‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 14 sur 84 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

LA VIE LITTÉRAIRE

II est vrai qu’il dit cela à un ami, tandis que les faiseurs de mémoires écrivent pour des inconnus; mais les hommes s aiment entre eux, quand ils ne se connaissent pas. Tout lecteur est volontiers un ami. Il n’est point de journal, de mémoires, de confessions, de confidences ni de roman autobiographique qui n’ait valu à son auteur des sympathies posthumes. Marmontel ne nous intéresse pas du tout quand il parle de Bélisaire ou des Incas ; mais il nous intéresse vivement dès qu’il nous entretient d’un petit Limousin qui lisait les Géorgiques dans un jardin où bourdonnaient les abeilles. Il sait alors nous toucher et nous émouvoir, parce que cet enfant, c’est lui ; parce que ces abeilles sont celles dont il mangeait le miel, celles que sa tante réchauffait dans le creux de sa main et fortifiait avec une goutte de vin, quand elle les trouvait engourdies par le froid. Son imagination, excitée par des souvenirs vivants, s’échauffe, se colore et s’anime. Comme il nous peint bien le jeune villageois qu’il était, lorsque, nourri de atin luisant de santé, il entra, au sortir du collège, dans les boudoirs des filles de théâtre! Alors il nous fait tout vom et tout sentir, lui d'ordinaire le plus froid des écrivains. Qu’est-ce donc si un grand génie, si un Jean-Jacques Kousseau, un Chateaubriand se plaît à se peindre?

Je ne parle point des Confessions de saint Augustin : le grand docteur ne s’y confesse pas assez. C’est un livre sniri uel qui satisfait mieux l’amour divin que la curiosité humaine. Augustin se confesse à Dieu et non point aux hommes; il deteste ses péchés, et ceux-là seuls nous font de belles confessions qui aiment encore leurs fautes II se repent, et il n y a rien qui gâte une confession comme le

riTle charmantes,

quon le vit tout petit sourire dans son berceau; et toui

A PROPOS DU JOURNAL DES CONCOURT

aussitôt il s’efforce de démontrer « qu’il y a de la corruption et de la malignité dans les enfants mêmes qui sont encore à la mamelle. » Le saint me gâte l’homme. Il conte que, dans son enfance, il y avait, auprès de la vigne paternelle, un poirier chargé de poires, et qu’un jour il alla avec une troupe de petits polissons secouer l’arbre et voler les fruits qui en tombaient. Fera-t-il à ce sujet un de ces tableaux familiers comme on en découvre avec enchantement dans les premières pages des Confessions de Jean- Jacques, ou, si c’est trop demander, quelque élégant et sobre récit dans le goût des petits conteurs grecs? Non! il s’écrie : « Voilà quel était, ô mon Dieu, le misérable cœur qu’il a plu à votre miséricorde de tirer du fond de l’abîme! » Gomme si, pour un gamin, c’était tomber dans un abîme que de voler quelques méchantes poires !

Il confesse ses amours, mais il ne le fait point avec grâce parce qu’il le fait avec honte. Il ne parle que des « pestilences » et des (( vapeurs infernales qui sortaient du fond corrompu de sa cupidité. » Rien de plus moral, mais rien de moins élégant. Il n’écrit point pour des curieux; il écrit contre les manichéens. Gela me fâche doublement, parce que je suis curieux et un peu manichéen. Mais, telles qu’elles sont, pleines de l’horreur de la chair et du dégoût de l’existence terrestre, les Confessions d’Augustin ont contribué plus que tous les autres livres de ce saint à le faire connaître et à le faire aimer à travers les siècles.

Quant à Rousseau, dont l’âme renferme tant de misères et de grandeurs, on ne peut lui reprocher de s’être confessé à demi. Il avoue ses fautes et celles des autres avec une merveilleuse facilité. La vérité ne lui coûte point à dire : il sait que, pour ignoble et vile qu elle est, il la rendra touchante et belle : il a des secrets pour cela, les secrets du

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génie, qui, comme le feu, purifie tout. Pauvre grand Jean- Jacques! Il a remué le monde. Il a dit aux mères : « Nourrissez vos enfants », et les jeunes femmes sont devenues nourrices, et les peintres ont représenté les plus belles dames donnant le sein à un nourrisson. Il a dit aux hommes : « Les hommes sont nés bons et heureux. La société les a rendus malheureux et méchants. Ils retrouveront le bonheur en retournant à la nature. » Alors les reines se sont faites bergères, les ministres se sont faits p i osophes, les législateurs ont proclamé les droits de omme, et le peuple, naturellement bon, a massacré les prisonniers dans les prisons pendant trois jours. Mais si Jean-Jacques a encore aujourd’hui des lecteurs, ce n’est pas pour avoir jeté par le monde, avec une éloquence enchanteresse, un sentiment nouveau d’amour et de pitié, ele aux idees les plus fausses et les plus funestes que jamais homme ait eues sur la nature et sur la société; ce n est pas pour avoir écrit le plus beau des romans d’amource n est pas pour avoir fait jaillir des sources nouvelles

c’^for’ “ P®'"* pitoyable existence,

c est pour avoir raconté ce qui lui advint en ce triste

monde depuis le temps où il n’était qu’un jeune vagabond choseT’ :: r '7 P ‘ befuté des

jour Où souille În^a" Mm ’nS“’o:

Il s^taTt ne V / ® Mémoires dioutre-tomhe.

P int dans tous ses livres, dans le René des

S nue ‘ Martyrs

J Sque dans le Dernier des Abencérages. Du fond de^a

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magnifique solitude de son génie, il ne vit jamais rien en ce monde que lui-même et son cortège de femmes. Pourtant nous préférons le livre où il se peint je ne dis pas sans apprêt, mais sans déguisement, avec un orgueil que l’ironie tempère, une sorte de bonhomie hautaine et un ennui profond qui s’amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin les Mémoires. Pour lui comme pour Jean- Jacques, le livre posthume est le livre durable.

Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mémoires. Non, les écrivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. 11 y a plusieurs raisons à cela. J’en découvre deux. La première est qu’un journal, qu’un mémorial, qu’un livre de souvenirs enfin échappe à toutes les modes, à toutes les conventions qui s’imposent aux œuvres de l’esprit.

Un poème, un roman, tout beau qu’il est, devient caduc quand vieillit la forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les œuvres d’art ne peuvent plaire longtemps; car la nouveauté est pour beaucoup dans l’agrément qu’elles donnent. Or, des mémoires ne sont point des œuvres d’art. Une autobiographie ne doit rien à la mode. On n’y cherche que la vérité humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l’étends aux chroniques. Grégoire de Tours a peint son âme et son monde dans un écrit informe et précieux. Cet écrit vit encore et nous touche. Les vers de son contemporain Fortunat n’existent plus pour nous. Ils ont péri avec la barbarie latine dont ils faisaient l’ornement.

Il faut considérer, en second lieu, qu’il y a en chacun de nous un besoin de vérité qui nous fait rejeter à certains moments les plus belles fictions. Cet instinct est profond. 11 naît avec nous. Ma petite fille, quand je lui conte Peau

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d Ane^ ne manque pas de me demander s’il est vrai que la bague de la princesse était dans le gâteau, et si tout cela est arrivé, et s’il existe encore des fées.

Voilà, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et même ceux des petits hommes, lorsqu ils ont aimé, cru, espéré quelque chose et qu’ils ont laissé un peu de leur âme au bout de leur plume. Aussi bien, si 1 on y songe, c’est déjà une merveille que l’esprit d un homme médiocre.

11 y a beaucoup à admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que ce que nous y admirons se retrouve c ez nous, et cela nous est doux. Je découragerais volontiers certains de mes amis d’écrire un drame ou une epopée; je ne découragerais personne de dicter ses mémoires, personne, pas même ma cuisinière bretonne, qui ne sait lire que les lettres moulées de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est hantée par 1 ame d un sabotier qui revient la nuit demander des prières. Ce serait un livre intéressant que celui dans lequel une de ces pauvres âmes obscures s’expliquerait et expliquerait le monde avec une imbécillité dont la profondeur va jusqu’à la poésie.

Ce livre nous toucherait. Nous serions obligés, maWé a superbe de notre esprit, de reconnaître la parenté qui lie cette humble intelligence à la nôtre et de saluer en elle

crovaTà grand’mère qui

croyait a 1 ame du sabotier. Notre science, notre philoso-

p le sortent des contes des bonnes femmes. Mais ou’est-ee qui sortira de notre philosophie? ^

M. Loredan Larchey, savant homme dont l’esprit est plein de curiosités ironiques, a publié jadis une petite

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collection de mémoires composés par des obscurs et des simples; je me rappelle confusément le journal d’un sergent et celui d’une vieille dame, et il me reste l’idée que c est très curieux. Nous ne lirons jamais trop de mémoires et de journaux intimes, parce que nous n’étudierons jamais trop les hommes. Je ne suis pas du tout de l’avis de ceux qui trouvent qu’on a trop fait et trop publié en ce temps-ci d ouvrages de ce genre, intimes et personnels.

Je ne crois pas qu il faille être extraordinaire pour avoir le droit de dire ce qu’on est. Je crois au contraire que les confidences des gens ordinaires sont bonnes à entendre.

Quant à celles des hommes de talent, elles ont une grâce spéciale; c’est pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipée du Journal des Concourt.

Ce journal, commencé par les deux frères le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de leur premier livre, fut continué, après la mort du plus jeune, par le survivant, qui ne songeait pas à le publier. 11 en lut, l’an dernier, à la campagne, quelques cahiers à M. Alphonse Daudet, son ami, qui fut justement frappé de l’intérêt de ces notes brèves et sincères, de ces impressions immédiates. 11 pressa M. de Concourt de les livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des scrupules de l’auteur. Nous connaissons déjà la première partie de ce Journal : elle embrasse dix années et va jusqu’en 1861. La publication n’en présentait, ce me semble, aucun inconvénient grave. D’abord, on n’y parle guère que des morts. Les choses d’il y a trente ans sont des choses anciennes, hélas!

Toutes les figures qu’on revoit dans ce premier volume sont des figures d’autrefois : Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor... On peut parler d’elles avec la liberté

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que nous rendent leurs ombres en fujant. Quelques-unes s effacent. D autres grandissent. Gavarni devient dans le Journal presque l’égal des grands artistes de la Renaissance. Peintre, philosophe, mathématicien, tout ce qu’il (ht est rare et profond. 11 pense, et cela étonne au milieu

de tout ce monde d’artistes qui se contente de voir et de sentir.

Il est à remarquer aussi que ce journal tout intime est en meme temps tout littéraire. Les deux auteurs, qui n’en

point hostie et la victime, ils lui sont si entièrement

mL r'' P®"**.®"" appartiennent

aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on

l atlîi^ d’expression. Partout ils sLt à

r, J allais dire à 1 autel et dans le cloître.

On est saisi de respect pour cet obstiné travail que le sommeil interrompait à peine; car ils observai^t e!

P écrit, au jour le jour, ce qu’ils voyaient et ce qu’ils

curîositrfr’ T Pr^'°'’.^®® ^«‘‘PÇonner un seul instant de uriosite frivole et d indiscrétion. Ils n’entendaient ni ne

Sèment® P”"*" '’**■■*• ‘cuverait pas

c lement, je croîs, un second exemple de cette cerné

dTchL To°" I L’une d’elfes s’y

déchira, fous leurs sentiments, toutes leurs idées toutes

écrire "pn" «foutissent au livre. Ils vivaiem pour

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aidant, le métier d’homme de lettres était un métier fort doux.

Le XIX® siècle changea cet usage. C’est alors que les hommes de lettres organisèrent toute leur existence en vue de la production littéraire. Balzac, Gautier, Flaubert purent d instinct des dispositions héroïques et traversèient le monde comme d incompréhensibles étrangers. Mais les Goncourt firent mieux encore. Sans se distinguer par aucune marque extérieure de la société dans laquelle ils étaient nés, sans affectation, simplement, fermement, ils vécurent une vie particulière, spéciale, faite de rigoureuses observances, de dures privations, de pénibles pratiques, comme ces personnes pieuses qui, mêlées à la foule et habillées comme elle, observent les règles monastiques de la congrégation à laquelle elles sont secrètement affiliées. A cet égard, le Journal des Goncourt est un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet ascétisme littéraire n’a pas, au point de vue de la conception et de l’exécution des livres, de sérieux inconvénients. Mais on comprend mieux, quand on a lu le Journal de 1851 à 1861, comment une culture excessive de l’appareil nerveux, une tension constante de l’œil et du cerveau a produit « cette écriture artiste » que M. Edmond de Goncourt se reconnaît justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le caractère le plus saillant de l’œuvre des deux frères. Leur pensée et leur style, créés dans une atmosphère spéciale, n’ont pas la gaieté du grand air et la joie facile des formes que mûrit le soleil. Mais c’est chose rare et c’est chose respectable; car l’un d’eux est mort de l’avoir trouvée. Le Journal nous explique comment.

M. Leconte de Lisle à l’Académie française

TE ne connais pas, je ne dois pas connaître le discours J que M. Leconte de Lisle prononcera jeudi prochain à I Academie française. Mais j’imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style ample et hautain, un bloc d esthetique éloquente. Je serais bien surpris s’il s’v rouvait des anecdotes, des digressions, des curiosités, es aniiharites et si l'on y rencontrait la moindre née-ligenoe. On y contemplera le portrait idéal du poète ou plutôt le portrait du poète idéal. M. Victor Hugo y sera ignement et largement loué, avec une inflexibilité dogmatique qui rappellera ces vies de saints écrites en latin par les grands abbés du xr> siècle, dans un absolu mépris des choses temporelles et transitoires, et dans l’unique

M. LECONTE DE LISLE

souci de l’orthodoxie. C’est que M. Leconte de Lisle est un prêtre de l’art, l’abbé crosse et mitre des monastères poétiques. Mieux que cela encore. N’est-ce pas M. Paul Bourget qui l’a appelé un pape en exil?

Son discours à l’Académie sera plein de certitude et d’infaillibilité. 11 y faudra admirer l’ampleur imposante des formes liturgiques, et l’autorité que donne la foi quand on y joint l’exemple de toute une vie. Voilà l’horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis astrologue. Je connais les cieux et j’y ai observé M. Leconte de Lisle.

Je ne crains point de prédire, en outre, qu’il y aura dans le discours du poète un morceau sur le moyen âge. Je devine que ce morceau sera concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n’y manquerait que le talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen âge de sa haine. Et, comme c’est une haine de poète, elle est très grande et très simple. Elle ressemble à l’amour. Elle est féconde comme lui ; des poèmes magnifiques en sont sortis [le Corbeau, un Acte de charité, les Deux Glaives, V Agonie d'un saint, les Paraboles de Dom Guy, Hieronymus, le Lévrier de Magnus). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour faire des vers, serait mauvaise pour faire de l’histoire. M. Leconte de Lisle ne voit dans le moyen âge que les famines, l’ignorance, la lèpre et les bûchers. C’est assez pour écrire des vers admirables quand on est un poète tel que lui. En réalité, il y a bien autre chose, dans ces temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore, puisqu’ils préparèrent le monde meilleur dont nous jouissons aujourd’hui. Ils

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ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aimé. Ils ont procédé, dans des conditions que les invasions et le mélange des races rendaient très difficiles, à une organisation nol

travad% d’Tl" '■«P’-"*®"*® “«e somme de

travail et d efforts dont on reste étonné. Ils portèrent au

plus haut degre de l’héroïsme les vertus militaires qui

hZa r rr*"" lesquelles tout l’o’rdre

humain repose encore aujourd’hui. Ils apportèrent au

monde ce qui l’honore peut-être le plus : l’e^sprit chevale-

e.sque. Je sais bien qu’ils étaient violents; mais j’admire

es hommes violents qui travaillent d’un cœur Lple à

fonder la justice sur la terre et servent à grands coups Ls grandes causes. ^ P®

scienL^et’dw'^'-t^ chevaliers, des juristes pleins de cience et d équité. L œuvre législative du xiii® Siècle est

admirable. Nous avons de fortes raisons de croire qu’au

début de la guerre de Cent Ans la condition des paysans

eteit generalement bonne en France. La féodalité^ d^onna

excellents résultats avant d’en produire de mauvais- à

cet egard, son histoire est celle de toutes les grandes ins

titutions humaines. Je me garderai bien d’eLuisser en

Lisle 1 a fait en trente-six vers (Siècles maudits, dans les Poemes tragiques), c’est là un de ces raccourcis auda-

iec“ris''milte ‘«"dis que

et S’ac^itent à laT’^ «P®"®®» de la vie de nos pères brillent t -v? a la fois dans mon imagination; i en vois de

arhïns" fui b" t™'" Je vois de sublimes

leur nom^f n" "«‘hédrales et ne disent point

qu’iis"rv;„f crcL^^f-rvràt zi t ri;

hbello; je vois des théologiens qui poursuivenll trav^f

M. LECONTE DE LISLE

les subtilités de la scolastique, un idéal supérieur; je vois un roi et sa chevalene conduits par une bergère. Enfin je VOIS partout les saintes choses du travail et de 1 amour, je vois la ruche pleine d abeilles et de rayons de miel. Je vois la France et je dis ; Mes pères, soyez bénis; soyez bénis dans vos œuvres qui ont préparé les nôtres, soyez bénis dans vos souffrances qui n’ont point été stériles, soyez bénis jusque dans les erreurs de votre courage et de votre simplicité. S’il est vrai, comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous en louerai que davantage. On juge l’arbre à ses fruits. Puissions-nous mériter la meme louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont meilleurs que nous!

11 peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours, quelque dédain de la poesie de ces vieux âges. Or, dans ce cas, que j ose prévoir, je lui représenterai respectueusement que cette poésie fut belle en sa fraîche nouveauté, qu elle eut, à son heure, les formes et les couleurs si douces de la jeunesse, qu’alors elle aidait les hommes à supporter l’ennui de vivre, qu’elle donnait à chacun la petite part de beauté dont tous avaient besoin et qu’enfm ces vieilles chansons de geste sont des Iliades barbares. Après quoi je ne ferai pas difficulté de reconnaître qu’à la poésie des trouvères, et à celle des diseurs de lais et de fabliaux, je préfère la poésie moderne, celle de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.

On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est vrai que ce n’egt point l’usage. Et il est vrai aussi que rien ne ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle. Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit justement qu’on ne sait pas comment c’est fait. Leconte de

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Lisie veut tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu’au génie. Enfin les contrastes sont tels qu’il serait superflu et même ridicule de les marquer davantage. Pourtant je les admire l’un et l’autre bien sincèrement. Je le fais malgré moi, par plaisir et, comme dit La Fontaine, « pour que cela m’amuse; » mais n’y serais-je pas amené par une naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygiène intellectuelle.

Gela me paraît un bon exercice pour l’esprit. 11 me semble qu’on a moins de chances de se tromper tout à fait dans son admiration quand on admire des choses très diverses. Je puis l’avouer sans crainte, après l’avoir si peu caché : je suis sûr de très peu de choses en ce monde. Je ne parle que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres. Or, une des choses qui me semblent le plus échapper sur la terre à la certitude humaine, c’est la qualité d’un vers. J’en fais une affaire de goût et de sentiment. Je ne croirai jamais qu’il

y ait rien d’absolu à cet égard. M. Leconte de Lisie le croit.

C’est d’ailleurs un sceptique. 11 a sur le monde et la vie des idées très arrêtées. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie pyrrhonienne dans laquelle il n’y a pas de place pour une seule affirmation. « Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c’est qu’être, » dit-il constamment. L’illusion m’enveloppe de toutes parts. La vie est un rêve, amusé par des images qui n’ont point de signification possible : ^

Eclair, rêve sinistre, éternité qui ment,

La Vie antique est faite inépuisablement Du tourbillon sans fin des apparences vaines.

M. LECONTE DE LISLE

Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l’absolu, qui croit que tout est relatif, que ce qui est bon pour l’un est mauvais pour 1 autre, et qu’enfîn les choses ne sont que ce qu on les voit, ce même esprit change brusquement de, manière de voir quand il s’agit de son art. Il ne sait s’il existe lui-même, mais il sait, à n’en point douter, que ses vers existent absolument.

Il professe que les qualités des choses sont des apparences comme les choses elles-mêmes sont des illusions ; mais il ne doute pas que telle rime ne soit bonne d’une absolue bonté. Il a de la poésie une conception dogmatique, religieuse, autocratique. Il déclare qu’un beau vers restera beau quand le soleil sera éteint et qu’il n’y aura plus d hommes en qui cette beauté puisse encore se connaître. Il juge les plus vieux poèmes d’après des règles qu il tient pour immuables et divines. Enfin, ce philosophe incrédule devient, quand il s’agit de son art, le fidèle et zélé croyant, le grand abbé, le pape que je vous montrais tout à 1 heure dans l’attitude d’un éloquent et fanatique défenseur de l’orthodoxie du vers.

Et, si vous croyez que je 1 en blâme, si vous croyez que je prends plaisir, en faisant cette remarque, à relever les contradictions d un esprit supérieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma pensée. Je tiens au contraire cette inconséquence pour la chose la plus heureuse et la meilleure. Elle suffirait à prouver que l’auteur des Poemes barbares est plus poète que philosophe, qu’il est poète d instinct, de nature, poète avec plénitude, et que tout son être est poète. Il oublie tout, même ses raisons et sa raison, quand il s agit de son art. Gela est heureux et excellent.

J ajouterai que cela est naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien obligés d’agir

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dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une poutre lui tomber sur la tête, Pyrrhon se serait détourné, encore qu’il tînt la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. 11 aurait craint naturellement de prendre du coup l’apparence d’un homme écrasé. Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l’action, ce sont les vers. Quand il pense, il doute. Dès qu’il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si un beau vers est une illusion dans l’éternelle illusion, et si les images qu’il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le sein de l’éternelle Maïa avant même d’en être sorties. Il ne raisonne plus; il croit, il voit, il sait. Il possède la foi et avec elle l’intolérance qui la suit de près.

On ne sort jamais de soi-même. C’est une vérité commune à tout le monde, mais qui paraît plus sensible dans certaines natures, dont l’originalité est nette et le caractère arrêté. La remarque est intéressante à faire à propos de l’œuvre de M. Leconte de Lisle. Ce poète impersonnel, qui s est appliqué avec un héroïque entêtement à rester absent de son œuvre, comme Dieu de la création, qui n’a jamais soufflé mot de lui-même et de ce qui l’entoure, qui a voulu taire son âme et qui, cachant son propre secret rêva d’exprimer celui du monde, qui a fait parler les dieux’ les vierges et les héros de tous les âges et de tous les temps en s’efforçant de les maintenir dans leur passé profond, qui montre tour à tour, joyeux et fier de l’étrangeté de leur forme et de leur âme, Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niobe, Tiphaine et Komor, Naboth, Qaïnb Néférou-ra, le

V Hialmar, Sigurd, Gudru’ne,

Velleda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Mouça-el-Kébyr,

1. C’est l’orthographe que donne la dernière précédentes portaient Kain.

édition

des Poèmes barbares.

Les

M. LECONTE DE LISLE

Kenwarc’h, Mohâmed-ben-Amar-al-Mançour, l’abbé Hiéronymus, la Xiména, les pirates malais et le condor des Cordillères, et le jaguar des pampas, et le colibri des collines, et les chiens du Gap, et les requins de l’Atlantique, ce poète finalement ne peint que lui, ne montre que sa propre pensée, et, seul présent dans son oeuvre, ne révèle sous toutes ces formes qu’une chose : l’âme de Leconte de Lisle.

Mais c’est assez. Les plus grands n’ont pas fait davantage. Ils n’ont parlé que d’eux. Sous de faux noms, ils n’ont montré qu’eux-mêmes. L’historien d’Israël, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain, a dit un jour dans la Revue positive que M. Renan faisait son portrait dans toutes ses histoires et qu’il s’était représenté notamment, dans l’Antéchrist^ sous les traits de Néron. M. Renan n’en reste pas moins le plus sage des hommes. 11 faut entendre la proposition de M. Ledrain dans un sens tout à fait philosophique et esthétique. En ce sens, je répète que M. Leconte de Lisle s’est peint dans toutes ses figures et surtout dans son Qaïn. Et qu’est-ce, en effet, le Qaïn des Poemes barbares, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrité, faible, parfois délicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un sourcil orgueilleux, un esprit violent, qui se représente la vie et les hommes avec une ample simplicité, qui raisonne avec une logique étroite mais sûre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal puisqu’il est le principe de la vie et que la vie est tout entière mauvaise, un artiste dédaigneux des nuances, sonore et abondant en images éclatantes, un poète?

Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre poète chercha-t-il si loin, dans le nord Scandinave et dans

Pantique Asie, des formes et des couleurs? Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes étaient les vêtements nécessaires de sa pensée et le vrai corps de son âme poétique. Y a-t-il donc du mal à se vêtir et à s incarner de la sorte? N’est-ce pas plutôt un heureux instinct qui pousse le poète dans les pays lointains et dans les âges reculés? 11 y trouve le mystère et l’étrangeté dont il a tant besoin, car il n’y a de poésie que dans ce que nous ne connaissons pas. 11 n’y a de poésie que dans le désir de 1 impossible ou dans le regret de l’irréparable.

M. Leconte de Lisle a au plus haut degré le don du rythme et de l’image. Quant à l’émotion, il la possède sous la forme la plus noble et la plus haute : il est riche en émotions intellectuelles. 11 nous trouble avec de pures pensees. Mais il y a pour le cœur de l’homme des émotions plus intimes et plus douces; et celles-là, quoi qu’on dise et quoi quil dise, ne sont pas absentes de son œuvre. Je n aurais pas grand’peine à prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un élégiaque. Pour cela, je rappellerais le

Tu t’en venais ainsi, par ces matins si doux,

üe la montagne à la grand’messe,

Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,

Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves Sous les chiendents, au bruit des mers,

Tu reposes parmi les morts qui me sont chers U charme de mes premiers rêves! ’

.es vers sont voisins de la jeunesse du poète. On en

lOO

M. LECONTE DE LISLE

0 chère vision, toi qui répands encore.

De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore Au fond d’un cœur obscur et glacé désormais!

Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté;

Il te revoit avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté.

L âme et la voix du poète ont gardé, après tant d’années, leur pureté première. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout héroïque et descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-être, trahissent un élégiaque timide et fier, un héroïque, un descriptif et un méditatif.

lOI

Sur le quai Malaquais

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