Le Rêve, Charpentier, édit., 1 vol. in
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pait pas. M. Zola a voulu l’envolée et le coup d’aile, et la poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à l’heure qu’il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique, le plus ailé et le plus envolé des romanciers.
Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. 11 épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut seulement regretter qu’il célèbre avec trop de bruit et d’éclat cette mystique alliance.
Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux? Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n’a pas pu.
En vérité, la renommée est parfois importune. 11 en est de M. Emile Zola comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un œuf et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L’auteur du Rêve confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu’il lui avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des journalistes, peu tendres d’ordinaire, se sont émus de cette touchante merveille. « Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans le fumier plane aisément dans l’azur. Désormais l’auteur du Rêve passe en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et l’Académie française. Car Dieu l’a érigé en exemple aux gens du monde. »
Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapa-
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geuse. Au reste, j’avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui coûte cher : il l’a pa3^ée de tout son talent. On n’en trouve plus trace dans les trois cents pages du Rêve. Devant l’impalpable héroïne de ce récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon. Et, s’il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme inimitable, et l’on ne saurait plaire si l’on n’est plus soi-même. Quand il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. 11 est sans rival pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout bas : V Assommoir a fait mes délices. J’ai lu dix fois avec une joie sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l’oie et la première communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n’est pas apte a tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir, exprimer que ce qu’il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire il ne peint jamais que luimême. Certains, à vrai dire, tels que Shakespeare, ont représenté l’univers. C’est donc qu’ils avaient l’âme universelle. Sans offenser M. Zola, telle n’est point son âme. Pour vaste qu’elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y tiennent trop de place. C’est un bon peintre quand il copie ce qu’il voit. Son tort est de vouloir tout peindre. 11 se fatigue et s’épuise dans une entreprise démesurée. On l’avait déjà averti qu’il tombait dans le chimérique et dans le faux. Peine perdue! 11 se croit infaillible.. 11 a cessé depuis longtemps d’étudier le modèle. 11 compose ses tableaux d’imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est prodigieuse, et, commeil n a pas de philosophie, il tombe à chaque instant dans
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1 cibsurdô 6t dciiis 1g nionstniGux. Gg cIigI dG I'gcoIg naturalistG ofÎGiisG à tout moniGiit la naturG.
GgWg fois-ci 1 GrrGur Gst complGtG Gt on no saurait imaginor un roman plus déraisonnablo quG le Rêve. Gcst l’histoirG d’uno onfant trouvéo, gIgvgg à l’ombro d’uno cathodralo par dos chasubliors qui vivont avGC uiig piousG modostiG dans uiig vIgIIIg maison héréditairo adossGG à l’églisG. L’onfant sg nommG AngéliquG Gt a été rGcuGilliG, un matin du nnigG, par Igs bons chasubliors, sous 1g porchG dG SaintG-Agnès.
EIIg dGviGnt unG brodGusG mystiquG Gt rGtrouvG Igs SGcrGts dGS vIgux maitrGS brodGurs. Un jGunG ouvriGr vGrrinr lui apparaît uug fois, boau commo un* saint Goorgos do vitrail. EIIg rGconnaît aussitôt cgIuî qu’allG attundait, son rêvG. EIIg l’aimG, gIIg Gst aiméG dG lui. EIIg sait par avancG qu il Gst un princG. Son rêvG no l’avait point trompéo : on ofTot, cot ouvrior vorrior Gst Félicion Vil do Hautocœur, 1g fils dG l’archGvêquG. AngéliquG Gt FéliciGn SG fiancGnt 1 un a 1 autrG. Mais monsGignGur rGfusG son consGiitomont. Los bons chasubliors, pour rompre un amour qui les effraye, disent à Félicien qu’Angélique ne 1 aime plus et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en meurt. Monseigneur vient luimême lui donner l’extrême-onction. Puis il la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa famille : « Si Dieu veut, je veux. » Alors, Angélique se soulève sur son lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épousé, dans la cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecœur. Après la cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit l’auteur, « au néant divin ».
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M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde : « Tout n’est que rêve », dit-il. Et c’est, je crois, la seule réflexion philosophique qu’il ait jamais faite. Je n’y veux pas contredire. Je crois en effet que l’éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie n’est qu’un songe. Mais j’ai peine à me figurer l’auteur de Pot- Bouille interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la sonde dans l’océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant, comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit que tout n’est que rêve, je crains qu’il ne pense qu’à son livre, lequel est en effet une grande rêverie.
On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C’est sous le portail de Sainte-Agnès qu’Angélique a été trouvée et c’est l’image de sainte Agnès, vêtue de la robe d’or de ses cheveux, qu’Angélique brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J’ai quelque dévotion à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu’elle a été écrite par Voragine :
« Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième année, et elle trouva ainsi la vie. Si l’on ne comptait que ses années, elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l’âge pour la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme elle revenait de l’école, le fils du proconsul l’aima et lui promit des pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à devenir sa femme. Agnès lui répondit :
« Eloigne-toi de moi, pasteur de mort, amorce de péché » et aliment de félonie. Car il en est un autre que j’aime. » Et alors elle commença à louer son amant et divin époux... » Je vous conterais tout le reste, pour peu que
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vous m en priiez, et surtout comment, le gouverneur l’ayant fait mettre nue, ses cheveux s’allongèrent miraculeusement et lui firent une robe d or. G est là un conte charmant, et les legendes des vierges martyres, telles qu’elles fleurirent au xiii® siecle, sont autant de joyaux dont il faut goûter a la fois la richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d’œuvre d’une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta longtemps ébloui et ce fut jusqu’au xvi® siècle la poésie des pauvres. Mais M. Zola se trompe fort s’il croit que la religion d’aujourd’hui en a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne d’Arc, il a fait un étrange anachronisme. 11 est vrai qu’il suppose que son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un vieux livre du xvi® siècle. Mais cela même est bien invraisemblable.
En réalité, ce qu’apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans la piété, à l’odeur de l’encens, ce n’est point la légende dorée, ce sont les prières, l’ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse dans ce récit d’une enfance pieuse et d’une jeunesse mystique.
Aussi son livre n’est-il qu’un conte bleu sur lequel il n’est ni permis de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien longuement, bien lourdement écrit.
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J’en sais un autre que je préfère et que je vais vous dire. C’est le même, après tout, et il s’appelle aussi un Rêve. 11 est d’un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M. Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c’est un jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que l’apparition, c’est non plus un fils d’évêque en saint Georges, mais une fille de roi avec sa quenouille :
Vous me demandez qui je vois en rêve?
Et gai, c’est vraiment la fille du roi;
Elle ne veut pas d’autre ami que moi.
Partons, joli cœur, la lune se lève.
Sa robe, qui traîne, est en satin blanc.
Son peigne est d’argent et de pierreries;
La lune se lève au ras des prairies.
Partons, joli cœur, je suis ton galant.
Un grand manteau d’or couvre ses épaules.
Et moi dont la veste est de vieux coutil !
Partons, joli cœur, pour le Bois-Gentil.
La lune se lève au-dessus des saules.
Comme un enfant joue avec un oiseau,
Elle tient ma vie entre ses mains blanches.
La lune se lève au milieu des branches.
Partons, joli cœur, et prends ton fuseau.
Dieu merci, la chose est assez prouvée :
Rien ne vaut l’amour pour être content.
Ma mie est si belle, et je l’aime tant!
Partons, joli cœur, la lune est levée.
Voilà le coup d’aile, voilà l’envolée, voilà la poésie, voilà le vrai rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en même temps. J’admire même qu’il soit si lourd en étant si plat.
La Tempête
Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner la Tempête de Shakespeare. Il y a une heure à peine que la toile du petit théâtre est tombée sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda. Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, « je me ressens encore des illusions de cette île. » L’aimable spectacle! Et qu’il est vrai que les choses exquises, quand elles sont naïves, sont deux fois exquises! M. Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les chefs-d oeuvre, je dirai les saintes œuvres de tous les théâtres. Hier, Aristophane; aujourd’hui, Shakespeare; demain, Kalidasa. Ses petits acteurs sont de bois comme les dieux que détestait Polyeucte. Mais Polyeucte était un fanatique; il n’entendait rien aux arts et il ignorait tout ce qu’un dieu de bois peut contenir de divin et d’adorable.
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Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse pour les petits êtres de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin, qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je lai déjà exprimée ici l’an passé. J’ai dit que les acteurs de bois avaient, selon moi, beaucoup d’avantages sur les autres. Et je suis très flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, 1 amour du rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un éloge ingénieux des marionnettes.
« Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et, tandis que le nom et le visage trop connus d’un comédien de chair et d os imposent au public une obsession qui rend impossible ou très difficile l’illusion, les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiété. Dans leurs gestes essentiels tient l’expression complété des sentiments humains. On en eut la preuve aux représentations d Aristophane. De vrais acteurs n’eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à l’illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière. » Je n’aurais point si bien dit, mais j’ai senti de même. J ajoute qu’il est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement : elles ont à la fois du style et de l’ingénuité. Ne sont-elles pas les sœurs des poupées et des statues? Voyez les marionnettes de la Tempête. La main qui les tailla leur imprima les caractères de l’idéal ou tragique ou comique.
LA TEMPÊTE
M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes d’un grotesque puissant ou d’une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce fine d’une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des vierges de ce bienheureux xv® siècle qui fit refleurir pour la seconde fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de gaze lamée d’argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute l’élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l’art hellénique.
Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame. Prospère, Caliban, Stephano, c’étaient des poètes tels que MM. Maurice Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n’a point dédaigné de dire le prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo.
Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare.
La traduction de la Tempête^ que nous venons d’entendre, est de M. Maurice Bouchor. Elle m’a beaucoup plu et j’ai grande envie de la lire à loisir. Elle est en prose, mais d’une prose rythmée et imagée. Je ne puis que donner ce soir l’impression d’un moment. Au reste il y a quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un poète, c’est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu’on ne croit chez les poètes. C’est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et très
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sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs de la table, 11 fallait M, Bouchor pour nous donner quelque idée de ce style shakespearien que Garlyle a si bien nommé un style de fête.
On s’accorde à croire que la Tempête est la dernière en date des œuvres de ce grand Will et celle qu’il donna pour ses adieux au théâtre avant de se retirer dans sa ville natale de Stratford-sur-Avon. Il approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public et desirait fort mener la vie de gentlemaa f armer . Il n’avait pas d’ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux prestiges de son art et de son génie.
Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de son génie et ne songait qu’à planter un mûrier dans son jardin. D’ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans la Tempête^ et on a eu raison. Il y a de tout dans cette œuvre prodigieuse. C’est, si l’on veut, une pièce géographique du genre du Crocodile de M. Victorien Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public curieux de voyages et navigation. Et, de fait, la Tempête traite des mœurs des sauvages telles qu’on les connaissait au temps d’Élisabeth.
G est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c’est encore un traité de magie ou un symbole moral. G’est enfin une pièce politique, une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l’étendue et la profondeur des vues, ces tragédies d État dont on faisait grand cas dans notre XVII® siècle français,
J avoue qu’à cet égard le personnage de Galiban m’intéresse et m’inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l’avenir est à Galiban. Ariel, entre nous est
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fini; il n’aspire plus qu’au repos et à la liberté. Dieu me garde de médire d’un esprit si charmant. C’est un ministre accompli. 11 exécute très habilement les ordres du souverain. 11 opère les arrestations avec dextérité. Il s’empare des gens sans les molester. 11 divise, il endort les ennemis de la Constitution. Tous les ministres n’en sauraient faire autant. 11 est très autoritaire avec des façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu’il se plonge dans les entrailles de la terre, même lorsqu’elle est durcie par la gelée. A ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les bennes et jaloux de payer de sa personne. 11 a été ministre des Travaux publics avant d’être ministre de l’Intérieur, et il a su remplir parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l’esprit souple, rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages; c’est un vrai génie de l’air.
Mais finalement on ne sait s’il dirige ou s’il est dirigé. Il échappe sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par lui rendre sa liberté et l’éloigner définitivement des affaires. Enfin, Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les classes dirigeantes.
Quant à Caliban, c’est une brute, et sa stupidité fait sa .force. Ce « veau de lune, » comme l’appelle Stephano, est le peuple et le peuple tout entier. Dans l’opposition, il est sans prix. Il a pour détruire d’étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en rampant il s’élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c’est qu’il a des instincts et peu d’intelligence. L’intelligence est sujette à l’erreur; l’instinct ne trompe jamais.
LA VIE LITTÉRAIRE
Il a de grands besoins, tandis que l’exquis Ariel n’en a plus. G est un animal, il est hideux, mais il est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle Miranda; il s’y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée. Mais il est patient, il est entêté : un jour, il obtiendra une autre Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse. Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en convient. « Tel qu’il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des services. » C’est là un aveu qu’il faut retenir et, quand ensuite le prince donnera à Galiban les noms d’esclave abhorré, d être capable de tout mal, d’ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on reconnaîtra que ce n est point là le langage de la justice. Si, dans le conflit sans cesse ouvert entre le maître et l’esclave, le noble duc de Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre cette justice à Prospero qu’il s’est efforcé d’éclairer l’intelligence du malheureux Galiban. Il n a rien épargné pour faire de la brute un homme et même un lettré. Peut-être n’a-t-il accompli cette tâche qu avec trop de zèle et d’empressement. Prospero est luimême un savant. G est aussi un idéologue. A Milan, tandis qu il étudie dans des bouquins Part de gouverner, des conspirateurs lui enlevent son duché et le relèguent dans une lie deserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus précieux qu’un duché. Il est aussi persuadé qu aucun de nos hommes d’État répu-
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blicains des avantages de l’instruction, en quoi il se prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie Galiban à l’école. Mais Galiban, qui n’est point fait pour goûter les joies pures de l’intelligence, veut être riche dès qu’il sait lire. A Prospero, qui lui vante les bienfaits de l’instruction, il répond tout net :
« Vous m’avez appris à parler, et le profit que j’en retire est de savoir comment maudire. La peste rouge vous tue pour m’avoir enseigné votre langage! »
A l’origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Galiban, le gouverné, n’étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne entente et de sympathie. Galiban n en a pas perdu la mémoire :
— (( Gette île est à moi, dit-il au duc de Milan ; elle est à moi de par Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais bon accueil, tu me donnais des petites tapes d’amitié, tu me faisais boire de l’eau avec du jus de baie, tu m’apprenais comment il faut nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t’aimais et je te montrais toutes les ressources de l’île, les ruisseaux d’eau fraîche, les creux d’eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que je sois maudit pour l’avoir fait! Que tous les charmes de ma mère, chauves-souris, escarbots et crapauds s’abattent sur vous! Gar je compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d’abord mon propre roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant que vous me retenez le reste de l’île. »
On voit que le gouvernement de cette île est entré dans Père des difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Galiban demande à Prospero tous les biens de ce monde,
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et Prospéré, qui les lui a peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D’ailleurs, le fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce qu’il veut, et, quand on lui donne la chose qu’il a demandée, il ne la reconnaît pas.
Encore Prospero et Galiban arriveraient-ils parfois à s’entendre sans la question religieuse qui les divise constamment. Ils n’ont pas les mêmes dieux, et c’est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un savant et un philosophe, se fait de l’univers une représentation purement rationnelle. 11 n’interprète pas les phénomènes cosmiques à l’aide de la fantaisie et du sentiment. L’observation, l’expérience et la déduction sont ses seuls guides. 11 ne croit qu à la science, Galiban a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c’est ce dont Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que rapporte Eden dans son Histoire des voyages . Avec l’aide de ce dieu, Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. 11 est bien naturel que Galiban adore Setebos. G’est un dieu taillé à coups de hache qui parle aux sens grossiers et à l’imagination simple du troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l’âme obscure de Galiban un secret besoin de poésie et d idéal que Sétébos satisfait avec abondance. Songez que Setebos est pittoresque et frappe le regard, plante comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et d’azur.
Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai dieu?
La Tresse blonde^
J’ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C’est Florentin Loriot qu’il se nomme. Il a l’âme exquise et sauvage. Il lit peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu’il veut et ne croit jamais rien de ce qu’il entend. Innocent, candide, prodigieusement entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s’il n’est pas martyr à cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des mœurs contemporaines. Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop