LES JOUETS D’ENFANTS
grossières par lesquelles les sauvages essayent de montrer 1 invisible. Et à quoi ressembleraient-ils, sinon à des idoles, puisqu ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la religion accessible à l’âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos premiers rêves. Ils inspirent nos premières craintes et nos premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant d’anthropomorphisme divin qu’en peuvent concevoir des cerveaux à peine formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l’Hermès et le Zeus de nos bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Gora pour nos petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux. M. Hovelacque et son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en voient partout. Ils se font de la nature une interprétation religieuse et mystique. Je dirai même qu ils ont plus de relations avec les dieux qu’avec les hommes, et cette proposition n’a rien d’étrange si l’on songe que, le divin étant l’inconnu, l’idée du divin est la première qui doive occuper la pensée naissante.
Les enfants sont religieux; ce n’est pas à dire qu’ils soient spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de l’intelligence déjà sur le retour. C’est par le fétichisme que commença l’humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds fétichistes. Mais qu’ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut que l’humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes de l’âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi, croyez-Ie bien, des idées religieuses. Saint François d’Assise avait deviné, dans sa
LA VIE LITTÉRAIRE
belle âme mystique, la piété des animaux. 11 ne faut pas observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l’enfant, un fétichisme prononcé. 11 serait impossible d’ôter de l’esprit d’un caniche que la lune est divine.
Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs joujoux. C’est à leurs joujoux qu’ils demandent ce qu’on a toujours demandé aux dieux : la joie et l’oubli, la révélation des mystérieuses harmonies, le secret de l’être. Les jouets, comme les dieux, inspirent la terreur et l’amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas, comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens, l’alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes n’ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent leurs polichinelles. Mais quels symboles l’humanité n’a-t-elle pas brisés? L’enfant, comme l’homme, change sans cesse d’idéal. Ses dieux
sont toujours imparfaits parce qu’ils procèdent nécessairement de lui.
J irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux m erent aux jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d’une manière implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques adultes, en qui persiste la simplicité de l’enfance. Les personnes qui veulent bien me lire savent mon respect pour es choses sacrées. Je puis dire, sans crainte d’être soupçonne par elles d’une irrévérence inattendue, que des