice, ne peuvent être mêlées d'aucune imperfection y ni jamais se démentir.
Caractère du vrai philosophe.
Le vrai philosophe est une machine humaine comme un autre homme ; mais c'est une machine qui , par sa constitution mécanique, réfléchit sur ses mouvemens. Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait.
Le philosophe, au contraire, démêle ces causes autant qu'il est en lui , et souvent même les prévient et se livre à elles avec connaissance ; c'est une horloge qui se monte , pour ainsi dire , quelquefois elle-même ; ainsi il évite les objets qui peuvent lui causer des sentimens
4l6 LES PROGRÈS DE LA RAISON
qui ne conviennent ni au bien-être, ni à l'être raisonnable, et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections convenables à l'état où il se trouve.
La raison est , à l'égard du philosophe , ce qu'est la grâce à l'égard du chrétien. Dans le système de saint Augustin , la grâce détermine le chrétien à agir volontairement ; la raison détermine le philosophe sans lui ôter le goût du volontaire.
Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion ; ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres : au lieu que le philosophe, dans ses passions même, n'agit qu'après la réflexion; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau.
Le philosophe forme ses principes sur une infinité d'observations particulières ; le peuple adopte le principe sans penser aux observations qui l'ont produit. Il croit que la maxime existe pour ainsi dire par ellemême ; mais le philosophe prend la maxime de sa source, il en examine l'origine , il en connaît la propre valeur, et n'en fait que l'usage qui lui convient.
De cette connaissance que les principes ne naissent que des observations particulières , le philosophe en conçoit de l'estime pour la science des faits ; il aime à s'instruire des détails et de tout ce qui ne se devine point; ainsi il regarde comme une maxime très-opposée aux progrès des lumières de l'esprit , que de se borner à la seule méditation, et de croire que l'homme ne tire la vérité que de son propre fond.
Certains métaphysiciens disent : « Évitez les impres- » sions des sens, laissez aux historiens la connaissance » des faits, et celle des langues aux grammairiens. »
Nos philosophes, au contraire, sont persuadés que toutes nos connaissances nous viennent des sens; que nous ne nous sommes fait des règles que sur l'unifor-
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. qij mité des impressions sensibles; que nous sommes au bout de nos lumières quand nos sens ne sont ni assez déliés, ni assez forts pour nous en fournir. Convaincus que la source de nos connaissances est entièrement hors de nous, ils nous exhortent à faire une ample provision d'idées en nous livrant aux impressions extérieures des objets , mais en nous y livrant en disciples qui consultent et qui écoutent , et non en maîtres qui décident et qui imposent silence. Ils veulent que nous étudions l'impression précise que chaque objet fait en nous, et que nous évitions de la confondre avec celle qu'un autre objet a causée»
De là la certitude et les bornes des connaissances humaines; certitude quand on sent que l'on a reçu du dehors l'impression propre et précise que chaque jugement suppose ; car tout jugement discerne et sent l'impression extérieure qui lui est particulière; et les bornes sont quand on ne saurait recevoir des impressions, ou par la nature de l'objet, ou par la faiblesse de nos organes. Augmentez, s'il est possible, la puissance des organes, vous augmenterez les connaissances. Ce n'est que depuis la découverte des télescopes et des microscopes , qu'on a fait tant de progrès dans l'astronomie et dans la physique.
C'est aussi pour augmenter le nombre de nos connaissances et de nos idées que nos philosophes étudient les hommes d'autrefois et les hommes d'aujourd'hui.
« Répandez-vous comme des abeilles, nous disent- » ils, dans le monde passé et dans le monde présent; » vous reviendrez ensuite dans votre ruche composer » votre miel. »
Le philosophe s'applique à la connaissance de l'univers et de lui-même; mais comme l'oeil ne saurait se voir, le philosophe connaît qu'il ne saurait se connaître parfaitement, puisqu'il ne saurait recevoir d'im- ToxiiE III. 27
4i8 LES PROGRÈS DE LA RAISON
pression extérieure du dedans de lui-même, et que nous ne connaissons rien que par de semblables impressions.
Cette pensée n'a rien d'affligeant pour lui, parce qu'il se prend lui-même tel qu'il est, et non pas tel qu'il semble à l'imagination qu'il pourrait être ; d'ailleurs , cette ignorance n'est pas en lui une raison de décider qu'il est composé de deux substances opposées. Ainsi, comme il ne se connaît pas parfaitement , il dit qu'il ne connaît pas comment il pense; mais comme il sent qu'il pense, il reconnaît que sa substance est capable de penser, de la même manière qu'elle est capable d'entendre et de voir.
La pensée est à l'homme un sens, comme l'ouïe et la vue, dépendant également d'une constitution organique : l'air seul est capable de rendre les sons ; le feu seul peut exciter la chaleur ; les yeux seuls peuvent voir ; les seules oreilles peuvent entendre , et la seule substance du cerveau est susceptible de pensées.
Que si les hommes ont tant de peine à unir l'idée de la pensée avec l'idée de l'étendue, c'est qu'ils n'ont jamais vu d'étendue penser; ils sont à cet égard ce qu'un aveugle-né est à l'égard des couleurs, un sourd de naissance à l'égard des sons ; eux qui ne sauraient unir ces idées avec l'étendue qu'ils tâtent, parce qu'ils n'ont jamais vu cette union. La vérité n'est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination , et qu'il croie trouver partout. Il se contente de pouvoir la démêler où il peut l'apercevoir; il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n'est que vraisemblable ; il fait plus, et c'est ici une grande perfection du philosophe, c'est que, lorsqu'il n'a point de motif propre pour juger, il sait demeurer indéterminé.
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. ^jg Chaque jugement, comme on l'a déjà remarqué, suppose un motif extérieur qui doit l'exciter. Le philosophe sent quel doit être le motif propre du jugement qu'il doit porter; si le motif manque, il ne juge point, il l'attend, et se console quand il voit qu'il l'attendait inutilement.
Le monde est plein de personnes d'esprit , et de beaucoup d'esprit, qui jugent toujours; toujours ils devinent : car c'est deviner, que de juger sans sentir que l'on a le motif propre du jugement; ils ignorent la portée de l'esprit humain; ils croient qu'il peut tout connaître; ainsi ils trouvent de la honte à ne point prononcer de jugement, et s'imaginent que l'esprit consiste à juger. Le philosophe , au contraire, est plus content de lui-même , quand il a suspendu sa faculté de se déterminer, que s'il s'était déterminé avant que d'avoir senti le motif propre de la décision. Ainsi il juge et parle moins, mais il juge plus sainement et parle mieux ; il n'évite point les traits vifs qui se présentent naturellement à l'esprit par un prompt assemblage d'idées qu'on est souvent étonné d'avoir unies. C'est dans, cette prompte liaison que consiste ce que communément on appelle esprit, mais aussi c'est ce qu'il cherche le moins ; il préfère à ce brillant le soin de bien distinguer les idées, et d'en connaître la juste étendue et la liaison précise, d'éviter de prendre le change, en portant trop loin quelques rapports particuliers que les idées ont entre elles. C'est dans ce disi cernement que consiste ce qu'on appelle jugement et justesse d'esprit.
A cette justesse se joignent encore la souplesse et la netteté. Le philosophe n'est pas tellement attaché à un système, qu'il ne sente toute la force des objections. La plupart des hommes sont si fort livrés à leurs opi-
nions, qu'ils ne prennent pas seulement la peine de
pénétrer celles des autres.
Le philosophe comprend le sentiment qu'il rejette avec la même étendue et la même netteté qu'il entend Celui qu'il adopte.
L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de justesse qui rapporte tout à ses véritables principes : mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive; il porte plus loin son attention et ses soins.
L'homme n'est point un monstre qui ne doit vivre que dans les abîmes de la mer ou dans le fond d'une forêt. Les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire ; et dans quelque état qu'il se trouve, ses besoins et son bien-être l'engagent à vivre en société.
Ainsi la raison exige de lui qu'il connaisse, qu'il étudie les qualités sociales, et qu'il travaille à les acquérir. Il est étonnant que les hommes s'attachent si peu à tout ce qui est de pratique , et qu'ils s'échauffent si fort sur de vaines spéculations. Voyez les désordres que tant de différentes hérésies ont causés : elles ont toujours roulé sur des points de théorie. Tantôt il s'est agi du nombre de personnes de la Trinité , tantôt de leurs émanations , tantôt du nombre des sacremens et de leurs vertus , tantôt de la nature de la grâce. Que de guerres , que de troubles pour des chimères !
Le peuple philosophe est sujet aux mêmes visions. Que de disputes dans les écoles ! Que de livres sur de vaines questions ! Un mot les déciderait, ou ferait voir qu'elles sont insolubles.
Une secte, aujourd'hui fameuse, reproche aux personnes d'érudition de négliger l'étude de leur propre esprit pour charger leur mémoire de faits et de recher-
DANS LÀ RECHERCHE DU VRAI. 421 ches sur l'antiquité , et nous reprochons aux uns et aux autres de négliger de se rendre aimables, et de n'entrer pour rien dans la société.
Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; il ne croit point être en pays ennemi ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres ; et pour en irouver, il faut en faire. Ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre , et il trouve en même temps ce qui lui convient ; c'est un homme qui veut plaire et se rendre utile.
La plupart des grands, à qui les dissipations ne laissent pas assez de temps pour méditer, sont féroces envers ceux qu'ils ne croient pas leurs égaux.
Les philosophes ordinaires, qui méditent trop, ou plutôt qui méditent mal, le sont envers tout le monde : ils fuient les hommes, et les hommes les évitent.
Mais notre philosophe, qui sait se partager entre la retraite et le commerce des hommes, est plein d'humanité. C'est le chartier de Térence , qui sent qu'il est homme , et que la seule humanité intéresse à la bonne ou à la mauvaise fortune de son voisin.
Il serait inutile de remarquer ici combien le philosophe est jaloux de tout ce qui s'appelle honneur et ■probité : c'est là son vrai objet.
La société civile est, pour ainsi dire, la seule divinité qu'il reconnaisse tant qu'il est sur la terre ; il l'encense, il l'honore par sa probité, par une attention exacte à ses devoirs, et par un désir sincère de n'être pas un membre inutile et embarrassant.
Les sentimens de probité entrent autant dans la constitution mécanique du philosophe que les lumières de l'esprit ; plus il sera éclairé , plus vous trouverez en lui de probité; au contraire, où règne le fanatisme et la superstition, régnent les passions, l'emportement : c'est
Magdelaine qui aime le monde, et Magdelaine qui aime Dieu ; c'est toujours Magdelaine qui aime avec violence.
Or, ce qui fait l'honnête homme, ce n'est point d'agir par amour ou par haine , par espérance ou par crainte; c'est d'agir par esprit d'ordre ou de raison. Tel est le tempérament du philosophe; or, il n'y a guère à compter que sur les vertus du tempérament. Confiez votre vin plutôt à celui qui ne l'aime pas naturellement, qu'à celui qui forme tous les jours de nouvelles résolutions de ne s'enivrer jamais.
Le dévot n'est honnête homme que par passion ; or, les passions n'ont rien d'assuré : de plus, le dévot, j'ose le dire , est dans l'habitude de n'être pas honnête homme par rapport à Dieu , parce qu'il est dans l'habitude de ne pas suivre exactement sa règle.
La religion est si peu proportionnée à l'humanité, que le plus juste fait des infidélités à Dieu sept fois par jour, c'est-à-dire, plusieurs fois. Les fréquentes confessions des plus pieux nous font voir dans leur cœur, selon leur manière de penser, une vicissitude continuelle du bien et du mal; il suffit sur ce point qu'on croie être coupable pour l'être.
Ce combat éternel, auquel l'homme succombe si souvent, forme en lui une habitude d'immoler la vertu au vice ; il se familiarise à suivre son penchant , et à faire des fautes, dans l'espérance de se relever par le repentir. Quand on est si souvent infidèle à Dieu, on se dispose insensiblement à l'être aux hommes.
D'ailleurs, le présent a toujours plus de force sur l'esprit de l'homme, qu'un avenir que l'amour-propre fait toujours regarder dans un point de vue fort éloigné. Le superstitieux se flatte toujours de réparer ses fautes, d'éviter les peines et de mériter les récompenses; aussi l'expérience fait assez voir que le frein de la religion est bien faible. Malgré tant de sermons, tant de prônes >
DANS LA RECHERCHE DU VRAI. ^2^ le peuple est toujours le même; la nature est plus forte que les chimères. Il semble qu'elle soit jalouse de ses droits; elle se retire souvent des chaînes où l'aveugle superstition veut follement la tenir. Le seul philosophe, qui sait en jouir, la règle par la raison.
Examinez tous ceux contre lesquels la justice humaine est obligée de se servir de son épée ; vous trouverez ou des tempéramens ardens ou des esprits peu éclairés, et toujours des superstitieux ou des ignorans. Les passions tranquilles du philosophe peuvent bien le porter à la volupté, mais jamais au crime; sa raison cultivée le guide, et ne le conduit jamais au désordre.
La superstition ne fait sentir que faiblement combien il importe aux hommes, par rapport à leur intérêt présent, de suivre les lois de la société; elle condamne même ceux qui ne les suivent que par ce motif, qu'elle appelle avec mépris motif humain. Le chimérique est pour elle bien plus parfait que le naturel. Ainsi ses exhortations n'opèrent que comme doit opérer une chimère. Elles troublent, elles épouvantent; mais quand la vivacité des images qu'elles ont produites est ralentie, que le feu passager des imaginations est éteint , l'homme demeure sans lumière , abandonné aux faiblesses de son tempérament.
Notre sage, en ne craignant rien après la mort, semble prendre un motif de plus d'être honnête homme pendant sa vie. Mais il y gagne de la consistance , pour ainsi dire, et de la vivacité dans le motif qui le fait agir; motif d'autant plus fort, qu'il est purement humain et naturel ; le motif est la propre satisfaction qu'il trouve à être content de lui-même, et suivant les règles de la probité : motif que le superstitieux n'a qu'imparfaitement , car tout ce qu'il a de bien en lui n'est qu'imaginaire. A ce motif se rapporte encore un autre
motif bien puissant : c'est le propre intérêt du sage , et
un intérêt présent et réel.
Séparez pour un moment le philosophe de l'honnête homme, que lui re$te-t-il? La société civile, son unique soutien ici-bas, l'abandonne. Le voilà privé desplus douces satisfactions de la vie ; le voilà banni sans retour du commerce des honnêtes gens. Ainsi , il lui importe bien plus qu'au reste des hommes de disposer tous ses ressorts à ne produire que des effets conformes à l'idée de l'honnête homme. Ne croyez pas que, parce que personne n'a les yeux sur lui , il s'abandonne à une action contraire à la probité. Non, cette action n'est point conforme à la dispositioii mécanique du sage. Il est pétri, pour ainsi dire, avec le levain de l'ordre et de la règle; il est rempli des idées du bien de la sociétécivile ; il en connaît les principes bien mieux que les autres hommes. Le crime trouverait en lui trop d'oppositions. Il y aurait trop d'idées naturelles et trop d'idées acquises à détruire. Sa faculté d'agir est , pour ainsi dire, comme une corde d'instrument de musique montée sur un certain ton ; elle n'en saurait produire un contraire. Il craint de se détonner, de se désaccorder d'avec lui-même.
D'ailleurs, dans toutes les actions que les hommes font, ils ne cherchent que leur propre satisfaction actuelle; c'est le bien , ou plutôt l'attrait présent, suivant la disposition mécanique oii ils se trouvent, qui les fait agir. Or, pourquoi voulez-vous que, parce que le philosophe n'attend ni peines ni récompenses après cette vie, et laissant agir la Providence, il doive trouver un attrait présent qui le porte à vous tuer ou à vous tromper? N'est-il pas, au contraire, plus disposé par ses réflexions à trouver plus d'attraits et de plaisirs à vivre avec vous, à s'attirer votre confiance et votre estime»
DANS LA RECHERCHE DU VRAÏ
à s'acquitter des devoirs de l'amitié et de la reconnaissance? Ces sentimens ne sont-ils pas dans le fond de l'homme , indépendamment- de toutes croyances sur l'avenir? L'idée de malhonnête homme est autant opposée à l'idée de philosophie , que l'est l'idée de stupide ; et l'expérience fait voir tous les jours que plus on a de raison et de lumières, plus on est bon, sage, et propre pour le commerce de la vie.
J'entrerais volontiers dans un plus grand détail; mais on sent assez combien la république doit tirer plus d'utililé de ceux qui, élevés aux grandes places, sont pleins des idées de l'ordre et du bien public, et de tout ce qui s'appelle humanité. Il serait à souhaiter qu'on en pût exclure tous ceux qui, par leur mauvaise éducation, sont remplis d'autres sentimens.
Le vrai philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison , et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse, les mœurs et les qualités sociales.
Le vrai philosophe sent qu'il est quelque chose d'existant. Or, ce quelque chose qu'il sent, il ne peut le savoir que par l'Intelligence, puisque sans elle on ne peut rien concevoir. Cette Intelligence est donc la seule nécessaire,- et tout ce qui n'est pas elle, lui est contingent. Elle est donc la première cause et l'unique source de tout ce qui existe. Cette Intelligence ne peut avoir eu de commencement, elle est donc éternelle et infinie; comme Intelligence, elle n'a besoin que de soi pour exister, et elle est certainement sa propre cause. Puisqu'elle est sa propre cause , et que rien ne peut exister sans elle , elle est donc aussi la cause de tout ce qui existe ; car il est de l'essence de l'effet d'avoir une cause : par conséquent l'Intelligence est cause nécessaire, tant de soi, que de tout ce qui existe, ou qui peut exister.
Le philosophe ne peut douter que la substance in-
telligente ne soit déterminée , puisqu'elle est cause générale d'elle-même et de tout ce qui existe. Il ne peut douter que cette cause intelligente ne soit libre, puisqu'elle est sa propre cause d'exister et d'agir.
Le philosophe appelle contingent ce qui peut être et ne pas être; auquel sens, il est évident que la substance intelligente ni ses actions ne peuvent être entendues^ puisque sa nature et ses conséquences sont également nécessaires et déterminées.
Le philosophe appelle nécessaire tout ce qui est déterminé , et en ce sens , la substance intelligente est nécessaire, étant déterminée par elle-même; et les êtres particuliers sont aussi nécessaires, en tant que déterminés par leurs causes. Mais il y a une autre sorte de nécessité, qui est celle de la nature ; telle est celle de la substance dont l'existence est nécessaire par sa définition, laquelle par conséquent ne convient point aux êtres particuliers, qui peuvent être conçus comme n'existant pas.
Il y a pareillement une autre sorte de détermination , qui consiste dans les bornes prescrites à l'existence des êtres particuliers, soit en étendue, soit en conformation d'organes, soit en perceptions et en connaissances ; mais cette espèce de détermination bornée est opposée à l'idée générale, et se renferme dans les individus.
Cela posé, le philosophe conclut que l'action de la substance intelligente est éternelle, libre, infinie et nécessaire comme sa nature, parce qu'autrement son action ne dépendrait pas d'elle ; elle aurait une autre cause qu'elle-même, contre sa définition, que le philosophe conçoit comme sa propre cause d'exister et d'agir.
Et de là même il s'ensuit qu'elle est toute-puissante, c'est-à-dire, qu'elle peut faire tout ce qui est possible y non pas à des êtres bornés, ou à un entendement in-
DÀJVS LÀ RECHERCHE DIT VRAI. 4^7 fini, mais en général à tout ce qui peut être conséquent de ses attributs infinis. Or, de l'infinité des attributs suit l'infinité des conséquences. Partant, la substance intelligente, ou l'être absolu, est infinie dans son action , et conséquemment toute-puissante.
A cette énumération des attributs de la substance intelligente, mais plus sensiblement à celui que le philo* sopbe conçoit sous le nom de cause absolue et de toutepuissance , il n'est pas difficile de reconnaître l'Etre suprême, que le philosophe conçoit comme l'Etre absolument infini, la substance douée d'une infinité d'attributs, ou plutôt connaissable par une infinité de propriétés , dont chacune exprime infiniment son essence éternelle et infinie.