Tome I
322 DE LESPRIT.
été propres, s'ils ne s'en fussent pas fait une idée romanesque.
L'amitié suppose un besoin ; plus ce besoin sera vif, plus l'amitié sera forte : le besoin est donc la mesure du sentiment. Qu'échappés du naufrage, un homme et une femme se sauvent dans une île déserte ; cpie là , sans espoir de revoir leur patrie , ils soient forcés de se prêter un secours mutuel pour se défendre des bêles féroces, pour vivre et s'arracher au désespoir : nulle amitié plus vive que celle de cet homme et de cette femme, qui se seraient peut-être détestés s'ils fussent restés à Paris- L'un des deux vient-il à périr? l'autre a réellement perdu la moitié de lui-même ; nulle douleur égale à sa douleur : il faut avoir habité l'île déserte , pour en sentir toute la violence.
Mais si la force de l'amitié est toujours proportionnée à nos besoins, il est par conséquent des formes de gouvernement, des mœurs , des conditions , et enfin des siècles plus favorables à l'amitié les uns que les autres.
Dans Iqft siècles de chevalerie, où l'on prenait un compagnon d'armes, où deux chevaliers faisaient communauté de gloire et de danger , où la lâcheté de l'un pouvait coûter la vie et l'honneur à l'autre , alors devenu, par son propre intérêt, plus attentif au choix de ses amis, on leur était plus fortement attaché.
Lorsque la mode des duels prit la place de la chevalerie, des gens qui tous les jours s'exposaient ensemble à la mort, devaient certainement être fort chers l'un à l'autre. Alors l'amitié était en grande vénération et comptée parmi les vertus : elle supposait du moins, dans les duellistes et les chevaliers, beaucoup de loyauté et de valeur ; vertus qu'on honorait beaucoup, et qu'on devait alors extrêmement honorer, puisque ces vertus étaient presque toujours en action (i).
(i) Brave était alors synonyme iïho/t/iete homme ; et c'est par un
Il est bon de se rappeler quelquefois que les mêmes vertus sont, dans les divers temps, mises à des taux différens, selon l'inégale utilité dont elles sont à chaque siècle.
Qui doute que dans des temps de troubles et de révolutions, et dans une forme de gouvernement qui se prête aux factions , l'amitié ne soit plus forte et plus courageuse qu'elle ne l'est dans un état tranquille? L'histoire fournit, dans ce genre, mille exemples d'héroïsme. Alors l'amitié suppose, dans un homme, du courage , de la discrétion , de la fermeté , des lumières et de la prudence ; qualités qui, absolument nécessaires dans ces momens de troubles , rarement rassemblées dans le même homme, doivent le rendre extrêmement cher à son ami.
Si , dans nos mœurs actuelles, nous ne demandons plus les mêmes qualités (i) à nos amis, c'est que ces qualités nous sont inutiles; c'est qu'on n'a plus de secrets importans à se confier, de combats à livrer, et qu'on n'a, par conséquent, besoin ni de la prudence, ni des lumières , ni de la discrétion , ni du courage de son ami.
Dans la forme actuelle de notre gouvernement, les particuliers ne sont unis par aucun intérêt commun. Pour faire fortune, on a moins besoin d'amis que de protecteurs. En ouvrant l'entrée de toutes les maisons,
reste de cet ancien usage qu'on dit encore un brave homme, pour exprimer un homme loyal et honnête.
(i) Dans ce siècle, l'amitié n'exige presque aucune qualité. Une infinité de gens se donnent pour de vrais amis , pour être quelque chose dans le monde. Les uns se font solliciteurs banaux des affaires d'autrui, pour échapper à l'ennui de n'avoir rien à faire; d'autres rendent des services , mais les font payer à leurs obligés , du prix de l'ennui et de la perte de leur liberté ; quelques autres enfin se croient très-dignes d'amitié , parce qu'ils seront sûrs gardiens d'un dépôt, et qu'ils ont la vertu d'un coffre-fort.
le luxe, et ce qu'on appelle l'esprit de société, a soustrait une infinité de gens au besoin de l'amitié. Nul motif, nul intérêt suffisant pour nous faire maintenant supporter les défauts réels ou respectifs de nos amis. 11 n'est donc plus d'amitié (i) ; on n'atiaclie donc plus au mot ami les mêmes idées qu'on y attachait autrefois; on peut donc, en ce siècle, s'écrier avec Aristote (2) : O mes amis î il n'est plus d'amis.
Or, s'il est des siècles, des mœurs et des formes de gouvernement où l'on a plus ou moins besoin d'amis, et si la force de l'amitié est toujours proportionnée à la vivacité de ce besoin ; il est aussi des conditions où le cœur s'ouvre plus facilement à l'amitié : et ce sont ordinairement celles où Ion a le plus souvent besoin du secours d'autrui.
Les infortunés sont en général les amis les plus tendres; unis par une communauté de malheur, ils jouissent, en plaignant les maux de leur ami, du plaisir de s'attendrir sur eux-mêmes.
Ce que je dis des conditions, je le dis des caractères: il en est qui ne peuvent se passer d'amis. Les premiers sont ces caractères faibles et timides, qui, dans toute leur conduite, ne se déterminent qu'à l'aide et par le conseil d'autrui : les seconds sont ces caractères mornes, sévères, despotiques, et qui, chauds amis de ceux qu'ils tyrannisent j sont assez semblables à l'une des deux femmes de Socrale, qui, à la mort de ce grand homme,
(1) Aussi , dit le proverbe , faut- il se dire beaucoup d'amis et s'en croire peu.
(2) Chacun répèle, d'après Aristote, qu'il n'est point d'amis; et chacun en particulier soutient qu'il est bon ami. Pour avancer deux propositions si contradictoires, il faut qu'en fait d'amitié il y ait bien des hypocrites et bien des gens qui s'ignorent eux-mêmes.
Ces derniers, comme je l'ai déjà dit, s'élèveront contre quelques propositions de ce Chapitre. J'aurai contre moi leurs clameurs , et, malheureusement , j'aurai pour moi l'expérience.
s'abandonna à une douleur plus vive que la seconde ; parce que celle-ci, d'un caractère doux et aimable, ne perdait dans Socrate qu'un mari, lorsque celle-là perdait en lui le martyr de ses caprices, et le seul homme qui pût les supporter.
Il est en effet des hommes exempts de toute ambition , de toutes passions fortes, et qui font leurs délices de la conversation des gens instruits. Dans nos mœurs actuelles, les hommes de celte espèce, s'ils sont vertueux, sont les amis les plus tendres et les plus constans. Leur âme, toujours ouverte à l'amitié, en connaît tout le charme. N'ayant, par ma supposition, aucune passion qui puisse contre-balancer en eux ce sentiment, il devient leur unique besoin : aussi sont -ils capables d'une amitié très-éclairée et très-courageuse, sans qu'elle le soit néanmoins autant que celle des Grecs et des Scythes.
Par la raison contraire, on est en général d'autant moins susceptible d'amitié qu'on est plus indépendant des autres hommes. Aussi les gens riches et puissans sont-ils communément peu sensibles à l'amitié; ils passent même ordinairement pour durs. En effet , soit que les hommes soient naturellement cruels toutes les fois qu'ils peuvent l'être impunément, soit que les riches et les puissans regardent la misère d'autrui comme un reproche de leur bonheur, soit enfin qu'ils veuillent se soustraire aux demandes importunes des malheureux; il est certain qu'ils maltraitent presque toujours le misérable (i). La vue de l'infortuné fait, sur la plupart des hommes, l'effet de la tête de Méduse : à son aspect, les cœurs se changent en rocher. Il est encore des gens indifférens à l'amitié ; et ce
(i) La moindre faute qu'il fait est un prétexte suffisant pour lui refuser tout secours : on veut que les malheureux soient parfaits.
sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes (i). Accoutumes à chercher, à trouver le bonheur en eux, et d'ailleurs
(i) Il est peu d'hommes dans ce cas , et cette puissance de se suffire à soi-même , dont on fait un attribut de la Divinité , et qu'on est forcé de respecter en elle , est toujours mise au rang des vices , lorsqu'on la rencontre dans un homme. C'est ainsi qu'on blâme sous un nom ce qu'on admire sous un autre. Combien de fois n'a-t-on pas , sous le nom d'insensibilité, reproché à Fontcnelle la puissance qu'il avoit de se suffire à lui-même, c'est-à-dire, d'être un des plus sages et des plus heureux des hommes !
Si les grands de Madagascar font la guerre à tous ceux de leurs voisins dont les troupeaux sont plus nombreux que les leurs, s'ils répètent toujours ces paroles : « Ceux-là sont nos ennemis , qui sont » plus riches et plus heureux que nous ; » on peut assurer qu'à leur exemple , la plupart des hommes font pareillement la guerre au sage, ils haïssent en lui une modération de caractère qui, réduisant ses désirs à ses possessions , fait la critique de leur conduite , et rend le sage trop indépendant d'eux. Ils regardent cette indépendance comme le germe de tous les vices , parce qu'ils sentent qu'en eux la source de l'humanité tarirait aussitôt que celle des besoins réciproques.
Ces sages cependant doivent être très-chers à la société. Si l'extrême sagesse les rend quelquefois indifférens à l'amitié des particuliers , elle leur fait aussi , comme le prouve- l'exemple de l'abbé de Saint-Pierre et de Fontenelle, répandre sur l'humanité les sentimens de tendresse que les passions vives nous forcent à rassembler sur un seul individu. Bien différent de ces hommes qui ne sont bons que parce qu'ils sont dupes, et dont la bonté diminue à proportion que leur esprit s'éclaire , le seul sage peut être constamment bon, parce que lui seul connaît les hommes. Leur méchanceté ne l'irrite point : il ne voit en eux, comme Démocrite , que des fous ou des enfans contre lesquels il serait ridicule de se fâcher , et qui sont plus dignes de pitié Jque de colère. Il les considère enfin de l'œil dont un mécanicien regarde le jeu d'une machine : sans insulter à l'humanité , il se plaint de la nature qui attache la conservation d'un être à la destruction d'un autre ; qui , pour se nourrir, ordonne à l'autour de fondre sur la colombe, à la colombe de dévorer l'insecte, et qui de chaque être a fait un assassin.
Si les lois seules sont des juges sans humeur, le sage, à cet égard, est comparable aux lois. Son indifférence est toujours juste et toujours impartiale ; elle , doit être considérée comme une des plus grandes vertus de l'homme en place , qu'un trop grand besoin d'amis nécessite toujours à quelque injustice.
Le sage seul , enfin , peut être généreux , parce qu'il est indépen-
trop éclairés pour goûter encore le plaisir d'être dupes, ils ne peuvent conserver l'heureuse ignorance de la méchanceté des hommes (ignorance précieuse qui, dans la première jeunesse , resserre si fort les liens de l'amitié) : aussi sont-ils peu sensibles au charme de ce sentiment , non qu'ils nen soient susceptibles. Ce sont souvent, comme l'a dit une femme de beaucoup d'esprit , moins des hommes insensibles , que des hommes désabusés.
Il résulte de ce que j'ai dit , que la force de l'amitié est toujours proportionnée au besoin que les hommes ont les uns des autres (1), et que ce besoin varie selon la différence des siècles, des mœurs, des formes de gouvernement, des conditions et des caractères. Mais, dira-l-on, si l'amitié suppose toujours un besoin, ce n'est pas du moins un besoin physique. Qu'est-ce qu'un ami? un parent de notre choix. On désire un ami, pour vivre, pour ainsi dire, en lui ; pour épancher notre âme dans la sienne, et jouir d'une conversation que la confiance rend toujours délicieuse. Celte passion n'est donc fondée ni sur la crainte de la douleur, ni sur l'amour des plaisirs physiques. Mais, répondrai-je, à quoi tient le charme de la conversation d'un ami ? au plaisir d'y parler de soi. La fortune nous a-t-elle placés dans un état honnête : on s'entretient avec son ami des moyens d'accroître ses biens, ses honneurs, son crédit et sa réputation. Est-on dans la misère : on cherche avec ce même ami les moyens de se soustraire à l'indi-
dant. Ceux qu'unissent les liens d'une utilité réciproque , ne peuvent être libéraux les uns envers les autres. L'amitié ne fait que des échanges 5 l'indépendance seuls fait des dons.
(1) Si nous aimions notre ami pour lui-même, nous ne considérerions jamais que son bien-être , nous ne lui reprocherions pas le temps qu'irest sans nous voir où nous écrire : apparemment , dirionsnous , qu'il s'occupe plus agréablement ; et nous nous féliciterions de son bonheur.
328 DE l'esprit.
geiice; et son entrelien nous épargne du moins, dans le malheur , l'ennui des conversations indifférentes. <> est donc toujours de ses peines ou de ses plaisirs que l'on parle à son ami. Or, s'il n'est de vrais plaisirs et de vraies peines, comme je l'ai prouvé plus haut, que les plaisirs et les peines physiques; si les moyens de se les procurer ne sont que des plaisirs d'espérance qui supposent l'existence des premiers, et qui n'en sont, pour ainsi dire, qu'une conséquence; il s'ensuit que l'amitié, ainsi que l'avarice, l'orgueil, l'ambition et les autres passions, est l'effet immédiat de la sensibilité physique.
Pour dernière preuve de celte vérité, je vais montrer qu avec le secours de ces mêmes peines et de ces mêmes plaisirs , on peut exciter en nous toute espèce de passions; et qu'ainsi les peines et les plaisirs des sens sont le germe productif de tout sentiment.