‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 41 sur 84 · Par Pierre Loti, 1 vol. in · texte numérisé non relu

Par Pierre Loti, 1 vol. in

LA VIE LITTÉRAIRE

et dans les romans. On avait eu Alzire et les Incas. Les écrivains philosophes n’avaient pas caché leur goût pour les sauvages. Mais ils ne les connaissaient guère et ne se flattaient pas de les peindre exactement. Ils n’étaient soucieux, en fait, que de montrer l’innocence dans la nature. Chateaubriand vit ce qu’on n’avait pas vu jusqu’à lui. Quand il porta sur ses deux Floridiennes son regard enchanté d’amant et de poète, il découvrit la beauté étrange. Le premier, il infusa, il fît fermenter l’exotisme dans la poésie, et il composa un poison nouveau que la jeunesse du siècle but avec délices. Pourtant il s’en faut que les deux filles de son souvenir et de sa rêverie, Atala et Géluta, soient de véritables sauvages. Ces figures ont encore des proportions classiques; leur sein est moulé sur l’antique et le souffle de leur poitrine emprunte son rythme aux vers de Racine. Atala, les mains jointes sur son crucifix, suit sans peine la longue théorie des amantes tragiques de l’Occident chrétien. Elle a du sang espagnol dans les veines. Et ce noble sang a mangé celui qu’elle tient de « Simaghan aux bracelets d or . » Gertès, elle a trahi « les vieux génies de la cabane. » Telle qu’elle est, elle est adorable, mais ce n’est point un être primitif, ce n’est point une créature simple.

Il était reserve a Pierre Loti de nous faire goûter jusqu’à l’ivresse, jusqu’au délire, jusqu’à la stupeur l’âcre saveur des amours exotiques.

Il est heureux pour lui et pour nous que M. Pierre Loti soit entre dans la marine et qu’il ait beaucoup voyagé; car la nature lui avait donné une âme avide et légère à laquelle il fallait beaucoup d’images. Elle lui avait donné, de plus, des sens exquis pour goûter la beauté de l’amoureux univers, une intelligence naïve et libre, et cette rare faculté de 1 artiste qui se voit, s’écoute, s’observe, cristallise ses sou-

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venirs. Il était comme fait exprès pour nous apporter la beauté bizarre et la volupté étrange. Et, certes, il n’a point manqué à sa destinée.

Les femmes de Pierre Loti, Aziyadé, Rarahu, Fatou-Gaye, sont, celles-là, de vraies sauvages, et qui sentent la bête. On y mord comme dans un fruit inconnu. Loti les aime, il les aime d’un amour enfantin et pervers, infiniment doux et infiniment cruel.

Les unions des filles des hommes avec les fils de Dieu, qu ensevelirent les eaux du déluge, n’étaient ni si impies, ni si douloureuses. Marier Loti à Rarahu, le spahi à Fatou- Gaye, unir des hommes blancs à de petites bêtes jaunes ou noires, voilà ce que Chateaubriand n’imaginait pas complètement quand il déroulait, avec une coquetterie mélancolique, les tresses sombres de ses deux Floridiennes, aux trois quarts Espagnoles.

Oh! c’est que Fatou-Gaye est une véritable négresse! Elle reproduit le type khassonké dans toute son horrible pureté : la peau lisse et noire, les dents d’une blancheur éclatante, deux larges prunelles de jais sans cesse en mouvement. Et la coiffure est aussi étrange que le type. La tête est rasée, sauf cinq toutes petites mèches, cordées et gommées, plantées à intervalles réguliers depuis le front jusqu’au bas de la nuque, et terminées chacune par une perle de corail. Et son âme est à l’avenant : une pauvre petite âme sombre de ouistiti voleur et amoureux. Si Fatou- Gaye est bien sauvage, Rarahu est tout à fait primitive. Son île fleurie de Tahiti est, telle que la décrit Loti, une nouvelle Arcadie. Le commandant Rivière goûtait moins cette Nouvelle-Gythère, ses fontaines, ses bois et ses femmes. Il disait que tout cela était laid. C’est peut-être qu’il n’était pas, comme Loti, un poète toujours en éveil. Je

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me garderai bien de voir par les yeux du voyageur désen- 5 chanté, tandis qu un poète me prête sa lorgnette magique, i Oui, je veux croire que Tahiti, c’est l’Arcadie encore, et je » veux croire à la beaute mahorie. Je me persuade que | Rarahu était belle quand elle se baignait en chantant dans I la fontaine d’Apiré. Et je vois bien qu’elle était charmante J quand, le dimanche, pour aller au temple des mission- | naires protestants à Papeete, elle piquait dans ses cheveux noirs, au-dessus de l’oreille, une large fleur d’hibiscus,

« dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée. » Et Loti l’épousa, sur le conseil de la reine Pomaré, à la mode du pays. Et c’est une douloureuse histoire d’amour que celle-là. Ils ne se comprenaient pas Quel moyen a un blanc de lire dans les douces ténèbres d une pensée mahorie? On raconte qu’au commencement de ce siècle, il y eut, dans ces îles charmantes, une Didon océanienne, mais une Didon résignée, qui mourut sans se plaindre. Cette Didon n’eut point de Virgile. Un inconnu lui ht les vers que voici ;

Cependant qu’à travers l’océan Pacifique Un Anglais naviguait, morose et magnifique,

Dans une île odorante où son brick aborda Une reine, une enfant qui se nommait Ti-Da,

Lui jeta ses colliers de brillants coquillages, ’

Prête a le suivre, esclave, en ses lointains voyages Et, pendant trente nuits, son jeune sein cuivré Battit d’amour joyeux près de l’hôte adoré,

Dans des murs de bambou, sur la natte légère.

Mais, avant que finît cette lune si chère.

Pour l’abandon prévu, douce, d’un cœur égal.

Elle avait fait dresser un bûcher de santal Et du brick qui lofait, lui, pâle, sans surprise.

Vit la flamme, et sentit le parfum dans la brise.

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Helas! Rarahu n était point reine; elle ne finit point avec cette simplicité tragique; elle survécut par malheur à son mariage avec Loti. Mourant de la maladie qui emporte sa race, elle mettait des couronnes de fleurs fraîches sur sa tête de petite morte. Elle n’avait plus de gîte à la fin et tramait avec elle son vieux chat infirme qui portait des boucles d’oreilles et qu’elle aimait tendrement. Tous les matelots 1 aimaient beaucoup, bien qu elle fût devenue decharnee, et elle les voulait tous. Elle se mourait de la poitrine, et, comme elle s était mise à boire de l’eau-de-vie, son mal alla très vite.

Ainsi finit la petite créature jaune qui avait donné à Loti la chose la plus précieuse du monde, la seule chose qui attache à cette malheureuse vie assez de prix pour qu’elle vaille d être vécue, un moment d’idéal. Livre charmant et douloureux que celui-là! et voluptueux et bizarre! Il n’y a pas d’amour sans dissonances. Deux cœurs ont beau battre l’un contre l’autre, ils ne battent pas toujours de même. Mais, dans les mariages exotiques de Loti, les cœurs ne battent jamais, jamais à l’unisson. Rarahu et Loti ne sentent, ne comprennent rien de la même manière. De là une mélancolie infinie.

Je ne parle ici que de Loti et de ses femmes noires ou jaunes; je ne dis rien de ses deux grands chefs-d’œuvre. Mon frère Yves et Pêcheur d'Islande^ qui nous entraîneraient dans un tout autre monde de sentiments et de sensations. Et même il n’est que temps d’en venir au nouveau mariage de l’époux fugitif de Rarahu. On sait que M. Pierre Loti a épousé, à Nagasaki, devant les autorités, pour un printemps, mademoiselle Chrysanthème, et qu’il a fait incontinent de ce mariage un beau volume qui paraît cette semaine à la librairie Galmann Lévy. Ni la jalousie

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ni l’amour ne troublèrent cette paisible union. Après avoir partagé pendant trois mois une maison de papier et une moustiquaire de gaze verte avec madame Chrysanthème, M. Pierre Loti semble obstinément persuadé qu’une âme nippone, dans un petit corps jaune de mousmé^ est la chose la plus insignifiante du monde. Une mousmé, c’est une jeune personne du pays des lanternes peintes et des arbres nains. Madame Chrysanthème est une mousmé accomplie. M. Pierre Loti la trouve aussi mystérieuse que la pauvre Rarahu, mais infiniment moins intéressante. Comme il n aime point celle-là, il n’est pas curieux de la bien connaître. Une seule fois, en la voyant, le soir, en prière devant une idole dorée, il se demande ce que peut bien penser cette jeune bouddhiste, si tant est qu’elle pense quelque chose.

« Qui pourrait démêler, se dit-il, ses idées sur les dieux et sur la morti A-t-elle une ame? Pense-t-elle en avoir une? Sa religion est un ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par respect pour les choses très anciennes, et d’idées plus récentes sur le bienheureux néant final, apportées de l’Inde à l’époque de notre moyen âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s’y perdent; — et alors, que peut devenir tout cela, greffé d’enfantillage et de légèreté d’oiseau, dans la tête d’une mousmé qui s’endort? »

Ce qui donne au nouveau livre de M. Pierre Loti sa physionomie et son charme, ce sont les descriptions vives, courtes, émues; c’est le tableau animé de la vie japonaise^ si petite, si mièvre, si artificielle. Enfin, ce sont les paysages. Ils sont divins, les paysages que dessine Pierre Loti en quelques traits mystérieux. Comme cet homme sent la nature! comme il la goûte en amoureux, et comme il la

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comprend avec tristesse! Il sait voir mille et mille images des arbres et des fleurs, des eaux vives et des nuées. Il connaît les diverses figures que l’univers nous montre, et il^ sait que ces figures, en apparence innombrables, se réduisent réellement à deux, la figure de l’amour et celle de la mort.

Cette vue simple est d’un poète et d’un philosophe. Pour ceux qui la comprennent bien, la nature n’a que ces deux faces. Cherchez par le monde les bois mystérieux, les rivières qui chantent dans la vapeur blanche du matin, autour de leurs îles fleuries; voyez, du haut des montagnes neigeuses, bondir de cime en cime la rose aurore; attendez dans un vallon ombreux la paix du soir; contemplez la terre et le ciel : partout, torride ou glacée, la nature ne vous montrera rien que 1 amour et la mort. C’est pour cela qu elle sourit aux hommes et que son sourire est parfois si triste.

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LA VIE LITTÉRAIRE

DEUXIÈME SÉRIE

PRÉFACE

CE volume contient les articles que fai publiés dans le Temps depuis deux ans environ. Le public lettré a accueilli la première série de ces causeries avec une bienveillance qui m’honore et qui me touche. Je sais combien peu je la mérite. Mais on m’a beaucoup pardonné sans doute en faveur de ma sincérité. Il y a un moyen de séduction à la portée des plus humbles : c’est le naturel. On semble presque aimable dès qu’on est absolument vrai. C’e.st pour m’être donné tout entier que j’ai mérité des amis inconnus. La seule habileté dont je sois capable est de ne point essayer de cacher

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mes défauts. Elle m'a réussi comme elle eût réussi à tout autre.

On a bien vu, par exemple, qu’il m’ arrivait parfois de me contredire. Il y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relevé quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d’autant plus exquise quelle feignait de se cacher . « M. Leconte de Lisle, avais-je dit un jour, doute de l existence de l’univers, mais il ne doute pas de la bonté d une rime. » Et M. Georges Renard n a pas eu de peine a montrer que cette contradiction, j’y tombais moi-même a tout moment, et qu apres avoir proclamé le doute philosophique je n avais rien de plus pressé que de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me jeter dans les régions de la joie et de la douleur, de l amour et de la haine. Finalement il m’a pardonné et je crois qu il a bien fait. Il faut permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes avec I leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous I possédé a la fois deux ou trois philosophies ; car, à moins j d avoir créé une doctrine, il n y a aucune raison de croire qu une seule est bonne; cette partialité n’est excusable que chez un inventeur. De même qu’une vaste contrée possède les climats les plus divers, il n y a guère d’esprit étendu qui ne renferme de nombreuses contradictions . A dire vrai, les aines exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m imaginer quelles ne se trompent jamais, je crains quelles ne se trompent toujours, tandis qu’un esprit qui ne se pique pas de logicjue peut retrouver la vérité après l’avoir perdue. On me répondra sans doute, en faveur des logiciens, cpi’il y a une vérité au bout de tout raisonnement comme un œil ou une griffe au bout de la cjueue que Fourier a promise aux hommes pour le jour oîi ils seront en harmonie. Mais cet

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avantage restera aux esprits sinueux et flottants, quils peuvent amuser autrui dans les erreurs qui les amusent euxmêmes. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage! Cfuand la route est fleurie, ne demandez pas où elle mène. Je vous donne ce conseil au mépris de la sagesse vulgaire, sous la dictee d une sagesse supérieure . Toute fin est cachée a l homme. T ai demande mon chemin à tous ceux qui, prêtres, savants, sorciers ou philosophes, prétendent savoir la géographie de l Inconnu. Nul n a pu m indiquer exactement la bonne voie. C’est pourquoi la route que je préféré est celle dont les ormeaux s elevent plus touffus sous le ciel le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sûr d’avoir trouvé un meilleur guide?

Comme mes contradictions, on m a passé mon innocente manie de faire a tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions . Je crois que cette indulgence rî était pas mal inspirée. Un homme supérieur ne doit parler de luimême qu’à propos des grandes choses auxquelles il a été mêlé. Autrement il semble disproportionné et, par là, déplaisant; à moins qu’il ne consente à se montrer semblable à nous : ce qui, à vrai dire, n’est pas toujours impossible, car les grands hommes ont beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le sacrifice est trop coûteux à certains génies. Combien les hommes ordinaires sont mieux venus à se raconter eux-mêmes et à se peindre! Leur portrait est celui de tous; chacun reconnaît dans les aventures de leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De là l intérêt qu’on prend à leurs confidences. Quand ils parlent d’ eux-mêmes, c’est comme s’ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux privilège de la médiocrité. Leurs aveux, quand nous les écoutons, nous semblent sortir de nous-mêmes. Leur examen de conscience est aussi pro-

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fitahle a nous qu à eux. Leurs confessions forment un manuel de confession a l usage de la communauté tout entière. Et ces sortes de manuels contribuent à l’amélioration de la personne morale, quand toutefois le péché y est représente sans atténuations hypocrites et surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le désespoir. Si j’ai, çà

et la, un peu parle de moi dans nos causeries , ces considérations me rassurent.

^ On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le précédent une étude approfondie de la jeune littérature. La faute en est sans doute à moi qui nai su comprendre ni la poésie symboliste ni la prose décadente.

On m’accordera peut-être aussi que la jeune école ne se laisse pas pénétrer aisément. Elle est mystique et c’est une fatalité du mysticisme de demeurer inintelligible à ceux qui ne mènent pas la vie du sanctuaire. Les symbolistes écrivent dans un état particulier des sens; et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition analogue. Je le dis sans raillerie : leurs livres, comme ceux de Swedenborg ou ceux d’Allan Kardec, sont le produit d’une sorte d’extase. Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essayé d’une explication plus simple : ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y réfléchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l’imposture les raisons véritables d’un mouvement ou littéraire ou religieux, si petit qu’il soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques. Lieux ou trois d’entre eux sont tombés en crise et tout le cénacle a dehré; car rien n’est plus communicatif que certains états nerveux. Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l art nouveau, je les tiens pour aussi certains que les miracles qui s’opéraient sur la tombe du diacre Péris. Je suis sûr que le jeune auteur du Traité du verbe parle très sérieusement

PRÉFACE

quand il dit, assignant au son de chaque voyelle une sonorité correspondante : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu. y> Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolité d esprit a sourire et à se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si V auteur du traité du verbe dit quA est noir et quO est bleu, cest parce quil le sent, parce quil le voit, parce qu en effet les sons, comme les corps, ont réellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on saura que le cas nest point unique, et que des physiologistes ont constaté chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable à voir les sons. Cette sorte de névrose s appelle l’audition colorée. P en trouve la description scientifique dans un extrait du Progrès médical, cité par M. Maurice Spronck à la page 38 de ses Artistes littéraires : « L' audition colorée est un phénomène qui consiste en ce que deux sens différents sont simultanément mis en activité par une excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de la voix ou d’un instrument se traduit par une couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette propriété chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une couleur verte, rouge, jaune, etc., à tout bruit, à tout son qui vient frapper leurs oreilles. » (J. Baratoux, le Progrès médical, 10 décembre 1887 et n°^ suiv.). L’audition colorée détermine, dans les esprits doués pour l’art et la poésie, un nouveau sens esthétique, auquel répond la poétique de la jeune école.

L’avenir est au symbolisme si la névrose qui Va produit se généralise. Malheureusement M. Ghil dit qu O est bleu et M. Rimbaud dit qu O est rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard indulgent de M. Stéphane Mallarmé .

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Je comprends que les adeptes de Vart nouveau aiment leur mal et même quils s en fassent gloire; et, s'ils méprisent quelque peu ceux dont les sens ne sont pas affinés par une si rare névrose, je ne m'en plaindrai pas. Il serait de mauvais goût de leur reprocher d’être des malades. - J’aime mieux, me plaçant dans les plus hautes régions de la philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury : « Santé et maladie sont de vaines entités. » Apprenons, avec le gracieux Horatio du poète, qu’il y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges quelles soient, et gardons-nous de croire que le dédain soit le comble de la sagesse.

On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d’ensemble sur la littérature contemporaine de notre pays. Il n’est pas facile de se faire une idée générale des choses au milieu desquelles on vit. On manque d’air et de recul. Et si l’on parvient à démêler ce qui s’achève, on distingue mal ce qui commence. C’est pour cela sans doute que les esprits les plus indulgents ont jugé volontiers leur temps avec sévérité. Les hommes sont enclins à croire que le monde finira avec eux et cette pensée, qu’ils expriment, non sans mélancolie, les console intérieurement de la fuite de leurs jours. Je me réjouis dans mon cœur d’être exempt d’une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas que les formes du beau soient epuisees et j en attends de nouvelles . Si je n entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Siméon, c’est sans doute cjue le don de prophétie n’est pas en moi.

J ai toujours pense, peut-être bien à tort, que personne ne fait des chefs-d œuvre, et cjue c est la une tache supérieure aux individus quels qu ils soient, mais que les plus heureux d entre les mortels produisent parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d’œuvre, avec l’aide du temps.

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qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me rassure, en dépit de V Exposition universelle et des niaiseries dangereuses quelle a inspirées à la plupart de mes compatriotes, c est quil y a encore en ce pays des hommes égaux et peut-être supérieurs, par une certaine faculté de comprendre, à tous les écrivains des siècles passés. Je n imagine pas, par exemple, quon ait jamais pu être plus intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lemaître. Je crois quil y a une certaine élégance à ne nommer ici que les plus jeunes.

Quant à la nature de ces causeries, je serais fort embarrassé de la définir. On m’a dit que ce n était pas une nature critiquante et esthetisante . Je m’en doutais un peu. Autant que possible il ne faut rien faire à contre-cœur. Les conditions techniques dans lesquelles s’élaborent les romans et les poemes ne m intéressent, je l avoue, que très médiocrement . Elles n intéressent en somme que V amour-propre des auteurs. Chacun d eux croit posséder à l’exclusion des autres tous les secrets du métier. Mais ceux qui font les chefs-d’œuvre ne savent pas ce qu ils font; leur état de bienfaiteurs est plein d innocence. On aura beau me dire que les critiques ne doivent pas être innocents. Je m’efforcerai de garder comme un don celeste l impression de mystère que me causent les sublimités de la poésie et de l’art. Le beau rôle est parfois d être dupe. La vie enseigne qu’on n’est jamais heureux qu au prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paraîtra peut-être singulier à la première page d’un recueil de causeries sur la littérature. Tous les livres en général et même les plus admirables me paraissent infniment moins précieux par ce qu ils contiennent que par ce qu’y met celui qui les lit. Les meilleurs, à mon sens, sont ceux qui donnent le plus à penser, et les choses les plus diverses.

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La grande bonté des œuvres des maîtres est d’inspirer de sages entretiens ^ des propoÈ graves et familier s j des images flottantes comme des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues rêveries, une curiosité vague et légère qui s attache à tout sans vouloir rien épuiser, le soivvenir de ce qui fut cher, l’oubli des vils soins, et le retour emu sur soi-même. Cfuand nous les lisons, ces livres excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut que le critique se pénètre bien de cette idée que tout livre a autant d exemplaires differents qu il a de lecteurs et qu’un poème, comme un paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les âmes qui le conçoivent. Il y a quelques années, comme je passais la belle saison sous les sapins du Hohwald, fêtais émerveillé, pendant mes longues promenades, de rencontrer un banc à chaque point ou

I ombre est plus douce, la vue plus étendue, la nature plus attachante. Ces bancs rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui les avaient mis. L’un se nommait le Rendez-vous de l’amitié; l’autre le Repos de Sophie, un troisième le Rêve de Charlotte.

Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi ménagé à leurs amis et aux passants les « repos » et les « rendez-vous » m’ont enseigné quelle sorte de bien peuvent faire ceux qui ont vécu aux pays de l esprit et s’y sont longtemps promenés. Je résolus pour ma part d’aller posant des bancs rustiques dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses. Cet emploi de Sylvain modeste et pieux me convient à merveille.

II n exige ni doctrine ni système et ne veut qu’un doux étonnement devant la beauté des choses. Que le savant du village, que l’arpenteur mesure la route et pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des « repos, » des a rendezvous » et des « rêves » m’occuperont assez. Accommodée â

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mes goûts et mesurée à mes forces, la tâche du critique est de mettre avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire, à Vexemple d’Anyté de Tégée :

~ sois, viens É asseoir à V ombre de ce beau

laurier, afin d’y célébrer les dieux immortels! »

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