‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 83 sur 124 · SÉCURITÉ · texte numérisé non relu

SÉCURITÉ

Le i" décembre i8ji, Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets. Au fait, croire à un coup d'État possible, cela devenait humiliant. L'hypothèse d'une violence illégale de la part de M. Louis Bonaparte s'évanouissait devant un sérieux examen. La grosse affaire du moment était évidemment l'élection Dcvinckj il était clair que le gouvernement ne songeait qu'à cela. Quant à un attentat contre la République et contre le peuple, est-ce que quelqu'un pouvait avoir une telle préméditation? Où était l'homme capable d'un tel' rêve.'* Pour une tragédie il faut un acteur, et ici, certes, l'acteur manquait. Violer le droit, supprimer l'Assemblée, abolir la Constitution, étrangler la République, terrasser la nation, salir le drapeau, déshonorer l'armée, prostituer le clergé et la magistrature, réussir, triompher, gouverner, administrer, exiler, bannir, déporter, ruiner, assassiner, régner, avec des complicités telles que la loi finit par ressembler au lit d'une fille publique, quoi! toutes ces énormités seraient faites! et par qui? par un colosse? non! par un nain. On en venait à rire. On ne disait plus : quel crime! mais : quelle farce! Car, enfin, on réfléchissait. Les forfaits veulent de la stature. De certains crimes sont trop hauts pour de certaines mains. Pour faire un i8 brumaire, il faut avoir dans son passé Arcole et dans son avenir Austerlitz. Etre un grand bandit n'est pas donné au premier venu. On se disait : — Qu,'est-cc que c'est que ce fils d'Hortense ? 11 a derrière lui Strasbourg au lieu d'Arcolc, et Boulogne au lieu d* Austerlitz 5 c'est un français né hollandais et naturalisé suisse $ c'est un Bonaparte mâtiné de Verhuellj il n'est célèbre que par la naïveté de sa pose impériale; et qui arracherait une plume à son aigle risquerait d'avoir dans la main une plume d'oie. Ce Bonaparte-là n'a pas cours

dans ranncc^ c'est une effigie contre£ûtc, moins or que [Jornb^ et, certes, les soldats français ne nous rendront pas en rebellions, en atrocités, en massacres, en attentats, en trahisons, la monnaie de ce £anx Napoléon. S'il essayait une coquinerie, il avorterait. Pas im régiment ne bougerait, \lais d'aillcuis pourquoi essayerait-il r Sans doute, il a des côtes louches ^ mais pourquoi le supposer absolument scélérat? De si extrêmes attentats le dépassent^ il en est matériellement incapable ^ pourquoi Fen supposer capable moralement? Ne s'cst-il pas lié sur l'honneur? N'a-t-il pas dît : Personne en Europe ne doute de ma parole? Ne craignons rien. — Sur quoi Ton pouvait répliquer: Les crimes sont £aits grandement ou pedtementj dans le premier cas, on est César ^ dans le second cas, on est Mandrin. César passe le Rubicon, Mandrin enjambe l'égout. — ^lais les hommes sages intervenaient : Ne nous donnons pas le ton des conjectures ofiensantcs. Cet homme a été exilé et malheureux^ l'exil éclaire, le malheur corri^.

Louis Bonapane de son côté protestait énergiqucment. Les £ûts à sa décharge abondaient. Pourquoi ne serait-il pas de bonne foi ? 11 avait pris de remarquables engagements. Vers la fin d'octobre 1848, étant candidat à la présidence, il était allé voir rue de la Tour d'Auvergne, n* 37, quelqu'un à qui il avait dit : — Je viens m'expliquer avec vous. On me calomnie. Elst-cc que je vous fais TeiFet d'un insensé? On suppose que je voudrais recommencer Napoléon ? II y a deux hommes qu'une grande ambition peut se proposer pour modèles : Napoléon et ^9^ishington. L'un est un homme de génie, l'autre est un homme de vertu. 11 est absurde de se dire : je serai un homme de génie j il est honnête de se dire : je serai un homme de venu. Qu'est-ce qui dépend de nous? Qu'est-ce que nous pouvons par notre volonté? Etre un génie? Non. Etre une probité? Oui. Avoir du génie n'est pas un but possible j avoir de la probité en est un. Et que pourrais-je recommencer de Napoléon? une seule chose. Un crime. La belle ambition! Pourquoi me supposer fou? La République étant donnée, je ne suis pas un rrand homme, je ne copierai pas Napoléon} mais je suis un honnête homme, j'imiterai Washington. Mon nom, le nom de Bonaparte, sera sur deux pages de l'Histoire de France : dans la première, il y aura le crime et la gloire, dans la seconde, il v aura la probité et l'honneur. Et la seconde vaudra peut-être la première. Pourquoi? parce que si Napoléon est plus grand, Washington est meilleur. Entre le héros coupable et le bon citoyen, je choisis le bon citoyen. Telle est mon ambition. —

De 1848 à 1851 trois années s'étaient écoulées. On avait longtemps soupijonné Louis Bonaparte j mais le soupçon prolongé déconcene l'intelligence et s'use par sa durée inutile. Louis Bonaparte avait eu des ministres doubles, comme Magne et Rouhcr> mais il avait eu aussi des ministres simples, comme

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