‹ [Œuvres complètes]Chapitre 3 sur 28 · VIL · texte numérisé non relu

VIL

de la raison comme des roues sur leur axe, il peut s'enfoncer dans des espaces inconnus , y rouler sans règle et sans terme , et, semblable à ce fils d'un dieu qui conduisait un jour le soleil, embraser le monde de ses folies. Cependant il existe une bonne route pour l'homme aussi bien que pour le reste de la création; le monarque n'est pas de pire condition que le sujet; l'intelligence et la liberté ne lui furent pas communiquées pour être des moyens d'égarement, mais pour donner à Dieu, leur auteur, des créatures qui le cherchassent avec amour dans les champs de l'infini. Il y a donc une bonne route pour l'homme : qui nous la montrera? A quel signe la reconnaîtrons - nous ? Où est l'erreur? où est la vérité ?

Deux réponses ont été faites à l'homme. La religion lui a dit : « Ne t'enqaiers pas si loin du vrai. Tu appartiens à deux ordres de choses que tu dois successivement posséder, les choses visibles et les choses invisibles. Quant aux premières, regarde-les, touche -les, éprouve- les; tu n'as besoin que de patience pour les connaître et t'en servir. Quant aux secondes, où tes yeux n'aident pas ton esprit, le Dieu bon qui t'a créé te les a manifestées, il t'a rendu un témoignage visible des choses invisibles : regarde, touche, éprouve, adore ce témoignage et suis- le. 0 homme! voilà ton sort et ta loi : tu passes dans les choses visibles en croyant les choses invisibles , et tu emportes au tombeau l'espérance immortelle de voir ce que tu as cru. » La philosophie lui a dit à son tour : a La vérité c'est ce qui est, l'erreur ce qui

n'est pas. Ce qui n'est pas est sans formes , sans lumière, insaisissable, ne peut jamais présenter à l'esprit aucune idée claire , y empreindre aucune image nettement dessinée. Toutes les fois donc que l'esprit voit quelque chose clairement et nettement, ce qu'il voit n'est pas l'erreur, c'est la vérité : Véuicle7ice est le caractère qui distingue le vrai du faux. Est-il évident qu'il existe un Dieu créateur du ciel et de la terre? Les sages sont partagés : les uns l'affirment, les autres le nient. Est -il évident qu'il existe dans l'homme une âme spirituelle et immortelle? Les sages sont partagés : les uns l'affirment , les autres le nient. Est -il évident qu'après la mort Dieu punit les méchants et récompense les bons? Les sages sont partagés : les uns l'affirment, les autres le nient. 0 homme! voilà ton sort et ta loi : tu passes dans les choses visibles en doutant des choses invisibles, et tu emportes au tombeau l'énigme insoluble de toimême. » Telles sont les deux routes que la religion et la philosophie ont tracées à la raison de l'homme, dans l'espace où se meut sa liberté. La religion a uni par des faits le monde visible et le monde invisible: la philosophie a prétendu passer de l'un à l'autre par des raisonnements. La rehgion a rapproché les hommes et gouverné le monde; la philosophie s divisé les intelligences et régi des écoles. Du reste, séparées par leurs méthodes, elles font presque toujours été dans leur histoire, et la philosophie n'a jamais porté le joug de la religion qu'en faisant des efforts pour s'affranchir.

Or ce sont ces deux puissances jalouses que M. de

la Mennais, par un hardi dessein, a tenté de réduire à une seule, non pas en détruisant l'une ou l'autre, mais en les contraignant de partir du même point, de suivre une même voie, quoique sans se confondre, et de se rejoindre enfm dans un foyer commun. De même que la religion est née de la parole divine, qu'elle repose sur des faits , qu'elle est une autorité , qu'elle a une Église enseignante et infaillible, M. de la Mennais a voulu que la philosophie naquît de la parole divine, reposât sur des faits, fut une autorité, eût une Église enseignante et infaillible ; il a voulu que ces deux organes infaillibles de la vérité, disant au monde les mêmes' choses , eussent été réunis par le Christ dans une indissoluble et éternelle unité.

La philosophie, a-t-il dit, représentée par Descartes , dans les temps modernes , a établi que ïévidence était le caractère distinctif du vrai ; cela n'est pas ainsi. L'évidence est une marque si trompeuse, que toutes les erreurs se propagent en son nom; que chacun l'invoque en faveur des jugements les plus contradictoires : si le oui ou le non sont évidents à la fois pour diverses personnes, comment l'évidence serait- elle le caractère distinctif du vrai? Il est, en outre, d'expérience que le même homme, à diverses époques de la vie^ change de manière de voir, qu'il trouve clair ce qui lui avait paru obscur, et obscar ce qui lui avait paru clair : si le oui et le non sont évidents tour à tour dans un même esprit, comment l'évidence serait-elle le caractère distinctif du vrai? Le vice radical de la philosophie est de supposer que la raison de chaque homme se suffit à elle-

même, qu'elle a sa règle en soi, qu'elle est indépendante, souveraine, juge en dernier ressort de Terreur et de la vérité, du bien et du mal. Dès qu'on a donné à la raison privée une si prodigieuse puissance, faut-il s'étonner si elle détruit et édifie à son gré, si rien n'est stable dans son histoire que la succession des ruines, si l'homme croit ce qu'il veut et méprise ce qu'il veut? Sans doute la vérité est ce à quoi adhère la raison humaine; mais ce à quoi elle adhère partout et toujours, ce sur quoi elle n'a varié en aucun lieu et en aucun temps ; V universalité et la perpétuité , voilà le caractère distinctif du vrai. Or, où est l'universalité, sinon dans les croyances de tous les peuples? Où est la perpétuité, sinon dans les croyances de tous siècles? Où sont tous les peuples et tous les siècles, sinon dans le genre humain? Le genre humain est donc le dépositaire de la vérité, il en est l'oracle infaillible; car, s'il se trompait une seule fois, l'universalité et la perpétuité ne seraient pas le caractère distinctif du vrai, la vérité ne serait ni dans chaque homme ni dans tous les hommes, elle ne serait nulle part. Et quiconque refuse son assentiment à la raison générale de ses semblables, quiconque préfère sa pensée à la pensée de tous les peuples et de tous les siècles, celui-là est un insensé qui nie sa propre raison, en niant celle de l'humanité; il sort de l'Église des intelligences , il se perd par un orgueil qui n'a point de bornes et point d'excuse.

Gela posé, quelles sont les croyances du genre jiumain ? Il croit non-seulement à ces maximes premières et indémontrables qui sont la base de toutes les

sciences, mais encore à Texistence d'un Dieu, créateur des choses visibles et invisibles, auquel l'homme, son ouvrage, doit un culte d'adoration. Il croit au bien, au mal, à la punition du mal, à la récompense du bien. Il croit que l'homme , aujourd'hui malheureux et corrompu , n'est pas sorti tel qu'il est des mains du Dieu très-bon, mais qu'une violation coupable des lois divines a dégradé sa nature première. Il croit qu'un réparateur lui fut promis, qui devait par un grand sacrifice, dont les victimes immolées sur les autels des nations n'étaient que l'image , réconcilier l'homme avec Dieu; il attendit, il salua de loin ce réparateur, et ce réparateur est venu, puisqu'il a cessé de l'attendre; et l'Église catholique recevant de nouveau par le Christ la parole de Dieu , qui était la source primitive de ces traditions universelles et perpétuelles , a confirmé la foi du genre humain; et le genre humain se confondant avec l'Église catholique répandue par tout l'univers, pour ne plus faire avec elle qu'une voix , cette voix annonce au monde qu'il n'y a qu'une vérité, qu'un Dieu d'où elle sort , qu'un moyen de la connaître : la soumission de l'homme à la plus haute autorité visible.

Tel est le système sur lequel M. de la Mennais édifia toute la défense du christianisme, et qu'il appela philosophie du sens commun. Elle partagea violemment les esprits dès son apparition. En vain M. de la Mennais publia successivement une Défense, et deux volumes où il avait rassemblé des preuves de la tradition du genre humain, et de sa

foi aux principaux dogmes du christianisme; la division ne fit que s'accroître avec le temps et les débats publics.

Or nous voulons dire notre pensée sur ce système, qui nous a nous-même préoccupé dix ans.

Nous exposerons d'abord quelle est l'autorité réelle du genre humain, celle qui ne lui a jamais été contestée dans l'Église.

Nous montrerons ensuite que ce n'est pas sur l'autorité du genre humain, mais sur l'autorité de l'Église, que la défense du christianisme avait été établie jusqu'à M. de la Mennais, et qu'ainsi sa doctrine, antérieurement atout examen, porte un caractère de nouveauté.

Enfin, après avoir recherché quel est l'usage que l'Église a fait constamment de la philosophie, nous examinerons si le système philosophique de M. de la Mennais est utile à la religion, ou s'il ne la menace pas plutôt d'un grand danger.

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