UNE PIETA
Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu;
Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère,
Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire.
C’est dans mon cœur ouvert qu’ils enfonçaient le pieu!
Crois-tu que je t’aimais, moi dont le manteau bleu T’abrita quatorze ans comme un fils de la terre?
Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère?
Qu’en avait-il besoin, puisqu’il était un Dieu?
L’angoisse me dévore; au fond de ma prunelle.
Roule toujours brûlante une larme éternelle Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.
Seigneur, pardonnez-moi, je suis seule à souffrir.
Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle.
Et je peux bien^tpleurer sans vous désobéir.
Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Gyr de Rayssac est originale dans sa simplicité et qu’on y goûte un mélange particulier d’idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à quelques délicats. 11 est tout à fait inconnu. Je serais bien heureux si je l’avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là penseraient de temps en temps à moi et diraient ; « Nous lui devons un ami. »
Les Torts de l’Histoire^
Les philosophes ont, en général, peu de goût pour l’histoire. Ils lui reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la tenait en mépris. Malebranche disait n en pas faire plus de cas que des nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune d Aguesseau et le’ favorisait même de quelques entretiens sur la métaphysique; mais un jour, l’ayant surpris un Thucydide à la main, il lui retira son estime : la frivolité de cette lecture le scandalisait. Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe dont l’entretien m’est toujours profitable, M. Darlu, j’eus grand’peine
1. L’Histoire et les Historiens^ essai critique sur l’histoire considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8. Alcan, éditeur.
à défendre contre lui l’histoire, qu’il tient pour la moins honorable des œuvres d’imagination.
Aussi n ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau rejette les œuvres des historiens au rang des fables, avec les contes de ma Mère l’oie. D’après M. Bourdeau, comme d’après le moraliste Johnson, 1 histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d’almanachs.
« L histoire, dit M. Louis Bourdeau, n’est et ne saurait être une science. » Les raisons qu’il en donne ne sont pas sans faire impression sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout dire, j’avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées légèrement et par badinage, il y a dix ans, dans un petit livre intitulé le Crime de Sylvestre Bonnard. Je n’y tenais point. Mais, maintenant
que je vois qu’elles valent quelque chose, je m’empresse de les reprendre.
(( Et d abord, avais-je dit dans ce petit livre, qu’est-ce que l’histoire? L’histoire est la représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! C’est un fait notable. Or, comment 1 historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non? 11 en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d’extrêmement complexe. ^ L’historien représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est impossible. 11 les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu’ils
LES TORTS DE L'HISTOIRE
furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n’en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment Thistorien pourra-t-il marquer la relation de ces faits ?
« Et je suppose que l’historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu’en réalité, il n’accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons d’intérêt ou de sentiment. L’histoire n’est pas une science, c’est un art, et on n’y réussit que par l’imagination. »
Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur lesquelles M. Louis Bourdeau s’appuie pour refuser à l’histoire toute valeur scientifique. H reproduit cette définition du Dictionnaire de l’ Académie : « L’histoire est le récit des choses dignes de mémoire. »
Et il ajoute :
« Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des historiens, ne saurait suffire à l’institution d’une science et, plus on la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans l’ensemble des développements de la vie humaine, les choses « dignes de mémoire? » Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement, Cette qualification résulte d’une appréciation arbitraire qui échappe à toute règle... Jusqu’où doivent s’étendre, dans le détail, les tenants et aboutissants des choses célèbres? Cela n’est pas indiqué. La frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie. »
Puis, venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits par l’historien est toujours une opération malaisée et de succès incertain.
Nous voilà parfaitement d’accord, M. Bourdeau et moi.
LA VIE LITTÉRAIRE
J’en suis fier, car je tiens l’esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n’y a pas, à proprement parler, de science historique.
Du moins, cette vérité qu’on poursuit en vain quand il s’agit d’établir un événement ancien, pourra-t-on l’atteindre si l’on se borne à constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. 11 défend bien aux chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce propos l’aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet homme d’État s’occupait à écrire la seconde partie de son Histoire du monde. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d’une querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. 11 suivit d’un regard attentif les incidents de la rixe et crut s’en être bien rendu compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en avait aussi etc témoin et même y avait pris une part active, il fut contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors a la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.
11 est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu ils n ont pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l’incertitude universelle, M. Renan se disUngue par un sentiment particulier de défiance résignée. 11 ne s est jamais fait d’illusions sur l’irrémédiable incertitude des témoignages historiques :
« Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens d’information et de publicité, de savoir exactement comment s’est passé tel grand épisode de
LES TORTS DE L’HISTOIRE
1 histoire contemporaine, quels propos s j sont tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs; nous n y réussirons pas. J’ai souvent essayé, pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète d’événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les journées de février, de Juin, etc. Je n’ai jamais réussi à me satisfaire. »
Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de 1 histoire. Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès que nous savons qu’elle nous trompe. Le doute constant sera notre certitude. Prudemment nous nous acheminerons d’erreurs en erreurs vers une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.
Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il répudie absolument l’histoire. 11 la chasse comme décevante, impudique et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois, ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la statistique, qui est ^ proprement « la science des faits sociaux exprimés par des termes numériques. » Plus de beaux récits, plus de narrations émouvantes, seulement des chiffres.
« Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et d’interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. L’activité de la raison se résout toujours en actes, et l’unique manière de s’en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions définies, de les constater au moment où ils s’accomplissent, de les dénombrer dans des conditions déterminées de population, d’époque et de territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés ou successifs, de noter les variations de la fonction et d’en tirer les inductions qu’elles comportent.
LA VIE LITTÉRAIRE
Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que font les multitudes dont rhumanité se compose. »
Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte qu’ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens tels que Tacite ou Michelet. 11 peut avoir raison, bien que la statistique soit elle-même soumise à beaucoup d’incertitudes. Il n’y a pas que les Muses qui mentent.
M. Bourdeau veut que 1 histoire, exclusivement consacrée jusqu ici aux personnages illustres et aux événements extraordinaires, s attache désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. A cet égard, il faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent mieux que le récit d une bataille ou de 1 entrevue de deux souverains.
M. Bourdeau veut qu’on sache comment ont vécu les millions d’êtres obscurs dont l’énergie harmonieuse fait la ' vie d’un peuple. 11 veut que cette grande activité collective soit décomposée, etudiee piece a piece, méthodiquement, notée, chiffrée.
« Voila, dit-il, 1 histoire qu il faudra faire désormais, non seulement pour les jeunes Etats qui, comme l’Australie, la Nouvelle-Zelande, le Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais meme pour les vieilles sociétés d Europe qui aspirent a se régler aussi sur un idéal d’ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous sommes parvenus, toute autre manière d’étudier 1 histoire est inexacte et puerile. Une réforme s’impose et se fera par les historiens ou contre eux. L’âge de l’historiographie littéraire touche à son terme; celui de l’histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de
LES TORTS DE L'HISTOIRE
nous retracer la vie d’un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra qu’aucun récit ne présente autant d’intérêt, d’enseignement et de grandeur. »
Je n y contredis point. Gréez la science de l’histoire : nous y applaudirons. Mais laissez-nous l’art charmant et magnifique des Thucydide et des Augustin Thierry.
M. Bourdeau sent lui-même qu’il est cruel. 11 nous ôte nos belles histoires; mais il nous les ôte à regret. « Puisqu’il nous faut choisir entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hesiter la seconde. » Pour ma part, s’il me fallait choisir entre la beauté et la vérité, je n’hésiterais pas non plus : c’est la beauté que je garderais, certain qu’elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que la vérité même. J’oserai dire qu’il n’y a de vrai au monde que le beau. Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu’il nous soit permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer l’histoire statistique à l’histoire narrative? C’est remplacer une rose par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les fleurs de la poésie et ces « racines nourrissantes qui rendent les âmes savantes, » comme disait le bon M. Lancelot? Je sais aussi bien que vous que l’histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote jusqu’à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche pas. Je veux bien qu’un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d’un Tacite; je referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et Frédégonde. Je regretterais même que l’histoire fût plus exacte. Je dirai volontiers avec Voltaire : Réduisez-la à la vérité, vous la perdez, c’est Alcine dépouillée de ses prestiges.
Elle n’est qu’une suite d’images. C’est pour cela que je
LA VIE LITTÉRAIRE
l’aime; c’est pour cela qu’elle convient aux hommes. L’humanité est encore dans l’enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d’une manière approximative l’âge de la Terre. La Terre n’est pas vieille. Elle existe à l’état solide depuis 25 millions d’années au plus et il n’y a guère que 12 millions d’années qu’elle a donné la vie à des herbes marines et a des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les animaux. L’homme est venu le dernier : il est né d’hier. 11 est encore dans le feu de la jeunesse. 11 ne faut pas lui demander d’être trop raisonnable. 11 a besoin d’être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas 1 histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. & il faut des contes a 1 humanité, répondra M. Bourdeau, n avons-nous pas les poètes? Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup plus faux, M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au contraire, dans son cœur, des trésors d’indulgence pour les poètes. Gomme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J ai remarque que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas; cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les historiens pensent, et qu’ils pensent autrement que les philosophes. C’est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie à Y Iliade et à Peau d’Aiie. Ce sont la de beaux contes. Mais nous n’y croyons plus guere. Nous voulons des contes que nous puissions croire, Thistoire de la Révolution française, par exemple. Laisseznous le roman de l’histoire. S’il n’est pas vrai tout entier, il contient quelque vérité. Je dirai même qu’il renferme des vérités que votre statistique ne contiendra jamais. La vieille
LES TORTS DE L’HISTOIRE
histoire est un art; c’est pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences d’observation pure : elle peint l’homme et les passions de l’homme. C’est ce que la statistique ne fera jamais. L’histoire narrative est inexacte par essence. Je l’ai dit et ne m’en dédis pas : mais elle est encore, avec la poésie, la plus fidèle image que l’homme ait tracée de lui-même. Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu’une autopsie.
Sur le Scepticisme^
JAI vécu d heureuses années sans écrire. Je menais une vie contemplative et solitaire dont le souvenir m est encore infiniment doux. Alors, comme je n étudiais rien, j apprenais beaucoup. En effet, c’est en se promenant qu’on fait les belles découvertes intellectuelles et morales. Au contraire, ce qu on trouve dans un laboratoire ou dans un cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m’en souvient, je suivais à l’aventure les allées sinueuses du Jardin des Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête entre les arbustes
1. Les Sceptiques grecs, par M. Victor Brochard. Impr. nat,, 1 vol. in-8.
SUR LE SCEPTICISME
pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux jardin, peuplé d animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi 1 abbé L*** qui, son bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d’une âme pure. C’était en effet un saint homme que l’abbé L***; c’était aussi un savant; son cœur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse. Il faut l’avoir connu pour savoir comment l’orgueil d’un prêtre peut s’unir à la simplicité d’un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le jour. Il avait lu tout ce qu’on peut trouver sur les parapets de théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans les jardins publics l’éloquence d’un incomparable docteur. Au reste, il était assez mal vu à l’évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de ses mœurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être n’avaientils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l’abbé L*** me parla en ces termes :
« Jean le Diacre rapporte que, saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que l’empereur Trajan était damné. Dieu, qui se plaît à accorder ce qu’on n’ose lui demander, exempta l’âme de Trajan des peines éternelles. Cette âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n’y ressentit aucun mal. Il est permis d’imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l’antiquité. Leurs regards étaient lents et graves; ils parlaient d’une voix douce. Le Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon. Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement d’avoir vécu dans l’ignorance de la loi sainte? De
LA VIE LITTÉRAIRE
tous les philosophes de l’antiquité, Pjrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble, patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la doctrine la plus vraie de toute l’antiquité profane, la seule qui s’accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres du paganisme, il connut qu’il était sans lumière et il faut le louer hautement d’avoir flotté dans l’incertitude. Encore aujourd’hui, si on a le malheur de n etre pas chrétien, la sagesse est d être pyrrhonien. Que dis-je? En tout ce qui n’est point article de foi, le philosophe chrétien est lui-même un pyrrhonien : il reste en suspens. Tout ce qui n a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de savoir si la religion chrétienne n’a pas fourni au scepticisme de nouveaux arguments et SI la foi aux mystères ainsi qu’aux miracles n’a pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine. »
L’abbé s’arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la poitrine.
« Pour moi, ajouta-t-il, c’est le monde invisible qui me révèle le monde visible. Je ne crois à la réalité de l’homme que parce que je crois à l’existence de Dieu. Je sais que j existe uniquement parce que Dieu me l’a dit. L’Éternel m a parlé, locutus est patribus nostris, A braham et semini ejus sæcula. Et j’ai répondu : Me voici donc puisque vous m avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est sujet de doute; rien n’est distinct, par conséquent rien n’est intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains lumineuses, m’arrache à l’ataraxie pyrrhonienne. Sans l’amour de Dieu, je n’aurais point d amour ; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à
SUR LE SCEPTICISME
1 impossible et à 1 absurde. C’est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le plus sage des païens. »
Ainsi parla l’abbé L***.
Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde impression. Je n’avais jamais entendu de tels accents dans la bouche d’un prêtre, et je n’en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois ne pas me tromper en disant que 1 Église se défie des apologistes qui, comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle se rappelle a temps la mémorable parole du diable : « Et moi aussi, je suis logicien. » Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il demeure en définitive le seul docteur qu’on n’ait pas encore réfuté. Pour moi, c’est devant la maison du zèbre, en entendant l’abbé L***, que je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusquelà, m’avaient paru croyables.
Hélas! 1 abbé L***, qui mourut curé d’un petit village de la Brie, repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l’ombre d’une svelte église du xiii® siècle. La pierre qui couvre ses restes porte cette inscription en témoignage d’une foi vive : Speravit anima mea. En lisant ces mots, je songeai à l’épitaphe en forme de dialogue qu’un spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon :
« Es-tu mort, Pyrrhon? — Je ne sais. »
Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre avaient pourtant pensé de même.
Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tired’aile, tandis que je lisais l’étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n’est plus intéressant. Ces Grecs ingénieux ont inventé d’innombrables systèmes philosophiques. Les écoles s’amusent de la brillante vanité des disputes,
LA VIE LITTÉRAIRE
les esprits sont tiraillés, assourdis; c’est alors que naît le scepticisme. 11 paraît au lendemain de la mort d’Alexandre, dans cette orgie militaire qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.
Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë.
11 n’y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. G en est fait de la liberté et des vertus antiques. 11 est vrai que 1 état politique d un peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de Démétrius étaient exécrables. D’ailleurs, il faut se rappeler que la tyrannie, même douce, répugna longtemps à l’âme hellénique.
Pyrrhon était d’Élis, en Élide; peintre d’abord et poète, il naquit avec une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait de caractère par la suite. Ayant embrasse la philosophie, qui était alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son maître,
1 expédition d Alexandre. 11 vit dans 1 Inde les mages que les Grecs ont nommés des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie immobile et solitaire, leur soif du néant et de l’oubli, tous ces caractères d’un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon; et certains caractères de la doctrine du philosophe d Elis sont d’origine hindoue.
Apres la mort d Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les bords charmants du Pénée, dans cette vallee fleurie ou les nymphes viennent le soir danser en choeur, il mena 1 existence d un saint homme. Il vécut pieusement (£Ù<7£g(iç), dit son biographe. Il tenait ménage avec
SUR LE SCEPTICISME
sa sœur Philista, qui était sage-femme. C’est lui qui portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la ville. 11 balayait la maison et nettoyait les meubles.
Voilà l’exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de 1 indifférence. 11 enseignait que les choses sont toutes egalement incertaines et discutables. Rien, disait-il, n’est intelligible. Nous ne devons nous fier ni aux sens ni à la raison. 11 faut douter de tout et être indifférent à tout. 11 ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout, dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie.
Selon Pyrrhon, « n’avoir d’opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le moyen d’éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu’ils sont privés de ce qu’ils croient être un bien ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu’ils endurent ce qu’ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux disparaîtront. »
Pour Pyrrhon comme pour Démocrite, le bien suprême est la bonne humeur, l’absence de crainte, la tranquillité.
« Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement, comme les humbles, sans prétention d’aucune sorte; laisser aller le monde et prendre son parti de maux qu’il n’est au pouvoir de personne d’empêcher; voilà l’idéal du sceptique. » Pyrrhon soutenait qu’il n’importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.
— Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demandat-on.
LA VIE LITTÉRAIRE
— C’est à cause de cela même, répondit-il, c’est parce que la vie et la mort sont également indifférentes.
Dans un grand péril de naufrage, il fut le seul que la tempete n étonna point. Gomme il vit les autres passagers saisis de crainte et de tristesse, il les pria d’un air tranquille de regarder un pourceau qui était là et qui mangeait à son ordinaire.
— Voilà, leur dit-il, quelle doit être l’insensibilité du sage.
A merveille. Le pourceau était sage; mais il y avait peu de mérite. 11 est difficile d’être insensible quand on pense vivement, et c’est pour la plupart des hommes un exemple décourageant que la sérénité d un cochon. Laissez-moi vous redire, à ce sujet, ce qu’un disciple de Lamettrie dit un jour à la belle mistress Elliott, que les patriotes de Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le geôlier donna pour compagnon de chambre à la jeune Écossaise un vieux médecin de Ville-d’Avray, fort entêté de matérialisme et d’athéisme.
Il pleurait. Les larmes délayaient la poussière dont ses joues étaient couvertes, et le visage du pauvre philosophe en était tout barbouillé.
Madame Elliott prit une épongé, dont elle lava son compagnon en lui murmurant des paroles consolantes :
Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous deux. Mais d’où vient que vous êtes triste quand je suis gaie? Perdez-vous plus que moi en perdant la vie?
Madame, lui repondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme vous êtes incapable de reflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez. Pour moi,
SUR LE SCEPTICISME
je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m’ôter la vie, c est m ôter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien : j’ai la notion de l’existence, que vous n’avez point; et je sais exactement ce que je perds. Voilà, madame, d où vient que je suis triste quand vous êtes gaie.
Ce vieux médecin de Ville-d’Avray était bien moins sàge que Pyrrhon, mais il était plus touchant. Et, en vérité, ses larmes, encore qu’un peu trop imbéciles, sont plus humaines que l’insensibilité vertueuse du sage d’Elis. On rapporte de cette insensibilité un exemple merveilleux. Ayant vu, dit-on, Anaxarque, son maître, tomber dans un fossé, Pyrrhon passa sans daigner lui tendre la main. Non seulement le maître ne se plaignit point, mais il loua l’indifférence de son disciple. Bayle, qui rapporte ce fait, ajoute : « Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la discipline de la Trappe? »
M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un ascete grec. C’est en effet dans les vies des Pères du désert qu’on voit les exemples d’un pareil effort pour dépouiller l’homme de toute humanité.
La vie sainte que Pyrrhon menait à Elis le rendit vénérable à ses concitoyens qui l’élevèrent au sacerdoce. 11 remplit les fonctions de grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait les dieux de la République. En montrant ce respect, il n’abandonnait rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu’il ne fallût se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même, notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et c’était un fort honnête homme.
LA VIE LITTÉRAIRE
P -S. — Il n’était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné par l’Académie des sciences morales. On en trouvera une juste appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette Académie. Ma causerie 1 effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir 1 air d ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûrete de la critique l’originalité des vues. Garneade et Pyrrhon y sont présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens de publier dans la Revue des Deux Mondes une dizaine de pages que je n aurais jamais écrites si je n avais pas lu le livre de M. Brochard. G est la un aveu que M. Brochard n’a nul intérêt à entendre, mais que j’avais le devoir de faire.
Euripide ^
MLeconte de Lisle nous donne aujourd’hui un , drame lyrique, l’ Apollonide, qui est une étude d’après l’antique. On sait qu’à l’exemple de Goethe, l’auteur des Poemes antiques et des Poèmes barbares a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient empruntés à Eschyle.
1. V Apollonide, drame lyrique en trois parties et cinq tableaux (d’après T' Iiov d’Euripide), par M. Leconte de Lisle. In-8, Lemerre, éditeur.
LA VIE LITTÉRAIRE
U Apollonide, qui paraît aujourd’hui en librairie, est une étude de même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n’est plus Eschyle, c’est Euripide. L’Apollonide^ c’est l”'lwv du troisième tragique d’Athènes.
M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. 11 a trouvé pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse. Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s’est montré ici harmonieux et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n’a fait ce maître l’art prestigieux du vers. Cette nouvelle œuvre, comme les précédentes, étonne par son infaillible perfection.
J ai dit que la grâce de V Apollonide était une grâce pieuse. 11 y a, en effet, dans l’original grec un parfum de sanctuaire que le poète français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la scène
un temple, chaque chœur une prière, le dénouement un oracle.
Euripide n’était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l’éphèbe la pureté de l’ascète.
Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs, descend les degrés du temple d’Apollon et dit, en cueillant un rameau de laurier symbolique :
O laurier, qui verdis dans les jardins célestes,
Que l’aube ambroisienne arrose de ses pleurs!
Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes.
Qui d’un songe immortel sais charmer nos douleurs!
EURIPIDE
Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre,
Ton feuillage mystique effleure le parvis.
Afin que la blancheur vénérable du marbre Eblouisse les yeux ravis!
O sources, qui jamais ne serez épuisées.
Qui fluez et chantez harmonieusement
Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées,
A la pente du mont solitaire et charmant!
Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques.
Epanchez le trésor de vos urnes d’azur.
Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques Couler comme vous, chaste et pur!
0 magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des philosophes.
Ce petit rocher de Gécrops fut longtemps rude, couvert d idoles raides et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d’or dans leurs longs cheveux nattés, et tout un peuple de matelots nourri d’ail et de chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les guerres médiques devaient détruire.
La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens, les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales dorées pour s’asseoir dans sa cité d’élection; une gloire si prompte et tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs frontons, aux colosses d’or et d’ivoire, la protectrice opulente des cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin
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dont les tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans la puissance, de simplicité dans la richesse, d’obéissance aux dieux, de paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide. Quand 1 harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les troubles de 1 esprit philosophique agiteront les fils des soldats de Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés, que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité seront attaqués par le raisonnement et vengés par le poison légal, qui sera le poete des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et mélancolique exprimera la pensee nouvelle? Euripide.
S il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme Glito était marchande d’herbes dans 1 île de Salamine, où ils s’étaient réfugiés devant les Perses de Xerxès. Glito devint mère et les pauvres époux mirent de grandes espérances sur l’enfant attendu. Le bon Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s achèverait dans les honneurs « avec de douces et saintes couronnes. » L enfant naquit dans la première année delà soixante-quinzieme olympiade, le jour de la glorieuse bataille qui ensanglanta l’Euripe, et il fut nommé Euripide. Pour aider a 1 accomplissement de l’oracle, les pauvres parents firent de leur fils un athlète. Les couronnes de 1 arène étaient les seules qu’ils pussent imaginer. D’ailleurs, la Grece honorait les athlètes. Gomment la mâle beauté des lutteurs n eût-elle pas ete chère à un peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course :
EURIPIDE
— L’athlpte, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.
Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s’il abandonna l’arène, s’il cessa d’oindre ses membres d’huile, ce fut pour peindre à la cire sur des tablettes de bois et s’appliquer à dessiner, selon le goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans perspective. Mais il n’exerça, pas longtemps le cestre et les baguettes rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien n’est absolu, qu’on nomme bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux qu’adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété : il but la ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des esprits amis, des parents intellectuels. L’orgueil de la pensée, l’amour des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui étaient révélés. Mais le vrai maître d’Euripide fut Anaxagore de Glazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes. Conformément à l’esprit de ces écoles, il recherchait le principe des choses et il croyait l’avoir trouvé dans ce qu’il appelait voûç, c’est-à-dire l’esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout, disait-il, est diversement pénétré de l’esprit. Par lui, les plantes connaissent et désirent : elles se réjouissent de porter des feuilles et s’affligent en les sentant mourir. L’esprit, qui détermine toute forme et toute pensée, a donné l’empire à l’homme en lui donnant deux mains. La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse de l’homme, voilà ce qu’Euripide jeune était fait pour comprendre à l’école de ce phi-
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losophe, profond dans l’observation des phénomènes et grand par la liberté de son esprit. La physique d’Anaxagore était tout a fait rationnelle. Du fils d’Hypérion, de « 1 infatigable Hélios qui, traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux immortels, » elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le Péloponèse. Pour elle, les vents n’étaient plus divins et résultaient d’une raréfaction soudaine de Pair. Anaxagore révéla la cause des éclipses aux Athéniens qu’il priva ainsi d’une terreur antique et chère. Accusé d’impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès. Les Athéniens l’exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s’exilèrent de lui. 11 se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante et révèle un vieillard souriant : il demanda que l’anniversaire de sa mort fût un jour de congé pour les écoliers. 11 mourut à l’âge de soixante-douze ans, et l’on croit qu’il sortit volontairement de ce monde, où il avait beaucoup pensé.
Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de la quatre-vingt-unième otympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre de Bacchus, qui, adossé au rocher de Gécrops, était éclairé par de véritables rayons de soleil.
L’élève d’Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect nouveau. 11 fit passer dans le drame la philosophie dont il s’était nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l’enveloppait d’une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible, extérieure aux hommes, qu’elle livre en proie les uns aux autres; des héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une tranquille horreur, l’heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont les images dont
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le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force indépendante de Ehomme. Euripide vint et plaça le destin de Ehomme dans Ehomme même. 11 détermina les mobiles des actes. Le premier, il montra tout l’intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces maladies de Eâme, plus chères mille fois et plus précieuses que la santé, je veux dire les passions.
Ayant épousé Ghœrina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré, mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme. L’ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie d’Euripide. 11 allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale. On montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de la mélancolie rêvait dans l’ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une élégante brièveté :
« Le disciple du noble Anaxagore était d’un commerce peu agréable : il ne riait guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce qu’il a écrit n’est que miel et que chant de sirènes. »
Bien qu’il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout au commerce des livres.
11 possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce qui en sonnait dans l’air plein de parfums et d’abeilles. Son goût de la lecture était si vif qu’il comptait pour un des bienfaits de la paix de pouvoir « dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire des sages. » Son long visage, que nous repré-
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sentent les bustes antiques, portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front plus haut que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche un peu tombants, tout était en lui d’un homme doux et triste, que la vie n’a point épargné.
11 était lié d’amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n’allait guère au théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies d’Euripide. On dit même qu’il participa à la composition de quelques-uns de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de Socrate dans les drames d’Euripide. Mais il n’est pas impossible de reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l’enseignement socratique dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l’opposition qu’il faisait, dans sa Médée^ de l’amour physique à cet autre amour bien préférable (disait-il) qu’inspirent les belles âmes et qui est une école de sagesse, de vertu.
On sait qu’Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. 11 leur appartenait du moins, en effet, par l’indifférence philosophique avec laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux. 11 mettait la sagesse dans l’impassibilité. Telle était aussi la philosophie d’Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.
« Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas a usurper sur ses concitoyens, il ne médite pas d’action injuste. Contemplant la nature éternelle, l’ordre inaltérable, l’origine et les éléments des choses, son âme n’est ternie d’aucun désir honteux. »
Voilà de belles et nobles maximes. Mais, comme Prodicos, comme Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les
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dieux des pensées contraires aux vieilles maximes de la cite. Cet esprit scientilicjue et moderne constituait aux yeux des observateurs une dang’ereuse impiété. Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et héroïques de THellade. De là, les haines, les outrages, les périls. Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d’un tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. 11 mourut dans la demeure royale d’Archélaos.
Voilà qu’insensiblement j’ai conté la vie d’Euripide. Je ne vous dis pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c’était à recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je la conterais d’une façon un peu différente. Je ne dirais plus qu’Euripide a été athlète et peintre parce qu’en réalité on n’en sait rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes représentant, l’une la Palestre, l’autre la Tragédie. Mais il faudrait savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment Euripide, et enfin si le graveur ne s’est point inspiré d’une légende. M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Gomme j’aurais bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle introduction que M. Henri Weil a mise en tête d’un choix de sept tragédies d’Euripide! C’est là que parle la science. Mais, à l’exemple des Grecs, j’aime les contes et je me plais à tout ce que disent les poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les Mille et une Nuits de l’Occident.
Les Marionnettes de M. Signoret
Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je compte bien qu elles joueront aussi Shakespeare, Galderon, Plaute et Molière. Les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de Jules César, au temps de la reine Élisabeth? Et n’est-ce pas en voyant 1 histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu’à son dernier jour? Pensiez-vous
donc qu’d fût impossible aux marionnettes d’être éloquentes ou poétiques?
Si celles de la galerie Vivienne voulaient m’en croire, elles joueraient encore la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert, et un abrégé du Mystère d'OrUans,\MG
M. Joseph Fabre ne manquerait pas de leur accommoder avec amour.
LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET
La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée naïvement, comme par un bon imagier du xv® siècle, et de la sorte nos yeux verraient Jeanne d’Arc à peu près comme nos cœurs la voient, quand ils sont pieux. Enfin, puisqu il est dans la nature de l’homme de désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j’ai bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de simplicité. Hrosv^ita était religieuse en Saxe, au temps d’Othon le Grand. C’était une personne fort savante, d’un esprit à la fois subtil et barbare. Elle s avisa d écrire dans son couvent des comédies à l’imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête pleine de légendes fleuries.
Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de Marie, nièce d’Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers latins, avec la candeur d’un petit enfant. C’est là le théâtre qu’il me faut. Celui d’aujourd’hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par exemple, où l’on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse prédestinée au salut éternel. L’esprit souffle où il veut. Pour accomplir son dessein, l’ermite feint d’abord d’éprouver des désirs charnels. Mais, — ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita! — cette scène est d’une chasteté exemplaire. « Femme, ditl’ermite, je voudrais jouir de ton corps. — 0 étranger! il sera fait selon ton désir et je vais me livrer à toi. » Alors l’ermite la repousse et s’écrie : « Quoi, tu n’as pas honte... », etc.
Voilà comment l’abbesse de Gandersheim s’entendait à
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conduire une scène. Elle n’avait pas d’esprit. Elle était innocente comme un poète, c’est pourquoi je l’aime. Si j’obtiens jamais l’honneur d’être présenté à l’actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans la comédie de mon abbesse. Je dirai : « Marie, nièce de saint Abraham, fut ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s’expriment par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu’à votre place une actrice vivante semblerait petite. D’ailleurs il n’y a plus que vous aujourd’hui pour exprimer le sentiment religieux. »
Voilà ce que je lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer dans la tête de bois d’une marionnette plus facilement que dans le cerveau d’une actrice à la mode
En attendant, j ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et j’y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer les acteurs vivants. S’il faut dire toute ma pensée, les acteurs me gâtent la comédie. J’entends : les bons acteurs. Je m accommoderais encore des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s’en trouve à la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent est trop grand : il couvre tout. 11 n’y a qu’eux. Leur personne efface l’œuvre qu’ils représentent. Ils sont
1. Par 1 intercession de M. Maurice Bouchor, mon vœu a été exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué, depuis, l’J6rrt*am de Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces causeries.
LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET
considérables. Je voudrais qu’un acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de chefs-d’œuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens nomades. Mais peut-être n ai-je aucune idée de ce que c’est que le théâtre. 11 vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d’en parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C’est un sujet qui me convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. 11 y mettrait de la raison.
11 y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est auguste : elle sort du sanctuaire. La marionnette ou mariole fut originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de Paris, où l’on vendait autrefois ces figurines, s’appelait rue des Mariettes et des Marionnettes. C’est Magnin qui le dit, Magnin, le savant historien des marionnettes, et il n’est pas tout à fait impossible qu’il dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.
Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille Espagne, dans l’ardente patrie des Madones habillées de belles robes semblables à des abat-jour d’or et de perles, les marionnettes jouaient des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont clairement désignées par un article du synode d’Orihuela, qui défend d’user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures mobiles : Imajunculis fictilibus, mohili quadam agitatione compositis, quos titeres vulgari sermone appellamus.
Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on faisait danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre.
De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d’abord un rôle dans les cérémonies du culte;
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puis elles perdirent leur caractère religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s’éprirent d’un tel goût pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations d’Atossa et des fureurs d’Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses tréteaux sur l’autel de Dionysos, est venu jusqu’à nous. Dans la Gaule chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme montreurs de marionnettes.
Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne 1 emportent, pour le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de donner une forme aux rêves du poète dont l’âme était, dit Platon, « le sanctuaire des Charités. »
Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile s’est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux demi-chœurs des oiseaux prendre place des deux cotes du thymélé, nous nous sommes fait quelque idee du theatre de Bacchus. La belle représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les spectateurs, prononce ces paroles :
« Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures petries de limon et privées d’ailes, malheureux mortels condamnes a une vie ephemère et fugitive, ombres, songes légers... »
G est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec cette gravité mélancolique.
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La Mère et la Fille ^