‹ Œuvres complètesChapitre 6 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De Vignorance.

nous nous trompons, lorsque, entraînés par une passion et fixant toute notre attention sur un des côtés d'un objet, nous voulons, par ce seul côté, juger de l'objet entier. Nous nous trompons encore, lorsque, nous établissant juges sur une matière, notre mémoire n'est point chargée de tous les faits de la comparaison desquels dépend en ce genre la justesse de nos décisions. Ce n'est pas que chacun n'ait l'esprit juste : chacun voit bien ce qu'il voit; mais, personne ne se défiant assez de son ignorance, on croit trop facilement que ce que l'on voit dans un objet est tout ce que l'on y peut voir.

i6 de l'esprit.

Dans les questions un peu difficiles, l'ignorance doit être regardée comme la principale cause de nos erreurs. Pour savoir combien , en ce cas, il est facile de se faire illusion à soi-même, et comment , en tirant des conséquences toujours justes de leurs principes, les hommes arrivent à des résultats entièrement contradictoires, je choisirai pour exemple une question un peu compliquée : telle est celle du luxe, sur laquelle on a porté des jugemens très-difïérens, selon qu'on l'a considérée sous telle ou telle face.

Comme le mot de luxe est vague, n'a aucun sens bien déterminé, et n'est ordinairement qu'une expression relative, il faut d'abord attacher une idée nette à ce mot de luxe pris dans une signification rigoureuse, et donner ensuite une définition du luxe considéré par rapport à une nation et par rapport à un particulier.

Dans une signification rigoureuse, on doit entendre par luxe, toute espèce de superfluités, c'est-à-dire, tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à la conservation de l'homme. Lorsqu'il s'agit d'un peuple policé et des particuliers qui le composent, ce mot de luxe a une toute autre signification ; il devient absolument relatif. Le luxe dune nation policée est l'emploi de ses richesses à ce que nomme superfluités le peuple avec lequel on compare cette nation. C'est le cas où se trouve l'Angleterre par rapport à la Suisse.

Le luxe, dans un particulier, est pareillement l'emploi de ses richesses à ce que l'on doit appeler superfluités, eu égard au poste que cet homme occupe dans un état, et au pays dans lequel il vit : tel était le luxe de Bourvalais.

Cette définition donnée, voyons sous quels aspects différens on a considéré le luxe des nations , lorsque les uns l'ont regardé comme utile, et les autres comme nuisible à l'état.

DISCOURS I, CHAPITRE tll. 17

Les premiers ont porté leurs regards sur ces manufactures que le luxe construit, où l'étranger s'empresse d'échanger ses trésors contre l'industrie d'une nation. Ils voient l'augmentation des richesses amener à sa suite l'augmentation du luxe et la perfection des arts propres à le satisfaire. Le siècle du luxe leur paraît l'époque de la grandeur et de la puissance d'un étal. L'abondance d'argent qu'il suppose et qu'il attire, rend, disent-ils, la nation heureuse au dedans, et redoutable au dehors. C'est par l'argent qu'on soudoie un grand nombre de troupes, qu'on bâtit des magasins, fournit des arsenaux, qu'on contracte, qu'on entretient alliance avec de grands princes, et qu'une nation enfin peut nonseulement résister, mais encore commander àdes peuples / plus nombreux , et par conséquent plus réellement puissans qu'elle. Si le luxe rend un élat redoutable au dehors, quelle félicité ne lui procurc-t-il pas au dedans? Il adoucit les mœurs, il crée de nouveaux plaisirs, et fournit par ce moyen à la subsistance d'une infinité d'ouvriers. Il excite une cupidité salutaire qui arrache l'homme à cette inertie , à cet ennui qu'on doit regarder comme une des maladies les plus communes et les plus cruelles de l'humanité. Il répand partout une chaleur vivifiante, fait circuler la vie dans tous les membres d'un état, y réveille l'industrie, fait ouvrir des ports, y construit des vaisseaux, les guide à travers l'océan, et rend enfin communes à tous les hommes les productions et les richesses que la nature avare enferme dans les gouffres des mers , dans les abîmes de la terre , ou qu'elle tient éparses dans mille climats divers. Voilà, je pense, à peu près le point de vue sous lequel le luxe se présente à ceux qui le considèrent comme utile aux états. '

Examinons maintenant l'aspect sous lequel il s'offre aux philosophes qui le regardent comme funeste aux, nations.

ToyïT, I. 2

l8 DE LESPRIT.

Le bonheur des peuples dépend el de la félicité dont ils jouissent au dedans , et du respect qu'ils inspirent au dehors.

A l'égard du premier objet, nous pensons, diront ces philosophes, que le luxe et les richesses qu'il attire dans un état, nen rendraient les sujets que plus heureux , si ces richesses étaient moins inégalement partagées , el que chacun pût se procurer les commodités dont l'indigence le force à se priver.

Le luxe n'est donc pas nuisible comme luxe , mais simplement comme l'effet d'une grande disproportion entre les richesses des citoyens (r). Aussi le luxe n'esl-il jamais extrême , lorsque le partage des richesses n'est pas trop inégal ; il s'augmente à mesure qu'elles se ras- Ci) Le luxe fait circuler l'argent; il le retire des coffres où l'avarice pourrait l'entasser : c'est donc le luxe, disent quelques gens, 'qui remet l'équilibre entre les fortunes des citoyens. Ma répouse à ce raisonnement , c'est qu'il ne produit point cet effet. Le luxe suppose toujours une cause d'inégalité de richesses entre les citoyens. Or, cette cause, qui fait les premiers riclies , doit, lorsque le luxe les a ruinés , en reproduire toujours de nouveaux : si l'on détruisait cette cause d'inégalité de richesses, le luxe disparaîtrait avec elle. Il n'y a point de ce qu'on appelle Itt.re dans les pays où les fortunes des citoyens sont à peu près égales. J'ajouterai à ce que je viens de dire que cette inégalité de richesses une ibis établie , le luxe luimême est en partie cause de la reproduction perpétuelle du luxe. En effet, tout homme qui se ruine par son luxe, transporte la plus grande partie de ses richesses clans les mains des artisans du luxe ; ceux-ci, enrichis des dépouilles d'une infinité de dissipateurs , deviennent riches à leur tour, et se ruinent de la même manière. Or, des débris de tant de fortunes, ce qui reflue de richesses dans les campagnes n'en peut être que la moindre partie , parce que les productions de la terre, destinées à l'usage commun des hommes, ne peuvent jamais excéder un certain prix.

11 n'en est pas ainsi de ces mêmes productions , lorsqu'elles ont passé dans les manufactures, et qu'elles ont été employées par l'industrie : elles n'ont alors de valeur que celle que leur donne la fantaisie ; le prix en devient excessif. Le luxe doit donc toujours retenir l'argent clans les mains de ses artisans , lé faire toujours circuler dans la même classe d'hommes , et par ce moyen entretenir toujours l'inégalité des richesses entre les citoyei

DISCOURS I, CHAPITRE III. ig

semblent en un plus petit nombre de mains ; il parvient enfin à son dernier période, lorsque la nation se partage en deux classes, dont l'une abonde en superfluités , et l'autre manque du nécessaire.

Arrivé une fois à ce point, l'état d'une nation est d'autant plus cruel qu'il est incurable. Comment remettre alors quelque égalité dans les fortunes des citoyens? l'homme riche aura acheté de grandes seigneuries : à portée de profiter du dérangement de ses voisins , il aura réuni en peu de temps une infinité de petites propriétés à son domaine. Le nombre des propriétaires diminué, celui des journaliers sera augmenté : lorsque ces derniers seront assez multipliés pour qu'il y ait plus d'ouvriers que d'ouvrage , alors le journalier suivra le cours de toute espèce de marchandise, dont la valeur diminue lorsqu'elle est commune. D'ailleurs, l'homme riche, qui a plus de luxe encore que de richesses , est intéressé à baisser le prix des journées , à n'offrir au journalier que la paie absolument nécessaire pour sa subsistance (i). Le besoin contraint ce

(i) On croit communément que les campagnes sont ruinées par les corvées, les impositions, et surtout par celle des tailles ; je conviendrai volontiers qu'elles sont très-onéreuses : il ne faut cependant pas imaginer que la seule suppression de cet impôt rendît la condition des paysans fort heureuse. Dans beaucoup de provinces, la jonruée est de huit sous (en 1^58 ). Or , de ces huit sous , si je déduis l'imposition de l'Eglise , c'est-à-dire à peu près quatre-vingt-dix fêtes ou dimanches, et une trentaine de jours dans l'année où l'ouvrier est incommodé , sans ouvrage , ou employé aux corvées , il ne lui reste , l'un portant l'autre , que six sous par jour. Tant qu'il est garçon , je veux que ces six sous fournissent à sa dépense , le nourrissent , le vêtent , le logent : dès qu'il sera marié , ces six sous ne pourront plus lui suffire , parce que , dans les premières années du mariage , la femme, entièrement occupée à soigner ou à allaiter ses enfans , ne peut rien gagner. Supposons qu'on lui fît alors remise entière de sa taille, c'està-dire cinq ou six francs , il aurait à peu près un liard de plus à dépenser par jour : or , ce liard ne changerait sûrement rien à sa situation. Que faudrait-il donc faire pour la rendre heureuse ? Hausser considérablement le prix des journées. Pour cet effet, il fau-

dernier a s'en contenter; mais s'il lui survient quelque maladie ou quelque augmentation de famille, alors, faute de nourriture saine ou assez abondante , il devient infirme, il meurt, et laisse à l'état une famille de mendians. Pour prévenir un pareil malheur, il faudrait avoir recours à un nouveau partage des terres : partage toujours injuste et impraticable. Il est donc évident que, le luxe parvenu à un certain période, il est impossible de remettre aucune égalité entre la fortune des citoyens. Alors les riches et les richesses se rendent dans les capitales, où les attirent les plaisirs et les arts du luxe : alors la campagne reste inculte et pauvre; sept ou huit millions d'hommes languissent dans la misère (i), et cinq ou six mille vivent dans une opu-

drait que les seigneurs vécussent habituellement dans leurs terres. A l'exemple de leurs pères , ils récompenseraient les services de leurs domestiques par le don de quelques arpeus de terre ; le nombre des propriétaires augmenterait insensiblement', celui des journaliers diminuerait , et ces derniers , devenus plus rares , mettraient leur peine à plus haut prix.

(i) Il est bien singulier que les pavs vantés par leur luxe et leur police , soient les pavs où le plus grand nombre des hommes est plus malheureux que ne le sont les nations sauvages, si méprisées des nations policées. Qui doute que l'état du sauvage ne soit préférable à celui du paysan ? Le sauvage n'a point , comme lui , à craindre la prison, la surcharge des impôts, la vexation d'un seigneur, le pouvoir arbitraire d'un subdélégué ; il n'est point perpétuellement humilié et abruti par la présence journalière d'hommes plus riches et plus puissans que lui ; sans supérieur , sans servitude , plus robuste que le paysan , parce qu'il est plus heureux, il jouit du bonheur de légalité, et surtout du bien inestimable de la liberté si inutilement réclamée par la plupart des nations.

Dans les pays policés, l'art de la législation n'a souvent consisté qu à faire concourir une infinité d'hommes au bonheur d'un petit nombre, à tenir pour cet effet la multitude dans l'oppression, et à violer envers elle tous les droits de l'humanité.

dépendant, le vrai esprit législatif ne devrait s'occuper que du bonheur général. Pour procurer ce bonheur aux hommes, peutêtre faudrait-il les rapprocher de la vie de pasteurs Peut-être les découvertes en législatio.i nous ramenerônt-elles , à cet égard, au

DISCOUBS T, CHAPITRE III. 21

lence qui les rend odieux , sans les rendre plus heureux.

En effet , que peut ajouter au bonheur d'un homme l'excellence plus ou moins grande de sa table ? ne lui suffit -il pas d'attendre la faim, de proportionner ses exercices ou la longueur de ses promenades au mauvais goût de son cuisinier, pour trouver délicieux tout mets qui ne sera pas détestable? d'ailleurs la frugalité et l'exercice ne le font-ils pas échapper à toutes les maladies qu'occasionne la gourmandise irritée par la bonne chère? Le bonheur ne dépend donc pas de l'excellence de la table.

Il ne dépend pas non plus de la magnificence des habits ou des équipages : lorsqu'on paraît en public couvert d'un habit brode et traîné dans un char brillant, on n'éprouve pas des plaisirs physiques, qui sont les seuls plaisirs réels; on est, tout au plus, affecté d'un plaisir de vanité, dont la privation serait peutêtre insupportable 7 mais dont la jouissance est insipide. Sans augmenter son bonheur, l'homme riche ne fait, par l'étalage de son luxe, qu'offenser l'humanité et le malheureux qui, comparant les haillons de la

point d'où Ton est d'abord parti. Non que je veuille décider une question si délicate, et qui exigerait l'examen le plus profond ; mais j'avoue qu'il est bien étonnant que tant de formes différentes de gouvernement , établies du moins sous le prétexte du bien public , que tant de lois , tant de règlemens , n'aient été , chez la plupart des peuples, que des instrumens de l'infortune des hommes. Peut-être lie peut-on échapper à ce malheur sans revenir à des mœurs infiniment plus simples. Je sens bien qu'il faudrait alors renoncera une infinité de plaisirs dont ou ne peut se détacher sans peine 5 mais ce sacrifice cependant serait un devoir si le bien général l'exigeait. jVest-on pas même en droit de soupçonner que l'extrême félicité de quelques particuliers est toujours attachée au malheur du plus grand nombre ? vérité assez heureusement exprimée par ces deux vers sur les sauvages :

Chez eux tout est commun , chez eux tout est e'gal ; Comme ils sont sans palais, ils sont sans hôpital.

misère aux habits de l'opulence , s'imagine qu'entre le bonheur du riche et le sien il n'y a pas moins de différence qu'entre leurs vêtemens; qui se rappelle a. cette occasion le souvenir douloureux des peines qu'il endure, et qui se trouve ainsi privé du seul soulagement de l'infortuné , de l'oubli momentané de sa misère.

Il est donc certain , continueront ces philosophes , que le luxe ne fait le bonheur de personne , et qu'en supposant une trop grande inégalité de richesses entre les citoyens, il suppose le malheur du plus grand nombre d'entre eux. Le peuple chez qui le luxe s'introduit , n'est donc pas heureux au dedans : voyons s'il est respectable au dehors.

L'abondance d'argent que le luxe attire dans un état en impose d'abord à limagination ; cet état est , pour quelques instans , un étal puissant : mais cet avantage (supposé qu'il puisse exister quelque avantage indépendant du bonheur des citoyens) n'est, comme le remarque M. Hume, qu'un avantage passager. Assez semblables aux mers, qui successivement abandonnent et couvrent mille plages différentes, les richesses doivent successivement parcourir mille climats divers. Lorsque, par la beauté de ses manufactures et la perfection des arts de luxe, vue nation a attiré chez elle l'argent des peuples voisins, il est évident que le prix des denrées et de la main-d'œuvre doit nécessairement baisser chez ces peuples appauvris, et que ces peuples , en enlevant quelques manufacturiers, quelques ouvriers à cette nation riche, peuvent l'appauvrir à son tour en l'approvisionnant, à meilleur compte, des marchandises dont cette nation les fournissoit (i). Or , sitôt que la

(i) Ce que je dis du commerce des marchandises de luxe ne doit pas s'appliquer à toute espèce de commerce. Les richesses que les manufactures et la perfection des arts de luxe attirent dans un état,

disette d'argent se fait sentir dans un état accoutumé au luxe, la nation tombe dans le mépris.

Pour s'y soustraire, il faudrait se rapprocher d'une vie simple , et les mœurs ainsi que les lois s'y opposent. Aussi l'époque du plus grand luxe d'une nation est-elle ordinairement l'époque la plus prochaine de sa chute et de son avilissement. La félicité et la puissance apparente que le luxe communique, durant quelques instans, aux nations, est comparable à ces fièvres violentes qui prêtent, dans le transport, une force incroyable au malade qu'elles dévorent, et qui semblent ne multiplier les forces d'un homme que pour le priver, au déclin de l'accès, et de ces mêmes forces , et de la vie.

n'y sont que passagères , et n'augmentent pas la félicité des particuliers. Il n'en est pas de même des richesses qu'attire le commerce des marchandises qu'on appelle de première nécessité. Ce commerce suppose une excellente culture des terres , une subdivision de ces mêmes terres en une infinité de petits domaines , et par conséquent un partage bien moins inégal des richesses. Je sais bien que le commerce des denrées doit , après un certain temps , occasionner aussi une très-grande disproportion entre les fortunes des citoyens , et amener le luxe à sa suite ; mais peut-être ifcst-il pas impossible d'arrêter dans ce cas les progrès du luxe. Ce qu'on peut du moins assurer , c'est que la réunion des richesses en un plus petit nombre de mains se fait alors bien plus lentement, et parce que les propriétaires sont à la fois cultivateurs et négocians , et parce que le nombre des propriétaires étant plus grand et celui des journaliers plus petit, ceux-ci, devenus plus rares, sont, comme je l'ai dit dans une note précédente , en état de donner la loi , de taxer leurs journées, et d'exiger une paie suffisante pour subsister bounêtement eux et leurs familles. C'est ainsi que chacun a part aux richesses que procure aux états le commerce des denrées. J'ajouterai de plus que ce commerce n'est pas sujet aux mêmes révolutions que le commerce des manufactures de luxe : un art , une manufacture passe aisément d'un pays dans un autre ; mais quel temps ne faut-il pas pour vaincre l'ignorance et la paresse des paysans , et les engager à s'adonner à la culture d'une nouvelle denrée! Pour naturaliser cette nouvelle denrée dans un pays , il faut un soin et une dépense qui doit presque toujours laisser à cet égard l'avantage du commerce

Pour se convaincre de cette vérité, diront encore les mêmes philosophes, cherchons ce qui doit rendre une nation réellement respectable à ses voisins : c'est sans contredit le nombre, la vigueur de ses citovens, leur attachement pour la patrie, et enfin leur courage et leur vertu.

Quant au nombre des citoyens , on sait que les pays de luxe ne sont pas les pins peuples; que dans la même étendue de terrain cultivé, la Suisse peut compter plus dhabitans que l'Espagne, la France et même l'Angleterre.

La consommation d'hommes qu'occasionne nécessairement un grand commerce (i) , n'est pas en ce pays

au pays où cette denrée croît naturellement , et dans lequel elle est depuis long-temps cultivée.

Il est cependant un cas , peut-être imaginaire , où rétablissement des manufactures et le commerce des arts de luxe pourrait être regardé comme très-utile. Ce serait lorsque l'étendue et la fertilité d'un pays ne seraient pas proportionnées au nombre de ses habitans, c'est-à-dire, lorsqu'un état ne pourrait nourrir tousses citoyens. Alors une nation qui ne sera point à portée de peupler un pays tel que l'Amérique , n'a que deux partis à prendre ; l'un , d'envoyer des colonies ravager les contrées voisines, et s'établir, comme certains peuples , à main armée , dans des pays assez fertiles pour les nourrir ; l'autre, d'établir des manufactures , de forcer les nations voisines d'y lever des marchandises , et de lui apporter en échange les denrées nécessaires à la subsistance d'un certain nombre d'habitans. Entre ces deux partis, le dernier est, sans contredit, le plus humain. Quel que soit le sort des armes, victorieuse ou vaincue, toute colonie qui entre à main armée dans un pays, y répand certainement plus de désolation et de maux que n'en peut occasionner la levée d'une espèce de tribut, inoins exigé par la force que par l'humanité.

(r) Cette consommation d'hommes est cependant si grande , qu'on ne peut, sans frémir, considérer celle que suppose notre commerce d'Amérique. L'humanité, qui commande l'amour de tous les hommes, veut que, dans la traite des nègres, je mette également au rang des malheurs et la mort de mes compatriotes et celle de tant d'Africains qu'anime an combat l'espoir de faire des prisonniers et le d^sir de les échanger conlro nos marchandises. Si Ion suppute le

l'unique cause de la dépopulation : le luxe en crée mille autres, puisqu'il attire les richesses dans les capitales, laisse les campagnes dans la di.sette, favorise le pouvoir arbitraire et par conséquent l'augmentation des subsides, et qu'il donne enfin aux nations opulentes la facilité de contracter des dettes (i), dont elles ne peuvent ensuite s'acquitter sans surcharger les peuples d'impôis onéreux. Or, ces différentes causes de dépopulation , en plongeant tout un pays dans la misère, y doivent nécessairement affaiblir la constitution des corps. Le peuple adonné au luxe n'est jamais un peuple robuste : de ses citoyens, les uns sont énervés par la mollesse, les autres exténués par le besoin.

Si les peuples sauvages ou pauvres, comme le remarque le chevalier Folard , ont à cet égard une grande supériorité sur les peuples livrés au luxe, c'est que le laboureur est, chez les nations pauvres, souvent plus riche que chez les nations opulentes ; c'est qu'un paysan suisse est plus à son aise qu'un paysan français (2).

nombre d'hommes qui périt , tant par les guerres que dans la traversée d'Afrique en Amérique ; qu'on y ajoule celui des nègres qui , arrivés à leur destination , deviennent la victime des caprices , de la cupidité et du pouvoir arbitraire d'un maître; et qu'on joigne à ce nombre celui des citoyens qui périssent par le feu , le naufrage ou le scorbut ; qu'enfin on y ajoute celui des matelots qui meurent pendant leur séjour à Saint-Domingue, ou par les maladies affectées à la température particulière de ce climat, ou par les suites d'un libertinage toujours si dangereux en ce pays , on conviendra qu'il n'arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teinte de sang humain. Or , quel homme, à la vue des malheurs qu'occasionnent la culture et l'exportation de cette denrée , refuserait de s'en priver , et ne renoncerait pas à un plaisir acbeté par les larmes et la mort de tant de malheureux? Détournons nos regards d'un spectacle si funeste , et qui fait tant de honte et d'horreur à l'humanité.

(1) La Hollande, l'Angleterre , la France sont chargées de dettes, et la Suisse ne doit rien.

(2) Il ne suffit pas , dit Grotius , que le peuple soit pourvu des

Pour former des corps robustes, il faut une nourriture simple, mais saine et assez abondante; un exercice qui, sans être excessif, soit fort; une grande habitude à supporter les intempéries des saisons; habitude que contractent les paysans , qui, par cette raison, sont infiniment plus propres à soutenir les fatigues de la guerre que des manufacturiers, la plupart habitués à une vie sédentaire. C'est aussi chez les nations pauvres que se forment ces armées infatigables qui changent le destin des empires.

Quels remparts opposerait à ces nations un pays livré au luxe et à la mollesse? il ne peut leur en imposer ni par le nombre ni par la force de ses habitans. L attachement pour la patrie, dira-t-on, peut suppléer au nombre et à la force des citoyens. Mais qui produirait en ce pays cet amour vertueux de la patrie? L'ordre des paysans, qui compose à lui seul les deux tiers de chaque nation , y est malheureux : celui des artisans n'y possède rien ; transplanté de son village dans une manufacture ou une boutique, et de cette boutique d.ms une autre, l'artisan est familiarisé avec l'idée du déplacement ; il ne peut contracter d'attachement pour aucun lieu; assuré presque partout de sa subsistance, il doit se regarder,, non comme le citOYen d'un pays, mais comme un habitant du monde.

Un pareil peuple ne peut donc se distinguer longtemps par son courage ; parce que , dans un peuple , le courage est ordinairement, ou l'effet de la vigueur du corps, de cette confiance aveugle en ses forces, qui cache aux hommes la moitié du péril auquel ils s'exposent, ou l'effet d'un violent amour pour la patrie qui leur fait dédaigner le danger : or, le luxe tarit, à

choses absolument nécessaires à sa conservation et à sa vie ; il faut encore qu'il l'ait agréable.

la longue, ces deux sources de courage (i). Peut-être la cupidité en ouvrirait-elle une troisième, si nous vivions encore dans ces siècles barbares où l'on réduisait les peuples en servitude, et l'on abandonnait les villes au pillage. Le soldat n'étant plus maintenant excité par ce motif, il ne peut l'être que par ce qu'on appelle Y honneur : or, le désir de l'honneur s'éleint chez un peuple, lorsque l'amour des richesses s'y allume (2). En vain dirait-on que les nations riches gagnent du moins en bonheur et en plaisirs ce qu'elles perdent en vertu et en courage : un Spartiate (5) n'était pas moins heureux qu'un Perse; les premiers Romains, dont le courage était récompensé par le don de quelques denrées, n'auraient point envié le sort de Crassus.

Caïus Duillius, qui, par ordre du sénat, était tous

(1) En conséquence , Ton a toujours regardé l'esprit militaire comme incompatible avec l'esprit de commerce : ce n'est pas qu on ne puisse du moins les concilier jusqu'à un certain point ; mais c est qu'en politique ce problème est un des plus difficiles à résoudre. Ceux qui jusqu'à présent ont écrit sur le commerce , l'ont traité comme une question isolée ; ils n'ont pas assez fortement senti que tout a ses reflets ; qu'en fait de gouvernement , il n'est point proprement de question isolée ; qu'en ce genre , le mérite d'un auteur consiste à lier ensemble toutes les parties de l'administration ; et qu'enfin un état est une machine mue par différens ressorts , dont il faut augmenter ou diminuer la force proportionnément au jeu de ces ressorts entre eux , et à l'effet qu'on veut produire.

(2) Il est inutile d'avertir que le luxe est à cet égard plus dangereux pour une nation située en terre ferme que pour des insulaires ; leurs remparts sont leurs vaisseaux, et-leurs soldats les matelots.

(3) Un jour qu'on fesait devant Alcibiade l'éloge de la valeur des Spartiates : De quoi s étonne -t- on? disait-il ; à la vie malheureuse qu'ils mènent, ils ne doivent avoir rien de si pressé que de mourir. Cette plaisanterie était celle d'un jeune homme nourri dans le luxe. Alcibiade se trompait , et Lacédémone n'enviait pas le bonheur d'Athènes. C'est ce qui fesait dire à un ancien , qu'il était plus doux de vivre , comme les Spartiates , à l'ombre des bonnes lois , qu a l'ombre des bocages, comme les Sybarites.

les soirs reconduit à sa maison à la clarté des flambeaux et au son des flûtes, n'était pas moins sensible à ce concert grossier que nous le sommes à la plus brillante sonate. Mais, en accordant que les nations opulentes se procurent quelques commodités inconnues aux peuples pauvres, qui jouira de ces commodités? un petit nombre d'hommes privilégies et riches, qui, se prenant pour la nation entière, concluent de leur aisance particulière, que le paysan est heureux. Mais quand même ces commodités seraient réparties entre un plus grand nombre de citoyens , de quel prix est cet avantage comparé à ceux que procure à des peuples pauvres une âme forte, courageuse et ennemie de l'esclavage? Les nations chez qui le luxe s'introduit, sont tôt ou tard victimes du despotisme; elles présentent des mains faibles et débiles aux fers dont la tyrannie veut les charger. Comment s'y soustraire ? Dans ces nations, les uns vivent dans la mollesse, et la mollesse ne pense ni ne prévoit : les autres languissent dans la misère; et le besoin pressant, entièrement occupé à se satisfaire , n'élève point ses regards jusqu'à la liberté. Dans la forme despotique , les richesses de ces nations sont à leurs maîtres ; dans la forme républicaine, elles appartiennent aux gens puissans comme aux peuples courageux qui les avoisinent.

« Apportez-nous vos trésors, auraient pu dire les » Romains aux Carthaginois; ils nous appartiennent. » Rome et Cartilage ont toutes deux voulu s'enrichir; » mais elles ont pris des roules différentes pour arri- )) ver à ce but. Tandis que vous encouragiez l'industrie » de vos citoyens, que vous établissiez des manufac- » tures, que vous couvriez la mer de vos vaisseaux, » que vous alliez reconnaître des côtes inhabitées, et » que vous attiriez chez vous tout l'or des Espagnes et » de l'Afrique; nous, plus prudens, nous endurcissions

» nos soldats aux fatigues de la guerre, nous élevions » leur courage; nous savions que l'industrieux ne tra- » vaillait que pour le brave. Le temps de jouir est » arrivé, rendez-nous des biens que vous êtes dans » l'impuissance de défendre. » Si les Romains n'ont pas tenu ce langage, du moins leur conduite prouvet-elle qu'ils étaient affectés des scntimens que ce discours suppose. Comment la pauvreté de Rome n'eûlelle pas commandé à la richesse de Cartilage, et conservé, à cet égard, l'avantage que presque toutes les nations pauvres ont eu sur les nations opulentes ? N'a-t-on pas vu la frugale Lacédémone triompher de la riche et commerçante Athènes; les Romains fouler aux pieds les sceptres d'or de l'Asie? N'a-t-on pas vu l'Egypte, la Phénicie, Tyr, Sidon , Rhodes, Gênes, Venise, subjuguées ou du moins humiliées par des peuples qu'elles appelaient barbares? Et qui sait si 011 ne verra pas un jour la riche Hollande, moins heureuse au dedans que la Suisse, opposer à ses ennemis une résistance moins opiniâtre? Voilà sous quel point de vue le luxe se présente aux philosophes qui l'ont regardé comme funeste aux nations.

.La conclusion de ce que je viens de dire, c'est que les hommes, en voyant bien ce qu'ils voient, en tirant des conséquences très-justes de leurs principes, arrivent cependant à des résultats souvent contradictoires; parce qu'ils n'ont pas dans la mémoire tous les objets de la comparaison desquels doit résulter la vérité qu'ils cherchent.

Il est, je pense, inutile de dire qu'en présentant la question du luxe sous deux aspects diflérens, je ne prétends point décider si le luxe est réellement nuisible ou utile aux élals : il faudrait, pour résoudre exactement ce problème moral, entrer dans des détails étrangers à l'objet que je me propose; j'ai seulement voulu prou-

3o DE i/ESPRIT.

ver, par cet exemple, que, dans les questions compliquées et sur lesquelles on juge sans passion , on ne se trompe jamais que par ignorance , c'est-à-dire , en imaginant que le côté qu'on voit dans un objet, est tout ce qu'il y a à voir dans ce même objet.

Page 1