CHAPITRE XXVI
De V esprit par rapport à V univers.
JL'esprit , considéré sous ce point de vue , ne sera , conformément aux définitions précédentes, que l'habitude des idées intéressantes pour tous les peuples, soit comme instructives, soit comme agréables.
(1) Aussi l'esprit est-il le premier des avantages, et peut-il infiniment plus contribuer au bonheur des hommes , que la vertu d'un particulier. C'est à l'esprit qu'il est réservé d'établir la meilleure législation, de rendre, par conséquent, les hommes le plus heureux qu'il est possible. Il est vrai que même le roman de cette législation n'est pas encore fait , et qu'il s'écoulera bien des siècles avant qu'on en réalise la fiction : mais enfin , en s'armant de la patience de l'abbé de Saint-Pierre , on peut prédire d'après lui que tout l'imaginable existera.
Il faut bien que les hommes sentent confusément que l'esprit est le premier des dons , puisque l'envie permet à chacun d'être le panégyriste de sa probité , et non de son esprit.
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Ce genre d'esprit est sans contredit le plus désirable. 11 n'est aucun temps où l'espèce d'idées réputée esprit par tous les peuples , ne soit vraiment digne de ce nom. Il n'en est pas ainsi du genre d'idées auquel une nation donne quelquefois le nom d'esprit. Il est pour chaque nation un temps de stupidité et d'avilissement, pendant lequel elle n'a point d'idées nettes de l'esprit; elle prodigue alors ce nonf à certains assemblages d'idées à la mode , et toujours ridicules aux yeux de la postérité ; ces siècles d'avilissement sont ordinairement ceux du despotisme. Alors, dit un poète, Dieu prive les nations de la moitié de leur intelligence, pour les endurcir contre les misères et le supplice de la servitude. Parmi les idées propres à plaire à tous les peuples, il en est d'instructives ; ce sont celles qui appartiennent à certains genres de sciences et d'arls : mais il en est aussi d'agréables; telles sont premièrement, les idées et les sentimens admirés dans certains morceaux d'Homère , de Virgile, de Corneille , du Tasse , de Milton , dans lesquels, comhie je l'ai déjà dit, ces illustres écrivains ne s'arrêtent point à la peinture d'une nation ou d'un siècle en particulier, mais à celle de l'humanité; telles sont en second lieu les grandes images dont ces poètes ont enrichi leurs ouvrages.
Pour prouver qu'en quelque genre que ce soit, il est des beautés propres à plaire universellement, je choisis ces mêmes images pour exemple : et je dis que la grandeur est dans les tableaux poétiques une cause universelle de plaisir (1): non que tous les hommes en soient également frappés; il en est même d'insen-
(i) Si les grands tableaux ne nous frappent pas toujours fortement , ce manque d'effet dépend ordinairement d'une cause étrangère à leur grandeur. C'est, le plus souvent, parce que ces tableaux se trouvent unis dans notre mémoire à quelque objet désagréable. Sur quoi j'observerai qu'il est très-rare, à la lecture d'une description
sibles aux beautés de la description comme aux charmes de riiarmonie, et qu'il serait, à cet égard, aussi injuste qu'inutile de vouloir désabuser : ils ont, par leur insensibilité, acquis le droit malheureux de nier un plaisir qu'ils n'éprouvent pas; mais ces hommes sont en petit nombre .
En effet , soit que le désir habituel et impatient de la félicité, qui nous fait souhaiter toutes les perfections comme des moyens d'accroître notre bonheur, nous rende agréables tous ces grands objets, dont la contemplation semble donner plus d'étendue à notre âme, plus de force et d'élévation à nos idées; soit que par eux-mêmes les grands objets fassent sur nos sens une impression plus forte, plus continue et plus agréable; soit enfin quelque autre cause , nous éprouvons que la
poétique, de recevoir uniquement l'impression pure que doit faire sur nous la vue exacte de cette image. Tous les objets participent à la laideur ainsi qu'à la beauté des objets auxquels ils sont le plus communément unis ; c'est à cette cause qu'on doit attribuer la plupart dé nos dégoûts et de nos enthousiasmes injustes. Un proverbe usité dans les places publiques , fût-il d'ailleurs excellent , nous paraît toujours bas, parce qu'il se lie nécessairement dans notre mémoire à l'image de ceux qui s'en servent.
Peut-on douter que , par la même raison , les contes d'esprits et de revenans ne redoublent pendant la nuit aux yeux du voyageur égaré, les horreurs d'une foret ? Que , sur les Pyrénées, au milieu des déserts, des abîmes et des rochers, l'imagination frappée de l'estampe du combat des titans , ne croie y reconnaître les montagnes d'Ossa et de Pélion , et ne regarde avec frayeur le champ de bataille de ces géans ? Qui doute que le souvenir de ce bocage , décrit par le Camoëns , ou les nymphes , nues , fugitives , et poursuivies par les désirs ardens , tombent aux pieds des Portugais , où l'amour étincelle en leurs yeux , circule eu leurs veines , où les paroles se confondent , où l'on n'entend enfin que le murmure des soupirs de l'amour heureux; qui doute, dis-je , que le souvenir d'une description si voluptueuse n'embellisse à jamais tous les bocages?
Voilà la raison pour laquelle il est si difficile de séparer du plaisir total que nous recevons à la présence d'un objet, tous les plaisirs particuliers qui sont , pour ainsi dire , réfléchis de la part des objets auxquels ils se trouvent unis.
vue hait lont ce qui la resserre; qu'elle se trouve gêiu'e dans les gorges d'une montagne , ou dans l'enceinte d'un grand mur; qu'elle aime, au contraire, à parcourir une vaste plaine, à s'étendre sur la surface des mers, à se perdre dans un horizon reculé.
Tout ce qui est grand a droit de plaire aux yeux et à l'imagination des hommes : cette espèce de beauté l'emporte infiniment, dans les descriptions, sur toutes les autres beautés qui, dépendantes, par exemple, de la justesse des proportions, ne peuvent être ni aussi vivement, ni aussi généralement senties, puisque toutes les nations n'ont pas les mêmes idées des proportions.
En effet , si l'on oppose aux cascades que l'art proportionne, aux souterrains qu'il creuse, aux terrasses qu'il élève, les cataractes du fleuve Saint-Laurent, les cavernes creusées dans FEthna, lésinasses énormes de rochers entassés sans ordre sur les Alpes, ne sent-ou pas que le plaisir produit par cette prodigalité, celle magnificence rude et grossière que là nature met dans tous ses ouvrages, est infiniment supérieur au plaisir qui résulte de la justesse des proportions?
Pour s'en convaincre, qu'un homme monte la nuit sur une montagne pour y contempler le firmament : quel est le charme qui l'y attire? est-ce la symétrie agréable dans laquelle les astres sont rangés l Mais ici , dans la voie lactée, ce sont des soleils sans nombre amoncelés sans ordre les uns sur les autres; là, ce sont de vastes déserts. Quelle est donc la source de ses plaisirs? l'immensité même du ciel. En effet, quelle idée se former de celte immensité, lorsque des mondes enflammés ne paraissent que des points lumineux semés cà et là dans les plaines de l'éther, lorsque des soleils plus avant engagés dans les profondeurs du firmament, n'y sont aperçus qu'avec peine ? L'imagination qui s'élance de ces dernières sphères, pour parcourir
tous les mondes possibles, ne doit-elle pas s'engloutir dans les vastes et immensurables concavités des cieux ; se plonger dans le ravissement que produit la contemplation d'un objet qui occupe l'âme toute entière, sans cependant la fatiguer? C'est aussi la grandeur de ces décorations, qui, dans ce genre, a fait dire que l'art était si inférieur à la nature; ce qui , en termes intelligibles, ne signifie rien autre cbose, sinon que les grands tableaux nous paraissent préférables aux petits.
Dans les arts susceptibles de ce genre de beautés, tels que la sculpture, l'architecture et la poésie, c'est l'énormité des niasses qui place le colosse de Rhodes et les pyramides de Memphis au rang des merveilles du monde. C'est la grandeur des descriptions qui nous fait regarder Milton du moins comme l'imagination la plus forte et la plus sublime. Aussi son sujet, peu fertile en beautés d'une autre espèce , l'était-il infiniment en beautés de descriptions. Devenu, par ce sujet, l'architecte du paradis terrestre, il avait à rassembler, dans le court espace du jardin d'Éden, toutes les beautés que la nature a dispersées sur la terre pour l'ornement de mille climats divers. Porté par le choix de ce même sujet sur les bords de l'abîme informe du chaos, il avait à en tirer cette matière première propre à former l'univers, à creuser le lit des mers, à couronner la terre de montagnes, à la couvrir de verdure, à mouvoir les soleils, à les allumer, à déployer autour d'eux le pavillon des cieux, à peindre enfin la beauté du premier jour du monde , et cette fraîcheur printanière dont sa vive imagination embellit la nature nouvellement éclose. Il avait donc non-seulement à nous présenter les plus grands tableaux , mais encore les plus neufs et les plus variés, qui, pour l'imagination des hommes, sont encore deux causes universelles de plaisir.
Il en est de l'imagination comme de l'esprit : c'est par Tome I. i5
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la contemplation et la combinaison, soit des. tableaux de la nature , soit des idées philosophiques , que , perfectionnant leur imagination ou leur esprit , les poètes et les philosophes parviennent également à exceller dans des genres très-différens, et dans lesquels il est également rare et peut-être également difficile de réussir.
Quel homme, en effet, ne sent pas que la marche de l'esprit humain doit être uniforme, à quelque science ou à quelque art qu'on l'applique? Si, pour plaire à l'esprit, dit Fontenelle, il faut l'occuper sans le fatiguer; si l'on ne peut l'occuper qu'en lui offrant de ces vérités nouvelles, grandes et premières, dont la nouveauté, l'importance et la fécondité fixent fortement son attention; si l'on n'évite de le fatiguer qu'en lui présentant des idées rangées avec ordre, exprimées par les mots les plus propres, dont le sujet soit un , simple, et par conséquent facile à embrasser, et où la variété se trouve identifiée à la simplicité (1); c'est pareillement à la triple combinaison de la grandeur, de la nouveauté, de la variété et de la simplicité dans les tableaux, qu'est attaché le plus grand plaisir de l'imagination. Si, par exemple, la vue ou la description d'un grand lac nous est agréable , celle d'une mer calme et sans bornes nous est sans doute plus agréable encore; son immensité est pour nous la source d'un plus grand plaisir. Cependant, quelque beau que soit ce spectacle , son uniformité devient bientôt ennuyeuse. C'est pourquoi, si, enveloppée de nuages noirs et portée par les aquilons, la tempête , personnifiée par l'imagination du poète , se détache du midi en roulant devant elle les mobiles montagnes des eaux ; qui doute que la succession rapide, simple et variée des tableaux eiïrayans
(1) Il est bon de remarquer que la simplicité , dans un sujet et dans une image , est une perfection relative ù la faiblesse de notre esprit,
que présente le bouleversement des mers, ne fasse à chaque instant sur notre imagination des impressions nouvelles, ne fixe fortement notre attention , ne nous occupe sans nous fatiguer, et ne nous plaise par conséquent davantage ? Mais si la nuit vient encore redoubler les horreurs de celte même tempête, et que les montagnes d'eau , dont la chaîne termine et cintre l'horizon, soient à l'instant éclairées par les lueurs répétées et réfléchies des éclairs et des foudres, qui doute que cette mer obscure, changée tout à coup en une mer de feu, ne forme, par la nouveauté unie à la grandeur et à la variété de cette image, un des tableaux les plus propres à étonner notre imagination? Aussi l'art du poète, considéré purement comme descripteur, est de n'offrir à la vue que des objets en mouvement , et même , s'il le peut , de frapper dans ses descriptions plusieurs sens à la fois. La peinture du mugissement des eaux, du sifflement des vents et des éclats du tonnerre , pourrait-elle ne pas ajouter encore à la terreur secrète, et par conséquent au plaisir que nous fait éprouver le spectacle d'une mer en furie ! Au retour du printemps , lorsque l'aurore descend dans les jardins de Marly pour entrouvrir Je calice des fleurs, en cet instant les parfums qu'elles exhalent, le gazouillement de mille oiseaux , le murmure des cascades, n'augmentent-ils pas encore le charme de ces bosquets enchantés? Tous les sens sont autant de portes par lesquelles les impressions agréables peuvent entrer dans nos âmes : plus on en ouvre à la fois plus il y pénètre de plaisir.
On voit donc que , s'il est des idées généralement utiles aux nations comme instructives (telles sont celles qui appartiennent directement aux sciences) , il en est aussi d'universellement utiles comme agréables, et que, différent en ce point de la probité 7 l'esprit d'un
particulier peut avoir des rapports avec l'univers entier. La conclusion de ce discours, c'est que tant en matière d'esprit qu'en matière de morale, c'est toujours de la part des hommes l'amour ou la reconnaissance qui loue, la haine ou la vengeance qui méprise. L'intérêt est donc le seul dispensateur de leur estime ; l'esprit, sous quelque point de vue qu'on le considère, n'est donc jamais qu'un assemblage d'idées neuves, intéressantes, et par conséquent utiles aux hommes, soit comme instructives , soit comme agréables.