‹ [Œuvres complètes]Chapitre 23 sur 28 · VU · texte numérisé non relu

VU

« cl ne compronas pas ce zèle et celte politique su- « périeure à ma capacité, et je suis satisfaite de ne « pas les comprendre... J'ai à cœur autant que la « vie l'intérêt commun de l'Église; mais cet intérêt « précisément me fait envisager avec douleur ce « qui arrive, et je vous avoue que j'aime assez la « France pour déplorer la désolation d'un si beau « royaume (1). »

Sans doute on avait vu en France contre les Albigeois, et même contre les protestants, de grandes rigueurs. Mais les uns et les autres étaient armés , ils étaient comptables d'une agression violente contre les choses les plus sacrées en elles-mêmes et les plus chères à la conscience' des peuples : ici la paix était ancienne et évidente pour tous. Ce n'étaient plus des hérétiques abjurant par un acte de volonté personnelle l'Église où ils avaient été reçus et nourris : c'étaient des générations nées dans l'erreur, sous la protection de traités solennels , et en qui le sang et l'éducation avaient gravé la foi de leurs aïeux. Jamais l'Église, même au temps de sa plus grande puissance civile , n'a confondu des peuples appartenant au schisme ou à Thérésie par le fait do la tradition, avec des hommes baptisés dans sa lumière et dans sa charité, et se séparant d'elle hautement par une prévarication de leur propre esprit. Si elle a tenu ceux-ci pour coupables devant Dieu et devant les lois pénales de la chrétienté politique-

(1) Lettre au chevalier de Terlon , ancien ambassadeur de' F'rance en Su>^de. ^ '

ment consLiluée, elle a toujours environne ceux -là d'une maternelle compassion. C'est l'Égliso qui protégeait les Juifs, au moyen âge, contre la haine populaire et contre la savante rapacité du iisc. C'est elle qui, ayant à sa disposition pendant deux siècles des armées de croisés, ne les employa qu'à défendre l'Église grecque contre ses ennemis, et excommunia par les foudres d'Innocent 111 les glorieux fondateurs du royaume latin de Constantinople, parce qu'ils avaient violé les droits d'un peuple qui était cependant hérétique , schismatique , et , de plus, sans reconnaissance et sans foi pour ses libérateurs.

La reine Christine exprimait donc les vrais sentiments de l'Église en témoignant sa douleur des poursuites sanglantes exercées contre des populations qui n'avaient failli à aucun devoir civil, et qui, en demeurant fidèles à leur conviction religieuse, ne faisaient qu'obéir à l'éducation qu'elles avaient reçue de leurs pères sous le bénéfice traditionnel des traités publics. Ce que pensait et ce qu'écrivait de Rome la reine de Suède, l'Europe le pensa , l'écrivit, le publia, et les adulations prodiguées à Louis XIV pour un acte dont il ne prévit ni ne connut jamais les suites , ne tardèrent pas à s'évanouir sous le poids d'une opinion qui est devenue celle du monde. Lexviii^ siècle recueillit cet héritage, il n'en fut pas^ l'auteur. Quand des peuples tout entiers se séparent de. l'unité divine, tôt ou tard la tolérance qui rejette le glaive sans désarmer la foi s'introduit au fond des coeurs. On se lasse de s'exterminer de [>art cl

d'autre sans profit pour Dieu ni pour les hommes , et le jour arrive où le genre humam recueilli , la main sur ses blessures et l'esprit levé vers son Père, n'attend plus que de la charité le triomphe de la vérité.

Telles sont, Messieurs, les véritables origines de l'esprit moderne. Le xviii^ siècle peut-être en hâta le développement; mais ce fut pour leur malheur bien plus que pour leur progrès. Instrument de scepticisme et de matériaUsme, le xviii® siècle a corrompu tout ce qu'il a touché, même le bien. C'est à lui que notre âge doit ses impuissances et ses douleurs; c'est lui qui a préparé les excès, qui cause les défaillances , et si tout ce que nos pères nous ont légué d'aspirations et d'efforts devait périr sans fruit, les générations futures, en retrouvant nos maux dans notre histoire, n'accuseraient pas ce que nous avons aimé, mais elles nous accuseraient d'avoir mal servi ce que nous avons sincèrement et légitimement voulu. Et si nous servons mal de généreux vouloirs, si notre âme n'est pas aussi grande que nos vœux , il faut croire que deux sangs coulent à la fois dans nos veines partagées : le sang fécond de l'antiquité chrétienne et le sang énervé d'un scepticisme corrupteur. L'un nous pousse aux abîmes où rien ne s'assoit, puis aux découragements où tout se flétrit : l'autre, à travers nos élans et nos chutes, nous ramène à Dieu, qui est le principe de toutes les saintes causes, le gardien de tous les désirs justes, et qui seul, par les hommes de foi, a créé les siècles où le genre humain se regarde pour s'esti-

mer. Notre siècle sera-t-il un de ceux-là? A-t-il assez souffert pour être une victime pardonnée, assez fait pour être un instrument élu , Dieu seul le sait. Pour nous, quoi qu'il en soit du jour et de l'heure, nous n'avons point écrit ces pages sur des ruines ; mais que Garthage ou Palmyre fût à nos pieds, nous n'avons entendu que la voix qui disait au prophète : Fils de r homme, ces ossements sont mon peuple. Ils disent : Nous sommes dessèches , et il n'y a plus d'espérance. Mais toi, dis-leur: Voici la. parole de Dieu sur vous : Je vous enverrai un esprit, et vous vivrez (1).

(1) Ezéchiel, chap. xxxvii, vers. 11 et \'z.

Page 1