‹ [Œuvres complètes]Chapitre 8 sur 28 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

Après Tinvasion des barbares , l'Église fut de nouveau réduite à ses seules forces; la philosophie s'était éteinte avec les lettres, les sciences et les arts, comme si la Providence, en dépouillant le christianisme de tout ce qui n'est pas lui , dans ces grandes occasions , voulait faire voir que le reste n'est qu'un ornement quilui devient inutile aux jours de combat. Ainsi, la vierge qui va mourir et vaincre pour Jésus- Christ n'a plus besoin de ses colliers et de ses bracelets. Mais, quand l'Europe, grâce au christianisme, commença d'être assise sur ses nouveaux fondements, on vit la philosophie reparaître dans l'Église. Il ne subsistait plus alors des anciennes écoles qu'Aristote, le favori des Arabes, qui en avaient répandu des exemplaires dans l'Occident ; et Aristote avait, à cette époque, un avantage inappréciable. C'était une encyclopédie de l'antiquité, une résurrection des connaissances que les siècles

barbares avaient anéanties : logique, métaphysique, morale, politique, rhétorique, poésie, physique, histoire naturelle, Aristote avait traité de la plupart des objets de la pensée avec méthode, et dans un style simple, approprié à l'enseignement. Les professeurs n'avaient qu'à l'ouvrir et à l'expliquer; presque toute la science humaine sauvée du naufrage y était contenue. Les écoles chrétiennes s'emparèrent donc d'Aristote, comme après le déluge on dut s'emparer des monuments qu'avaient épargnés les flots du ciel.

A la différence de Platon , qui avait placé dans le monde invisible l'explication du monde visible, le siège et la source de la vérité, Aristote soutenait que rien n'était dans V esprit qui n'eût d'abord été dans les sens, c'est-à-dire que nos connaissances, au lieu de venir du ciel, venaient de la terre. Ce principe si peu en harmonie avec le christianisme, si opposé à la doctrine philosophique qui avait excité l'admiration des Pères de l'Église, n'offrait aucun danger dans un temps où l'Église ne craignait plus de puissance rivale, et où toutes les affaires humaines se décidaient par son autorité. Il était d'ailleurs comme perdu dans l'immensité de la logique d'x\ristote, qui était bien moins une recherche des fondements de la vérité qu'une analyse étonnante de la forme du raisonnement, ou, en d'autres termes, de l'art par lequel l'esprit tire d'un principe les conséquences qui y sont renfermées. C'était justement ce qu'il fallait aux écoles chrétiennes : elles n'avaient pas besoin de s'occuper des fondements de la vérité, puisqu'elles

la trouvaient tout entière dans le christianisme, et elles avaient besoin d'une formule rigoureuse d'argumentation, qui leur servît à déduire du christianisme toutes ses conséquences possibles. La scolastique, si l'on peut user de celte comparaison, était une vaste alchimie où le christianisme était l'or, et Aristote le creuset.

Mais il arriva une chose qu'on n'avait pas attendue , comme arrivent, du reste, la plupart des choses de ce monde. Aristote devint avec le temps une autorité irréfragable, dont on enseignait et dont on citait les ouvrages, dans l'ordre philosophique et scientifique, à peu près comme on enseignait et comme on citait l'Écriture sainte, dans l'ordre théologique. Deux livres auraient donc renfermé toutes les connaissances des hommes, la Bible et Aristote, et la vie de l'humanité se serait écoulée paisible entre la méditation et l'explication de l'un et de l'autre. Aujourd'hui que le joug d' Aristote est brisé , que l'intelligence a rompu les digues où avaient espéré l'arrêter nos prédécesseurs, et qu'une infatigable investigation remue depuis bientôt trois siècles le monde matériel , il est possible de comprendre la pensée qui portait par instinct nos ancêtres à circonscrire les sciences humaines dans certaines limites, comme Dieu avait fixé dans la révélation la borne des sciences divines. Ils se trompèrent sans doute ; car le monde a été livré à la dispute des hommes, et ce qui est dans le temps appartient au changement, avec autant de droit que ce qui est dans l'éternité appartient au repos. Tl faut que l'humanité tourne la meule de la science, dût-

elle n'y rien gagner en sagesse et en bonheur, parce ' qu'aucune convention ne peut détruire la nature des choses , et qu'à moins d'étouffer les esprits pénétrants et même le hasard , la science marche avec les découvertes. Mais il n'est pas bon de mépriser pour cela ces grandes espérances de repos qui saisissent les esprits, et qui les portent à jeter l'ancre dans l'Océan sans rivages de la vérité. Plus d'une fois Las Casas regretta le génie de Christophe Colomb, et celui qui n'a jamais eu la tentation de le regretter, ou il ne connaît pas l'histoire de la conquête de l'Amérique, ou, s'il la connaît, il n'estime pas assez le sang et les pleurs de l'homme. Mais Dieu a mis les découvertes à ce prix, et, chose étrange! ces mêmes théologiens qui ne voulaient pas permettre d'aller au delà d'Aristote par le désir confus d'une constitution définitive et pacifique de la science, se disputaient avec acharnement dans l'intérieur du camp qu*ils avaient tracé autour d'eux : tant la guerre est naturelle aux intelligences dès qu'elles poussent leurs recherches hors de la foi , même en y restant soumises.

A la fin du seizième siècle , Bacon renversa , dans l'ordre scientifique, l'autorité d'Aristote. Il en appela à l'observation -de la nature comme au fondement de la certitude et du progrès des sciences. Mais l'autorité d'Aristote continua de subsister dans l'ordre logique et métaphysique, jusqu'à ce qu'enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, celui qui devait achever la ruine de cette vaste domination se leva sur la scène changeante delà philosophie.

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