LES ADHÉRENTS
seigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis, apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces les clefs de leurs consciences !
Mais les imbéciles, c'est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes; et quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s'est vu dans tous les temps. Rendons justice au régime de décembre ^ il n'a pas seulement ces partisansli, il a des adhérents et des créatures qui ne sont qu'à lui 5 il a produit des notabilités tout à fait neuves.
Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s'émerveillent de ce qui sort de la poussière. Ccst splendide à contempler. Tel qui était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits d'Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d'honneur. Tout aventurier endosse un habit officiel, s'accommode un bon oreiller bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit dessus : Fin de mes aventures. — Vous savez bien.'^ un tel.»^ — Oui. Il est aux galères? — Non, il est ministre.
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Au centre est Thommcj rhomme que nous avons ditj rhomme punique ^ rhonime fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir, cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités^ quelque chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand, et, chez Louis Bonaparte, est petite l'homme qui tue, qui déporte, qui exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie 5 cet homme au geste accablé, à Tœil vitreux, qui marche d'un air distrait au milieu des choses horribles qu'il fait conmie une sorte de somnambule sinistre.
On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part, car ces êtres étranges ont d'étranges flatteurs : «Cest un dicuteur, c'est un despote, rien de plus. » C'est cela à notre avis, et c'est aussi autre chose.
Le dictateur était un magistrat. Tite-Live ^*^ et Cicéron ^^^ Tappellcnt ^r^#r maximus} Séncquc ^^^ l'appelle mafffkrpopuli; ce qu'il décrétait était tenu pour arrct d'en haut} Tite-Live ^^^ dit : pro numine observahm. Dans ces temps de civilisation incomplète, la rigidité des lois antiques n'ayant pas tout prévu, sa fonction était de pourvoir au salut du peuple j il était le produit de ce texte : salui populi supretna Ux cHo, Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches, signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi, audessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois y semeBris diffatura, dit Tite-Live ^^^. Habituellement, comme si cet énorme pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme. Cincinnatus s'en alla au bout de huit jours. Il éuit interdit au dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et de sortir de l'Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission du peuple. Il pouvait être plébéien 5 Marcius Rutilus et Publius Philo furent dicuteurs. On créait un dictateur pour des objets fort divers, — pour établir des fêtes
» Lib. Vn, cap. 31. — ^») De RcpubUca, lib. I, cap. 40. — <*> Ép. 108. — W Ub. Hï, cap. 5. — t*J Lib. VI, cap. 1.
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k l'occasion des jours saints, - — pour enfoncer un clou sacré dans le mur du temple de Jupiter, — une fois, pour nommer le sénat, Rome république porta <]uatrcvingt-huit dictateurs. Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l'an 551 de Rome à l'an 711. Elle commença par Servilius Gcminus et arriva i César en passant par Sylla. A César elle expira. La dicuturc était faite pour être répudiée par Cincinnatus et épousée par César. César fut cinq fois dictateur en cinq ans, de 706 à 711. Cette magistrature était dangereuses elle finit par dévorer la liberté,
M. Bonaparte est-il un dictateur? nous ne voyons pas d'inconvénient à répondre oui. Priefor moiàmin, général en chef.' le drapeau le salue. Ma^Ber populij maître du peuple? demandez aux canons braques sur les places publiques. Pro rtumine ohscrvatuta, tenu pour dieu? demandez à M. Troplong. Il a nommé le scnatj il a institué des jours fériésj il a pourvu au « salut de la société » i il a enfoncé un clou sacré dans le mur du Panthéon et il a accroché à ce clou son coup d'État. Seulement il fait et défait la loi à sa fantaisie, il monte à cheval sans permission, et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. César avait pris cinq ans, il prend le double; c'est juste. Jules César cinq. M, Louis Bonaparte dix, la proportion est gardée.
Du dictateur passons au despote. C'est l'autre qualification presque acceptée par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle sied au sujet.
Le Despotes venait après le Basilcus. Il était, entre autres attributs, général de l'infanterie et de la cavalerie, ma^Rrr utriusqm exercitm. Ce fut l'empereur Alexis, surnommé l'Ange, qui créa !a dignité de despotes. Le despotes était moins que l'empereur et au-dessus du Sebastocraior ou Auguste et du César.
On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despotes en admettant, ce qui est facile, que Magnan soit César et que Maupas soit Auguste,
Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand éclat, tout ce triomphant pouvoir, n'empêchent pas qu'il ne se passe dans Paris de petits incidents comme celui-ci, que d'honnêtes badauds, témoins du fait, vous racontent tout rêveurs : deux hommes cheminent dans la rue, ils causent de leurs affaires, de leur négoce. L'un d'eux parle de je ne sais quel fripon dont il croit avoir à se plaindre, a Cest un malheureux, dit-il, c'est un escroc, c'est un gueux. » Un agent de police entend ces derniers mots : Monsieur, dit-il, ■voM parlejdtt président ; je vous arrfte.
Maintenant, M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur?
Belle question! Il est maître, il est cadi, mufti, bey, dey, Soudan, grandkhan , grand-lama , grand-mogol , grand-dragon , cousin du soleil , commandeur des croyants, schah , czar, sophi et calife. Paris n'est plus Paris, c'est Bagdad, avec un Giafar qui s'appelle Persigny et une Schchérazade qui risque d'avoir
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le cou coupé tous les matins et qui s'appelle k ConfUtutimmeL M. Bonaparte peut tout ce qu'il lui plaît sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les citoyens français veulent savoir la profondeur du «gouvernement» dans lequel ils sont tombés, ils n'ont qu'à s'adresser i eux-mêmes quelques questions. Voyons, juge, il t'arrache u robe et t'envoie en prison. Après? \byons, sénat, conseil d'État, corps législatif, il saisit une pelle et fait de vous un tas dans un coin. Apres .'^ Toi, propriétaire, il te confisque ta maison d'été et ta maison d'hiver avec cours, écuries, jardins et dépendances. Aprcs.^ Toi, père, il te prend ta fille 5 toi, frère, il te prend usŒur^ toi, bourgeois, il te prend ta femme, d'autorité, de vive force. Apres .^ Toi, passant, ton visage lui déplaît, il te casse la tcte d'un coup de pistolet et rentre chez lui. Après?
Toutes ces choses faites, qu'en résulterait-il? Rien. Monseigneur le princeprésident a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-Elysées dans une calèche à la Daumont attelée de quatre chevaux, accompagné d'un seul aide de camp. Voilà ce que diront les journaux.
Il a effacé des murs Uberti, Egalité^ Fraternité. Il a eu raison. Ah! français! vous n'êtes plus ni libres, le gilet de force est là j ni égaux, l'homme de guerre est toutj ni frères, la guerre civile couve sous cette lugubre paix d'état de siège.
Empereur? pourquoi pas? il a un Maury qui s'appelle Sibour j il a un Fontanes, un Faciunt asinos, si vous Taimez mieux, qui s'appelle Fortoulj il a un Laplace qui répond au nom de Leverrier, mais qui n'a pas fait la Mécanique CéleBe, Il trouvera aisément des Esménard et des Luce de Lancival. Son Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX. Son uniforme vert, on l'a vu à Strasbourg j son aigle, on la vu à Boulogne j sa redingote grise, ne la portait-il pas à Ham? casaque ou redingote, c'est tout un. Madame de Stacl sort de chez lui. Elle a écrit Lélia. II lui sourit, en attendant qu'il l'exile. Tenez-vous à une archiduchesse? attendez un peu, il en aura une. Tu, felix Auffria, nute. Son Murât se nomme Saint- Arnaud , son Talleyrand se nomme Morny, son duc d'Enghicn s'appelle le droit.
Regardez, que lui manque-t-il? rienj peu de chose j à peine Austerlitz et Marcngo.
Prenez-en votre parti, il est empereur in petto; un de ces matins, il le sera au soleils il ne faut plus qu'une toute petite formalité, la chose de faire sacrer et couronner à Notre-Dame son faux serment. Apres quoi ce sera beau 5 attendez-vous à un spectacle impérial. Attendez-vous aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies les plus intrépides $ auendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au duc Mimerel, au marquis Lebœuf,
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au baron Baroche! En ligne, courtisans 5 chapeau bas, sénateurs ^ l'écurie s'ouvre, monseigneur le cheval est consul. Qu'on fasse dorer l'avoine de son altesse Incitatus.
Tout s'avalera 5 l'hiatus du public sera prodigieux. Toutes les énormités passeront. Les antiques gobe-mouches disparaîtront et feront place aux gobebaleines.
Pour nous qui parlons, des à présent l'empire existe, et, sans attendre le proverbe du sénatus-consulte et la comédie du plébiscite, nous envoyons ce billet de faire part à l'Europe :
— La trahison du 2 décembre est accouchée de l'empire. La mère et l'enfiint se portent mal. —
HISTOULE. — I. 4