‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 62 sur 84 · LA TRESSE BLONDE · texte numérisé non relu

LA TRESSE BLONDE

dès qu’il sort de la cornue dans laquelle Wagner l’a fabriqué. 11 n’y a point d’intérêt réel, il n’y a point meme de vente véritable à me montrer l’homme intérieur qui est incompréhensible. Replacez-le dans le monde, au sein de l’univers matériel et spirituel. Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez, agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé le vrai, le grand roman d’aventures.

Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il ygvlX àe& Mousquetaires^ mais des Mousquetaires mystiques. 11 aime les aventures, mais les aventures spirituelles.

Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines n’est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros d’un drame de cape et d’épée un fakir qui n’a pas fait un seul mouvement depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s’il lui fallait absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au Porthos d’Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c’est que le roman cesse d’être naturaliste parce qu’être naturaliste c’est n’être rien. Ce qu’il demande, c’est que le roman soit moral, qu’il procède d’une conception systématique du monde et soit l’expressiou concrète d’une philosophie.

C’est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M. Gilbert-Augustin Thierry, la Tresse blonde.

LA VIE LITTÉRAIRE

En effet, ce livre, conçu fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j’en crois la préface, par un idéal qui n’est pas sans analogie avec l’idéal de mon ami, le philosophe du Perche.

« Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l’étude de l’homme [par le roman] doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l’homme, vers ces régions de l’infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais atomes à l’agitation impuissante. Se haussant vers l’occulte, s’élevant jusqu’au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s’efforcer d’abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont 1 absolu enveloppe son être : sa logique continue, sa justice immanente, sa morale implacable — les lois mêmes de son eternite. Vers le dieu incoTiriu ! . . . poursuite malaisée, mais exploration nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous enveloppe et nous enlace

nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que par lui. »

Si ces choses sont obscures en soi, et naturellement, 1 idée de M. Thierry ne s’en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon l’auteur de la Tresse blonde, l’action romanesque doit avoir pour ressort la fatalité. C’est peu que d y montrer des hommes : les hommes ne sont rien ; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent et martèlent nos destinées. 11 faut créer non seulement des êtres, mais encore des sorts. C’est le roman moral, c’est le roman philosophique, c’est le roman enfin comme 1 entendait mon ami du pays des pommiers, avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories parce qu’elles sont de nature à

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