CHAPITRE XVIII
Principaux effets du despotisme.
J : distinguerai, d'abord deux espèces de despotisme : l'un qui s'établit tout à coup par la force des armes, sur Une nation vertueuse qui le souffre impatiemment. Cette nation est comparable au chêne plié avec effort, et dont l'élasticité brise bientôt les cables qui le courbaient. La Grèce en fournit mille exemples.
L'autre est fondé par le temps, le luxe et la mollesse. La nation chez laquelle il s'établit est comparable à ce même chêne, qui, peu à peu courbé, perd insensiblement le ressort nécessaire pour se redresser. C'est de celle dernière espèce de despotisme qu'il s'agit dans ce Chapitre.
Chez les peuples soumis à celte forme de gouvernement, les hommes en place ne peuvent avoir aucune idée nette de la justice; ils sont, à cet égard , plongés dans la plus profonde ignorance. En effet , quelle idée de justice pourrait se former un vizir? Il ignore qu'il est un bien public : sans celte connaissance cependant , on erre ça cl là sans guide; les idées du juste et de
l'injuste, reçues dans la première jeunesse, s'obscurcissent insensiblement et disparaissent enfin entièrement.
Mais, dira- 1 -on, qui peut dérober cette connaissance aux vizirs? Et comment, répondrai -je, l'acquerraient-ils dans ces pays despotiques, où les citoyens n'ont nulle part au maniement des affaires publiques, où l'on voit avec chagrin quiconque tourne ses regards sur les malheurs de la patrie, où l'intérêt mal entendu du sultan se trouve en opposition avec l'intérêt de ses sujets, où servir le prince c'est trahir sa nation? Pour être juste et vertueux , il faut savoir quels sont les devoirs du prince et des sujets ; étudier les engagemens réciproques qui lient ensemble tous les membres de la société. La justice n'est autre chose que la connaissance profonde de ces engagemens. Pour s'élever à celte connaissance, il faut penser : or, quel homme ose penser chez un peuple soumis au pouvoir arbitraire? La paresse, l'inutilité, l'inhabitude et même le danger de penser en entraînent bientôt l'impuissance. On pense peu dans les pays où l'on tait ses pensées. En vain dirait -on qu'on s'y lait par prudence, pour faire accroire qu'on n'en pense pas moins; il est certain qu'on n'en pense pas plus, et que jamais les idées nobles et courageuses ne s'engendrent dans les têtes soumises au despotisme.
Dans ces gouvernemens, on n'est jamais animé que de cet esprit d'égoïsme et de vertige qui annonce la destruction des empires. Chacun, tenant les yeux fixés sur son intérêt particulier, ne les détourne jamais sur l'intérêt général. Les peuples n'ont donc en ces pays aucune idée ni du bien public, ni des devoirs des citoyens. Les vizirs, tirés du corps de cette même nation, n'ontdonc, en entrant en place, aucun principe d'administration ni de justice; c'est donc pour l'aire leur cour, Tome I. 23 -
pour partager la puissance du souverain , el non pour
faire le bien , qu'ils recherchent les grandes places.
Mais en les supposant même animés du désir du Lien , pour le faire il faut s'éclairer : et les vizirs , nécessairement emportés par les intrigues du sérail, n'ont pas le loisir de méditer.
D'ailleurs, pour s'éclairer, il faut s'exposer à la faligue de l'étude et de la méditation : et quel motif les y pourrait engager ? ils n'y sont pas même excités par la crainte de la censure (i).
Si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, qu'on se représente l'état de la république des lettres. Si l'on en bannissait les critiques, ne sent- on pas qu'affranchi de la crainte salutaire de la censure, qui force maintenant un auteur à soigner, à perfectionner ses talens , ce même auteur ne présenterait plus au public que des ouvrages négligés et imparfaits? Voilà précisément le cas où se trouvent les vizirs; c'est la raison pour laquelle ils ne donnent aucune attention à l'administration des affaires, et ne doivent en général jamais consulter les gens éclairés (2).
Ce que je dis des vizirs , je le dis des sultans. Les princes n'échappent pas à l'ignorance générale de leur nation. Leurs yeux même, à cet égard, sont couverts de ténèbres plus épaisses que ceux de leurs sujets. Presque tous ceux qui les élèvent ou qui les environnent, avides de gouverner sous leur nom (5) , ont intérêt de
(1) C'est pourquoi la nation anglaise , entre ses privilèges , compte la liberté de la presse pour un des plus précieux.
(2) Si, dans le parlement d'Angleterre , on a cité l'autorité du président de Montesquieu , c'est que l'Angleterre est un pays libre. En fait de lois et d'administration , si le czar Pierre prenait conseil du fameux Leibnitz, c'est qu'un grand homme consulte sans honte un autre grand homme , et que les Russes , par le commerce qu'ils ont avec les autres nations de l'Europe, peuvent être plus éclairés que les Orientaux.
(3) Daus une forme de gouvernement bien différente de la cou-
Jes abrutir. Aussi les princes destinés à régner, enfermés clans le sérail jusqu'à la mort de leur père, passentils du harem sur le trône , sans avoir aucune idée nette de la science du gouvernement, et sans avoir une seule fois assisté au divan.
Mais , à l'exemple de Philippe de Macédoine , à qui la supériorité de courage et de lumières n'inspirait pas une aveugle confiance, et qui payait des pages pour lui répéter tous les jours ces paroles : Philippe , souviens-toi que tu es homme; pourquoi les vizirs ne permettraientils pas aux critiques de les avertir quelquefois de leur humanité (i) ? Pourquoi ne pourrait-on sans crime douter de la justice de leurs décisions, et leur répéter, d'après Grotius, que tout ordre ou toute loi dont on défend V examen et la critique , ne peut jamais être qu'une loi injuste!
C'est que les vizirs sont des hommes. Parmi les auteurs , en est-il beaucoup qui eussent la générosité d'épargner leurs critiques, s'ils avaient la puissance de les punir? Ce ne serait du moins que des hommes d'un esprit supérieur et d'un caractère élevé, qui, sacrifiant leur ressentiment à l'avantage du public , conserveraient à la république des lettres des critiques si nécessaires aux progrès des arts el des sciences. Or, comment exiger tant de générosité de la part des vizirs?
stitution orientale, chez nous même, Louis XIII dans une de ses lettres, se plaint du maréchal d'Ancre : a II m'empêche, dit-il, de » me promener dans Paris ; il ne m'accorde que le plaisir de la n chasse , que la promenade des Tuileries ; il est défendu aux m officiers de ma maison, ainsi qu'à tous mes sujets, de m'entre- )> tenir d'aflaires sérieuses , et de me parler en particulier. » Il semhle qu'en chaque pays on cherche à rendre les princes peu dignes du trône où la naissance les appelle.
(i) Ce n'est point en Orient qu'on trouve un duc de Bourgogne. Ce prince lisait tous les libelles faits contre lui et contre Louis XIV. Il voulait s'éclairer, et il sentait que la haine et l'humeur seules osent quelquefois présenter la vérité aux rois.
« Il est, dit Balzac, peu de minisires assez généreux » pour préférer les louanges de la clémence, qui durent » aussi long-temps que les races conservées, au plaisir » que donne la vengeance , et qui cependant passe » aussi vite que le coup de hache qui abat une tête. » Peu de vizirs sont dignes de l'éloge donné dans Séthos à la reine Nephté , lorsque les prêtres , en prononçant son panégyrique , disent : « Elle a pardonné, » comme les dieux , avec plein pouvoir de punir. »
Le puissant sera toujours injuste et vindicatif. M .de* Vendôme disait plaisamment à ce sujet que, dans la marche des armées , il avait souvent examiné les querelles des mulets et des muletiers , et qu'à la honte de l'humanité, la raison était presque toujours du côté des
mulets.
M. Duverney, si savant dans l'histoire naturelle, et qui connaissait, à la seule inspection de la dent d'un animal , s'il était carnassier ou pâturant, disait souvent: « Qu'on me présente la dent d'un animal inconnu ; par » sa dent je jugerai de ses mœurs. » A son exemple, un philosophe moral pourrait dire : Marquez-moi le degré de pouvoir dont un homme est revêtu ; par son pouvoir je jugerai de sa justice. En vain, pour désarmer la cruauté des vizirs, répéterait-on, d'après Tacite, que le supplice des critiques est la trompette qui annonce à la postérité la honte et les vices de leurs bourreaux : dans les étals despotiques , on se soucie et l'on doit se soucier peu de la gloire et de la postérité, puisqu'on n'aime point, comme je l'ai prouvé plus haut, l'estime pour l'estime même, mais pour les avantages qu'elle procure, et qu'il n'en est aucun qu'on accorde au mérite et qu'on ose refuser à la puissance.
Les vizirs n'ont donc aucun intérêt de s'instruire, et par conséquent de supporter la censure : ils doivent
donc être en général peu éclairés (i). Milord Bolingbroke disait à ce sujet, « que, jeune encore, il s'était » d'abord représente ceux qui gouvernaient les nations » comme des intelligences supérieures. Mais, ajoutait- » il , l'expérience me détrompa bientôt : j'examinai » ceux qui tenaient en Angleterre le timon des affaires, » et je reconnus que les grands étaient assez semblables » à ces dieux de Phénicic , sur les épaules desquels on » attachait une tête de bœuf, en signe de puissance » suprême, et qu'en général les hommes étaient régis » par les plus sols d'entre eux. » Cette vérité, que Bolingbroke appliquait peut-être par humeur à l'Angleterre, est sans doute incontestable dans presque tous les empires de l'Orient.
(i) Comme tous les citoyens sont fort ignorans du bien public, presque tous les faiseurs de projets sont , dans ces pays , ou des frippons qui n'ont que leur utilité particulière en vue, ou des esprits médiocres qui ne peuvent saisir d'un coup d'œil la longue chaîne qui lie ensemble toutes les parties d'un état. Ils proposent, en conséquence, des projets toujours discordans avec le reste de la législation d'un peuple. Aussi osent-ils rarement , dans un ouvrage , les exposer aux regards du public.
L'homme éclairé sent que, dans ces gouvernemens , tout changement est un nouveau malheur , parce qu'on n'y peut suivre aucun plan , parce que l'administration despotique corrompt tout. 11 n'est , dans ces gouvernemens, qu'une chose utile à faire, c'est d'eu changer insensiblement la forme. Faute de cette vue , le fameux czar Pierre n'a peut-être rien fait pour le bonheur de sa nation. Il devait cependant prévoir qu'un grand homme succède rarement à un autre grand homme ; que , n'ayant rien changé dans la constitution de l'empire , les Russes , par la forme de leur gouvernement , pourraient bientôt retomber dans la barbarie dont il avait commencé à les tirer.
358 de l'esprit.