‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 58 sur 84 · II. — LOULOU · texte numérisé non relu

II. — LOULOU

Je lis Loulou^ en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce sont là des harmonies.

Loulou aussi est « dans le train, » comme dit Gyp. Je crois même l’avoir rencontrée tout à l’heure, au buffet, cjuand, poudreux, somnolents et affaires, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la douceur d’un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou défoncé sur la tête, les hommes s’abandonnaient; mais les femmes disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes de grâce et d’élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans, les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d’une pêche et riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle avait l’air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal élevée. C’était Loulou, ou quelqu’une qui lui ressemblait fort.

D’ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c’est la petite fille moderne; Loulou, c’est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c’est la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous son portrait? Gyp l’a enlevé en deux ou trois coups de son* crayon de poche. « Une toison frisée couleur d’acajou, le teint éblouissant, des yeux verts tout pailletés d’or, de petites dents de chien dans une bouche trop grande. » Point belle, à peine jolie, mais expressive et mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après son mariage, « sensation » dans le monde. Elle sera la femme moderne, le nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c’est préci-

sèment le nez, la bouche que nous attendions. Elle a du « chien, » comme on dit, et point de ligne, rien de classique. Qu’elle soit la bienvenue!

Les femmes majestueuses, d’une beauté de déesse, que le XVII® siècle a célébrées, ennuieraient aujourd’hui nos mondains, qui ne comptent pour rien le plaisir d’admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé d’Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.

Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.

Ne nous y trompons pas : Gyp est un grand ironique, un ironique sans colere et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu à 1 inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de Gyp, en souriant de s’y trouver tant d’élégance, ne soupçonne pas, je suis sûr, ce qu il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le choix que 1 artiste sut faire des attitudes, des expressions et des mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde, mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d un nouveau Lucien, moins précieux et plus naturel que l’autre; mais, sans vouloir chercher de quelle perfidie charmante est capable l’esprit qui créa Bob, Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera pas tentée d’emprunter quelques traits aux légères esquisses des conteurs

LA SAGESSE DE GYP

de la Vie parisienne . Nous nous permettons bien, nous, de chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n’avait, lui, ni finesse ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.

Ceux qui jugeront nos filles d’après Loulou diront que ces enfants-là ne manquaient ni d’esprit ni de sens, ni dune sorte de facilité aimable; qu’ils n’étaient point méchants, mais qu’ils étaient aussi mal élevés que possible.

Ils ne se tromperont pas tout à fait. L’éducation en France a perdu de sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d’être l’excellente éducatrice qui jadis formait dès l’enfance des hommes capables de tous les emplois et de toutes les charges. C’est par ces travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des nobles et s’empara du gouvernement. Hélas! nous n’avons pas gardé le secret de ce que nos pères appelaient « les fortes nourritures. » Nous n’élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris qu’affligé, si l’on songe que l’éducation est faite en grande partie de contrainte, qu’il y faut de la fermeté et que c’est ce que nous avons surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne savons plus ni imposer ni subir l’obéissance.

Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s’appliquait autrefois à la direction de toute la vie, n’est plus aujourd’hui un mot civil. Dans cet état d’indépendance morale, il est impossible que le développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.

Quand on étudie (comme l’a fait M. Gréard dans un livre

LA VIE LITTÉRAIRE

plein de sagesse et d’expérience) l’éducation des filles sous l’ancien régime, on reconnaît que les plus douces institutrices d autrefois ne se contentaient pas de se faire aimer et qu’elles voulaient encore être respectées et même parfois redoutées. Les parents s’efforçaient alors de cacher leur tendresse. Ils eussent craint d’amollir leurs enfants en les caressant. L’éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer qu’on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces gentilshommes pauvres qui disaient fierement avoir tout donne au roi, les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel était 1 avenir. Rien ou presque rien n était laisse au sentiment de l’enfant :

Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.

Ces hommes d’épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y pliaient tout.

Aujourdhui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons, nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c’est surtout la tradition et l’habitude. En perdant l’antique foi, nous nous sommes deshabitués de ce long regard en arrière qu’on

appelle le respect. Or, il n’y a pas d’éducation sans respect.

Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps mcertames et neuves. En morale, en religion en politique, tout est contestable, puisque tout est contesté Nous avons détruit beaucoup de préjugés et, il faut bien le reconnaître, les préjugés — j’entends de nobles et uni-

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versels préjugés — sont les seules bases de l’éducation. On ne s entend que sur des préjugés; tout ce qui n’est pas admis sans examen peut être rejeté.

Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fdle, parce qu’ils ne savent pas pourquoi ils l’élèvent. Lt comment le sauraient-ils ? Tout autour d’eux est incertain et mouvant. Ils appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie d’une aristocratie qui tombe et s’élève selon qu elle perd ou gagne l’argent qui est sa seule raison d’être. Ils n’ont d’idée sur rien. Ils sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe folle.

Est-ce à dire qu’il faille regretter les anciennes disciplines et les vieilles maisons, l’institut des demoiselles de Saint-Gyr, les couvents où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu’elle ignorera toujours? Non, certes. L’éducation de l’ancien régime, étroite et forte, ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.

Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup d’histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses examens. C’est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à l’instruction. Au xviii® siècle, on n’instruisait guère les filles que dans l’ignorance et dans la religion. Aujourd’hui on veut tout leur apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et des usages, les démocraties ne subsistent

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que par les connaissances usuelles, la pratique des arts et l’application des sciences. 11 faudrait seulement savoir ce que c’est que la science véritable et ne pas enseigner à Loulou que d’inutiles nomenclatures.

Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou savante; mais attachons-nous à l’esprit et non point à la lettre. Que notre enseignement soit plein d’idées. Jusqu’ici il n’est bourré que de faits. Les instituteurs d’autrefois voulaient, avec raison, qu’on ménageât la mémoire des enfants. L’un d’eux disait : « Dans un réservoir si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises. » Bien éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d’y entasser des pavés. Je n’ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches. Je l’ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue, écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.

Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous, Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. 11 fallait qu’il en fût d’abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées, énormes, comme des mondes en formation.

Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les réduire, les abréger. Nous n en possédons pas la loi générale et la philosophie. G est pourquoi nous les faisons entrer dans l’enseignement sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l’esprit des sciences, nous en présenterons la .quintessence à la jeunesse. En attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi. Loulou, la chimie qu’on vous apprend est si ennuyeuse.

Anthologie

CE matin un gras soleil boit la rose'e des prés, dore les pampres sur les coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L’air léger vibre à l’horizon. Assis devant ma table de travail, que j’ai poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes, coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur leur dos les lourdes

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gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille, pieds nus sur la toile grise de 1 aire, donnent à mâcher par poignée a la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée, tandis que les giains de ble, verses dans une vanneuse à manivelle, abandonnent aux souffles de l’air les débris de leurs tuniques legeres. Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l’ombre de la grange, des petits enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris des aïeux depuis un temps immémorial, sont d’une simplicité solennelle. Leur visage, qui n’est empreint d’aucune pensée distincte, réfléchit seulement l’âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé qu’ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l’harmonie. Leur chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve, d’ardent et de riche. L’or des gerbes les environne, une poussière blonde flotte autour d’eux, comme la gloire de cette antique Gérés éparse encore dans nos champs et dans nos granges.

Et VOICI que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie ces batteurs de blé, ces simples artisans de 1 œuvre par excellence. Qu’est-ce que ma tâche à côté de a leur. Et combien je me sens humble et petit devant eux!

ANTHOLOGIE

Ce qu’ils font est nécessaire. Et nous, frivoles jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent? Heureux l’homme et le bœuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis. Les ouvriers que ^e vois de ma fenêtre battront aujourd’hui trois cents bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter de la bonté de leur œuvre. Oh! la joie d’accomplir une tâche exacte et régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j’ai bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma grange, j’ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain qui entretient la vie? Saurai-je si j’ai bien dit? Sachons, du moins, quelle que soit notre tâche, l’accomplir d’un cœur simple, avec bonne volonté. Voilà déjà deux ans que j’entretiens des choses de l’esprit un public d’élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n’ai jamais obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m’a vu souvent incertain, mais toujours sincère. J’ai été vrai, et par là, du moins, j’ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n’y ai d’ailleurs aucun mérite. 11 faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le premier mot. J’ignore les artifices du langage et ne sais parler que pour exprimer ma pensée.

Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d’une terre brûlante, aucun livre nouveau n’est venu solliciter ma critique paresseuse. Je rouvre V Anthologie des poètes du XIX^ siècle. En 1820, quand Lamartine publiait les Méditations et faisait jaillir une nouvelle source de poésie, un jeune officier de l’oisive armée de la Restauration, gentilhomme pauvre, également

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étranger au royalisme servile des fils d émigrés et à la violence criminelle des affdiés de la Charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour lui-même de petits poèmes élégants et purs, d’un sentiment nouveau; scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C’était Millevoye encore, Millevoye qu il faut bien, maigre notre orgueil, retrouver à la source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes nationales. Mais c’était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des haillons d’une Muse surannée. Ou plutôt ce n’était plus Millevoye, c’était déjà Alfred de Vigny. Ses Poèmes furent publiés en 1822. Moins abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l’emportait des le début sur le poete des Méditations par la fermeté du langage et par la science du vers. Plus tard, il • porta plus haut qu’aucun poète de son temps l’audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux recueils seulement de poésies marquent sa vie assez longue. Le premier est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L intervalle de cette studieuse existence est rempli par des œuvres de roman et de théâtre dont une, tout au moins. Servitude et Grandeur militaires^ est un pur chef-d’œuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. 11 donna, avant les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son existence entière égoutta un petit nombre de vers.

Est-ce pour cela qu’un poète si rare et du plus intelli-

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gent génie eut peu d’action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long silence le fît oublier de la foule; il faut donner incessamment de l’aliment à la renommée pour la rendre robuste. C’est ce que fît Victor Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes, et c’est ce qu’Alfred de Vigny ne fît pas.

Mais n’y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui l’écartait de la popularité littéraire? Cette tour d’ivoire où l’on dit qu’il se retirait, qu’était-ce, sinon son talent même, son esprit haut et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son isolement. 11 concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des âmes. 11 fut calme et dédaigneux. 11 n’eut pas le bonheur de Lamartine et d’Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution pêle-mêle avec l’éloquence parlementaire, l’exaltation patriotique et les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente réaction contre l’esprit du xviiC siècle. Ce fut une fusée religieuse. Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d’un christianisme éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert : il n’avait pas le sentiment néo-chrétien. 11 n’était même pas spiritualiste. A la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d’athéisme stoïque : on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s’écrie :

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté,

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté.

Le sage opposera le dédain à l’absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

On ne trouvera pas ces sombres vers des Destinées dans la nouvelle Anthologie. On y rencontrera, par compensation, cette Maison du berger qui, comme le dit si bien un poete, M. André Lemoyne, « est un des plus beaux poèmes d amour de tous les âges. » C’est aussi l’expression d’une philosophie sombre et pathétique dont rien ne surpasse l’éloquence douloureuse :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature,

Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.

Elle me dit : .

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre.

J’ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.

Mon printemps n’entend pas vos adorations.

» Avant vous, j’étais belle et toujours parfumée. J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers.

Je suivais dans les deux ma route accoutumée.

Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l’espace où tout s’élance.

J’irai seule et sereine; en un chaste silence Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. »

Cette tristesse philosophique est singulière et d’un accent inouï dans le romantisme. Car il n’y faut pas comparer le Désespoir de Lamartine. Lamartine blasphémait alors, et le

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blasphème n est possible qu’au croyant. D’ailleurs le Désespoir est suivi, dans les Méditations ^ d’une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit et mourut enfant de chœur. En toutes choses, il changeait d idées à mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta fixe dans cette perpétuelle transformation. A quatre-vingts ans, ses croyances n’avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d’un petit enfant. Un soir , ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la Providence, il se mit à pleurer.

Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus, taverniers d’enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout un moyen âge vu, dans l’ombre, à travers un feu de Bengale vert et rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort. Les Ballades, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique. \J Anthologie, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les formes et les couleurs dans une « ballade » de ce Louis Bertrand qui signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.

O Dijon, la fille Des glorieux ducs,

Qui portes béquille Dans tes ans caducs...

LA VIE LITTÉRAIRE

La grise bastille Aux gris tiercelets Troua ta mantille De trente boulets.

Le reître, qui pille Nippes au bahut, Nonnes sous leur grille, Te cassa ton luth.

Gela ne vous semble-t-il pas assez moyen âge? Mais le chef— d Œuvre de ce goût est assurément le prologue de Madame Putiphar.

11 y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés :

Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;

Il porte élégamment un corselet d’acier.

Scintillant à travers une résille verte

Comme à travers des pins les cristaux d’un glacier.

Son œil est amoureux; sa belle tête blonde A pour coiffure un casque, orné de lambrequins.

Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde Comme fait le lampas autour des palanquins.

Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,

Est juché gravement sur le dos d’un mulet.

Qui ferait le bonheur d’un gothique antiquaire ;

Car sur son râble osseux, anguleux chapelet.

Avec soin est jetée une housse fanée.

Housse ayant affublé quelque vieil escabeau.

Ou caparaçonné la blanche haquenée Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.

Il est gros, gras, poussif...

Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l’hôtel de Cluny fut meublé des débris du moyen âge et

ANTHOLOGIE

devint un musée. Mais c’est le troisième cavalier... excusezmoi, le « tiers cavalier » qui révèle tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier :

Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,

Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;

Un byperboréen, un gnome sans paupière,

Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.

Il porte à sa main gauche une faux dont l’acier Pleure à grands flots le sang, puis une cbausse-trape En croupe où se faisande un pendu grimacier.

Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans son cœur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois qu’ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n’allait pas au bureau où il était expéditionnaire sans s’écrier avec un rire sarcastique ; « Je suis damné! »

Ce n’est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique dont Victor Hugo fut l’expression la plus éclatante. Les Jeune-France jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d’ignorance dans l’exotisme et dans 1 archaïsme ne suivaient pas moins deux routes fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du roi deThulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française, naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les âmes. Par contre, en étudiant le moyen

LA VIE LITTÉRAIRE

âge, dont ils se faisaient d’ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l’exemple du grand Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient les véritables sources d inspiration auxquelles une poésie nationale dût s’abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand chose, étant fort peu philosophes 5 mais ils avaient de l’instinct : c’étaient des artistes.

Un des plus beaux poèmes de cette période, Roland, est signé du nom obscur de Napol le Pyrénéen. C’est là le pseudonyme de M. Napoléon Peyrat, né en 1809 au Masd’Azil, dans l’Ariège, près du torrent de l’Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce Roland, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le trouvera tout entier aux pages 259-263 de V Anthologie Lemerre. Je n en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un fragment d’une belle œuvre d’art fait deviner la splendeur de l’ensemble :

L’Arabie, en nos champs, des rochers espagnols S’abattit : le printemps a moins de rossignols Et l’été moins d’épis de seigle.

Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait La crinière argentée, et leur pied grêle avait Des poils comme des plumes d’aigle.

Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins Buvaient l’eau de nos puits et mangeaient nos raisins Et nos figues, et nos grenades;

Suivaient dans les vallons les vierges à l’œil noir,

Et leur parlaient d’amour, à la lune, le soir.

Et leur faisaient des sérénades.

[bruns,

t our eux leurs grands yeux noirs, pour eux leurs beaux seins Pour eux leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,

ANTHOLOGIE

Pour eux leur belle joue ovale;

Et quand elles pleuraient, criant : « Fils des démons! »

Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts Ils faisaient sauter leur cavale.

Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son Aymerillot :

Les âmes chargeaient l’air comme un nuage noir,

Et notre bon Roland, en riant, chaque soir,

S’allait laver dans les cascades.

Jeu singulier du sort! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l’heure, il laisse pourtant la pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de Part de son temps.

Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil décliné et glisse à l’horizon empourpré.

Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles, que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix du cœur, qu’assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme eux, que j’ai rempli ma journée?

M. Gaston Paris et la Littérature française au moyen âge^

J’ai reçu ici, dans les vignes, un livre qui a été pour moi comme la visite d’un savant ami. C’est le Manuel de littérature française au moyen âge que M. Gaston Paris rédigea d’abord pour ses élèves de l’École des hautes études et fît ensuite imprimer à l’usage des esprits, assez rares, qu’anime unecuriosité méthodique. Gomme la matinée était chaude et tranquille, j’ai emporté le livre bienvenu dans

1. La Littérature française au moyen âge. A7= et XIV^ siècles. — Manuel d’ancien français, par Gaston Paris, 1 vol. in-18.

LA LITTÉRATURE AU MOYEN AGE

un petit bois de chênes, et je l’ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur 1 herbe, on ne song’e pas à prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec candeur. On est très désintéressé, car il n est tel cjue l’air animé des bois pour nous rendre indifférents à nous-mêmes et pour dissoudre nos âmes dans les choses. Enfin, l’ombre mouvante (jui tremble sur le feuillet du livre et le bourdonnement de l’insecte qui passe entre l’œil et la page mêlent à la pensée de l’auteur une impression délicieuse de nature et de vie.

Avec quelle docilité j’ai suivi, dans mon bois, l’enseignement de M. Gaston Paris! Comme j’entrais volontiers avec lui dans l’âme de nos aïeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantôt grossier, tantôt subtil, presque toujours symétrique et régulier comme les jardins sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dévorai en quelques heures un livre fait au contraire pour être longuement étudié, et dans lequel les notions sont puissamment condensées. C’est pourquoi je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre bien-aimée, avec ses forêts, ses champs, ses blanches églises, ses châteaux et ses villes, était petite comme le pré que je découvre là-bas entre les branches; il me semble que ces siècles de grands coups d’épée, de prières et de longues chansons s’écoulèrent en quelques heures. Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvères, jongleurs, m’apparaissent comme ces insectes qui peuplent l’herbe à nos pieds. C’est une miniature dont mes yeux ont gardé l’impression, une miniature si fine qu’on pourrait découvrir les plus menus détails

en regardant à la loupe. Les contes des fées parlent d’une toile d’un tel artifice qu’elle tenait tout entière dans une coquille de noisette, et sur cette toile tous les royaumes de la terre étaient représentés avec leurs rois, leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C’était l’ouvrage d’une fée. Tel que je me le représente sous mon chêne, le livre de M. Gaston Paris ressemble beaucoup à cette toile merveilleuse. Mes mains en sentent à peine le poids et j’y vois les figures de tous ceux qui, dans la douce France, aux âges de chevalerie et de clergie, parlèrent de combats, d’amour et de sagesse. Ce que j’admire, c’est la netteté du tableau. Je vois distinctement la terre, revêtue, comme dit le chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des églises. Là s’agitent des hommes simples qui croient en Dieu et s’assurent en l’intercession de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, réglée comme la page d’un antiphonaire, s exhale avec 1 harmonieuse monotonie du plain-chant. Quand ils tombent dans le péché, ce qui est l’effet de la malédiction d’Adam, ils restent pourtant fidèles à Dieu et ne désespèrent pas. Ils n’ont point de famille, ils écrivent en latin et disputent subtilement. Ce sont les pasteurs du troupeau des âmes. Les autres s’en vont en guerre ; il leur arrive parfois de piller des couvents et de inettre à mal les nonnes, qui sont les fiancées de Jésus- Christ. Mais ils seront sauvés par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes œuvres leur seront comptées. Les vilains, qui labourent pour eux, sont des hommes puisqu’ils ont été baptisés. Ils peuvent enduœr de grands maux sur cette terre, car ils auront part a la félicité éternelle. Le curé qui, chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa naïveté, un merveilleux

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économiste. A ceux qui n’ont pas de terre ici-bas, il montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, où Dieu le père siège en habit d’empereur, est tout proche : on y monterait avec une echelle, pour peu que saint Pierre le voulût bien, et saint Pierre est un bon homme; pauvre et de petite naissance, il a de 1 amitié pour les vilains et, peutêtre, quelques égards pour les nobles. D’ailleurs, la sainte Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent à tous moments sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n’ont rien d’étrange, ce sont des prud’hommes et des dames qui favorisent, a la manière des petits génies et des fées, les personnes qui leur sont dévotes. Les passages sont perpétuels de l’église triomphante à l’église militante; la flèche des cathédrales marque la limite indécise entre le ciel et la terre. Quant à l’enfer, il est dans la terre même, et des bergers, parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestées. L’enfer fait peur, comme dit François Villon. Mais, de quelque façon qu on vive, on compte bien l’éviter; on peut, on doit espérer : l’espérance est une vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n’est presque point distinct de cette terre où les âmes en peine reviennent chaque nuit demander des prières. Voilà le monde du moyen âge; il pourrait être représenté, à la rigueur, par une vieille horloge un peu compliquée, comme celle de Strasbourg. Il suffirait de trois étages de marionnettes, que des rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis mon rêve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XI® siècle et le xv® étaient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie; l’immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l’océan des illusions; ils étaient des hommes. Mais ils n’avaient

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ni nos craintes ni nos espérances, et leur monde, par rapport au nôtre, était tout petit. Si on le compare à Tunivers de Galilée, de Laplaceet du père Secchi, ce n’était véritablement qu’un ingénieux tableau à horloge.

11 faut goûter la naïveté de leur imagination. Elle se peint en traits aimables dans les Miracles de la Vierge et dans les Vies des Saints. La critique savante de M. Gaston Paris en est tout attendrie. N’est-ce pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne qui, par faiblesse de cœur, quitta son monastère pour se livrer au péché? Elle y revint après de longues années, ayant perdu l’innocence, mais non pas la foi, car, dans le temps de ses erreurs, elle n’avait cessé d’adresser chaque jour une oraison à Notre-Dame. Rentrée dans le monastère, elle entendit ses sœurs lui parler comme si elle ne les avait jamais quittées. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le costume de celle qui l’aimait jusque dans le péché, avait fait pour elle 1 office de sacristine, de sorte que personne ne s était aperçu de 1 absence de la Religieuse infidèle. Mais M. Gaston Paris sait un autre miracle plus touchant.

11 y avait une fois un moine d’une extrême simplicité d esprit et si ignorant qu’il ne savait réciter autre chose qu Ave Maria. 11 était en mépris aux autres moines, mais étant mort, cinq roses sortirent de sa bouche en l’honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui l’avaient raillé de son ignorance honorèrent sa mémoire comme celle d un saint. Enfin, voici un miracle encore plus ingénu, celui du Tomheor IVostre-Dame. C’était un pauvre jongleur qui, apres avoir fait des tours de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea à l’éternité et se fît recevoir dans un couvent. Là, il voyait les moines honorer la Vierge, en bons clercs qu ils étaient, par de savantes

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oraisons. Mais il n’était pas clerc et ne savait comment les imiter. Enfin, il imagina de s’enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le plus d’applaudissements du temps qu’il était jongleur. Des moines, inquiets de ses longues retraites, se mirent à l’épier et le surprirent dans ses pieux exercices. Ils virent la mère de Dieu venir ellemême, après chaque culbute, éponger le front de son tombeor.

C’est dans ces imaginations populaires, c’est dans les légendes venues d’Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite qu’il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou quatre fois séculaires, aboutirent à la vocation de Jeanne d’Arc et rendirent possible, à l’heure du danger, la plus charmante des merveilles, la délivrance de tout un peuple par une bergère. Je m’explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu’en sortant tout à fait de mon sujet. Je m’en garderai bien. On peut rêver sous un arbre; encore faut-il quelque suite, même dans un rêve. Cette figure de la France féodale, que nous venons de dessiner d’un trait grêle et d’une couleur trop vive à l’exemple des enlumineurs des xiv® et xv' siècles, c’est l’art, c’est la littérature épique, lyrique et sacrée de ces temps, telle que nous la présente M. Gaston Paris, qui nous en a suggéré l’idée.

M, Paris n’est pas seulement un savant. 11 unit au goût littéraire le sens philosophique, et son Manuel de vieux français^ dont je vous parle ici, n’a tant d’intérêt que parce qu’on y voit constamment les idées générales sortir de l’ensemble des faits. L’auteur nous montre d’abord la fatalité qui ne cessera de peser sur toute la littérature du moyen âge et qui déterminera finalement son caractère.

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Les clercs, qui presque seuls lisaient et écrivaient, gardèrent l’usage du latin. Ils considéraient cette langue comme le seul instrument digne d’exprimer une pensée sérieuse. « C’est là, dit M. Paris, un événement d’une grande importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la production littéraire de cette époque : il sépara la nation en deux et fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, en les emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes, et où il leur était à peu près impossible de développer quelque originalité. »

Dédaignés des gens instruits, les écrits en langue vulgaire ne s’adressaient guère qu’aux ignorants. Ce ne pouvait donc être d’abord que des contes et des chansons. Et, puisque ces chansons étaient faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la Chanson de Roland^ et generalement tous les vieux gestes étaientils chantés par des jongleurs. De là le caractère essentiellement populaire de la littérature française au moyen âge.

Cette littérature abondante et naïve, brutale et pourtant ingénieuse comme le peuple dont elle était l’idéal, fut surtout modelée par lés mains les jilus habiles à sculpter les âmes, les mains de 1 Eglise. L’Eglise la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux caractères : une foi naïve, un air d’enfant tendre et cruel, un goût du merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beauté de la chair (ce qui ne l’empêchait pas d’être obscène quand il lui en prenait fantaisie), une quiétude

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parfaite, la certitude .absolue de posséder l’immuable vérité. Ce dernier trait, le trait essentiel, a été admirablement marqué par M. Gaston Paris.

« Le nom, dit ce savant, que nous avons donné au moyen âge indique combien il fut réellement transitoire, et cependant ce qui le caractérise le plus profondément, c’est son idée de l’immutabilité des choses. L’antiquité, surtout dans les derniers siècles, est dominée par la croyance à une décadence continue; les temps modernes, dès leur aurore, sont animés par la foi en un progrès indéfini. Le moyen âge n’a connu ni ce découragement ni cette espérance. Pour les hommes de ce temps, le monde avait toujours été tel qu’ils le voyaient (c’est pour cela que leurs peintures de l’antiquité nous paraissent grotesques), et le jugement dernier le trouverait tel encore... Le monde matériel apparaît à l’imagination comme aussi stable que limité, avec la voûte tournante et constellée de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il en est de même du monde moral : les rapports des hommes entre eux sont réglés par des prescriptions fixes sur la légitimité desquelles on n’a aucun doute, quitte à les observer plus ou moins exactement. Personne ne songe à protester contre la société où il est, ou n’en rêve une mieux construite; mais tous voudraient qu’elle fût plus complètement ce qu’elle doit être. Ces conditions enlèvent à la poésie du moyen âge beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d’autres époques : l’inquiétude de l’homme sur sa destinée, le sondement douloureux des grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l’aspiration individuelle et la règle sociale. » (Page 34.)

Quel est donc l’intérêt, quels sont donc les mérites de

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cette littérature condamnée dès sa naissance à une irrémédiable humilité, ig'norant la beauté des formes, la volupté des choses, la Vénus universelle, et plus étrangère encore à ces nobles curiosités, à cette inquiétude de la pensée, à ce mal sublime, ce monstre divin que nous caressons,' tandis qu’il nous dévore? Par quels charmes l’immense bibliothèque du moyen âge, longtemps oubliée sous la poussière et découverte d’hier seulement, peut-elle nous attirer et nous plaire encore?

Le savant que nous consultons va nous répondre. Cette littérature oubliée, nous dira-t-il, demeure intéressante parce qu elle est « 1 expression naïve et surtout puissante des passions ardentes de la société féodale. » Elle nous intéressera encore par la peinture « des relations nouvelles des deux sexes, telles qu’elles se formèrent sous l’influence du christianisme, » et elle nous plaira par l’accent, inouï jusque-là, de la courtoisie. Enfin, nous goûterons, dans les œuvres bourgeoises du xii« siècle, « le bon sens, l’esprit, la malice, la bonhomie fine, la grâce légère, » qui sont les qualités de la race, les dons que les fées de nos bois et de nos fontaines accordèrent à Jacques Bonhomme pour le consoler de tous ses maux.

Et M. Gaston Paris conclut par ces belles paroles :

« En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout l’étude attrayante et fructueuse, c’est qu elle nous révèle mieux que tous les documents historiques l’état des mœurs, des idées, des sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première OIS et non pour la dernière, la France eut à l’égard des nations avoisinantes un rôle partout accepté d’initiation et de direction intellectuelle, littéraire et sociale. » (Page 32.)

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Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit :

— Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j entendis jadis les refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L’âme de tes aïeux est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C’est ainsi, créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d’années. Sois pieux, vénère la terre de la patrie. N’en prends jamais une poignée dans ta main sans penser qu elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont la poussière mêlée à cette terre m’a nourri depuis des siècles, et dont l’esprit est passé en toi, leur Benjamin, l’enfant des meilleurs jours. Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d’avoir été un enfant. Sache qu’ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur dois tout!

Lexique ^

La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe mes vitres à petits coups comme pour m’appeler; elle ne fait qu’un bruit léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon cœur. Tandis qu’assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. 11 faut partir. L automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses ailes dans le ciel agité, et voici qu’une tristesse paisible est venue de l’occident avec la pluie et la

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