‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 48 sur 84 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

sions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. 11 était fier et ambitieux; il tenait à 1 opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fît une étude de supprimer tous les dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse déshonorante. 11 y réussit, mais sa victoire lui coûta cher. »

Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il écrivait à madame du Parquet :

Mes amis m’ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de soin pour montrer ce qu’il peut y avoir de bon dans ma nature; mais je ne me suis jamais soucié que de l’opinion de quelques per¬ Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu’il était naturellement un bon homme. 11 en tomba d’accord :

Je suis charmé que vous me croyiez a good-natured man. Je crois que c est vrai. Je n ai jamais été méchant; mais, en vieillissant, j’ai tâché d éviter de faire du mal, et c’est plus difficile qu’on ne croit.

Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel qu’il s’était montré, et d’avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il se plaignait d’être mal jugé, injustement condamné par l’opinion. 11 attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui.

Si j’avais à recommencer ma vie avec l’expérience que j’ai acquise, je m’appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D’un autre côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un masque et à penser qu’en se démasquant on deviendra odieux.

LA VIE LITTÉRAIRE

Son regret le plus vif et le plus constant était de n’avoir pas un enfant, une petite fille, à élever. 11 écrivait en 1855 à madame Senior :

Je SUIS trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une petite fille toute faite à élever. J’ai pensé souvent à acheter une en ant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait mal, je n aurais probablement pas rendu plus malheureuse la petite créature que j’aurais adoptée. Qu’en pensez-vous? Et comment se procurer une petite fille? Le mal, c’est que les gitanas sont trop brunes et qu elles ont des cheveux comme du crin. Pourquoi n’avez-vous pas une petite fille avec des cheveux d’or à me céder !

Même regret quelque temps après :

Le monde m’assomme, et je ne sais que devenir. Je n’ai plus un ami au monde, je crois. J’ai perdu tous ceux que j’aimais, qui sont morts ou changes. Si j’avais le moyen, j’adopterais une petite fille-

mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si incertain, que je n’ose me donner ce luxe.

Les années se passent, et ce regret demeure. 11 plaint sa solitude. 11 constate douloureusement l’impossibilité de

garder un ami, et il exprime de nouveau le désir « d’avoir une petite fille. »

Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire après quelques années, s’amourachât d’un plantât là.

que le petit monstre, chien coiffé et me

Pourtant ce reve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l’alTection de poitrine dont il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M. Prévost-Paradol, dont l’une était une hile de treize ans vraiment ravissante : alors le regret de n avoir pas d'enfant gonfla ce cœur déjà à demi glacé.

Mérimée

Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en correspondance depuis plusieurs années :

J’aurais beaucoup aimé avoir une fille et à l’élever. J’ai beaucoup d idees sur l’éducation et particulièrement sur celle des demoiselles,

et je me crois des talents qui resteront malheureusement sans application.

Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les blue ^ devils que n avait pu conjurer mistress Senior. M. d’Haussonville a recherché la cause de cette mélancolie. 11 croit 1 avoir trouvée dans « l’instinct confus d’une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d’entraînements, dont le souvenir laissait plus d’amertume que de douceur. » Pour moi, je doute que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se serait-il repenti? 11 ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni pour devoirs que les passions. Sa tristesse n’était-elle pas plutôt celle du sceptique pour qui l’univers n’est qu’une suite d’images incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque ni l’une ni l’autre n’ont de sens pour lui? Enfin, n’éprouvait-il pas cette amertume de l’esprit et du cœur, châtiment inévitable de l’audace intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu’à la lie ce que Marguerite d’Angoulême a si bien nommé « l’ennui commun à toute créature bien née? »

Hors de la Littérature^

Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens en un seul mot.

Ce titre est toute une philosophie. Volonté, voilà qui parle au cœur et à l’esprit! Volonté, par Georges Ohnet! Gomme on sent l’homme de principes, qui n’a jamais douté! Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition! Quelle preuve de la puissance de la volonté ! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son Essai sur l entendenient humain n’eut pas soixante-treize éditions en une matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n est point une illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize éditions, et qu’il les a eues.

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