Tome I. t
Si le noble orgueil, la passion du patriotisme et de la gloire déterminent les citoyens à des actions si courageuses, quelle contenance et quelle force les passions n'inspirent-elles point à ceux qui veulent s'illustrer dans Jes sciences et les arts, et que Cicéron nomme des héros paisibles ! C'est le désir de la gloire, qui, sur la cime glacée des Cordilières, au milieu des neiges, des (rimas , incline les lunettes de l'astronome ; qui , pour cueillir des plantes, conduit le botaniste sur le bord des précipices; qui jadis guidait les jeunes amateurs des sciences dans l'Egypte, l'Ethiopie, et jusque dans les Indes, pour y voir les philosophes les plus célèbres, et puiser dans leur conversation les principes de leur doctrine.
Quel empire celte même passion n'avait-elle pas sur Démosthène , qui, pour perfectionner sa prononciation, s'arrêtait sur le rivage de la mer, où, la bouche remplie de cailloux, il haranguait tous les jours les flots mutinés! C'est ce même désir de la gloire, qui, pour faire contracter aux jeunes pythagoriciens l'habitude du recueillement et de la méditation, leur imposait un silence de trois ans; qui, pour soustraire Démocrile (1) aux distractions du monde , le renfermait dans des tombeaux pour y chercher de ces vérités précises dont la découverte, toujours si difficile, est toujours si peu estimée des hommes : c'est par elle enfin que, pour se donner tout entier à la philosophie, Heraclite se dé-
n m'abaisserais jusque-la ? Non. La mort est mie dette : je veux l'ae- . quitter en homme libre, et non la payer eu esclave. »
Dans un instant d'emportement , où Yespasien menaçait Ilelvidius de la mort, il en reçut cette réponse : <c Vous ai-je dit que je fusse m immortel? vous ferez votre métier de tyran, en me donnant la « mort ; moi , celui de citoyen , en la recevant sans trembler. »
(1) Démocrile était né riche ; mais il ne se crut pas en droit de mépriser l'esprit, et de vivre dans une honorable stupidité.
DISCOURS III, CHAPITRE VI. r>n$
termine à céder à son frère cadet le trône d'Éphèse (i), où l'appelait le droit d'aînesse; que, pour conserver toutes ses forces, l'athlète se prive des plaisirs de l'amour. C'est elle encore qui forçait certains prêtres des anciens , dans l'espoir de se rendre plus recommandables, à renoncer à ces mêmes plaisirs, sans avoir souvent, comme disait plaisamment Boindin, d'autre récompense de leur continence que la tentation perpétuelle qu'elle procure.
J'ai fait voir que c'est aux passions que nous devons sur la terre presque tous les objets de notre admiration ; qu'elles nous font braver les dangers, la douleur, la mort, et nous portent aux résolutions les plus hardies.
Je vais prouver maintenant que , dans les occasions délicates, ce sont elles seules qui, volant au secours des grands hommes, peuvent leur inspirer ce qu'il y a de mieux à dire et à faire.
Qu'on se rappelle à ce sujet la célèbre et courte harangue d'Annibal à ses soldats, le jour de la bataille du Tesin; et l'on sentira que sa haine pour les Romains et sa passion pour la gloire pouvaient seules la lui inspirer : « Compagnons, leur dit-il, le ciel m'annonce » la victoire. C'est aux Romains, non à vous, de trem- » bler. Jetez les yeux sur ce champ de bataille : nulle » retraite ici pour les lâches : nous périssons tous , si » nous sommes vaincus. Quel gage plus certain du « triomphe? Quel signe plus sensible de la protection » des dieux? Ils nous ont placés entre la victoire et la » mort. »
Qui peut douter que ces mêmes passions n'animassent Sylla , lorsque, Crassus lui ayant demandé une escorte
(i) Mison, fils du tyran de Chênes, renonça pareillement au sceptre de son père; et , libre de toute charge , il se retirait dans des lieux escarpés et solitaires, où, sans jamais parler à personne , il se nourrissait de réflexions profondes.
pour aller faire de nouvelles levées dans le pays des Marses, Sylla lui répond : « Si lu crains tes ennemis, » reçois de moi pour escorte ton père, tes frères, tes » parens, tes amis, qui, massacrés par tes tyrans, crient » vengeance et l'attendent de toi? »
Lorsque les Macédoniens, las des fatigues de la guerre, prient Alexandre de les licencier, c'est l'orgueil et l'amour de la gloire qui dictent à ce héros cette hère réponse : « Allez, ingrats; fuyez, lâches; je dompterai » l'univers sans vous : Alexandre trouvera des sujets et » des soldats partout où il y aura des hommes. »
De semhlables discours sont toujours prononcés par des gens passionnés. L'esprit même , en pareil cas , ne peut jamais suppléer au sentiment. On ignore toujours la langue des passions qu'on n'éprouve pas.
Au reste, ce n'est pas dans un art tel que l'éloquence, c'est en tout genre que les passions doivent être regardées comme le germe productif de l'esprit : ce sont elles qui , entretenant une perpétuelle fermentation dans nos idées , fécondent en nous ces mêmes idées , qui, stériles dans des âmes froides, seraient semblables à la semence jetée sur la pierre.
Ce sont les passions qui, fixant fortement notre attention sur l'objet de nos désirs, nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes , et qui font, en conséquence, concevoir et exécuter aux héros ces entreprises hardies , qui , jusqu'à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse, paraissent folles, et doivent réellement paraître telles à la multitude.
Voilà pourquoi, dit le cardinal de Richelieu , l'âme faible trouve de l'impossibilité dans le projet le plus simple, lorsque le plus grand paraît facile à l'âme forte : devant celle-ci les montagnes s'abaissent, lorsqu'aux yeux de celle-là les buttes se métamorphosent en montagnes.
Ce sont, en effet, les fortes passions qui , plus éclairées que le bon sens, peuvent seules nous apprendre à distinguer l'extraordinaire de l'impossible, que les gens sensés confondent presque toujours ensemble , parce que , n'élant point animés de passions fortes , ces gens sensés ne sont jamais que des hommes médiocres î proposition que je vais vous prouver, pour foire sentir toute la supériorité de l'homme passionné sur les autres hommes, et montrer qu'il n'y a réellement que les grandes passions qui puissent enfanter les grands hommes.
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