‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 96 sur 124 · LOUIS BONAPARTE DE PROFIL · texte numérisé non relu

LOUIS BONAPARTE DE PROFIL

Ce Napoléon avait pris Saintc-Hclènc en bonne part. Il admirait l'Angleterre. Des ressentiments! à quoi bon? Il n'y avait pour lui sur la terre que des intérêts. Il pardonnait parce qu'il exploitait, il oubliait tout parce qu'il calculait tout. Que lui importait son oncle? il ne le servait pas, il s'en servait. Il mettait sa chétive pensée dans Austerlitz. Il empaillait l'aigle.

La rancune est une dépense improductive. Louis Bonaparte n'avait que la quantité de mémoire utile. Hudson Lowe ne Tempcchait pas de sourire aux anglais) le marquis de Montchenu ne l'empêchait pas de sourire aux royalistes.

C'était un homme politique sérieux, de bonne compagnie, enfermé dans sa préméditation, point emporté, ne faisant rien au delà de ce qui est indiqué, sans brusquerie, sans gros mots, discret, correct, savant, causant avec douceur d'un carnage nécessaire, massacreur parce qu'il le faut bien.

Tout cela, nous le répétons, sans passion et sans colère.

Louis Bonaparte était un de ces hommes qui ont subi le refroidissement profond de Machiavel.

C'est en étant cet homme-là qu'il a réussi à submerger le nom de Napoléon en superposant Décembre à Brumaire.

Il était trois heures et demie.

Les représentants prisonniers entrèrent dans la cour de la caserne, parallélogramme assez vaste, enfermé et dominé par de hautes murailles. Ces murailles sont percées de trois rangées de fenêtres et ont cet aspect morne des casernes, des séminaires et des prisons.

On pénètre dans cette cour par un porche voûté qui occupe toute Fcpaisseur du corps de logis de façade. Cette voûte, sous laquelle est pratiqué le corps de garde, se clôt du côté du quai par une grande porte pleine à deux battants, et du côté de la cour par une grille en fer. On ferma sur les représentants la porte et la grille. On les «mit en liberté» dans la cour verrouillée et gardée.

— Laissez-les vaguant, dit un officier.

L'air éuit froid, le ciel était gris. Quelques soldats, en veste et en bonnet de police, occupés aux corvées, allaient et venaient autour des prisonniers.

M. Grimault d'abord, ensuite M. Antony Thouret, firent l'appel. On se groupa en cercle autour d'eux. Lherbette dit en riant : — Ceci va bien avec la caserne. Nous avons l'air de sergents -majors qui viennent au rapport. — On appela les sept cent cinquante noms des représentants. A chaque nom on répondait absent ou présent ^ et le secréuire notait au crayon les présents. Quand vint le nom de Morny, quelqu'un cria : A Clichy ! au nom de Persigny, le même cria : A Poissy! L'improvisaiteur de ces deux rimes, du reste pauvres, s'est rallié depuis au 2 décembre, à Morny et à Persigny j il a mis sur sa lâcheté une broderie de sénateur.

L'appel constata la présence des deux cent vingt représentants dont voici les noms :

Le duc de Luynes, d'Andigné de la Chasse, Antony Thouret, Arène, Audrcn de Kerdrel (lUe- et -Vilaine), Audrcn de Kerdrel (Morbihan), de Balzac, Barchou de Penhoën, Barillon,0. Barrot, Barthélemy-Saint-Hilaire, Quentin -Bauchart, G. de Bcaumont, Béchard, Béhaghel, de Belvèze, Benoist d'Azy, de Bcrnardi, Bcrryer, de Berset, Besse, Betring de Lancastcl, Blavoycr, Bochcr, Boissié, de Botmiliau, Bouvatier, le duc de Broglie, de la Broise, de Bryas, Buffet, Caillel du Tertre, Callct, Camus de la Guibourgèrc, Canet, de Castillon, de Cazalis, amiral Cécillc, Chambolle, Chamiot,

Champanhet, Chaper, Chapot, de Charcnccy, Chassaignc, Chauvin, Chazant, de Chazelles, Chégaray, comte de Coislin, Colfavru, Collas de la Motte, Coquerel, de Corcelle, Cordicr, Corne, Créton, Daguilhon-Pujol , Dahirel, vicomte Dambray, marquis de Dampierrc, de Brotonne, de Fontaine, de Fontenay, vicomte de Scze, Desmars, de la Devansayc, Didier, Dieuleveult, Druet-Desvaux, A. Dubois, Dufaurc, Dufougerais, Dufour, Dufournel, Marc Dufraisse, P. Duprat, Duvcrgicr de Haurannc, Etienne, vicomte de Falloux, de Faul trier, Faure (Rhône), Favrcau, Ferre, des Ferres, vicomte de Flavigny, de Foblant, Frcchon, Gain, Gassclin, Gcrmonicrc, de Gicqueau, de Goulard, de Gouyon, de Grandville, de Grasset, Grelier-Dufougeroux, Grcvy, Grillon, Grimault, Gros, Guillicr de la Tousche, Harscouct de Saint-Georges, marquis d'Havrincourt, Hcnnccart, Hcnnequin, d'Hespel, Houcl, Hovyn de Tranchèrc, Huot, Joret, Jouannct, de Kéranâech, de Kcratry, de Kcridcc, de Kcrmarcc, de Kcrsauson de Pennendreff, Léo de Laborde, Laboulic, Lacavc, Oscar Lafaycttc, Lafossc, Lagarde, Lagrené, Laimc, Laine, comte Lanjuinais, Larabit, de Larcy, J. de Lasteyrie, Latrade, Laureau, Laurcnceau, général marquis de Lauriston, de Laussat, Lefcbvre de Grosricz, Lcgrand, Lcgros-Devot, Lcmairc, Emile Leroux, Lespérut, de l'Espinoy, Lhcrbctte, de Linsaval, de Luppé, Maréchal, Martin de Villcrs, Mazc-Saunay, Mèze, Arnaud de Mclun, Anatole de Melun, Mércntié, Michaud, Mispoulet, Monct, duc de Montcbcllo, de Montigny, Moulin, Murât, Sistricrc, Alfred Nettement, d'Olivier, le général Oudinot duc de Rcggio, Paillct, Duparc, Passy, Emile Péan, Pccoul, Càsimir-Perier, Pidoux, Pigeon, de Pioger, Piscatory, Proa, Prudhomme, Querhoënt, Randoing, Raudot, Raulin, de Ravincl, de Rémusat, Renaud, Rezal, comte de Rességuier, Henri de Rianccy, Ri gai, de la Rochette. Rodât, de Roquefeuil, des Rotours de Chaulicu, Rouget-Lafossc, Rouillé, Roux-Carbonnel, Sainte-Beuve, de Saint-Germain, général comte de Saint-Priest, Salmon (Meuse), marquis Sauvaire-Barthélemy, de Séré, comte de Sesmaisons, Simonot, de Staplande, de Surville, marquis de Talhouct, Talon, Tamisicr, Thuriot de la Rosière, dcTinguy, comte de Tocqucville, de la Tourette, comte de Trévcncuc, Mortimcr-Ternaux, de Vatimesnil, baron de Vendeuvre, Vcrnhcttc (Hérault), Vcrnhcttc ( Avcyron), Vésin, Vitet, comte de Vogiié.

Apres cette liste de noms, on lit ce qui suit dans le récit sténographiquc : «L'appel terminé, le général Oudinot prie les représentants qui sont dispersés dans la cour de se réunir autour de lui et leur fait la communication suivante :

« — Le capitaine adjudant-major, qui est resté ici pour commander la caserne, vient de recevoir Tordre de faire préparer des chambres dans

lesquelles nous aurons à nous retirer, nous considérant comme en captivité. {Très bien!) Voulez-vous que je fasse venir Tadjudant-major? {Non! non! ceB inutile.) Je vais lui dire qu'il ait à exécuter ses ordres. {Oui! ccftcela!) j»

Les représentants restèrent parqués et « vaguant » dans cette cour deux longues heures. On se promenait bras dessus bras dessous. On marchait vite pour se réchauffer. Les hommes de la droite disaient aux hommes de la gauche : — Ah! si vous aviez voté la proposition des questeurs! Ils disaient aussi : — Eh bien! la sentinelle invisible !^^^ Et ils riaient. Et Marc Dufraissc répondait : — Mandataires du peuple! delitfre^ en paix! Et c'était le tour de la gauche de rire. Du reste nulle amertume. La cordialité d'un malheur commun.

On questionnait sur Louis Bonaparte ses anciens ministres. On demandait à l'amiral Cécille : — Mais enfin qu'est-ce que c'est .^ — L'amiral répondait par cette définition : — C'est peu de chose. M. Vésin ajoutait : — II veut que l'histoire l'appelle «Sire». — Pauvre sire alors! disait M. Camus de la Guibourgère. M. Odilon Barrot s'écriait : — Quelle fatalité qu'on ait été condamné à se servir de cet homme!

Cela dit, ces hauteurs atteintes, la philosophie politique était épuisée, et l'on se uisait.

A droite, à côté de la pone, il y avait une cantine exhaussée de quelques marches au-dessus du pavé de la cour. — Élevons cette cantine à la dignité de buvette, dit l'ancien ambassadeur en Chine, M. de Lagrené. On entrait là, les uns s'approchaient du poêle, les autres demandaient un bouillon. MM. Favreau, Piscatory, Larabit et Vatimesnil s'y étaient réfugiés dans un coin. Dans le coin opposé, des soldats ivres dialoguaient avec des servantes de caserne. M. de Kératry, plié sous ses quatrevingts ans, était assis près du poêle sur une vieille chaise vermoulue ^ la chaise chancelait, le vieillard grelottait.

Vers quatre heures un bataillon de chasseurs de Vincennes arriva dans la cour avec ses gamelles et se mit à manger en chantant et avec de grands éclats de gaîté. M. de Broglie les regardait et disait à M, Piscatory : — Chose étrange de voir les marmites des janissaires, disparues de Constantinople, reparaître à Paris!

Presque au même moment un officier d'état-major vint prévenir les représentants, de la part du colonel Feray, que les appartements (juon leur deSHnait haient prêts, et les invita à le suivre. On les introduisit dans le bâtiment de l'est, qui est l'aile de la caserne la plus éloignée du palais du conseil d'État j on les fit monter au troisième étage. Ils s'attendaient à des chambres et ï

(') Michel (de Bourges) avait ainsi qualifia Louis Bonaparte, comme gardien de la République contre les partis monarchiques.

les lits. Ils trouvèrent de longues salles, de vastes galetas à murs sordides :t à plafonds bas, meubles de tables et de bancs de bois. C'étaient là «les ippartements». Ces galetas qui se suivaient donnaient tous sur le même :orridor, boyau étroit qui occupait toute la longueur du corps de logis. Dans jne de ces salles on voyait, jetés dans un coin, des tambours, une grosse :aisse et des instruments de musique militaire. Les représentants se distribuèrent dans ces salles pcle-mcle. M. deTocqueville, malade, jeta son man- :cau sur le carreau dans l'embrasure d'une fenêtre et s'y coucha. Il resta ainsi :tendu à terre plusieurs heures.

Ces salles étaient chauffées, fort mal, par des poêles en fonte en forme de •uchc. Un représentant, voulant y tisonner, en renversa un et faillit mettre e feu au plancher.

La dernière de ces salles avait vue sur le quai. Antony Thouret en ouvrit jnc fenêtre et s'y accouda. Quelques représentants y vinrent. Les soldats ]ui bivouaquaient en bas sur le trottoir les aperçurent et se mirent à crier :

— Ah! les voilà, ces gueux de vingt-cinq francs qui ont voulu rogner notre K>lde! — La police avait en effet la veille semé cette calomnie dans les UKernes qu'une proposition avait été déposée sur la tribune pour diminuer ;a solde des troupes $ on avait été jusqu'à nommer l'auteur de la proposition. Antony Thouret essaya de détromper les soldats. Un oflScier lui cria : — C'est un des vôtres qui a fait la proposition, c'est Lamennais.

Vers une heure et demie on introduisit dans les salles MM. Valette, Bixio et Victor Lefranc qui venaient rejoindre leurs collègues et se constituer prisonniers.

La nuit arrivait. On avait faim. Beaucoup n'avaient pas mangé depuis le matin. M. Hovyn de Tranchère, homme de bonne grâce et de dévouement, qui s'était fait portier à la mairie, se fît fourrier à la caserne. Il recueillit cinq francs par représentant, et l'on envoya commander un dîner pour deux cent vingt au café d'Orsay qui fait le coin du quai et de la rue du Bac. On dina mal et gatmcnt. Du mouton de gargotte, du mauvais vin et du fromage. Le pain manquait. On mangea comme on put, l'un debout, l'autre sur une chaise, l'un à une table, l'autre à cheval sur un banc, son assiette devant soi, comme a un souper de bal, disait en rian^ un élégant de la droite, Thuriot de la Rosière, fils du régicide Thuriot. M. de Rémusat se prenait la tête dans les mains. Emile Péan lui disait : — Nous en reviendrons. — Et Gustave de Beaumont s'écriait, s'adressant aux républicains :

— Et vos amis de la gauche ! sauveront-ils Thonneur? Y aura-t-il une insurrection au moins .î^ — On se passait les couverts et les assiettes, avec force attentions de la droite pour la gauche. — C'est le cas de faire une fusion , disait un jeune légitimiste. Troupiers et cantiniers servaient. Deux ou trois

chandelles de suif brûlaient et fumaient sur chaque table. Il y avait peu de verres. Droite et gauche buvaient au même. — Égalité, Fraternité, disait le marquis Sauvaire-Barthélemy, de la droite. Et Victor Hennequin lui rcpon- ■ dait : — Mais pas Liberté.

Le colonel Feray, gendre du maréchal Bugeaud , commandait la casemej il fit offrir son salon à M. de Broglie et à M. Odilon Barrot, qui racccptcrcnt On ouvrit les portes de la caserne à M. de Kératry, à cause de son grand âge, à M. Dufaure, à cause de sa femme qui était en couches, et à M. Etienne, à cause de la blessure qu'il avait reçue le matin rue de Bourgogne. En même temps on. réunit aux deux cent vingt MM. Eugène Sue, Benoît (du Rhône), Fayolie, Chanay, Toupet des Vignes, Radoult de.Lafossc, Arbey et Teilhard-Latérisse qui avaient été retenus jusque-là dans le palais neuf des affaires étrangères.

Vers huit heures du soir, le repas terminé, on relâcha un peu la consigne, et Tentrc-deux de la porte et de la grille de la caserne commença à s'encombrer de sacs de nuit et d'objets de toilette envoyés par les familles.

On appelait les représentants par leurs noms. Chacun descendait à son tour, et remontait avec son caban, son burnous ou sa chancelière, le tout allègrement. Quelques femmes parvinrent jusqu'à leurs maris. M. Chambolle put serrer à travers la grille la main de son fils.

Tout à coup une voix s'éleva : — Ah! nous passerons la nuit ici! — On apportait des matelas, on les jeta sur les tables, à terre, où Ton put.

Cinquante ou soixante représentants y trouvèrent place, la plupart restèrent sur leurs bancs. Marc Dufraissc s'arrangea pour passer la nuit sur un tabouret, accoudé sur une table. Heureux qui avait une chaise!

Du reste la cordialité et la gaîté ne se démentirent pas. — Place aux burgravcs! dit en souriant un vénérable vieillard de la droite. Un jeune représentant républicain se leva et lui offrit son matelas. On s'accablait réciproquement de paletots, de pardessus et de couvertures.

— Kiconciliation , disait Chamiot en offrant la moitié de son matelas au duc de Luynes. Le duc de Luynes, qui avait deux millions de rente, souriait et répondait à Chamiot : — Vouî êtes saint Martin et je suis le pauvre,

M. Paillet, le célèbre avocat, qui était du tiers état, disait : — J'ai passe la nuit sur une paillasse bonapartiste, enveloppé dans un burnous montagnard, les pieds dans une peau de mouton démocratique et sociale, et la tête dans un bonnet de coton légitimiste.

Les représentants, prisonniers dans la caserne, pouvaient s'y mouvoir assez librement. On les laissait descendre dans la cour. M. Cordier (du Calvados) remonta en disant : — Je viens de parler aux soldats. Ils ne sa-

vaicnt pas encore que les généraux ont été arrêtés. Us ont paru étonnés et mécontents. — On s'attachait à cela comme à des espérances.

Le représentant Michel Renaud, des Basses-Pyrénées, retrouva parmi les chasseurs de Vinccnncs qui occupaient la cour plusieurs de ses compatriotes du pays basque. Quelques-uns avaient voté pour lui, et le lui rappelèrent. Us ajoutaient : — Ah! nous voterions encore la liste rouge. — Un d'eux, tout jeune homme, le prit à part et lui dit : — Monsieur, avez- vous besoin d'argent.»^ J'ai là une pièce de quarante sous.

Vers dix heures du soir, vacarme dans la cour. Les portes et les grilles tournent à grand bruit sur leurs gonds. Quelque chose entrait qui roulait comme un tonnerre. On se pencha aux fenêtres et l'on aperçut arrêté au bas de l'escalier une espèce de gros coffre oblong, peint er^ noir, en jaune, en rouge et en vert, porté sur quatre roues, attelé de chevaux de poste, et entouré d'hommes à longues redingotes et à figures farouches, tenant des torches. Dans l'ombre, et l'imagination aidant, ce chariot paraissait tout noir. On y voyait une porte, mais pas d'aijtre ouverture. Cela ressemblait à un grand cercueil roulant. — Qu^est-ce que c'est que ça? C'est un corbillard?

— Non, c'est une voiture cellulaire. — Et ces gens-là, ce sont des croquemorts? — Non, ce sont des guichetiers. — - Et pour qui ça ^^rient-il?

— Pouî vous, messieurs! cria une voix.

C'était la voix d'un officier j et ce qui venait d'entrer, c'était en effet une voiture cellulaire.

En même temps on entendit crier : — Le premier escadron à cheval!

— Et cinq minutes après, les lanciers qui devaient accompagner les voitures se rangèrent en ordre de bataille dans la cour.

Alors il y eut dans la caserne une rumeur de ruche en colère. Les représentants montaient et descendaient les escaliers et allaient voir de près la voiture cellulaire. Quelques-uns la touchaient, et n'en croyaient pas leurs yeiix. M. Piscatory se croisait avec M. Chambolle et lui criait : — Je pars là dedans! M. Berryer rencontrait Eugène Sue, et ils échangeaient ce dialogué :

— Où allez-vous? — Au mont Valérien. Et vous? — Je ne sais pas.

A dix heures et demie l'appel commença pour le départ. Des estafiers s'installèrent à une table enire deux chandelles dans une salle basse, au pied de l'escalier, et l'on appela les représenunts deux par deux. Les représenunts convinrent de ne pas se nommer et de répondre à chaque nom qu'on appellerait : — U n'y est pas. Mais ceux des « burgraves » qui avaient accepté le coin du feu du colonel Feray, jugèrent cette petite résistance indigne d'eux et répondirent à l'appel de leurs noms. Ceci entraîna le reste. Tout le monde répondit. U y eut parmi les légitimistes quelques scènes tragicomiques. Eux, les seuls qui ne fussent pa( menacés, ils tenaient absolument

à se croire en danger. Us ne voulaient pas laisser partir un de leurs oratcuis; ils l'embrassaient et le retenaient presque avec larmes en criant : — Ne partez pas! Savez-vous où Ton vous mène! Songez aux fosses de Viocennes!

Les représentants, appelés deux par deux, comme nous venons de le dire, défilaient dans la salle basse devant les estafîers, puis on les faisait monta dans la boite à voleurs. Les chargements se faisaient en apparence au hasard et pèle-mcle^ plus tard, pourtant, à la différence des traitements infliges aux représentants dans les diverses prisons, on a pu voir que ce pclc-mcle avait été peut-être un peu arrangé. Quand la première voiture fut pleine, on en fît entrer une seconde avec le même appareil. Les estafîers, un crayon et un carnet à la main , prenaient note de ce que contenait chaque voiture. Ces hommes connaissaient les représentants. Quand Marc Dufraissc, appelé à son tour, entra dans la salle basse, il était accompagné de Benoit (do Rhône). — Ahl voici M. Marc Dufraisse, dit l'estafîer qui tenait le crayon.

— A la demande de son noin, Benoît répondit Benoît. — Dm Khim, ajouta l'agent, et il reprit : car il y a encore Benoist d'Azy et Bcnoît- Champy.

Le chargement de chaque voiture durait environ une demi-heure. Les survenues successives avaient porté le nombre des représentants prisonnicis à deux cent trente-deux. Leur embarquement, ou, pour employer l'expression de M. de Vatimesnil, leur encaqucment, commencé peu après dix heures du soir, ne fut terminé que vers sept heures du matin. Quand les voitures cellulaires manquèrent, on amena des omnibus. Ces voitures furent partagées en trois convois, tous trois escortés par les lanciers. Le premier convoi partit vers une heure du matin et fut conduit au Mont Wéricnjle second, vers cinq heures, à Mazasj le troisième, vers six heures à demie, i Vincennes.

La chose traînant en longueur, ceux qui n'étaient pas appelés profitaient des matelas et tâchaient de dormir. De là, de temps en temps, des silences dans les salles hautes. Au milieu d'un de ces silences, M. Bixio se dressa sur son séant et haussant la voix ; — Mepeurs, que pcnse^vouê de l'obéipmce paftvr-

— Un éclat de rire général lui répondit. Ce fut encore au milieu d'un de ces silences qu'une voix s'écria :

— Komieu sera sénateur.

Emile Péan demanda :

— <Q^ //«'/«r^r^ le S^eltre rouge?

— Il se fera prêtre, répondit Antony Thouret, et deviendra le {peilre noir. D'autres paroles que les historiographes du 2 décembre ont répandues

n'ont pas été prononcées. Ainsi Marc Dufraisse n'a jamais tenu ce propos,

dont les hommes de Louis Bonaparte ont voulu couvrir leurs crimes : — Si k président ne fait pas fusiBer touê ceux (F entre nous qui résideront, il ne connaît ^ son affaire.

Pour le coup d*État, c'est commode j mais pour l'histoire, c'est faux.

L'intérieur des voitures cellulaires était éclairé pendant qu'on y montait. On ne « boucla » pas les soupiraux de chaque cage. De cette façon Marc Dafraisse put apercevoir par le vasistas M. de Rémusat dans la cellule qui faisait £ace à la sienne. M. de Rémusat était monté accouplé à M. Duvergier de Hauranne.

— Ma foi , monsieur Marc Dufraisse, cria Duvergier de Hauranne quand ils se coudoyèrent dans le couloir de la voiture, ma foi, si quelqu'un m'avait prophérisé : Vous irez à Mazas en voiture cellulaire, j'aurais dit ; C'est invraisemblable $ mais si l'on avait ajouté : Vous irez avec Marc Dufraisse, l'aurais dit : C'est impossible !

Lorsqu'une voiture était remplie , cinq ou six agents y montaient et se tenaient debout dans le couloir. On refermait la porte , on relevait le marchepied, et l'on partait.

Quand les voitures cellulaires furent pleines, il restait encore des représentants. On fit, nous l'avons dit, avancer des omnibus. On y poussa les représentants pcle-mêle, rudement, sans déférence pour l'âge ni pour le nom. Le colonel Feray, à cheval, présidait et dirigeait. Au moment d'escalader le marchepied de l'avant-dernicre voiture, le duc de Montebello lui cria : — C^ aujourd'hui t anniversaire de la bataille d'Aufferlit^^ et le gendre du markhal Bugeaud fait monter dans la voiture des formats le fils du maréchal Lannes.

Lorsqu'on fiit au dernier omnibus , il n'y avait que dix-sept places et il restait dix-huit représentants. Les plus lestes montèrent les premiers. Antony Thouret, qui faisait à lui seul équilibre à toute la droite, car il avait autant d'esprit que Thiers et auunt de ventre que Murât, Antony Thouret, gros et lent, arriva le dernier. Quand il parut au seuil de l'omnibus dans toute son énormité, il y eut un cri d'effroi : — Où allait-il se placer.^

Antony Thouret avise vers le fond de l'omnibus Berryer, va droit à lui , s'assied sur ses genoux, et lui dit avec calme : — Vous avez voulu de la compression , monsieur Berryer. En voilà.

3î6 HISTOIRE D'UN CRIME.

Les voitures cellulaires, convoyées jusqu'à Mazas par les lanciers, trou valent à Mazas un autre escadron de lanciers pour les recevoir. Les représentants descendaient de voiture un à un. L'officier commandant les lanciers se tenait à côte de la portière et les regardait passer avec une curiosité hcbctcc.

Mazas, qui a remplacé la Force, aujourd'hui démolie, est une immense bâtisse rougeâtre, élevée, tout à côté de l'embarcadère du chemin de fer de Lyon , sur les terrains vagues du faubourg Saint-Antoine. De loin on la aoit en briques, de près on reconnaît qu'elle est construite en cailloux noyés dans le ciment. Six grands corps de logis a trois étages, se touchant tous au point de départ et rayonnant autour d'une rotonde qui est le centre comnuin, sépares par des cours qui vont s'élargissant i mesure que les corps de logis s*ccartcnt, percés de mille petites lucarnes qui sont les jours des cellules, entourés d'une haute muraille, et présentant à vol d'oiseau la figure d'un éventail, voilà Mazas. De la rotonde qui Eût le centre s'élance une sorte de minaret qui est la cheminée d'appel. Ce rez-de-chaussée est une salle ronde qui sert de grefFe. Au premier étage est l'autel, où un seul prêtre dit l.i incssc pour tous, et Tobscrvatoire, d'où un seul surveillant veille sur toutes les portes de toutes les galeries à la fois. Chaque corps de logis s'appelle division. Les cours sont coupées par de hauts murs en une multitude de petits promenoirs oblongs. ^

( lh.u|uc représentant, i mesure qu'il descendait de voiture, était conduit il.ins le rond-point où est le grefFe. Là on prenait son nom, et on lui donnait en cciiange de son nom un numéro. Qu'on soit un voleur ou un législatcin, vcla se pratique ainsi dans cette prison 5 le coup d'État passait le niveau. I 'ne (ois le représentant écroué et numéroté, on le faisait « filer». On lui ilisait : Montez, ou : Allez, et on lannonçait au bout du corridor auquel on le ilesiinait en criant : - -Tel numéro! Keceve^, — Le gardien du corridor lU-Mj^nc ic'pondait : Ijti'oye*;^! — Le prisonnier montait seul, allait devant lui, et en airivaiu il trouvait le gardien debout près d*une porte ouverte. Le gardien ilisait : (]'est lA, monsieur. Le prisonnier entrait, le gardien ulennait la porte, et Ton passait A un autre.

Le toup d'Ltat eut pour les représentants prisonniers des procédés très divri»»» leux qu'on ménageait, les hommes de la droite, on les mit à Vlntennesi leux qu'on haïssau, les hommes de la gauche, on les mit à Mazas.

Ceux de Vinccnncs eurent les appartements de M. de Montpensier, rouverts exprès pour eux, un dîner excellent et en commun, des bougies, du feu, et les sourires et les génuflexions du gouverneur, qui était le général Courtigis. Ceux de Mazas, voici comme on les traita :

Une voiture cellulaire les déposa à la prison. Us passèrent d'une boîte dans l'autre. A Mazas, un greffier les enregistra, les mesura, les toisa et les écroua comme des forçats. Le greffe franchi , on conduisit chacun d'eux par une galerie-balcon suspendue dans l'obscurité sous une longue voûte humide jusqu'à une porte étroite qui s'ouvrit brusquement. Arrivé là, un guichetier poussait le représentant par les épaules, et la porte se refermait.

Le représentant ainsi cloîtré se trouvait dans une petite chambre, longue, étroite, obscure. C'est là ce que la langue pleine de précautions que parlent aujourd'hui les lois, appelle une « cellule ». Le plein midi de décembre n'y produisait qu'un demi-jour crépusculaire. A une extrémité une porte à guichet, à l'autre, tout près du plafond, à une hauteur de dix ou douze pieds, une lucarne à vitre cannelée. Cette vitre brouillait l'œil, empêchait de voir le bleu ou le gris du temps et de distinguer le nuage ou le rayon, et donnait je ne sais quoi d'indécis au jour blafard de l'hiver. C'était moins qu'un jour faible, c'était un jour trouble. Les inventeurs de cette vitre cannelée ont réussi à faire loucher le ciel.

Au bout de quelques instants, le prisonnier commençait à apercevoir confusément les objets, et voici ce qu'il trouvait : des murs blanchis à la chaux et verdis çà et là par des émanations diverses, dans un coin un trou rond garni de barreaux de fer et exhalant une odeur infecte, dans un autre coin une tablette tournant sur une charnière comme le strapontin des citadines, et pouvant servir de table, pas de lit, une chaise de paille. Sous les pieds un carreau en briques. La première impression, c'était l'ombre j la seconde, c'était le froid.

Le prisonnier se voyait donc là, seul, transi, dans cette quasi-obscurité, ayant la faculté d'aller et de venir dans huit pieds carrés comme un loup en cage, ou de rester assis sur une chaise comme un idiot àBicctrc.

Dans cette situation, un ancien républicain delà veille, devenu membre de la majorité et même dans l'occasion quelque peu bonapartiste, M. Emile Leroux, jeté d'ailleurs à Mazas par mégarde et pris sans doute pour quelque autre Leroux, se mit à pleurer de rage. Trois, quatre, cinq heures se passèrent ainsi. Cependant on n'avait pas mangé depuis le matin 5 quelquesuns même, dans l'émotion du coup d'État, n'avaient pas déjeuné. La faim venait. Allait-on être oublié là.'^ Non. Une cloche de la prison sonnait, le guichet de la porte s'ouvrait, un bras tendait au prisonnier une écuelle d'éuin et un morceau de pain.

HISTCAB. — I. 24

tu.

Le prisonnier saisissait avidement le pain et Técuelle.

Le pain était noir et gluant, l'ccueUe contenait une espèce d'eau épaisse, chaude et rousse. Rien de comparable à Todeur de cette «soupe». Quant au pain, il ne sentait que le moisi.

Quelle que fut la £aim, dans le premier moment, la plupart des prisonniers jetèrent le pain sur le pave et vidèrent Técuelle dans le trou i bancaux de fer.

Cependant Testomac criait, les heures passaient, on ramassait le pain et Ton finissait par manger. Un prisonnier même alla jusqu'à ramasser récucUc et jusqu'à essayer d'en essuyer le fond avec son pain qu'il mangea ensuite. Plus tard ce prisonnier, un représentant mis en libenc dans l'exil, me raconuit cette nourriture et me disait : Ventre affamé n a pas de ne^

Du reste solitude absolue, silence profond. Pourtant au bout de quelques heures, M. Em'Je Leroux — c'est lui qui a dit le fait à M. Vcrsigny — entendit de l'autre côte de son mur à sa droite une sorte de frappement singulier, espace, intermittent, avec des intervalles inégaux. Il prcu l'oreilleî presque au même instant, de l'autre côté du mur à gauche, un frappement du même genre répondit. M. Emile Leroux ravi — quelle joie d'entendre un bruit quelconque! — songea à ses collègues prisonniers comme lui, et se mit à crier d'une voix éclauntc : — Ah! ah! vous êtes donc là aussi, vous autres! Il n'avait pas achevé sa phrase que la porte de sa cellule s ouvrit avec un grincement de gonds et de verrousj un homme — c'était le . geôlier — apparut furieux, et lui dit :

— Taisez-vous!

Le représentant du peuple, un peu stupéfait, voulut quelque explication.

— Taisez- vous, reprit le guichetier, ou je vous f. .. au cachot!

Ce guichetier parlait au prisonnier comme le coup d'État parlait à la nation.

M. Emile Leroux, avec ses habitudes entêtées de «parlementarisme», essaya pourtant d'insister.

— Comment! dit-il, je ne puis répondre aux signaux que me font deux de mes collègues !

— Deux de vos collègues ! reprit le geôlier, ce sont deux voleurs. Et il referma la porte en éclatant de rire.

C'étaient en effet deux voleurs entre lesquels était, non crucifié, mais verrouillé, M. Emile Leroux.

La prison Mazas est si ingénieusement bâtie que la moindre parole s'y entend d'une cellule à Tautre. Point d'isolement, par conséquent, en dépit de la cellule. De là ce rigoureux silence imposé par la logique parfaite et atroce du règlement. Que font les voleurs.^ Us ont imaginé un système de

frappement télégraphique, et le règlement perd ses peines. M. Emile Leroux avait tout simplement troublé un dialogue commencé.

— Laissez-nous donc jaspiner bigorne ^'^, lui cria le voleur son voisin, qui, pour cette exclamation, fut mis au cachot.

C'était là la vie des représentants à Mazas. Du reste, étant au secret, pas un livre, pas une feuille de papier, pas une plume, pas même la promenade d'une heure dans le préau.

Les voleurs aussi, on vient de le voir, vont à Mazas. Mais à ceux qui savent un métier, on permet de travailler 5 à ceux qui savent lire, on passe des livresj à ceux qui savent écrire, on accorde une écritoire et du papier^ à tous on laisse l'heure de promenade exigée par l'hygiène et autorisée par le règlement.

Aux représentants, rien. L'isolement, la claustration, le mutisme, l'obscurité, le froid, «la quantité d'ennui qui rend fou», comme a dit Linguet parlant de la Bastille.

Etre assis, jambes et bras croisés, sur une chaise toute la journée! telle était la situation.

Mais le lit? On pouvait se coucher.^

Non.

Il n'y avait pas de lit.

A huit heures du soir, le guichetier entrait dans la cellule, atteignait et déplaçait quelque chose qui était roulé sur une planche près du plafond. Ce quelque chose était un hamac.

Le hamac fixé, accroché et tendu, le guichetier souhaitait au prisonnier le bonsoir.

Il y avait sur le hamac une couverture de laine, quelquefois un matelas de deux pouces d'épaisseur. Le prisonnier, enveloppé dans cette couverture, essayait de dormir et ne parvenait qu'à grelotter.

Mais, le lendemain, il pouvait du moins rester couché toute la journée sur son hamac?

Point.

A sept, heures du matin, le guichetier rentrait, souhaitait le bonjour au représentant, le faisait lever, et roulait le hamac dans sa niche près du plafond.

Mais, en ce cas, il fallait ressaisir le hamac d'autorité, le dérouler, le raccrocher et s'y recoucher.

Fort bien. Le cachot.

Cela était ainsi. Le hamac pour la nuit, la chaise pour le jour.

t*> Parler argot.

Soyons juste pourunt. Quelques-uns obtinrent des lits, ennc aancs MM. Thiers et Roger (du Nord). M. Grcvy n'en eut pas.

Mazas est une prison-progrès^ il est certain que Mazas est prctcnblc aui plombs de Venise et au cachot sous-fluvial du Chatelet. CTest la philanthiopic doctrinaire qui a construit Mazas. Pourtant, on le voit, \fazas laisse à dcsircr. Disons-le, à un certain point de vue, l'encellulement momentané des bûscors de lois à Mazas ne nous déplaît pas. Il y a eu peut-être un peu de Providence dans le coup d'État. La Providence, en mettant les Icgislatcois i Mazas, a fait un acte de bonne éducation. \Iangez votre cuisine! il n est pas mauvais que ceux qui font les prisons en titent.

ind nous arrivâmes, Charamaule et moi, au n" 70 de la rue Blanche,

: montueuse et déserte, un homme, vêtu d'une espèce d'uniforme de

fficier de marine, se promenait de long en large devant la porte. La

e, qui nous reconnut, nous le fit remarquer. — Bah! dit Chara-

, se promener de la sorte et s'habiller de cette façon ! ce n'est certes pas

•uchard.

Mon cher collègue, lui dis-je. Bedeau a constaté que la police est

is montâmes. Le salon et une petite antichambre qui le précédait pleins de représentants auxquels étaient mêlées beaucoup de personnes :res à rAssemblée. Quelques anciens membres de la Constituante là, entre autres Bastide, et plusieurs journalistes démocrates. Le Na- :tait représenté par Alexandre Rey et Léopold Duras, la Révolution avier Durieu, Vasbenter et Watripon, rAvhement du Veuple par ste, presque tous les autres rédacteurs de V A^vènement kxz.TiX, en prison, te membres de la gauche environ étaient là, et entre autres Edgar t, Schœlcher, Madier de Montjau, Carnot, Noël Parfait, Pierre Le- Bancel, de Flotte, Bruckncr, Chaix, Cassai, Esquiros, Durand-Savoyat, Carlos Forel, Etchegoyen, Labrousse, Barthélémy (Eure-et-Loir), :nin, Aubry (duNord), Malardier, Victor ChaufFour, Belin , Renaud , :rsigny. Sain, Joigneaux, Brives, Guilgot, Pelletier, Doutre, Gindrier^ d (de TAriègc), Raymond (de l'Isère), Brillicr, Maigne, Sartin, ud, Léon Vidal, Lafon, Lamarque, Bourzat, le général Rey. is étaient debout. On causait confusément. Léopold Duras venait de IX l'investissement du café Bonvalet. Jules Favre et Baudin, assis à une table entre les deux croisées, écrivaient. Baudin avait un exemplaire de istitution ouvert devant lui, et copiait l'article 68. md nous entrâmes, il se fit un silence, et l'on nous demanda : — Eh ju'y a-t-il de nouveau ?

iramaule raconta ce qui venait de se passer au boulevard du Temple, Dnseil qu'il avait cru devoir me donner. On l'approuva, s'interrogeait de tous les côtés : — Qny a-t-il à faire .'^ Je pris la

Allons au fait et au but, dis-je. Louis Bonaparte gagne du terrain et

nous en perdons, ou pour mieux dire, il a encore tout, et nous n avons encore rien. Nous avons dû nous séparer, Charamaule et moi, du colond Forestier. Je doute qu'il réussisse. Louis Bonaparte fait tout ce qu'il peut pour nous annuler. Il faut sortir de l'ombre. Il faut qu'on nous sente li II faut souffler sur ce commencement d'incendie dont nous avons vu l'étincdlc au boulevard du Temple. Il faut faire une proclamation, et que cela soit imprimé n'importe par qui, et que cela soit placardé n'importe comment, mais il le faut! et tout de suite. Quelque chose de bref, de rapide et d'énergique. Pas de phrases. Dix lignes, un appel aux armes! Nous sommes la loi, et il y a des jours où la loi doit jeter un cri de guerre. La loi mettant hors d'elle le traître, c'est une chose grande et terrible. Faisons-la. On m'interrompit : — Oui, c'est cela, une proclamation !

— Dictez! dictez!

— Dictez, me dit Baudin, j'écris.

Je dictai :

« Au Peuple.

(( Louis-Napoléon Bonaparte est un traître. « Il a violé la Constitution.

(( Il s'est parjuré.

(( Il est hors la loi. »

On me cria de toutes parts ;

— C'est cela! La mise hors la loi! Continuez. Je me remis à dicter^ Baudin écrivait :

« Les représentants républicains rappellent au peuple et à l'armée Tarticle 68... »

On m'interrompit : — Citez-le en entier

— Non, dis je, ce serait trop long. Il faut quelque chose qu'on puisse placarder sur une carte, coller avec un pain à cacheter et lire en une minute. Je citerai l'article 1105 il est court et contient l'appel aux armes.

Je repris :

« Les représentants républicains rappellent au peuple et à l'armée l'article 68, et l'article iio ainsi conçu : — «L'Assemblée constituante confie « la présente Constitution et les droits qu'elle consacre à la garde et au (( patriotisme de tous les Français. »

((Le peuple, désormais et à jamais en possession du suffrage universel, et qui n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, saura châtier le rebelle.

« Que le peuple fasse son devoir. Les représentants républicains marchent i sa tête.

«Vive la République! Aux armes! »

On applaudit.

— Signons tous, dit Pelletier.

— Occupons-nous de trouver sur-le-champ une imprimerie, dit Schœlcher, et que la proclamation soit affichée tout de suite.

— Avant la nuit, les jours sont courts, ajouta Joigneaux.

— Tout de suite, tout de suite, plusieurs copies! cria-t-on.

Baudin , silencieux et rapide , avait déjà fait une deuxième copie de la proclamation.

Un jeune homme, rédacteur d'un journal républicain des départements, sortit de la foule, et déclara que si on lui remettait immédiatement une copie, la proclamation serait avant deux heures placardée à tous les coins de mur de Paris.

Je lui demandai :

— Comment vous nommez-vous ?

Il me répondit :

— MilUcre.

MillicrC} c'est de cette façon que ce nom fit son apparition dans les jours sombres de notre histoire. Je vois encore ce jeune homme pâle, cet œil à la fois perçant et voilé, ce profil doux et sinistre. L'assassinat et le Panthéon l'attendaient 5 trop obscur pour entrer dans le temple, assez méritant pour mourir sur le seuil.

Baudin lui montra la copie qu'il venait de faire.

Millière s'approcha :

— Vous ne me connaissez pas, dit-il, je m'appelle Millière, mais moi je vous connais, vous êtes Baudin.

Baudin lui tendit la main.

J'ai assisté au serrement de mains de ces deux spectres.

Xavier Durieu, qui éuit rédacteur de la Kévolution, fit la mcme offre que Millière.

Une douzaine de représentants prirent des plumes et s'assirent, les uns autour de la table, les autres avec une feuille de papier sur leurs genoux, et l'on me dit : — Dictez-nous la proclamation.

J'avais dicte à Baudin : « Louis-Napoléon Bonaparte est un traître. » Jules Favrc demanda qu'on effaçât le mot Napoléon , nom de gloire fatalement puissant sur le peuple et sur l'armée, et qu'on mît : «Louis Bonaparte est un traître.» — Vous avez raison, lui dis-je.

Une discussion suivit. Quelques-uns voulaient qu'on nij&t le mot^rwpr. Mais rAsscmblce était impatiente. — Vite! vite! cria-t-on. — Nous sommes en décembre, les jours sont courts, répétait Joigncaux.

E)ouze copies se firent a la fois en quelques minutes. Schœlcher, Rcy, Xavier Ehirieu, Millière en prirent chacun une et partirent k la recherche d'une imprimerie.

Comme ils venaient de sortir, un homme que je ne connaissais pas, nuûs auquel plusieurs représentants firent accueil, entra et dit : — Citoyens, cette maison est signalée. Des troupes sont en marche pour vous cerner. Vous n'avez pas un instant i perdre.

Plusieurs voix s'élevèrent.

— Eh bien ! qu'on nous arrête !

— Qu^est-ce que cela nous (ait?

— Qu'ils consomment leur crime!

— Mes collègues, m'écriai -je, ne nous laissons pas arrêter. Apres la lutte, comme il plaira à Dieu^ mais avant le combat, non! C'est de nous que le peuple attend l'impulsion. Nous pris, tout est fini. Notre devoir est d'engager la bataille, notre droit est de croiser le fer avec le coup dTÉtat 11 faut qu'il ne puisse pas nous saisir, qu'il nous cherche et qu'il ne nous trouve pas. II faut tromper le bras qu'il étend vers nous, nous dérober k Bonaparte, le harceler, le lasser, Tétonncr, l'épuiser, disparaître et reparaître sans cesse, changer d'asile et toujours combattre, être toujours devant lui et jamais sous sa main. Ne quittons pas le terrain. Nous n'avons pas le nombre, ayons l'audace.

On approuva. — C'est juste, dirent-ils, mais où irons- nous .^ Labrousse dit :

— Notre ancien collègue à la Constituante, Beslay, offre sa maison.

— Où dcmeure-t-il.'^

— Rue de la Cerisaie, 33, au Marais.

— Eh bien, repris-je, séparons -nous, nous nous retrouverons dans deux heures chez Beslay, rue de la Cerisaie, n° 33.

Tous partirent^ mais les uns après les autres et dans des directions différentes. Je priai Charamaule d'aller m'attcndre chez moi, et je sortis i pied avec Noël Parfait et Lafon.

Nous gagnâmes le quartier encore inhabité que côtoie le mur de ronde. Comme nous arrivions à Tangle de la rue Pigalle, nous vîmes à cent pas de nous, dans les ruelles désertes qui la coupent, les soldats qui se glissaient le long des maisons et se dirigeaient vers la rue Blanche.

A trois heures, les membres de la gauche se retrouvèrent rue de la Cerisaie. Mais Icvcil avait ctc donne, les habitants de ces rues solitaires se mettaient

aux fenêtres pour voir passer les représentants} le lieu de la réunion, situé et resserré au fond d'une arrière-cour, était mal choisi en cas d'investissement} tous ces inconvénients furent immédiatement reconnus, et la réunion ne dura que peu d'instants. Elle fut présidée par Joly. Xavier Duricu et Jules Gouache, rédacteurs de la Kévolutiorij y assistaient, ainsi que plusieurs proscrits italiens, entre autres le colonel Carini et Montanelli, ancien ministre du grand-duc de Toscane 5 j'aimais Montanelli, âme douce et intrépide.

Madier de Montjau apporta des nouvelles de la banlieue. Le colonel Forestier, sans perdre et sans ôter l'espoir, raconta les obstacles qu'il avait rencontrés dans ses efforts pour réunir la 6" légion. Il me pressa de lui signer, ainsi que Michel (de Bourges), sa nomination de colonel j mais Michel (de Bourges) était absent, et d'ailleurs ni Michel (de Bourges) ni moi n'avions encore en ce moment-là de mandat de la gauche. Pourtant, mais sous ces réserves, je lui signai sa nomination. Les embarras se multipliaient. La proclamation n'était pas encore imprimée et la nuit arrivait. Schœlcher exposa les difficultés^ toutes les imprimeries fermées et gardées, l'avis affiché que quiconque imprimerait un appel aux armes serait immédiatement fusillé, les ouvriers terrifiés, pas d'argent. On présenta un chapeau, et chacun y jeta ce qu'il avait d'argent sur lui. On réunit ainsi quelques centaines de francs.

Xavier Durieu, dont l'ardent courage ne s'est pas démenti un seul instant, affirma de nouveau qu'il se chargeait de l'impression et promit qu'à huit heures du soir on aurait quarante mille exemplaires de la proclamation. Les instants pressaient. On se sépara en s'assignant pour lieu de rendez -vous le local de l'association des ébénistes, rue de Charonne, et pour heure huit heures du soir, afin de laisser à la situation le temps de se dessiner. Comme nous sortions et que nous traversions la rue Beautreillis, je vis Pierre Leroux venir à moi. Il n'avait pas pris part à nos réunions. Il me dit : — Je crois cette lutte inutile. Qiipique mon point de vue soit différent du vôtre, je suis votre ami. Prenez garde. Il est temps encore de s'arrêter. Vous entrez dans les catacombes. Les catacombes, c'est la mort.

— C'est la vie aussi, lui dis-je.

C'est égal, je pensais avec joie que mes deux fils étaient en prison, et que ce sombre devoir du combat dans la rue ne s'imposait qu'à moi seul.

Cinq heures nous restaient jusqu'à l'instant du rendez-vous. Je voulus revenir chez moi et embrasser encore une fois ma femme et ma fille, avant de me précipiter dans cet inconnu qui était là, béant et ténébreux, et où plusieurs d'entre nous allaient entrer pour n'en pas sortir.

Arnaud (de l'Aricge) me donnait le brasj les deux proscrits italiens, Carini et Montanelli, m'accompagnaient.

Sliizin^ Tr< rmjir le* rmins et me disait : — Le droit vaincra. Vous Tiir.crrr < !>r. * eue zczic fris la France ne soit pas égoïste, comme en 1848, r: zJ'z'It icL-rrc l'Iialie- Je la: rcpoodais : — Elle délivrera l'Europe!

Qzziitzz r^if ill^Ko::* dans ce moment- là. ce qui n'empcchc pas que a -e >::tz.z er.crre aujourd'hui nos espérances. La foi est ainsi faite; les tc-

Il y a unr fliie ie nacres devant le portail de Saint-Paul. Nous y allimcs. Li rjc Si:r.:-Ar-:c:::c fourmillait dans cène rumeur inexprimable qui pré- :cic :rï nrin^ bvaraiZcs de lldée contre le £ût qu'on appelle révolutions. J* crviii er.trcvoir ian? ce grand quartier populaire une lueur, qui s'ctcijr.::. r.rLi5. bicr.tô:! La place de tiacrcs devant Saint-Paul était déserte. Les : -chcrf l'uizr.z rrcsscnn îe> barricades possibles et s'étaient enfuis.

Ur.c licue nous séparai:, Arnaud et moi, de nos maisons. Impossible de \i :i'.rz à piei au nûlieu de Paris, et reconnus à chaque pas. Deux passaoG c -: ^ur^icrcr.: nous tirèrent d'embarras. L'un d'eux disait à l'autre : — Les -T.r.ibui ie> boulevards roulent encore.

N-: u> rrof.dmes de l'avis et nous allimcs chercher l'omnibus de la Bas- : !lc. N^u> V n-.ontimcs lous les quatre.

J'âviif iir.< le cœur, à ton ou à raison, je le répète, le regret ama de roccjfirr. Cvhjrpéc le matin. Je me disais que dans les journées décisives cc> mir.ures-là viennent c: ne reviennent pas. Il y a deux théories en rcvo- !u:i?n, enlever le peuple ou le laisser arriver. La première était h mienncj i*..v^:< 'rri, par discipline, à la seconde. Je me le reprochais. Je me disais: Le ; cjr'.c -'c-: orTen c: nous ne l'avons pas pris. C'est à nous maintenant, n'-n de n-'us "rrrir, n^.ais de taire plus, de nous donner.

Cependant l'omnibus s'ctai: mis en marche. Il était plein. J'avais pris phcc 21: rond i gauche j Arnaud de rAricgc) s'était assis à côté de moi, Carir.i en face, Montanclli près d'Arnaud. On verra tout à l'heure que ces dctaiU ne >ont pas inutiles. Nous ne nous parlions pas, Arnaud et moi. Nc)us échangions en silence des serrements de main, ce qui est une manière dcchanger de*^ pen>ccs.

A mesure que l'omnibus avançait vers le centre de Paris, la foule cuit plus pressée .sur le boulevard. Quand Tomnibus s'engagea dans le ravin de la Porte-Saint-Martin , un régiment de grosse cavalerie arrivait en sens inverse. Au bout de quelques seconde*^, ce régiment passa à côté de nous. C'éuicnt des cuirassier*i. Ils défilaient au grand trot et le sabre nu. Le peuple, du haut des trottoirs, se penchait pour les voir passer. Pas un cri. Le peuple morne d'un côté, de l'autre les soldats triomphants, tout cela me remuait.

Subitement le régiment fit halte. Je ne sais quel embarras, dans cet étroit ravin du boulevard où nous étions resserrés, obstruait momentanément sa

marche. Hn s'arrctant il arrêta Tomnibus. Les soldats étaient là. Nous avions lous les yeux, devant nous, à deux pas, leurs chevaux pressant les chevaux de notre voiture, ces français devenus des mameloucks, ces citoyens combattants de la grande République transformés en souteneurs du bas-empire. De la place où j'étais je les touchais presque. Je n'y pus tenir.

Je baissai la vitre de l'omnibus, je passai la tête dehors, et, regardant fixement cette ligne épaisse de soldats qui me faisait front, je criai : — A bas Louis Bonaparte ! Ceux qui servent les traîtres sont des traîtres !

Les plus proches tournèrent la face de mon côté et me regardèrent d'un lîr ivrej les autres ne bougèrent pas et restèrent au port d'armes, la visière iu casque sur les yeux, les yeux fixés sur les oreilles de leurs chevaux.

U y a dans les grandes choses l'immobilité des statues et dans les choses [>asses Timmobilité des mannequins.

L'obéissance passive dans le crime fait du soldat un mannequin.

Au cri que j'avais poussé, Arnaud s'était retourné brusquement} il avait, bi aussi, abaissé sa vitre, et il était sorti à mi-corps de l'omnibus, le bras tendu vers les soldats, et il criait : — A bas les traîtres!

A le voir ainsi, avec son geste intrépide, sa belle tête pâle et calme, son 'égard ardent, sa barbe et ses longs cheveux châtains, on croyait voir la rayonnante et foudroyante figure d'un Christ irrité.

L'exemple fut contagieux et électrique.

— A bas les traîtres! crièrent Carini et Montanelli.

— A bas le dictateur! A bas les traîtres! répéta un généreux jeune lomme que nous ne connaissions pas et qui était assis à côté de Carini.

A l'exception de ce jeune homme, l'omnibus tout entier semblait pris de rerrcur.

— Taisez-vous! criaient ces pauvres gens épouvantes} vous allez nous Elire tous massacrer! — Un plus effrayé encore baissa la vitre et se mit à /ociférer aux soldats : — Vive le prince Napoléon ! Vive l'empereur !

Nous étions cinq et nous couvrions ce cri de notre protestation obstinée : — A bas Louis Bonaparte! A bas les traîtres!

Les soldats écoutaient dans un silence sombre. Un brigadier, l'air menaçant, se tourna vers nous et agita son sabre. La foule regardait avec stupeur.

Que se passait-il en moi dans ce moment-là.'^ Je ne saurais le dire. J'étais dans un tourbillon. J'avais cédé à la fois à un calcul, trouvant l'occasion bonne, et à une fureur, trouvant la rencontre insolente. Une femme nous :riait du trottoir : — Vous allez vous faire écharper. Je me figurais vaguement qu'un choc quelconque allait se faire, et que, soit de la foule, soit de l'armée, l'étincelle jaillirait. J'espérais un coup de sabre des soldats, ou un

cri de colère du peuple. En somme j'avais plutôt obéi à un instinct qu'à une idée.

Mais rien ne vint, ni le coup de sabre, ni le cri de colère. La troupe ne remua pas, et le peuple garda le silence. Était-ce trop tard? Était-ce trop tôt ?

L'homme ténébreux de l'Elysée n'avait pas prévu le cas de l'insulte à son nom, jetée aux soldats en face, à bout portant. Les soldats n'avaient pas d'ordres. Ils en eurent le soir même. On s'en aperçut le lendemain.

Un moment après, le régiment s'ébranla au galop, et l'omnibus repanit. Tant que les cuirassiers défilèrent près de nous, Arnaud (de l'Ariège), toujours hors de la voiture, continuait à leur crier dans l'oreille, car, comme je viens de le dire, leurs chevaux nous touchaient : — A bas le dictateur! à bas les traîtres!

Rue Laffitte nous descendîmes. Carini, Montanelli et Arnaud me quittèrent, et je montai seul vers la rue de la Tour-d'Auvergne. La nuit venait. Comme je tournais l'angle de la rue, un homme passa près de moi. A la lueur d'un réverbère, je reconnus un ouvrier d'une tannerie voisine, et il me dit bas et vite : — Ne rentrez pas chez vous. La police cerne votre maison.

Je redescendis vers le boulevard par les rues projetées et non encore bâties qui dessinent un Y sous mes fenêtres, derrière ma maison. Ne pouvant embrasser ma femme et ma fille, je songeai à ce que je pourrais faire des instants qui me restaient. Un souvenir me vint à l'esprit.

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