Pierre et Jean, Ollendorfî, éditeur
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seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote. M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux idées. Selon lui, il n’existe aucune règle pour produire une œuvre originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont stables et nécessaires. « Le critique, dit-il, ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l’effort. » Le critique doit « rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits. » Il doit n’avoir aucune « idée d’école; » il ne doit pas « se préoccuper des tendances, » et pourtant il doit « comprendre, distinguer et expliquer toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus contraires. » Il doit... Mais que ne doit-il pas!... Je vous dis que c’est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s’il est docile et bon, il s’élèvera jusqu’à la destinée de cet Épictète qui « vécut pauvre et infirme, et cher aux dieux immortels. » Car ce sage gardait dans l’esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c’est précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève le « sentiment » même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles de la chair ni les émotions du cœur. Ils mèneront sans désirs une vie plus triste que la mort. L’idée du devoir est parfois effrayante. Elle nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les contradictions qu’elle apporte avec elle. J’en ai fait l’expérience dans les conjonctures les plus diverses. Mais c’est en recevant les commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de la loi morale.
' M. GUY DE MAUPASSANT
Jamais le devoir ne m’apparut à la fois si difficile, si obscur et si contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d’apprécier l’effort d’un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Gomme-nt favoriser les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de l’originalité et ceux de la tradition? Gomment distinguer et ignorer à la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? G’est pourtant ce que veut de moi un maître que j’admire et que j’aime. Je sens que c’en est trop, en vérité, et qu’il ne faut pas tant exiger de l’humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même temps — vous le dirai-je? — je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à qui son Dieu commande les travaux de la charité, les œuvres de la pénitence et l’immolation de tout l’être, je suis tenté de m’écrier : Pour qu’il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui m’humiliait me relève en même temps. Si j’en crois le maître et le docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon cœur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais .mon irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons jamais, ni eux ni moi, pour étudier les œuvres d’art, que le sentiment et la raison, c’est-à-dire les instruments les moins précis qui soient au monde. Aussi n’obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et notre critique ne s’élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la science. Elle flottera toujours dans l’incertitude. Ses lois ne seront point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente de la justice, elle fera peu de
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mal et peu de bien, si toutefois c’est faire peu de bien que d’amuser un moment les âmes délicates et curieuses.
Laissez-la donc libre, puisqu’elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous les accordez avec une juste libéralité aux œuvres dites originales. N’est-elle point fille de l’imagination comme elles? N’est-elle pas, à sa manière, une œuvre d’art? J’en parle avec un absolu désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé à me demander chaque soir, avec l’Ecclésiaste :
(< Quel fruit revient à l’homme de tout l’ouvrage? » D’ailleurs, je ne fais guère de critique, à proprement parler. C’est là une raison pour demeurer équitable. Et peut-être en ai-ie encore de meilleures.
Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité absolue des opinions quelle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d’une société docte, tolérante et polie. Je la tiens pour un des plus nobles rameaux dont se décore dans 1 arrière-saison, l’arbre chenu des lettres.
Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu’il a posées, que son nouveau roman, Pierre et Jean, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n’est pas un pur roman naturaiste. L auteur le sait bien. 11 a conscience de ce qu’il a fait, e te fois — et ce n’est pas la première — il est parti d’une hypothèse. 11 s est dit : Si tel fait se produisait dans telle ciroonstance, qu en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de départ au roman de Pierre et Jean est si singulier ou du moins si exceptionnel, que l’observation est à peu près impuissante à en montrer les suites. 11 faut, pour les
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découvrir, recourir au raisonnement et procéder par déduction. G est ce qu a fait M. Guy de Maupassant, qui, comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu’il a imaginé : Une bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d’un bonhomme de comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie madame Roland, ressentait jusqu’au malaise le vide de son existence. Un inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l’aimer et le lui dit avec délicatesse. G était un M. Maréchal, employé de 1 Etat. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon encore, dont le bijoutier se crut le pere, mais qu elle savait bien être né sous une plus heureuse influence. 11 y avait entre cette femme et son ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame Roland, apaisée et tranquille, vivait de ses souvenirs secrets, qui n’avaient rien d’amer, car, dit-on, l’amertume s’attache seulement aux fautes contre l’amour. A quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter d’une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup on apprend que Maréchal est mort et qu’il a institué un des fils Roland, le second, son légataire universel.
Telle est la situation, j’allais dire l’hypothèse dont le conteur est parti. N’avais-je pas raison d’affirmer qu’elle est étrange? Maréchal avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son cœur, les aimer tous deux également. Qu’il préférât son fils, rien de plus naturel.
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Mais il sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Gomment ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? Gomment ne lui apparut-il pas qu’il ne pouvait favoriser le second de ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? D’ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui mspirait-elle pas de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu’ils étaient nés, l’un comme 1 autre, de celle qui l’avait aimé?
N’importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ge fait n est pas absolument invraisemblable; on peut, on doit 1 accepter. Quelles seront les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de l’amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. Le bonhomme Roland n’a jamais rien compris ni pense à quoi que ce fût au monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. 11 a atteint du premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des amours, madame Roland, qui n’était pas une créature artificieuse, pouvait le tromper sans même mentir. Elle n’a rien à craindre de ce côté. Jean, son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le bénéfice. G’est un garçon tranquille et médiocre. D’ailleurs, quand on est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais Pierre, 1 aîné, accepte moins facilement une disposition qui le désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier propos qu’on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l’a peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a surtout l’esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de repos pour
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lui. Il les amasse en voulant les dissiper ; il fait une véritable enquête. Il recueille les indices, il réunit les preuves; il trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu’il adore. Dans le desespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n épargne à cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret qu’il a surpris et qu’il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J’ai entendu dire : « Puisqu’il a le tort impardonnable déjuger sa mère, il devrait au moins l’excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c’est un imbécile. » — Oui, mais, s’il n’avait pas l’habitude de mépriser son père, il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D’ailleurs, il est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu’il soit sans pitié. Et le dénouement? demandez-vous. — Il n’y en a pas. Une telle situation ne peut être dénouée.
La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d’un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art. Je n’insiste pas. Mon affaire n’est point d’anal3^ser les livres : j’ai assez fait quand j’ai suggéré quelque haute curiosité au lecteur bienveillant; mais je dois dire que M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si longtemps impuni. Il a marqué d’un trait rapide et sûr la grâce un peu vulgaire, mais non sans charme, de cette « âme tendre de caissière. » Il a exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d’un grand sentiment dans une petite existence. Quant à la langue de M. de Maupassant, je me contenterai de dire que c’est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.
Le Bonheur ‘
Tl ny a plus de Manichéens, disait Candide. Et Martin répondit : « Il y a moi. » On dit de même aujourd’hui
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M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème philo-
sophicfue en douze chants sur le Bonheur
«ère étrangeté de l’entrep. ise. N est-oe point, en effet, un effort admirable et singu-
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or(,er en cadence une longue chaîne d’idées, dans un
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depuis trois générations, dans l’ode et dans l’élégie, sè
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LE BONHEUR
borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments depopée? Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait la Pléiade. On estime qu’il n offre pas à la pensée du poète un cadre trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de sonnets d’une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de ces petits poèmes qui composent le recueil des Epreuves expriment dans le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément les sonnets sur la Grande Ourse et sur Les Danaides. Tel est le sonnet qui commence par cette strophe délicieuse :
S il n était rien de bleu que le ciel et la nier,
De blond que les épis, de rose que les roses,
S il n’était de beauté qu’aux insensibles choses,
Le plaisir d’admirer ne serait point amer.
C’est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier poème de longue haleine, la Justice, ajouta à l’admiration qu’inspirait aux lettrés un poète si sincère, sans accroître beaucoup la sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et douces vers 1 auteur des Solitudes . C’est pour ses élégies que M. Sully-Prudhomme avait été tout d’abord adoré et béni. Et quel amour et quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame, inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l’intelligence se fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le cœur et nous fortifier 1 esprit.^ C’était un miracle qu’il y eût un poète à la fois si sensible et si intelligent. D’ordinaire, les miracles durent peu. Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés contraires qui nous avait émerveillés se rompit.
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Chez M. Sully- Priidhomme, l’intelligence l’emporta sur la sensibilité. Les facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent avec une puissance tyrannique. Au poète des Solitudes succéda le poète de la Justice. Aux impressions rapides et profondes, M. Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les unes aux autres. 11 cessa d’être élégiaque et devint philosophe. Je suis loin de m’en réjouir. Mais je ne saurais l’en blâmer. Alors même qu’on préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon cœur que, si c’est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de méditer, et qu’enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces irrésistibles.
Le poème du Bonheur est un poème philosophique. On y apprend les aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Gomme l’Eirôs et la Gharmion, comme le Monos et l’Una du visionnaire américain, Faustus et Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble, loin de cette humble et misérable Terre, la paix dans le désir et la joie dans 1 immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous dire l’ineffable. Et c’est là une adjuration redoutable. Faustus et sa douce Stella ne reviennent de 1 inconnu, à la voix du poète, que pour nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation des secrets qui nous tiennent le plus au cœur. A vrai dire, cette obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l’éluderont toujours. Le poète le savait. Il ne s’est pas fait illusion un seul instant sur l’autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de Faustus mettront fin à 1 incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, « si ce rêve
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confine à la réalité, les cœurs droits et hauts n’auraient pas à s’en plaindre, mais c’est au hasard surtout qu’ils en pourraient faire honneur. » Hélas ! il est donc vrai, l’aventure de Faustus et de Stella n’est qu’un beau rêve. Ce rêve, le voici :
Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la Terre sans pouvoir s’unir, se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est accueilli par Stella, morte avanF lui. Dans cette planète différente de la nôtre, le poète, comme on devait s’y attendre, ne nous montre rien qui ne soit terrestre. 11 est impossible, en effet, de rien inventer. Toute notre imagination est faite de souvenirs.
Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la Terre. Les myrtes des Champs Elysées se trouvent dans nos jardins, et les harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais elle ne contient rien que ne contienne la Terre.
11 faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n’avoir point, à l’exemple de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous ne savons pas comment sont les planètes qu’éclairent Sirius et la Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont connus. L’unité de composition des corps célestes est certaine. Il se pourrait bien que l’univers fût, en somme, assez monotone et qu’il ne méritât pas l’incontentable curiosité qu’il nous inspire.
Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés. Il est vrai qu’il ne s’en trouve pas sur la Terre, mais il s’y trouve des ailes et des chevaux, sans <juoi les Grecs n’eussent pas eu l’idée de Pégase. Un
Pégase, un de ces chevaux de l’air, emporte les deux amants ressuscités à travers le monde nouveau qu’ils habitent et les dépose à l’entrée d’une antique forêt. Ils s’y enfoncent et bientôt s’ouvre devant eux une vallée où des eurs et des fruits de toute espèce charment le goût et
I odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule nourriture des habitants de cette planète.
Nul être ny subsiste au détriment d
autrui.
Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n’étant point la condition nécessaire de l’existence, les âmes y sont naturellement paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur, l’existence n’a dans la planete innomée, que de douces et clémentes nécessités.
n n y est pas méchant, puisqu’on n’y souffre pas et que la mechaneete est inconcevable sans la douleur- mais pour la meme raison, on ne saurait s’y montrer excellent!
il est impossible d’imaginer des êtres possédant à la ois la bonté et la béatitude. La vertu suppose forcément a faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d’être eureux est condamné aune perpétuelle médiocrité morale. Lela ne laisse pas d’être embarrassant. Quand on y songe
on ne sait que désirer et l’on n’ose rien souhaiter, pas meme le bonheur universel. ^
Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de toutes les races, autrefois esclaves sur la Terre maintenant libres et jouissant avec ivresse de leur indépen-! dance. Ils admirent en eux la beauté des divers types
lesT'r' P** embellit
torts qui 1 embrassent, et cette vérité naturelle a servi
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de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu’il faut que Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la Terre, pour se représenter si vivement l’image de la liberté. Car la liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n’existe pas. La vision des deux amants n’est, à proprement parler, qu un mirage. La planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guéri lere Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le combat : les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j’y songe et plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmes par les sons, les formes et les couleurs. Je n’aurais pas cru qu étant immortels ils pussent goûter le plaisir de voir et d’entendre. Voir, entendre, sentir, n’est-ce pas user quelque chose de soi-même, n’est-ce pas déjà un peu mourir? Et qu’est-ce que vivre comme nous vivons sur la Terre sinon mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si subtil, que nous sommes transportés et ravis.
Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa vie passée. Stella, qui jusqu’alors lui était apparue sous sa figure terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour dans une communion sublime.
Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s’ils sont immortels? Nous avons l’amour sur la Terre, mais c’est au prix de la mort. Si nous ne devions
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pas périr, l’amour serait quelque chose d’inconcevable. A peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras rajeunis qu il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et luimême il l’ignore. Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le possède ne le goûte ni ne
I éprouve. Quoi qu’il en soit, la curiosité, un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille en Faustus. 11 aspire à comprendre la nature dont il jouit.
II veut connaître. Immortel d’hier.
une vague inquiétude,
Le souci de savoir, que nul front fier n’élude,
Le mal de l’inconnu l’avait déjà tenté.
A ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. 11 n a pas dépouillé le vieil homme; il reste, par l’esprit, citoyen de la vieille petite planète où quelque’scoliaste latin écrivit un jour cette maxime : « On se lasse de tout excepté de comprendre. »
Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des connaissances humaines. D’abord, il se remémore les systèmes philosophiques de l’antiquité grecquepuis .1 passe en revue les alexandrins, les scolastiques! Enfin il affronte les modernes. Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz Locke, Berkeley, Hobbes, Hume, Kant, hichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l’arrête lui interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue generale du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la connaissance de l’origine et de lUin des choses; la résignation qu’elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la témérité es conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de
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trouver la vérité dans l’enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur secours décevant.
Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de l’intelligence. Or, pendant qu’il goûtait son insensible félicite, le choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les plus reculés, montait de la Terre au ciel. Il atteint enfin la planète habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.
Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre !
Lamentable océan de douleurs, dont la houle Se soulève en hurlant, s’affaisse et se déroule,
Et marche en avant sans repos!
N’est-il donc pas encore apparu sur ta route Un monde fraternel où quelque ami t’écoute?
N’auras-tu nulle part d’échos?
Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la Terre pour apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.
Que l’homme est peu fait pour l’immortalité! Faustus et Stella semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur joyeuse d’une renaissance. On sent qu’elle rendra les amants à leur véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie :
La tombe est toute faite et, pour l’heure fatale.
L’aube leur a tissé des suaires d’opale.
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Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux En silence, à l’asile aujourd’hui hasardeux Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille.
Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille Au fidèle matin renaissaient rafraîchis.
Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble Que le trépas déjà les ait glacés ensemble.
Ils n ont pas vu la mort achever leur repos :
Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos; Leurs fronts n ont plus pensé, décolorés à peine.
Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine.
Quand le soleil du monde abandonné par eux Embraca tout à coup l’horizon vaporeux.
Une abeille rôdeuse, explorant les prairies. Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries,
S arrêta pour y faire un butin pour son miel. Gomme avec la douleur se fait la joie au cieL
La Mort les a emportés inertes vers la Terre. Au moment de toucher 1 antique planète d’où montait un si grand cri de douleur, Faustus et Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y découvrent plus d’hommesespece humaine y est depuis longtemps éteinte. N’importe;’ ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se dévoueront a creer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances une race heureuse Tandis qu’ils s’y décident, obéissant à
seionr
jour, mente par leur incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux? Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la Terre il n y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons pu’en’ce septième ciel, où la Mort les dépose, ils ne Lûtenrqu une insipide félicité. Quel est le vrai nom de ce séjour sublime
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que le poète ne nous nomme pas? N’est-ce point le nirvàna qu on y trouve? Et le rêve heureux du poète ne fînit-il pas par 1 il remediable évanouissement des deux âmes dans le néant divin?
Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des plus audacieux à la fois et des plus suaves parmi les poèmes philosophiques.
Mérimée ^
En publiant une étude biographique sur l’auteur de ColoiTihci^ M. d Haussonvdle a prouvé une fois de plus qu’il sait être équitable envers ceux-là mêmes dont il ne partage ni les idées ni les sentiments. On sait que M. d Haussonville n’a pas de souci plus grand que celui de la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n a pu refuser sa sympathie à un esprit qui, tout en la
1 Prnsper Mérimée, étude biographique et littéraire, par le comte d’Haussonville, de 1 Académie française. Calmann Lévy, éditeur.