DECLARATION
Les représentants du peuple restés libres, vu l'article 68 de la Constitution ainsi conçu :
« Art. 68. — Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l'Assemblée, la proroge, ou met obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison.
« Par ce seul fait le président est déchu de ses fonctions 5 les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance j le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale 5 les juges de la Haute Cour de justice se réunissent immédiatement, à peine de forfaiture 5 ils convoquent les jurés dans le lieu qu'ils désignent pour procéder au jugement du président et de ses complices. »
Décrètent :
Article premier. — Louis Bonaparte est déchu de ses fonctions de pré sid'ent de la République.
Art. 2. — Tous citoyens et fonctionnaires publics sont tenus de lui refuser obéissance sous peine de complicité.
Art. 3. — L'arrêt rendu le 2 décembre par la Haute Cour de justice, et qui déclare Louis Bonaparte prévenu du crime de haute trahison, sen publié et exécuté. En conséquence, les autorités civiles et militaires sont requises, sous peine de forfaiture, de prêter main-forte à l'exécution dudit arrêt.
Fait k Paris en séance de permanence, le 3 décembre 1851.
Le décret lu et voté par acclamation, nous le signâmes, et les représentants se pressèrent en foule autour de la table pour joindre leurs signatures aux nôtres. Sain fit remarquer que cette signature prenait du temps, qu'en outre nous n'étions guère plus de soixante, un grand nombre des membres de la gauche étant en mission dans les rues insurgées. Il demanda si le comité, qui avait pleins pouvoirs de toute la gauche, voyait quelque objection à faire suivre le décret du nom de tous les représentants républicains restes libres sans exception, absents comme présents. Nous répondîmes qu'en effet le décret signé de tous remplissait mieux le but. C'était d'ailleurs l'avis que j'avais ouvert. Banccl avait précisément dans sa poche un vieux numéro du Moniteur contenant un scrutin de division. On y coupa la liste des membres de la gauche, on y effaça les noms de ceux qui étaient arrêtés, et on joignit cette liste au décret ^*^.
Le nom d'Emile de Girardin sur cette liste frappa mes yeux. Il était toujours présent.
— Signez-vous le décret ? lui demandai-je.
— Sans hésiter.
— En ce cas, vous consentez à l'imprimer?
— Tout de suite.
Il reprit :
— N'ayant plus de presses, comme je vous l'ai dit, je ne puis faire tirer qu'en placards et à la brosse j c'est long, mais ce soir à huit heures vous aurez cinq cents exemplaires.
— Et, poursuivis-jc, vous persistez à refuser d'imprimer l'appel aux armes ?
— Je persiste.
On fit une double copie du décret qu'Emile de Girardin emporta.
La délibération recommença. A chaque instant des représentants surve-
t'î Cette liste, qui appartient a Thistoirc, on la retrouvera tout entière dans les Nêtts ayant servi de base à la liste de proscription, de ce livre.
naient et apportaient des nouvelles : — Amiens en insurrection — Reims et Rouen en mouvement et en marche sur Paris — le général Canrobert résistant au coup d'État, le général Castellane hésitant — le ministre des États-Unis demandant ses passeports. — Nous ajoutions peu de foi à ces bruits, et les faits ont prouvé que nous avions raison.
Cependant Jules Favre avait rédigé le décret suivant, qu'il proposa et qui fut immédiatement adopté :
DECRET
REPUBLIQUE FRANÇAISE Uberté — Égalité — Fraternité
«Les représentants soussignés, demeurés libres, réunis en assemblée de permanence $
«Vu l'arrestation de la plupart de leurs collègues, vu l'urgence 5
«Considérant que pour l'accomplissement de son crime Louis Bonaparte ne s'est pas contenté de multiplier les moyens de destruction les plus formidables contre la vie et les propriétés des citoyens de Paris, qu'il a foulé aux pieds toutes les lois, anéanti toutes les garanties des nations civilisées 5
«Considérant que ces criminelles folies ne font qu'augmenter la violente réprobation de toutes les consciences et hâter l'heure de la vengeance nationale, mais qu'il importe de proclamer le droit.
« Décrètent :
« Article premier. — L'état de siège est levé dans tous les départements où il a été établi, les lois ordinaires reprennent leur empire.
«Art. 2. — Il est enjoint à tous les chefs militaires, sous peine de forfaiture, de se démettre immédiatement des pouvoirs extraordinaires qui leur ont été conférés.
«Art. 3. — Les fonctionnaires et agents de la force publique sont chargés, sous peine de forfaiture, de mettre à exécution le présent décret.
a Fait en séance de permanence, le 3 décembre 1851.»
Madier de Montjau et de Flotte entrèrent. Ils arrivaient du dehors, ils avaient été partout où la lutte était engagée, ils avaient vu de leurs yeux rhésiution d'une partie de la population devant ces mots : La loi du jt mai cftaMiâj h suffrage universel eH rétabli. Les affiches de Louis Bonaparte faisaient évidemment des ravages. Il fallait opposer effort à effort, et ne rien négliger
de ce qui pouvait ouvrir les yeux au peuple 5 je dictai la proclamation suivante :
PROCLAMATION
« Peuple ! on te trompe.
« Louis Bonaparte dit qu'il te rétablit dans tes droits et qu'il te rend le suffrage universel.
« Louis Bonaparte en a menti.
«Lis ses affiches. Il t'accorde, quelle dérision infâme! le droit de lui conférer à lui, à lui SEUL, le pouvoir constituant, c'est-à-dire la suprême puissance qui t'appartient. Il t'accorde le droit de le nommer dicuteur pour DIX ANS. En d'autres termes, il t'accorde le droit d'abdiquer et de le couronner 5 droit que tu n'as même pas, ô peuple, car une génération ne peut disposer de la souveraineté de la génération qui la suivra.
«Oui, il t'accorde à toi, souverain, le droit de te donner un maître, et ce maître, c'est lui.
« Hypocrisie et trahison !
«Peuple, nous démasquons l'hypocrite, c'est à toi de punir le traître! »
« Le comité de résistance :
«Jules Favre — de Flotte — Carnot — Madier de Montjau — Mathieu (de la Drôme) — Michel (de Bourges) — Victor Hugo. »
Baudin était tombé héroïquement. Il fdlait faire connaître au peuple sa mort et honorer sa mémoire. Le décret qu'on va lire fut voté sur la proposition de Michel (de Bourges) :
DECRET
« Les représentants du peuple restés libres, considérant que le représentant Baudin est mort sur la barricade du faubourg Saint-Antoine pour la République et pour les lois, et qu'il a bien mérité de la patrie,
« Décrètent :
« Les honneurs du Panthéon sont décernés au représentant Baudin.
« Fait en séance de permanence, le 3 décembre 185 1. »
Après les honneurs aux morts, et les nécessites du combat, il importait, selon moi, de réaliser immédiatement et dictatorialement quelque grande amélioration populaire. Je proposai l'abolition des octrois et de l'impôt des boissons. On fit cette objection : — Pas de caresse au peuple! après la victoire, nous verrons. En attendant, qu'il combatte! S'il ne combat pas, s'il ne se lève pas, s'il ne comprend pas que c'est pour lui, que c'est pour
son droit que nous, les représentants, nous risquons nos tètes à cette heure, s*il nous laisse seuls sur la brèche en présence du coup d'État, c'est qu'il n*est pas digne de la liberté! — Bancel fit remarquer que l'abolition des octrois et de l'impôt des boissons n'était pas une caresse au peuple, mais un secours aux misères, une grande mesure économique réparatrice, une satisfaction au cri public, satisfaction que là droite avait toujours obstinément refusée, et que la gauche, maîtresse du terrain, devait se hâter d'accorder. — On vota, avec la réserve de ne les publier qu'après la victoire, les deux décrets en un seul, sous cette forme.
DECRET
« Les représentants restés libres
« Décrètent :
«Les octrois sont abolis dans toute l'étendue du territoire de la Répu- « blique.
«Fait cû s^nce de permanence, le 3 décembre 1851. »
Versigny, avec une copie des proclamations et du décret, partit à la recherche d'Hetzel. Labrousse y alla de son côté. On se donna rendez-vous pour huit heures du soir chez l'ancien membre du gouvernement provisoire Marie, rue Neuve-des-Petits-Champs.
Comme les membres du comité et les représentants se retiraient, on vint me dire que quelqu'un demandait à me parlerj j'entrai dans une espèce de petite chambre attenante au salon et j'y trouvai un homme en blouse à l'air sympathique et intelligent. Cet homme avait à la main un rouleau de papier.
— Citoyen Victor Hugo, me dit-il, vous n'avez pas d'imprimerie. Voici un moyen de vous en passer.
Il déploya à plat sur la cheminée le rouleau qu'il tenait à la main. C'était un cahier d'une espèce de papier bleu très mince et qui me parut légèrement huilé. Entre chaque feuille de papier bleu il y avait une feuille de papier blanc. Il tira de sa poche une sorte de poinçon émoussé, en disant : La première chose venue peut servir, un clou, une allumette 5 et il traça avec le poinçon sur la première feuille du cahier le mot République, Puis tournant les feuillets : Voyez, me dit-il.
Le mot Képublique était reproduit sur les quinze ou vingt feuilles blanches que contenait le cahier.
Il ajouu : — On se sert lubituellement de ce papier pour décalquer les
dessins de £abrique. J'ai pense qu'il pourrait être utile dans un moment comme celui-ci. J'en ai chez moi une centaine de feuilles, avec lesquelles je puis faire cent copies de ce que vous voudrez, d'une proclamation par exemple, dans le même temps qu'on met pour en faire quatre ou cinq. Écrivez-moi quelque chose, ce que vous croirez utile dans l'instant où nous sommes, et demain matin ce sera affiche dans Paris à cinq cents exemplaires.
Je n'avais sur moi aucun des actes que nous venions de rédiger, Vcrsîgny était parti avec les copies. Je pris une feuille de papier, et j'écrivis sur le coin de la cheminée la proclamation suivante :
À L'ARXCÉE,
«Soldats!
«Un homme vient de briser la Constitution. Il déchire le serment qu'il avait prêté au peuple, supprime la loi, étouffe le droit, ensanglante Paris, garrotte la France, trahit la République!
« Soldats, cet homme vous engage dans son crime.
« Il y a deux choses saintes : le drapeau , qui représente l'honneur miliuire, et la loi, qui représente le droit nadonal. Soldats, le plus grand des attentats, c'est le drapeau levé contre la loi! Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous égare. Pour un tel crime, les soldats français doivent être des vengeurs, non des complices.
« Cet homme dit qu'il s'appelle Bonaparte. Il ment, car Bonaparte est un mot qui veut dire gloire. Cet homme dit qu'il s'appelle Napoléon. Il ment, car Napoléon est un mot qui veut dire génie. Lui, il est obscur et petit. Livrez à la loi ce misérable! Soldats, c'est un faux Napoléon. Un vrai Napoléon vous ferait recommencer Marengoj lui, il vous fait recommencer Transnonain !
« Tournez les yeux vers la vraie fonction de l'armée française : protéger la patrie, propager la Révolution, délivrer les peuples, soutenir les nationalités, affranchir le continent, briser les chaînes partout, défendre partout le droit, voilà votre rôle parmi les armées d'Europe. Vous êtes dignes des grands champs de bataille.
«Soldats! l'armée française est l'avant-gardc de l'humanité.
«Rentrez en vous-mêmes, réfléchissez^ reconnaissez-vous, relevez-vous! Songez à vos généraux arrêtés, pris au collet par des argousins et jetés, menottes aux mains, dans la cellule des voleurs! Le scélérat qui est à l'Elysée croit que l'armée de la France est une bande du bas-empire 5 qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obéit! Il vous fait faire une besogne inûmcj il
vous fait égorger en plein dix-neuvième siècle, et dans Paris même, la liberté, le progrès, la civilisation. Il vous fait détruire, à vous enfants de la France, tout ce que la France a si glorieusement et si péniblement construit en trois siècles de lumière et en soixante ans de révolutions! Soldats, si vous êtes la grande armée, respectez la grande nation.
«Nous citoyens, nous représentants du peuple et vos représentants, nous vos amis, vos frères, nous qui sommes la loi et le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras et que vous frappez aveuglément de vos épées, savez-vous ce qui nous désespère, ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir votre honneur qui s'en va.
« Soldats I un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis Bonaparte et vous êtes perdus devant la conscience universelle. Les hommes qui vous commandent sont hors la loi. Ce ne sont pas des généraux, ce sont des malfaiteurs. La casaque des bagnes les attend $ voyez-la dès à présent sur leurs épaules. Soldats, il est temps encore, arrêtez! revenez à la patrie! revenez à la République! Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait de vous? Ellle dirait : Ils ont foulé aux pieds de leurs chevaux et écrasé sous la roue de leurs canons toutes les lois de leur pays 3 eux, des soldats français, ils ont déshonoré l'anniversaire d'Austerlitz et, par leur faute, par leur crime, il dégoutte aujourd'hui du nom de Napoléon sur la France autant de honte qu'il en a autrefois découlé de gloire !
«Soldats français! cessez de prêter main-forte au crime! »
Mes collègues du comité étaient partis, je ne pouvais les consulter, le temps pressait, je signai :
a Pour les représentants du peuple reBés libres, le représentant membre du comité de résistance.
(( Victor Hugo. »
L'homme en blouse emporta la proclamation et me dit : — Vous la reverrez demain matin. Il tint parole. Je la trouvai le lendemain affichée rue Rambuteau, au coin de la rue de l'Homme- Armé, et à la Chapelle- Saint-Denis. Pour les personnes qui n'étaient pas dans le secret du procédé, elle semblait écrite à la main avec de l'encre bleue.
Je songeai à rentrer chez moi. Quand j'arrivai rue de la Tour-d'Auvergne, devant ma porte, elle se trouvait précisément et par je ne sais quel hasard entr'ouverte. Je la poussai et j'entrai. Je traversafla cour et je montai l'escalier sans rencontrer personne.
Ma femme et ma fille étaient dans le salon au coin du feu avec Madame Paul Meurice. J'entrai sans bruit. Elles causaient à voix basse. Elles
parlaient de Pierre Dupont, le chansonnier populaire, qui était venu chez moi demander des armes. Isidore, qui avait été soldat, avait des pistolets et les avait prêtés à Pierre Dupont pour le combat.
Tout à coup ces dames tournèrent la tcte et me virent près d'elles, ma fille jeta un cri. — Oh! va-t'en, me dit ma femme en me sautant au cou, tu es perdu si tu restes une minute. Tu vas être pris ici! — Madame Paul Meurice ajouta : — On vous cherche. La police était ici il y a un quart d'heure. — Je ne pus réussir à les rassurer. On me remit un paquet de lettres m'offrant des asiles pour la nuit, quelques-unes signées de noms inconnus. Après quelques minutes, les voyant de plus en plus effirayées, je m'en allai. Ma femme me dit : — Ce que tu fais, tu le fiiis pour la justice. Va, continue. J'embrassai ma femme et ma fille. Il y a cinq mois de cela au moment où j'écris ces lignes. Pendant que je m'en allais en exil, elles sont restées près de mon fils Victor en prison, je ne les ai pas revues depuis ce jour-là.
Je sortis comme j'étais entré, il n'y avait dans la loge du portier que deux ou trois petits enfants, assis autour d'une lampe, qui riaient et regardaient des estampes dans un livre.
Dans cette journée obscure et tragique une idée vint à un homme du peuple.
C'était un ouvrier appartenant à l*honncte et imperceptible minorité des démocrates catholiques. La double exaltation de son esprit, révolutionnaire d'un côté, mystique de l'autre, le rendait un peu suspect dans le peuple, même à ses camarades et à ses amis. Assez dévot pour être appelé jésuite par les socialistes, assez républicain pour être appelé rouge par les réacteurs, il était dans les ateliers du faubourg une exception. Or ce qu'il faut, dans les conjonctures suprêmes, pour saisir et gouverner les masses, ce sont les exceptions par le génie, non les exceptions par l'opinion. Il n'y a pas d'originalité révolutionnaire. Pour être quelque chose dans les temps de régénération et dans les jours de lutte sociale, il faut baigner en plein dans les puissants milieux homogènes qu'on appelle les partis. Les grands courants d'hommes suivent les grands courants d'idées, et le vrai chef révolutionnaire est celui qui sait le mieux pousser ceux-ci dans le sens de celles-là.
Or l'évangile est d'accord avec la Révolution, mais le catholicisme non. Cela tient à ce que la papauté n'est pas d'accord avec l'évangile. On comprend à merveille le républicain chrétien, on ne comprend pas le démocrate catholique. C'est un composé de deux contraires. C'est un esprit dans lequel la négation barre le passage à l'affirmation. C'est un neutre.
Or, en temps de révolution, qui dit neutre dit impuissant.
Pourtant, des les premières heures de la résistance au coup d'Etat, l'ouvrier catholique-démocrate dont nous racontons ici le noble effort se jeta si résolument dans la cause du juste et du vrai qu'en peu d'instants il changea la défiance en confiance et fut acclamé par le peuple. Il fut si vaillant à la construction de la barricade de la rue Aumaire que d'une voix unanime on l'en nomma chef. Au moment de l'attaque, il la défendit comme il l'avait bâtie, ardemment. Ce fut là un triste et glorieux champ de combatj la plupart de ses compagnons y furent tués, et lui n'échappa que par miracle.
Cependant il parvint à rentrer chez lui, et il se dit avec angoisse : — - Tout est perdu.
Il lui semblait évident que les profondes masses du peuple ne se soulèveraient pas. Vaincre le coup d'État par une révolution, cela paraissait désormais impossible} on ne pouvait plus le combattre que par la légalité. Ce qui avait
mrMIMlklK «ATIOSAU.
été la chance du commencement redevenait Tespérancc de la fin, car il croyait la fin fatale et proche. Selon lui, il fidlait, à défaut du peuple, essayer maintenant de mettre en mouvement la bourgeoisie. Qu'une légion sortît en armes, et l'Elysée éuit perdu. Pour cela il fdlait frapper un coup décisif, trouver le cœur des classes moyennes, passionner le bourgeois par un grand spectacle qui ne fut pas un spectacle effrayant.
Gcst alors que cette pensée vint à cet ouvrier :
Ecrire i l'archevêque de Paris.
L'ouvrier prit une plume et de sa pauvre mansarde écrivit à M. l'archevêque de Paris une lettre enthousiaste et grave où lui, homme du peuple et croyant, il disait ceci à son évcque^ nous traduisons le sens de sa lettre :
— L'heure est solennelle, la guerre civile met aux prises l'armée et le peuple, le sang coule. Quand le sang coule, l'évcque sort. M. Sibour doit continuer M. Afire. L'exemple est grand, l'occasion est plus grande encore.
Que l'archevêque de Paris suivi de tout son clergé, la croix pontificale devant lui, la mitre en tête, sorte processionncllement dans les rues. Qu'il appelle à lui l'Assemblée nationale et la Piaute Cour, les législateurs eo écharpes et les juges en robes rouges, qu'il appelle à lui les citoyens, qu'il appelle i lui les soldats, et qu'il aille droit à l'Elysée. Que li il lève la nuin, au nom de la justice, contre celui qui viole les lois, et, au nom de Jésus, contre celui qui verse le sang. Rien qu'avec cette main levée il brisera le coup d'État.
Et il mettra sa statue à côté de la statue de M. Afiire, et il sera dit que deux fois deux archevêques de Paris ont écrasé du pied la guerre civile.
L'église est sainte, mais la patrie est sacrée. Il faut que dans l'occasion l'église vienne au secours de la patrie. —
La lettre finie, il la signa de sa signature d'ouvrier. Mais maintenant une difficulté se présentait : — Comment la faire parvenir.»^
La porter lui-même?
Mais le laisserait-on parvenir, lui pauvre artisan en blouse, jusqu'à l'archevêque ?
Et puis, pour arriver jusqu'au palais archiépiscopal, il fallait traverser précisément les quartiers soulevés et où la résistance durait peut-être encore, il fallait franchir des rues encombrées de troupes, il serait arrêté et fouille, ses mains sentaient la poudre, on le fusillerait, et la lettre ne parviendrait pas!
Comment faire?
Au moment de désespérer, le nom d'Arnaud (de l'Aricge) se présenui son souvenir.
Arnaud (de rAricgc) était le représentant selon son cœur. C'était une
noble figure qu'Arnaud (de l'Ariège). Il était démocrate-catholique comme
I ouvrier. A l'Assemblée, il levait haut, mais il portait à peu près seul cette bannière peu suivie qui aspirait à rallier la démocratie à l'église. Arnaud (de l'Ariège), jeune, beau, éloquent, enthousiaste, doux et ferme, combinait les tendances du tribun avec la foi du chevalier. Sa franche nature, sans vouloir se détacher de Rome, adorait la liberté. Il avait deux principes, mais il n'avait pas deux visages. En somme, le démocrate en lui l'emportait.
II me disait un jour : — Je donne la main à V^ilhr Hugo et je ne la donne pas à Montalembert,
L'ouvrier le connaissait. Il lui avait souvent écrit et l'avait vu quelquefois.
Arnaud (de l'Ariège) demeurait dans un quartier resté à peu près libre.
L'ouvrier s'y rendit sur-le-champ.
Comme nous tous, on l'a vu, Arnaud (de l'Ariège) était mêlé à la lutte. Comme la plupart des représentants de la gauche, il n'avait pas reparu chez lui depuis la matinée du 2. Cependant le deuxième jour, il songea à sa jeune femme qu'il avait laissée sans savoir s'il la reverrait, à l'enfant de six mois qu'elle allaitait et qu'il n'avait pas embrassé depuis tant d'heures, à ce doux foyer qu'à de certains instants on a absolument besoin d'entrevoir, il n'y put résister; l'arrestation, Mazas, la cellule, le ponton, le peloton qui fusille, tout disparut, l'idée du danger s'effaça, il revint chez lui.
C'est précisément dans ce moment-là que l'ouvrier y arriva.
Arnaud (de l'Ariège) le reçut, lut sa lettre, et l'approuva.
Arnaud (de l'Ariège) connaissait personnellement M. l'archevêque de Paris.
M. Sibour, prêtre républicain nommé archevêque de Paris par le général Cavaignac, était le vrai chef d'église que rêvait le catholicisme libéral d'Arnaud (de l'Ariège). Pour l'archevêque, Arnaud (de l'Ariège) représentait à l'Assemblée le catholicisme que M. de Montalembert dénaturait. Le représentant démocrate et l'archevêque républicain avaient dans l'occasion d'assez fréquentes conférences, auxquelles servait d'intermédiaire l'abbé Marct, prêtre intelligent, ami du peuple et du progrès, vicaire général de Paris, qui a été depuis évêque in pariibus de Surat. Quelques jours auparavant Arnaud avait vu l'archevêque et reçu ses doléances au sujet des empiétements du parti clérical sur l'autorité épiscopale, et il se proposait même d'interpeller prochainement le ministère à ce sujet et de porter la question à la tribune.
Arnaud joignit à la lettre de l'ouvrier une lettre d'envoi signée de lui et scella les deux lettres dans le même pli.
Mais ici la même question se présentait.
Comment faire parvenir la missive ?
Arnaud, pour des raisons plus graves encore que les motifs de roiivricm-, ne pouvait la porter lui-même.
Et le temps pressait !
Sa femme vit son embarras et lui dit avec simplicité :
— Je m'en charge.
Madame Arnaud (de TAricge), belle et toute jeune, mariée dcpuiis deux ans à peine, était la fille de l'ancien constituant républicain Guichard^ digne fille d'un tel père et digne femme d'un tel mari.
On se battait dans Parisj il fallait affronter les dangers des rues, passer k travers les balles, risquer sa vie.
Arnaud (de l'Aricge) hésita.
— Que veux-tu faire .'^ lui demanda-t-iJ .
— Je porterai cette lettre.
— Toi-même.»*
— Moi-même.
— Mais il y a du danger.
Elle leva les yeux et lui dit :
— T'ai-je fait cette objection avant-hier quand tu m'as quittée.^ Il l'embrassa avec une larme et lui dit : — Va.
Mais la police du coup d'État était soupçonneuse, beaucoup de femmes étaient fouillées en traversant les ruesj on pouvait trouver cette lettre sur Madame Arnaud. Où cacher cette lettre?
— J'emporterai mon enfant, dit Madame Arnaud.
Elle défit les langes de la petite fille, y cacha la lettre, et referma le maillot.
Quand cela fut fini, le père baisa son enfant au front, et la mère s'écria en riant :
— Oh! la petite rouge! Elle n'a que six mois, et la voilà déjà qui conspire !
Madame Arnaud gagna l'archevêché non sans peine. La voiture qui l'y conduisit dut faire force détours. Elle arriva pourtant. Elle demanda l'archevêque. Une femme qui porte un enfant, cela ne peut être bien terrible, on la laissa entrer.
Mais elle se perdit dans les cours et les escaliers. Elle cherchait son chemin, assez déconcertée, quand elle rencontra l'abbé Maret. Elle le connaissait. Elle l'aborda. Elle lui dit l'objet de sa démarche. L'abbé Maret lut la lettre de l'ouvrier et fut pris d'enthousiasme. — Cela peut tout sauver, dit-il.
11 ajouta : — Suivez-moi, madame. Je vais vous introduire.
M. Tarchcvêquc de Paris était dans la chambre qui est contiguc à son cabinet. L'abbé Maret fit entrer Madame Arnaud dans le cabinet, prc-
vint raîx:hcvêquc, et, un moment après, rarchevcque entra. Outre l'abbé Marct, il avait avec lui l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine.
Madame Arnaud remit à M. Sibour les deux lettres de son mari et de l'ouvrier. L'archevêque les lut, et resta pensif.
— Quelle réponse dois-je porter à mon mari? demanda Madame Arnaud.
— Madame, dit Tarchevcque, il est trop tard. Il fallait faire cela avant la lutte commencée. Maintenant, ce serait s'exposer à faire couler peut-être encore plus de sang qu'il n'en a été versé.
L'abbé Deguerry garda le silence. L'abbé Maret essaya respectueusement de tourner l'esprit de son évêque vers le grand effort conseillé par l'ouvrier. Il dit quelques paroles éloquentes. Il insista sur ceci que l'apparition de l'archevêque pourrait déterminer une manifestation de la garde nationale et qu'une manifestation de la garde nationale ferait reculer l'Elysée.
— Non, dit l'archevêque, vous espérez l'impossible. L'Elysée à présent ne reculera plus. On croit que j'arrêterais le sang, point, je le ferais répandre, et à flots. La garde nationale n'a plus de prestige. Si les légions paraissent, l'Elysée fera écraser les légions par les régiments. Et puis, qu'est-ce ^u'un archevêque devant l'homme du coup d'État.»* Où est le serment.»* Où est la foi jurée .'^ Où est le respect du droit .'^ On ne rebrousse pas chemin quand on a fait trois pas dans un tel crime. Non! non! n'espérez pas! Cet homme fera tout. Il a frappé la loi dans la main des représentants j il frapperait Dieu dans la mienne.
Et il congédia Madame Arnaud avec le regard d'un homme accablé.
Faisons le devoir de l'historien. Six semaines après, dans l'église Notre- Dame, quelqu'un chantait le Te Deum en l'honneur de la trahison de Décembre, mettant ainsi Dieu de moitié dans un crime.
C'était l'archevêque Sibour.