EPILOGUE
Le tombeau de Marie Madeleine à Saint-Maximiu est le troisième tombeau du monde. Il vient immédiatement après le tombeau de Notre -Seigneur a Jérusalem et celui de saint Pierre à Rome ; car la très- sainte Vierge, Mère de Dieu , n'a point eu de sépulcre parmi les hommes, et, à peine touchée de la mort, elle a été ravie à sa puissance dans le triomphe de son assomption. Saint Jean non plus, le disciple bien -aimé, n'a point laissé à la vénération des chrétiens ses os ni sa tombe; il a été, par une permission de Dieu, dérobé à cette gloire, afin de demeurer comme enseveli dans son Évangile. Restent donc sur la terre trois grands tombeaux : celui du Sauveur, enlevé par la barbarie à la hberté de nos hommages, mais qui a gardé dans sa servitude l'empire du monde ; celui de lapôlrc saint
Pierre, qui préside à Rome aux destinées du christianisme, et qui de la poudre où il est caché sous d'inénarrables splendeurs , voit et entend passer la prière continue des générations; enfm, celui de Marie Madeleine , moins élevée que saint Pierre dans la hiérarchie , mais plus proche de Jésus- Christ par son cœur, et à qui nul ne peut disputer la troisième place dans ces grands noms de Tâge évangélique.
Ici peut-être, au terme de notre ouvrage, on se demandera pourquoi le divin Maître des âmes a voulu choisir pour l'aimer de préférence une pauvre pécheresse , et nous la léguer à nous comme le plus louchant exemplaire de la sainteté. La raison n'en est pas difficile à entendre : l'innocence est une goutte d'eau dans le monde , le repentir est l'océan qui l'enveloppe et qui le sauve. Il était donc digne de la bonté de Dieu d'élever le repentir aussi haut que possible, et c'est pourquoi, dans l'ancien comme dans le nouveau Test-ardent , il a mis sous nos yeux un modèle accompli de réhabilitation causée par la pénitence, David et Marie Madeleine. David, on Taurait cru, ne pouvait être surpassé, tant sa figure avait été tracée avec tendresse et profondeur. Simple berger, gardant son troupeau sur les collines de Bethléhem , il était devenu soldat cr présence d'une injure faite au Dieu de sa patrie, à Jehovah. Sa fronde avait abattu le blasphémateur, et, tout
éclatant de sa victoire, il avait gagné dans un jour le cœur du peuple. Mais la jalousie, compagne des héros , ne tarda pas à se lever entre la gloire et lui. Le roi lui-même envia sa jeunesse, et, tourmenté du pressentiment de sa grandeur, il médita sa perte dans les accès d'une mélancolie menaçante. Ce fut alors que David , afin de Tapaiser, émut pour la première fois cette harpe qui devait chanter tous les mystères de Dieu et retentir au cœur des générations.. La poésie vint s'unir au courage dans sa destinée, et l'amitié, le malheur et la religion s'y ajoutant aussi , ce jeune homme monta enfin au trône qui devait être appelé à jamais le trône de David. Là, au faîte de la prospérité, béni de Dieu plus qu'Abraham , Isaac et Jacob , aïeul prédestiné du Christ, il tomba tout à coup dans l'adultère, la trahison et l'homicide. Chute heureuse , puisqu'elle a fait du coupable le roi immortel de la pénitence , et i:ous adonné à tous, pécheurs venus après lui, des larmes pour nos fautes et des accents pour porter nos larmes jusqu'à Dieu. Qui des chrétiens n'a pleuré avec David? Qui n'a trouvé dans sa poésie l'onctioii dont avait besoin son cœur? L'Évangile lui-même n'a pu effacer les psaumes, et ce roi déshonoré par le crime est à tout moment le père de nos vertus.
Tel fut dans l'ancien Testament le l'Oôdèle donné au repentir, et nul assurément n'aurait su prévoir
ce que Dieu ferait dans le nouveau pour mettre à côté de Jésus-Christ une autre et plus divine figure de la pénitence. Il y a réussi pourtant. Marie Madeleine est une simple femme sans autre histoire que son péché; elle n'a ni l'épée, ni le sceptre, ni la harpe, ni l'œil des prophètes; c'est une pécheresse comme les autres. Elle ne parle qu'une fois dans l'Évangile, au tombeau de son Maître, et sa parole est sans éclat. Mais d'abord c'est une femme, c'est-à-dire l'être en qui la souillure est le plus irrémédiable, et cette différence entre l'ancien et le nouveau Testament est à elle seule un progrès sublime dans la miséricorde. Oc n'est plus l'homme qui est racheté par le repentir, c'est la femme. Aucune femme flétrie par le vice n'avait été rendue grande avant Jésus- Christ; Jésus -Christ seul l'a fait. Et , tenant à son ouvrage , il a patiemment suivi la pécheresse à travers les âges, pour lui sauver sa gloire , la ressusciter et la rajeunir toujours. David a chanté sa pénitence avec une poésie sans égale, et cette poésie lui fait son immortalité. Por"" Marie Madeleine , elle n'a eu que ses larmes , mai elles coulaient sur les pieds du Sauveur; elle n'a ei qu'un vase de parfum , mais ce parfum embaumail le corps du Fils de Dieu. La simplicité est ici plus grande, la tendresse plus profonde; ce n'est plus un homme qui pleure et qui aime, c'est une femme, une femme qui a vu Dieu, qui l'a reconnu, et qui.
comparant son infinie pureté à la dégradation où elle est descendue, n'a pas douté qu'il ne lui fût possible d'être pardonnée à force d'aimer. Humble et cachée après avoir trouvé grâce , elle ne s'éloigne pas des pieds qui l'ont purifiée. Elle n'use de la familiarité qui lui est acquise que pour suivre et servir Jésus -Christ. Elle le suit j.^.squ'à la croix et jusqu'au tombeau. Séparée de ce Maître, l'unique objet de sa vie, elle s'éloigne des lieux où elle a -vécu avec lui, et, cherchant un asile contre les der- ^niers vestiges du monde, elle ensevelit en un antre inconnu ses souvenirs et son àme. Les anges seuls peuvent l'y découvrir, et lui apportent d'en haut la manne invisible qui cause l'extase et le ravissement. Elle meurt enfin d'amour, en recevant d'un évêque envoyé de Dieu la chair sacrée du Fils de Dieu.
Maintenant que dirai -je? Ces lieux si fameux et si vénérés que j'ai décrits, cette grotte, ce tombeau . cette crypte, cette basilique, ce monastère, tout cet ensemble de monuments que la nature et la grâce , le temps et les princes avaient élevés à la gloire de Marie Madeleine, tout cela est debout encore, mais pauvre, nu, désolé, tout couvert des cicatrices du siècle qui s'est plu aux ruines , comme les autres s étaient plu dans l'édification. On ne monte à la Sainte-Baume que par des degrés de pierre mutilés, entre des murs croulants ; la chambre des rois de
France a disparu, et le pèlerin le plus humbl trouve à peine un abri pour -se reposer du chemin L'hospice n'a conservé que les trous où s'appuyaient dans le roc les solives de la charpente; le couvent, restauré à la hâte, n'offre aux rehgieux que des cellules séparées par des planches et qu'ils partagent avec l'étranger. Entre ces deux débris s'ouvre la grotte de la pénitence, vide elle-même des ornements qu'elle devait à la piété séculaire des peuples et des princes. Les lampes splendides qui l'éclairaient n'y brillent plus que par cette éclatante absence dont parle Tacite. Des marbres sans gloire y forment la chapelle de la sainte , et derrière son autel, sur cette roche mystérieuse où se passaient ses veilles et ses extases , repose à demi couchée une statue profane, indigne au premier chef de la majesté du lieu dont elle centriste tous les souvenirs.
Si des hauteurs et des misères de la Sainte-Baume nous redescendons à Saint- Maximin, par la route même que suivait la sainte pour chercher son tombeau, nous retrouverons le même contraste d'indigence et de grandeur. La basilique est solennellement assise sur sa vieille terre; elle y commande encore l'admiration de l'artiste et les hommages du chrétien ; mais , inachevée dès son portique , elle nous mène avec regret vers cette crypte où saint Maximin avait déposé dans l'albâtre le corps de
sainte Madeleine. L'albûlre existe encore; à côlé de lui sont encore rangées les sépultures qu'une piété fervente avait ambitionnées et construites près de ce grand tombeau; mais quel abandon, quelle nuit, quelle tristesse du cœur et des murs ! Heureuses les catacombes qui n'ont point eu de gloire, et qui dorment silencieuses dans un mystère qui ne fut jamais troublé! Ici, tout est plein des genoux qui se ployèrent sur les dalles; tout respire l'antiquité d'une vénération qui ne s'est jamais interrompue; et cependant c'est la pensée seule qui fait tous les frais de cette magnificence , et Dieu n'y apparaît que dans la lumière de l'âme. Un pauvre reliquaire de bois, donné par des paysans, couvre ce chef où le frère de saint Louis, Charles 1" d'Anjou, avait placé sa royale couronne de Sicile, et au pied duquel Anne de Bretagne , deux fois reine de France , s'était fait représenter à genoux et en or. Une main épiscopale, il est vrai (1), va couvrir ces traces
(1) Mfi" Henri Jordany, évêque de Fréjus. — Personne n'ignore la bienveillance de ce prélat pour Tordre de Saint- Dominique. Dès sa promotion à Tépiscopat, en visitant la basilique de Saint-Maximin, il fut saisi par la pensée de rendre aux Frères Prêcheurs ce sanctuaire qu'ils avaient bâli , embelli, gardé pendant des siècles, et où plusieurs d'entre eux étaient morts en odeur de sainteté. Ce ne fut pourtant qu'en 1859 qu'ils purent répondre à ces désirs et reprendre possession du couvent. En juin 1860, M?r Jordany organisa cette belle fête de la Translation des reliques de sainte Marie Madeleine, présidée par sept évêques , rehaussée par la présence d'un
d'un temps malheureux , et rendre au front de Marie Madeleine une partie de la splendeur qu'y avaient attachée les hommes et les siècles. Mais que de vestiges douloureux à réparer après celui-là! Que de misères à revêtir 1 Que d'ombres à transfigurer I
Oh ! qui que vous soyez, qui lisez ces pages, si jamais vous avez connu les larmes du repentir ou celles de l'amour, ne refusez pas à Marie Madeleine, qui a tant pleuré et tant aimé, une goutte de ce parfum dont elle embauma les pieds de votre Sauveur. Ne délaissez pas la grotte où les anges l'ont visitée; n'oubliez pas la tombe où Jésus- Christ la déroba aux injures des barbares pour la rendre aux hommages des âges chrétiens ; ne dédaignez pas cette tête qui a survécu à tout le reste , parce que Dieu lui - même l'a touchée de son doigt. Apportez votre tribut, si faible soit-il, à la rénovation d'un des plus grands et plus chers monuments de la chrétienté ; apportez - y votre foi , vos vœux , vos besoins, et qu'il ne soit pas dit que la France , à qui Jésus -Christ voulut confier dans Marie Madeleine la garde du repentir et de i'amour, ait été infidèle à
clergé d'élite , de nombreuses corporations et d'un peuple immense. Rien n'eût manqué à cette fête si le P. Lacordaire , arrêté en chemin par la maladie, ne l'eût privée de sa parole, et n'en eût attristé les dernières heures par les pressen^.imenLs qu'on éprouva dès lors de sa fin prochaine.
cette sainte mission (1). Pour moi , aui ai ramené près de la montagne et de la basilique, tout indigne que j'en étais, l'ancienne milice chargée par la Providence d'y veiller jour et nuit, puisse -je écrire ici ma dernière ligne, et comme Marie jNIadeleine, l'avant -veille de la Passion , briser aux pieds de Jésus - Christ le frê'e mai? fidèle vase de mes pensées !
(1) Cet appel du P. Lacordaire a été entendu par la France catholique. En organisant le Comité des Lieux saints de Provence, il lui proposait quatre œuvres différentes, quoique liées Vzx.t à l'autre : 1° construction d'une hôtellerie au pied de la mortagne; 2° restauration de la grotte; 3° construction d'un crTent près de la grotte pour les Pères , heureux gardiens de sainte Marie Madeleine; 4° établissement, à quelques pas de la grotte, d'un pied-à-terre destiné aux pèlerins qui viennent de faire l'ascension de la sainte montagne. Aujourd'hui l'hôtellerie est construite; la restauration de la grotte, à laquelle M?r Dupanloup a puissamment contribué, s'achève : on espère que le modeste couvent des Pères pourra être commencé bientôt. Quant au pied-à-terre des pèlerins, il attend que Dieu inspire à quelques bienfaiteurs d'y apporter leur pierre, en y ccnsacrant leurs aumônes.