LES ORATEURS
Tout cela était vivant, ardent, fécond, tumultueux, grand. Et quand tout avait été plaidé, débattu, scruté, fouillé, approfondi^ dit, contredit, que sortait-il du choc? toujours l'étincelle j que sortait-il du nuage? toujours la clarté. Tout ce que pouvait faire la tempête, c'était d'agiter le rayon et de le changer en éclair. Là, à cette tribune, on a posé, analysé, éclairé et presque toujours résolu toutes les questions, questions de finances, questions de crédit, questions de travail, questions de circulation, questions de salaire, questions d'état, questions de territoire, questions de paix, questions de guerre. Là on a prononcé, pour la première fois, ce mot qui contenait toute une société nouvelle : les Droits de l'Homme. Là on a entendu sonner pendant cinquante ans l'enclume sur laquelle des forgerons surhumains forgeaient des idées pures^ les idées, ces glaives du peuple, ces lances de la justice, ces armures du droit. Là, pénétrés subitement d'effluves sympathiques, comme des braises qui rougissent au vent, tous ceux qui avaient un foyer en eux-mêmes, les puissants avocats, comme Ledru-Rollin et Berryer, .f les grands historiens, comme Guizot, les grands poètes, comme Lamartine, se trouvaient tout de suite et naturellement grands orateurs.
Cette tribune était un lieu de force et de vertu. Elle vit, elle inspira, car on croirait volontiers que ces émanations sortaient d'elles, tous les dévouements, toutes les abnégations, toutes les énergies, toutes les intrépidités. Quant à nous, nous honorons tous les courages, même dans les rangs qui nous sont opposés. Un jour la tribune fiit enveloppée d'ombre $ il sembla que l'abîme s'était fait autour d'elle $ on entendait dans cette ombre comme le mugissement d'une mer, et tout à coup, dans cette nuit livide, à ce rebord de marbre où s'était cramponnée la forte main de Danton, on vit apparaître une pique portant une tête coupée. Boissy d'Anglas salua.
Ce jour-là fut un jour menaçant. Mais le peuple ne renverse pas les tribunes. ]L^ tribunes sont à lui, et il le sait. Placez une tribune au centre du monde, et avant peu, aux quatre coins de la terre, la République se lèvera. La tribune rayonne pour le peuple, il ne l'ignore pas. Quelquefois la tribune le. courrouce et le fait écumerj il la bat de son flot, il la couvre même ainsi qu'au 15 mai, puis il se retire majestueusement comme l'océan et la laisse debout comme le phare. Renverser les tribunes, quand on est le peuple, c'est.une sottise^ ce n'est une bonne besogne que pour les tyrans.
Il8 NAPOLÉON-LE-PETIT.
Le peuple se soulevait, s'irritait, s'indignait j quelque erreur généreuse l'avait saisi, quelque illusion l'égaraitj il se méprenait sur un fait, sur un acte, sur une mesure, sur une loij il entrait en colère, il sortait de ce superbe calme où se repose sa force, il accourait sur les places publiques avec des grondements sourds et des bonds formidables j c'était une émeute, une insurrection, la guerre civile, une révolution peut-être. La tribune était là. Une voix aimée s'élevait et disait au peuple : arrête, regarde, écoute, juge! Si firtc virum quem con^exêre, siU»t; ceci était vrai dans Rome et vrai à Paris 5 le peuple s'arrêtait. O tribune! piédestal des hommes forts! de là sortaient l'éloquence, la loi, l'autorité, le patriotisme, le dévouement, et les grandes pensées, freins des peuples, muselières de lions.
En soixante ans toutes les natures d'esprit, toutes les sortes d'intelligence, toutes les espèces de génie ont successivement pris la parole dans ce lieu le plus sonore du monde. Depuis la première Constituante jusqu'à la dernière, depuis la première Législative jusqu'à la dernière, à travers la Convention, les conseils et les chambres, comptez les hommes, si vous pouvez 1 Cest un dénombrement d'Homère. Suivez la série. Que de figures qui contrastent, depuis Danton jusqu'à Thiers! Que de figures qui se ressemblent, depuis Barrère jusqu'à Baroche, depuis Lafayctte jusqu'à Cavaignac! Aux noms que nous avons déjà nommés, Mirabeau, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins, Manuel, Foy, Royer-Collard, Chateaubriand, Thiers, Guizot, Ledru-RoUin , Berryer, Lamartine, ajoutez ces** autres noms, divers, parfois ennemis, savants, artistes, hommes d'État, hommes de guerre, hommes de loi, démocrates, monarchistes, libéraux, socialistes, républicains, tous fameux, quelques-uns illustres, ayant chacun l'auréole qui lui est propre: Barnave, Cazalès, Maury, Mounier, Thourct, Chapelier, Pétion, Buzot, Brissot, Siéyès, Condorcet, Chénier, Carnet, Lanjuinais, Pontécoulant, Cambacérès, Talleyrand, Fontanes, Benjamin Constant, Casimir Perier, Chauvelin, Voyer d'Argenson, Laffitte, Dupont ( de l'Eure ) , Camille Jordan , Laine , Fitz-James , Bonald , Villèle , Martignac , Cuvier, Villcmain, les deux Lameth, les deux David, le peintre en 93, le sculpteur en 48, Lamarque, Mauguin, Odilon Barrot, Arago, Garnicr- Pagès, Louis Blanc, Marc Dufraisse, Lamennais, Emile de Girardin, Lamoricière, Dufaure, Crémieux, Michel (de Bourges), Jules Favre... — Que de talents, que d'aptitudes variées! que de services rendus! quelle lutte de toutes les réalités contre toutes les erreurs! que de cerveaux en travail! quelle dépense, au profit du progrès, de savoir, de philosophie, de passion, de conviction, d'expérience, de sympathie, d'éloquence! que de chaleur fécondante répandue ! quelle immense traînée de lumière !
Et nous ne les nommons pas tous. Pour nous servir d'une expression