A MONTIL
A Octave Mirbeau.
Les Grandes manœuvres à Montil
L'action était engagée, tout allait bien. Le général Decuir, de l’armée du Sud, dont la brigade occupait une forte position sous les bois de Saint-Colomban, lit opérer, à dix heures du matin, une brillante reconnaissance qui ne signala la présence d’aucun ennemi. Après quoi les cavaliers mangèrent la soupe, et le général, laissant son escorte à Saint-Luchaire, monta avec le capitaine Varnot dans l’automobile qui était venue le prendre, et se rendit au château de Montil où madame la baronne de Bonmont l’avait prié à déjeuner. Le village de Montil était
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pavoisé. Le général passa sous un arc de triomphe élevé en son honneur, à l’entrée du parc, avec des drapeaux, des trophées d’armes et des branches de chêne unies à des rameaux de laurier.
Madame la baronne de Bonmont reçut le général sur le perron du château et le conduisit dans la salle d armes immense et tout étincelante de fer.
— Vous habitez une superbe résidence, madame, dit le général, et dans un beau pays. J’y ai beaucoup chassé, particulièrement chez les Brécé, où j’ai eu le plaisir de rencontrer votre fils, si je ne me trompe.
— Vous ne vous trompez pas, dit Ernest de Bonmont qui avait amené le général de Saint- Luchaire. Et ce qu’on se rase chez les Brécé! c’est rien de le dire.
C’était un déjeuner tout intime. Avec le général, le capitaine, la baronne et son fils, il n’y avait que madame Worms-Clavelin et Joseph Lacrisse.
— Comme à la guerre! dit madame de Bonmont en faisant asseoir le général à sa droite, devant la table fleurie que surmontait un Napoléon à cheval, en biscuit de Sèvres.
Le général parcourut du regard la longue galerie tendue des plus belles tapisseries qu’on connaisse de Van Orley.
— C’est grand, ici?
— Le général aurait pu amener sa brigade, dit le capitaine.
— J’aurais été heureuse de la recevoir, répondit la baronne en souriant.
La conversation fut simple, tranquille et cordiale. On eut le bon goût de ne pas parler politique. Le général était
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monarchiste. Il ne le disait pas; mais on le savait. Il était d une correction parfaite. Ses deux fils s étaient fait arrêter en criant : « Panama! » sur les boulevards lors de l’avènement du Président Loubet; quant à lui, son attitude avait toujours été réservée. On parla chevaux et canons.
— Le nouveau 75 est un bijou, dit le général.
Et 1 on ne saurait trop admirer, ajouta le capitaine Varnot, l’aisance avec laquelle se règle le tir. C’est vraiment merveilleux.
— Et dans la manœuvre, dit madame Worms-Clavelin, les couvercles des caissons, par une disposition ingénieuse et nouvelle, servent d’abri aux servants.
On admira les connaissances militaires de la préfète.
Madame W orms-Clavelin fit aussi apprécier son caractère en parlant de Notre-Dame des Belles-Feuilles.
— Vous savez, général, que nous avons dans le département, à Brécé même, une statue miraculeuse de la Sainte- Vierge.
— J’en ai entendu parler, répondit le général.
— L’abbé Guitrel, poursuivit madame Worms-Clavelin, avant d’être nommé évêque, s’intéressait beaucoup aux apparitions de Notre-Dame des Belles-Feuilles. Il a même écrit un petit livre pour prouver que Notre-Dame des Belles-Feuilles est la protectrice spéciale de l’armée française.
— Je le lirai, dit le général. Où le trouve-t-on?
Madame Worms-Clavelin promit de le lui envoyer.
Enfin, il ne fut tenu à table aucun propos malsonnant
ou prêtant à la malveillance. Après le déjeuner, on fit un tour de parc. Le capitaine Varnot prit congé.
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Que mon escorte m'attende à Saint-Luchaire, capitaine, dit le général.
Et, se tournant vers Lacrisse :
Les grandes manœuvres sont une image de la guerre,
mais c est une image infidèle sous ce rapport que tout y est prévu, tandis que la part de l’imprévu est considérable
à la guerre.
Youlez-vous voir la faisanderie, général? demanda
madame de Bonmont.
— Volontiers, madame.
Elle se retourna :
— Tu ne viens pas, Ernest?
Ernest avait été arrêté au passage par le bonhomme Raulin, maire de Montil :
— Excusez-moi, monsieur le baron. Mais si vous pouviez dire deux mots au général Decuir, parce que, des fois, si on pouvait faire passer l’artillerie par la côte Saint-Jean, sur mon champ de luzerne.
— Elle n’est donc pas belle, Raulin, votre luzerne, que vous voulez qu’on vous l’abîme?
— Si, si! qu’elle est belle, monsieur le baron ; j’en tirerai une belle coupe le mois prochain. Mais l’indemnité c’est bon à prendre. La dernière fois, c’est Houssiaux qui a eu l’indemnité. N’est-il pas juste que je l’aie à c’t’heure! Je suis le maire, j’ai toutes les charges de la commune, c’est donc juste que quand y a une bonification à revenir...
Le général fut mené à la faisanderie.
— Il faut, dit-il, que je rejoigne ma brigade.
— Oh! dit le petit baron, avec ma trente chevaux on est tout porté.
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On visita le chenil, les écuries, les jardins.
— Ces roses sont superbes, dit le général qui adorait les fleurs.
Le bruit du canon mourait à leurs oreilles dans l’air parfumé.
— C’est un bruit de fête, dit Lacrisse, qui met la joie au cœur.
— Comme le son des cloches, dit madame Worms- Clavelin.
— Vous êtes une vraie Française, madame, dit le général. Toutes vos paroles sonnent le patriotisme le plus pur.
Il était quatre heures. Le général ne pouvait pas rester une minute de plus. Heureusement qu’avec la « trente chevaux » on était tout porté.
Il y monta avec le petit baron, Lacrisse et le mécanicien, et repassa sous son arc de triomphe.
En quarante minutes, il' fut à Saint-Luchaire. Mais il n’y trouva pas son escorte. Tous quatre ils cherchèrent en vain le capitaine Varnot. Le village était désert. Plus un soldat. Un boucher, qui passait dans sa voiture et à qui ils demandèrent où était la brigade Decuir, leur répondit :
— Voyez voir sur la chaussée de Cagny. Tout à l’heure on entendait le canon dans la direction de Cagny. Ça pétait ferme, pour sûr.
— Cagny, où ça se trouve-t-il? demanda le général.
— Ne vous inquiétez pas, je sais, dit le petit baron. Je vais vous conduire.
Et, comme la course devait être un peu longue, il passa
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au général un cache-poussière, une casquette et des lunettes.
Ils s’engagèrent sur la route départementale, passèrent Saint-André, Villeneuve, Letaf, Saint-Porçain, Truphême, Mirange, et virent l’étang de Cagny cuivré par le soleil couchant. Ils rencontrèrent sur la chaussée des dragons de l’armée du Nord, qui ne savaient pas où se trouvait la brigade Decuir, mais qui affirmèrent que des troupes de l’armée du Sud étaient engagées à Saint-Paulain.
Saint-Paulain était à quarante-cinq kilomètres dans la direction de Montil.
L’automobile vira, reprit la route départementale, repassa Mirange, Truphême, Saint-Porçain, Letaf, Villeneuve et Saint-André.
— Donnez plus de vitesse, commanda le petit baron.
Et la voiture traversa les rues de Verry-les-Fougerais,
de Suttières et de Rary-la-Vicomté, soulevant un nuage de poussière dorée comme une gloire et écrasant les poules et les cochons, et elle rencontra, à deux kilomètres de Saint-Paulain, les avant-postes de l’armée du Sud qui tenaient La Saulaie, Mesville et Le Sourdais. Là ils apprirent que toute l’armée du Nord était de l’autre côté de Lllette.
Ils se dirigèrent sur Torcy-la-Mirande pour atteindre la rivière à la hauteur du Vieux-Bac.
Après une heure de marche, comme ils voyaient dans la clarté du soir de blanches vapeurs trembler au creux des prairies :
— Bigre, dit le jeune baron, nous ne pouvons pas passer : le pont de l llette est détruit.
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— Gomment! s’écria le général, le pont de l’Ilette est détruit? Qu’est-ce que vous dites là? Le pont détruit!
— Dame! mon général, dans le thème des manœuvres, il est détruit fictivement.
Le général Decuir n’aimait pas les mauvaises plaisanteries.
— Vous avez de l’esprit, jeune homme, dit-il amèrement.
A \ îeux-Bac ils passèrent le pont de fer avec un bruit de tonnerre et suivirent l’ancienne route romaine qui relie Torcy-la-Mirande au chef-lieu du département. Dans le ciel, Vénus, près du croissant de la lune, allumait sa flamme argentée. Ils firent trente kilomètres environ sans rencontrer de troupes. Il y eut à Saint-Évariste une côte terrible à monter. La machine, comme un animal fatigué, gémit, mais ne s arrêta pas. A la descente, elle passa sur des pierres et fut près de verser dans un fossé. La route ensuite est excellente jusqu’à Mallemanche, où ils arrivèrent de nuit, pendant une alerte.
Le ciel brillait d’étoiles. Les clairons sonnaient. Sur la route bleue, des falots agitaient leurs chevelures de lumière fauve. Des fantassins dévalaient des maisons. Les habitants étaient aux fenêtres.
— Ces opérations, dit Lacrisse, quoique fictives, sont réellement impressionnantes.
Le général apprit que sa brigade occupait Villeneuve, sur le flanc gauche de l’armée victorieuse. L’ennemi était en pleine retraite.
Villeneuve est au confluent de l’Ilette et de la Glaine, à vingt kilomètres de Mallemanche.
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A Villeneuve! dit le général. Enfin nous savons à
quoi nous en tenir. Ce n est pas malheureux!
La route de Villeneuve était encombrée de canons, de caissons et d’artilleurs endormis dans leurs grands manteaux, à travers lesquels la voiture eut grand'peine à se faire un chemin. Une cantinière, assise dans sa voiture éclairée de lanternes chinoises, héla les chauffeurs pour leur offrir le café et les liqueurs.
— Ce n’est pas de refus, dit le général. Nous avons avalé pas mal de poussière, en manœuvre.
Ils burent un petit verre et poussèrent jusqu’à Villeneuve, qui était occupé par de l’infanterie.
— Et ma brigade! s’écria le général inquiet.
Ils interrogèrent anxieusement les officiers qu'ils rencontrèrent. Mais on n’avait pas de nouvelles de la brigade Decuir.
— Comment! pas de nouvelles? Elle n’est pas à Villeneuve? C’est incroyable!
Une voix de femme sonna en l’air comme une clochette :
— Messieurs...
Ils levèrent la tête et virent la tête étoilée de papillotes de la buraliste des postes.
— Messieurs, il y a deux Villeneuve. Ici, c’est V illeveuve-sur-Claine. Vous vouliez peut-être aller à Villeneuve-la-Bataille?
— Peut-être, dit le jeune baron.
— C’est que c’est loin, dit la buraliste. Il faudrait aller d’abord à Montil... Vous connaissez Montil?
— Oui, répondit le petit baron, nous connaissons Montil.
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— Vous allez ensuite à Saint-Michel-du-Mont; vous prenez la route nationale, et...
De la maison voisine, à panonceaux dorés, une tête sortit, encornée d’un foulard :
— Messieurs...
Et le notaire de Villeneuve-sur-Claine donna son avis :
— Pour aller à Villeneuve-la-Bataille, vous aurez plus tôt fait de traverser la forêt de Tongues... Vous allez à la Croix-du-Perron, vous tournez à droite...
— Suffit. Je connais la forêt de Tongues, dit le petit baron, j’y ai chassé avec les Brécé... Merci, monsieur... Merci, mademoiselle.
— Il ny a pas de quoi, dit la buraliste.
— A votre service, messieurs, dit le notaire.
— Si nous allions à l’auberge, faire un cocktail? dit le petit baron.
— Je mangerais bien un morceau, dit Lacrisse. Je suis fourbu.
— Un peu de courage, messieurs, dit le général. Nous nous referons à Villeneuve-la-Bataille.
Et ils partirent. Ils traversèrent Vély, La Roche, Les Saules, Meulette, La Taillerie, et ils entrèrent dans la forêt de Tremble. Une lumière éclatante courait devant eux dans l’ombre de la nuit et des bois. Ils atteignirent la Croix-du- Perron, puis le carrefour du Roi-Henri. Ils roulaient éperdument dans le silence et la solitude.
Ils virent passer des cerfs, ils virent des lueurs aux cabanes des charbonniers. Soudain, dans une allée creuse, un bruit sinistre d’explosion les fît tressaillir. La machine dérape et va buter contre un arbre.
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LES GRANDES MANŒUVRES A MONTLL
— Qu’est-ce qu’il y a? demanda le général culbuté. Lacrisse gémit, étendu sur un lit de fougères.
Mais Ernest, une lanterne à la main, dit d’une voix sinistre :
— Le pneu est crevé... Et le plus mauvais de la chose, c’est que le train de devant est faussé.
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Emile
Mademoiselle Bergeret se taisait. Elle sourit, ce qui ne lui était pas habituel.
— Pourquoi ris-tu, Zoé? demanda M. Bergeret.
— Je pense à Emile Vincent.
— Quoi! Zoé, tu penses à cet excellent homme qui vient de mourir, que nous aimions, que nous pleurons, et tu ris !
— Je ris parce que je le revois comme il était autrefois, et que les vieux souvenirs sont les plus forts. Tu devrais pourtant savoir, Lucien, que tous les sourires ne sont
ÉMILE
pas joyeux, pas plus que toutes les larmes ne sont douloureuses. Il faut que ce soit une vieille fille qui t’explique cela.
— Je n’ignore pas, Zoé, que le rire est l’effet d’un trouble nerveux. Madame de Gustine, en faisant ses adieux à son mari condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, fut prise d’un fou rire, dans la prison, à la vue d’un détenu qui passa près d’elle en robe de chambre et en bonnet de nuit, le visage fardé, un bougeoir à la main.
— Gela n’est pas comparable, dit Zoé.
— Non, répondit M. Bergeret. Mais je me rappelle, ce qui m’advint à moi-même quand j’appris la mort de cette pauvre Demay qui chantait, dans les cafés-concerts, des chansons joyeuses. C’était à la préfecture, un soir de réception. Worms-Glavelin nous dit : « Demay est morte. »
» Je reçus, pour ma part, cette nouvelle avec une tristesse décente. Et, songeant que l’on n’entendrait plus jamais la grosse fille chanter : Je cass’ des noisett’s en m'asseyant d’ssus, j’exprimai au dedans de moi toute la mélancolie contenue dans une telle idée, je l’égouttai dans mon âme et je gardai le silence. Le secrétaire général, monsieur Lacarelle, s’écria de sa voix profonde, dans ses moustaches nationales : « Demay est morte! Quelle perte pour la gaieté française! — C’était ce soir dans le journal, dit le juge Pilloux. — Effectivement, ajouta le général Cartier de Chalmot avec douceur, et l’on assure que cette personne est morte munie des sacrements de l’Église. »
» A ce simple propos du général, une imagination
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soudaine, bizarre, incongrue me vint à l’esprit. Je me représentai la fin du monde telle qu’elle est décrite dans le Dies iræ, au témoignage de David et de la Sibylle. Je vis le siècle réduit en cendres, je me figurai les morts sortant de leurs tombeaux et se pressant en foule devant le trône du Juge, à l’appel de l’ange, et la grosse Demay toute nue à la droite du Seigneur. A cette idée, j’éclatai de rire sous les regards surpris des fonctionnaires civils et militaires. Le pis est qu’incapable d’échapper à cette vision, je dis tout en riant : « Vous verrez que, par sa seule présence, elle ôtera tout sérieux au jugement dernier. » Jamais parole, Zoé, ne fut moins comprise. Jamais parole ne fut moins approuvée.
— Tu es absurde, Lucien. Je n’ai pas d’imaginations bizarres, moi. J’ai souri parce que je me suis représenté notre pauvre ami Vincent tel qu’il était dans la vie. Voilà tout. C’est bien naturel. Je le regrette de tout mon cœur. Nous n’avions pas de meilleur ami.
— Comme toi, je l’aimais beaucoup, Zoé, et comme toi je suis tenté de sourire en pensant à lui. C’était un sujet de curiosité qu’il logeât dans un si petit corps tant d’ardeur militaire et qu’avec une figure ronde et poupine il eût une âme héroïque. Sa vie s’écoula tranquille dans le faubourg d’une ville de province. Il fabriquait des brosses aux Tintelleries. Mais ce soin n’emplissait pas son cœur.
— Il était encore plus petit que l’oncle Jean, dit mademoiselle Bergeret.
— Et il était martial, et il était civique et colonial, dit M. Bergeret.
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— C’était un bon et honnête homme, dit mademoiselle Bergeret.
— 11 avait fait la guerre en 1870, Zoé. Il avait vingt ans alors. Je n’en avais que douze. Il me semblait avancé en âge, grand par les ans. Un jour de l’Année terrible, il entra avec un bruit de ferrailles dans notre paisible maison provinciale. Il venait nous faire ses adieux. Il portait un effroyable costume de franc-tireur. De sa ceinture écarlate sortaient les crosses de deux pistolets d’arçon. Et, comme il faut qu’on puisse encore sourire dans les heures les plus tragiques, la fantaisie inconsciente d’un obscur armurier l’avait accroché à un démesuré sabre de cavalerie. Ne me reproche pas, Zoé, ce tour de langage; il est dans une lettre de Cicéron. « Qui donc, dit l’orateur, a accroché mon gendre à cette épée? »
» Ce qui m’étonna le plus dans l’équipement de notre ami Émile Vincent, ce fut ce démesuré sabre. J’en conçus, en mon âme enfantine, une espérance de victoire. Je crois, Zoé, que tu fis plus d’attention aux bottes, car tu levas la tête de dessus ton ouvrage et tu t’écrias : « Tiens! le Chat botté! »
— J’ai dit : « le Chat botté! » Pauvre Émile!
— Tu as dit : « Tiens! le Chat botté! » N’en aie pas de regrets, Zoé. Madame d’Abrantès raconte dans ses Mémoires qu’une petite fille appela aussi « Chat botté » le jeune et maigre Bonaparte, un jour qu elle le vit ridiculement accoutré en général de la République. Bonaparte lui en garda rancune. Notre ami, plus magnanime, ne s’offensa pas de ton propos. Émile Vincent fut mis avec sa compagnie à la disposition d’un général qui
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n’aimait pas les francs-tireurs et qui dit à ceux-là : « Ce n’est pas le tout que d’être habillés en mardi gras. Il faut se battre. »
» L’ami Vincent écouta sans trouble cette forte harangue. Il fut admirable durant toute la campagne. On le vit un jour s’approcher des avant-postes ennemis avec la tranquillité d’un héros et d’un myope. Il n’y voyait pas à trois pas devant lui. Rien ne pouvait le faire reculer. Durant les trente années qu’il lui restait à vivre, il se rappela ses mois de campagne en fabriquant des brosses de chiendent. Il lisait les journaux militaires, présidait les réunions de ses anciens compagnons d’armes, assistait aux inaugurations des monuments élevés aux combattants de 1870; il défilait à la tête des ouvriers de sa fabrique devant les statues de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc et des soldats de la Loire, à mesure qu elles sortaient du sol français. Il faisait des discours patriotiques. Et nous touchons ici, Zoé, à une scène de comédie humaine dont on goûtera peut-être un jour la bouffonnerie lugubre. Emile Vincent s’avisa de dire, au cours de l’Affaire, qu’Esterhazy était un escroc et un traître. Il le disait parce qu’il le savait et qu’il était bien trop candide pour jamais cacher la vérité. A compter de ce jour il passa pour un ennemi de la patrie et de l’armée. Il fut traité de traître et d’étranger. Le chagrin qu’il en eut hâta les progrès de la maladie de cœur dont il était atteint. Il mourut triste et surpris. La dernière fois que je le vis, il me parla de tactique et de stratégie. C’était le sujet préféré de ses conversations. Bien qu’il eût fait campagne, en 70 , dans un grand désordre et une excessive confusion, il était persuadé
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que l’art de la guerre est le plus beau des arts. Et je crains de l’avoir fâché en lui disant qu’il n’y a pas à proprement parler un art de la guerre, et qu’à la vérité on emploie, quand on fait campagne, tous les arts de la paix, la boulangerie, la maréchalerie, la police, la chimie, etc.
— Pourquoi, Lucien, demanda mademoiselle Bergeret, as-tu dit des choses pareilles ?
— Par conviction, répondit M. Bergeret. Ce qu’on appelle stratégie est au fond Part pratiqué par l’agence Cook. Il consiste essentiellement à passer les rivières sur des ponts et à franchir les montagnes par les cols. Quant à la tactique, les règles en sont puériles. Les grands capitaines n’en tiennent pas compte. Sans l’avouer, ils laissent beaucoup faire au hasard. Leur art est de créer des préjugés qui leur sont favorables. Il leur devient facile de vaincre quand on les croit invincibles. C’est sur la carte seulement qu’une bataille prend cet aspect d’ordre et de régularité qui révèle une volonté supérieure.
— Ce pauvre Emile Vincent! soupira mademoiselle Bergeret. Il est vrai qu’il aimait beaucoup les militaires. Et je suis sûre, comme toi, qu’il a cruellement souffert quand il s’est vu traité en ennemi par le monde de 1 armée. La générale Cartier de Chalmot a été bien dure pour lui. Elle savait mieux que personne qu’il donnait beaucoup aux oeuvres militaristes. Pourtant elle rompit toutes relations avec lui quand elle sut qu’il avait dit qu Esterhazy était un escroc et un traître. Et elle rompit sans ménagements. Comme il s’était présenté chez
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elle, elle s’approcha de l’antichambre où il attendait, et elle cria de façon à être entendue de lui : « Dites que je n’y suis pas. » Pourtant, ce n’est pas une méchante femme.
— Non, certes, répliqua M. Bergeret. Elle a agi avec cette sainte simplicité dont on vit en d autres temps des exemples plus admirables encore. Nous n’avons plus que des vertus médiocres. Et ce pauvre Émile n’est mort que de chagrin.
ADRIENNE BUQUET
Au docteur Georges Dumas.
Adrienne Buquet
Comme nous finissions de dîner au cabaret :
— J’en conviens, me dit Laboullée, tous ces faits qui se rapportent à un état encore mal défini de l’organisme, double vue, suggestion à distance, pressentiments véridiques, ne sont pas constatés, la plupart du temps, d’une manière assez rigoureuse pour satisfaire à toutes les exigences de la critique scientifique. Ils reposent presque tous sur des témoignages qui, même sincères, laissent subsister de l’incertitude sur la nature du phénomène. Ces faits sont encore mal définis : je te l’accorde. Mais leur possibilité ne fait plus de doute pour moi depuis que j’en ai moi-même constaté un. Par le plus heureux hasard, il m’a été donné de réunir tous les éléments d’observation.
ADRIENNE BUQUET
Tu peux me croire quand je te dis que j ai procédé avec méthode et pris soin d’écarter toute cause d'erreur.
En articulant cette phrase, le jeune docteur Laboullée frappait à deux mains sa poitrine creuse, rembourrée de brochures, et avançait vers moi, par-dessus la table, son crâne agressif et chauve.
Oui, mon cher, ajouta-t-il, par une chance unique un
de ces phénomènes, classés par Myers et Podmore sous la désignation de fantômes des vivants, s’est déroulé dans toutes ses phases sous les yeux d’un homme de science. J’ai tout constaté, tout noté.
— J’écoute.
— Les faits, reprit Laboullée, remontent à 1 été de 91. Mon ami Paul Buquet, dont je t’ai souvent parlé, habitait alors avec sa femme un petit appartement dans la rue de Grenelle, vis-à-vis de la fontaine. Tu n as pas connu Buquet?
— Je l’ai vu deux ou trois fois. Un gros garçon, avec de la barbe jusque dans les yeux. Sa femme était brune, pâle, les traits grands et de longs yeux gris.
C’est cela : tempérament bilieux et nerveux, assez
bien équilibré. Mais une femme qui vit a Paris, les nerfs prennent le dessus et... va te faire fiche!... Tu las vue, Adrienne?
— Je l’ai rencontrée un soir rue de la Paix, arrêtée avec son mari devant la boutique d’un bijoutier, le regard allumé sur des saphirs. Une belle personne, et fichtrement élégante, pour la femme d’un pauvre diable enfoncé dans les sous-sols de la chimie industrielle. Il n avait guère réussi, Buquet?
— Buquet travaillait depuis cinq ans dans la maison
ADRIENNE BUQUET
Jacob, qui vend, boulevard Magenta, des produits et des appareils pour la photographie. 11 s’attendait d’un jour à l’autre à être associé. Sans gagner des mille et des mille, sa position n’était pas mauvaise. Il avait de l’avenir. Un patient, un simple, un laborieux. 11 était fait pour réussir à la longue. En attendant, sa femme n’était pas un embarras pour lui. En vraie Parisienne, elle savait s’ingénier et elle trouvait à chaque instant des occasions extraordinaires de linge, de robes, de dentelles, de bijoux. Elle étonnait son mari par son art à s’habiller merveilleusement pour presque rien, et Paul était flatté de la voir toujours si bien mise avec des dessous élégants. Mais ce que je te dis là est sans intérêt.
— Gela m’intéresse beaucoup, mon cher Laboullée.
— En tout cas, ce bavardage nous éloigne du but. J’étais, tu le sais, le camarade de collège de Paul Buquet. Nous nous étions connus en seconde à Louis-le-Grand, et nous n’avions pas cessé de nous fréquenter quand, à vingt-six ans, sans position, il épousa Adrienne par amour, et, comme on dit, avec sa chemise. Ce mariage ne fit point cesser notre intimité. Adrienne me témoigna plutôt de la sympathie, et je dînais très souvent dans le jeune ménage. Je suis, comme tu sais, le médecin de l’acteur Laroche; je fréquente les artistes, qui me donnent de temps en temps des billets. Adrienne et son mari aimaient beaucoup le théâtre. Quand j’avais une loge pour le soir, j’allais manger la soupe chez eux et je les emmenais ensuite à la Comédie- Française. J’étais toujours sûr de trouver au moment du dîner Buquet qui rentrait régulièrement à six heures et demie de sa fabrique, sa femme et Fami Géraud.
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ADRIENNE BU QU ET
— Géraud, demandai-je, Marcel Géraud, qui avait un emploi dans une banque et qui portait de si belles cravates?
— Lui-même. C’était un familier de la maison. Gomme il était vieux garçon et aimable convive, il y dînait tous les jours. Il apportait des homards, des pâtés et toutes sortes de friandises. Il était gracieux, aimable, et parlait peu. Buquet ne pouvait se passer de lui, et nous l’emmenions au théâtre.
— Quel âge avait-il?
— Géraud? Je ne sais pas. Entre trente et quarante ans... Un jour donc que Laroche m'avait donné une loge, j’allai, comme de coutume, rue de Grenelle, chez les amis Buquet. J’étais un peu en retard et, quand j’arrivai, le dîner était servi. Paul criait la faim ; mais Adrienne ne se décidait pas à se mettre à table en l’absence de Géraud. « Mes enfants, m’écriai-je, j’ai une seconde loge pour les Français! on joue Denise! — Allons, dit Buquet, mangeons vite la soupe et tâchons de ne pas manquer le premier acte. » La bonne servit. Adrienne semblait soucieuse et l’on voyait que le cœur lui levait à chaque cuillerée de potage. Buquet avalait à grand bruit le vermicelle dont il rattrapait avec sa langue les fils pendus à sa moustache. « Les femmes sont extraordinaires, s’écria-t-il. Figure-toi, Laboullée, qu’Adrienne est inquiète de ce que Géraud n’est pas venu dîner ce soir. Elle se fait des idées. Dis-lui donc que c’est absurde. Géraud peut avoir eu des empêchements. Il a ses affaires. Il est garçon ; il n’a à rendre compte de son temps à personne. Ce qui m’étonne c’est, au contraire, qu’il nous consacre presque toutes ses
ADRIENNE BU QU ET
soirées. C’est gentil à lui. Il n’est que juste de lui laisser un peu de liberté. Moi, j’ai un principe, c’est de ne pas m’inquiéter de ce que font mes amis. Mais les femmes ne sont pas de même. » Madame Buquet répondit d’une voix altérée: « Je ne suis pas tranquille; je crains qu’il ne soit arrivé quelque chose à monsieur Géraud. » Cependant Buquet activait le repas. « Sophie! criait-il à la bonne, le bœuf, la salade! Sophie, le fromage! le café! » J’observai que madame Buquet n’avait rien mangé. « Allons, lui dif son mari, va t’habiller. Va, ne nous fais pas manquer le premier acte. Une pièce de Dumas n’est pas comme ces opérettes dont il suffit d’attraper un air ou deux. C’est une suite logique de déductions, dont il ne faut rien perdre. Va, ma chérie. Quant à moi, je n’ai qu’à passer ma redingote. » Elle se leva et s’en alla dans sa chambre d’un pas lent et comme involontaire.
» Nous prîmes le café, son mari et moi, en fumant des cigarettes. « Ce brave Géraud, me dit Paul, je suis tout de même contrarié qu’il ne soit pas venu ce soir. Ça l’aurait amusé de voir Denise. Mais conçois-tu Adrienne qui se tourmente de son^ absence? J’ai beau lui faire entendre que cet excellent garçon peut avoir des affaires qu’il ne nous dit pas, que sais-je, des affaires de femmes. Elle ne comprend pas. Passe-moi une cigarette. » Au moment où je lui tendis mon étui, nous entendîmes sortir de la pièce voisine un long cri d’épouvante, suivi du bruit d’une chute lourde et molle. « Adrienne! » s’écria Buquet. Et il s’élança dans la chambre à coucher. Je l’y suivis. Nous y trouvâmes Adrienne couchée de son long sur le parquet, la face
ADRIENNE BUQUET
blanche, les yeux révulsés, immobile. Le sujet ne présentait aucun symptôme d’un état épileptique ou épileptiforme. Pas d’écume aux lèvres. Les membres étaient allongés, sans rigidité. Le pouls inégal et court. J’aidai son mari à la mettre dans un fauteuil. Presque aussitôt la circulation se rétablit, son teint, ordinairement d’un blanc mat, s’inonda de rose. « Là! dit-elle, en montrant son armoire à glace, là! je l’ai vu. Comme je boutonnais mon corsage, je l’ai vu dans la glace. Je me suis retournée, croyant qu’il était derrière moi. Mais, ne voyant personne, j’ai compris et je suis tombée. »
» Cependant je recherchais si sa chute n’avait pas produit quelque lésion et je n’en trouvais aucune. Buquet lui faisait avaler de l’eau de mélisse avec du sucre. « Voyons, ma chérie, lui disait-il, remets-toi ! Qui diable as-tu vu? et qu’est-ce que tu dis? » Elle pâlit de nouveau. « Oh! je l’ai vu, lui, Marcel. — Elle a vu Géraud! c’est particulier! s’écria Buquet. — Oui, je l’ai vu, reprit-elle gravement, il m’a regardée, sans rien dire; comme cela. » Et elle faisait un visage hagard. Buquet m interrogea de l’œil. « Ne vous inquiétez pas, lui répondis-je; ces troubles ne sont pas graves; peut-être viennent-ils d’une affection de 1 estomac. C’est ce que nous étudierons à loisir. Pour le moment, il n’y a pas à s’en occuper. J’ai connu à la Charité un sujet gastralgique qui voyait des chats sous tous les meubles. »
» En quelques minutes madame Buquet s’étant tout à fait remise, son mari tira sa montre et me dit : « Si vous crojœz, Laboullée, que le théâtre ne lui fera pas mal, il est temps de partir. Je vais dire à Sophie d’aller chercher
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une voiture. » Adrienne mit brusquement son chapeau. « Paul! Paul! docteur! écoutez : passons d’abord chez monsieur Géraud. Je suis inquiète, je suis plus inquiète que je ne peux dire. — Tu es folle! s’écria Buquet. Qu’estce que tu veux qui soit arrivé à Géraud? Nous l’avons vu hier en parfaite santé. » Elle me jeta un regard suppliant, dont la brûlante lumière me traversa le cœur. « Laboullée, mon ami, passons chez monsieur Géraud, tout de suite, n’est-ce pas? » Je le lui promis. Elle me l’avait si bien demandé! Paul grognait; il voulait voir le premier acte. Je lui dis : « Allons toujours chez Géraud, cela ne fait pas un grand détour. » La voiture nous attendait. Je criai au cocher : « 5, rue du Louvre. Et marchez bon train. » » Géraud habitait au h de la rue du Louvre, pas loin de sa banque, un petit appartement de trois pièces, rempli de cravates. C’était le grand luxe de ce brave garçon. A peine arrêtés devant sa maison, Buquet sauta hors du fiacre et, passant la tête dans la loge, demanda : « Gomment va monsieur Géraud? » La concierge lui répondit : « Monsieur Géraud est rentré à cinq heures, il a pris ses lettres. Et il n’est pas ressorti. Si vous voulez le voir, c’est l’escalier au fond, au quatrième, à droite. » Mais déjà Buquet à la portière de la voiture criait : « Géraud, il est chez lui. Tu vois bien que tu n’avais pas le sens commun, ma chérie. Cocher, à la Comédie-Française. » Alors Adrienne se jeta à demi hors de la voiture. « Paul, je t’en conjure, monte chez lui. Vois-le. Vois-le, il le faut. — Monter quatre étages! dit-il en haussant les épaules. Adrienne, tu vas nous faire manquer le théâtre. Enfin, quand une femme a une idée dans la tête... »
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» Je restai seul dans la voiture avec madame Buquet, dont je voyais luire dans 1 ombre les yeux tournes sur la porte de la maison. Paul reparutenfin : « Ma foi, dit-il, j’ai sonné trois fois. 11 ne m’a pas répondu. Après tout, ma chère, il avait sans doute ses raisons de vouloir n’être pas dérangé. Il est peut-être avec une femme. Qu'est-ce qu’il y aurait d étonnant à cela? » Le regard d’Adrienne prit une expression si tragique, que j’en ressentis moimême un sentiment d’inquiétude. Et puis, en y songeant, il ne me semblait pas très naturel que Géraud, qui ne dînait jamais chez lui, y fût resté depuis cinq heures du soir jusqu’à sept et demie. « Attendez-moi là, dis-je à monsieur et madame Buquet; je vais parler à la concierge. » Cette femme, elle aussi, trouvait singulier que Géraud ne fût pas sorti pour aller dîner comme d'habitude. C’était elle qui faisait le ménage de son locataire du quatrième, aussi avait-elle la clé du logement. Elle prit cette clé au râtelier, et m’offrit de monter avec moi. Arrivés tous deux sur le palier, elle ouvrit la porte, et, de l’antichambre, elle appela trois ou quatre fois : « Monsieur Géraud! » Ne recevant pas de réponse, elle se risqua à entrer dans la pièce suivante qui servait de chambre à coucher. Elle appela encore : « Monsieur Géraud! Monsieur Géraud! » Rien ne répondit, il faisait noir. Nous n’avions pas d'allumettes. « Il doit y avoir une boîte de suédoises sur la table de nuit », me dit la femme qui commençait à trembler et ne pouvait faire un pas. Je me mis à tâter sur la table et sentis mes doigts se prendre dans quelque chose de gluant. « Je connais ça, pensai-je, c’est du sang. » » Quand enfin nous eûmes allumé une bougie, nous
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vîmes Géraud étendu sur son lit, la tête fracassée. Son bras pendait jusque sur le tapis où son revolver était tombé. Une lettre tachée de sang était ouverte sur la table. Ecrite de sa main, elle était adressée à monsieur et à madame Buquet et commençait ainsi : « Mes chers amis, vous avez été la joie et le charme de ma vie... » Il leur annonçait ensuite sa résolution de mourir, sans leur en révéler positivement les motifs. Mais il donnait à entendre que des embarras d’argent avaient déterminé son suicide. Je reconnus que la mort remontait à une heure environ; ainsi donc il s’était tué au moment même où madame Buquet l’avait vu dans la glace.
» N’est-ce pas là, comme je te le disais, mon cher, un cas parfaitement constaté de double vue ou, pour parler plus exactement, un exemple de ces étranges synchronismes psychiques que la science étudie aujourd’hui avec plus de zèle que de succès?
— C’est peut-être autre chose, répondis-je. Es-tu bien sûr qu’il n'y avait rien entre Marcel Géraud et madame Buquet?
— Mais... je ne me suis jamais aperçu de rien. Et puis, qu’est-ce que cela ferait?...
LA PIERRE GRAVÉE
La Pierre gravée
J’étais venu chez lui à midi, comme il m’en avait prié.
Pendant le déjeuner, dans cette salle à manger, aussi longue qu’une nef d’église, où il a rassemblé un trésor d’orfèvreries anciennes, je le trouvai, non point triste, mais songeur. Çà et là reparaissait dans ses propos la vive élégance de son esprit. Parfois un mot révélait ses goûts artistes, d’une si rare finesse, ou ses ardeurs sportives que n’a point calmées la terrible chute de cheval dont il eut la tête fendue. Mais ses idées s’arrêtaient court. Les unes après les autres, elles donnaient, eût-on dit, contre une barre.
De cette conversation assez fatigante à suivre, je retins seulement qu’il venait d’envoyer une paire de paons blancs à son château de Raray, et que, sans motif, il négligeait
LA PIERRE GRA VÉE
depuis trois semaines ses amis, délaissait même les plus intimes, monsieur et madame N***. Évidemment il ne m’avait pas fait venir pour entendre des confidences de cette sorte. En prenant le café, je lui demandai ce qu’il avait à me dire. Il me regarda un peu surpris :
— J’avais quelque chose à te dire?
— Dame! tu m’as écrit : « Viens déjeuner demain avec moi. Je voudrais te parler. »
Comme il se taisait, je tirai de ma poche la lettre et la lui montrai. L’adresse était écrite de sa jolie écriture vive, un peu brisée. Il y avait sur l’enveloppe un cachet de cire violette.
Il effleura son front du doigt.
— Je me rappelle. Fais-moi le plaisir de passer chez Féral. Il te montrera une esquisse de Romney, une jeune femme : des cheveux d’or dont le reflet lui dore le front et les joues... Des prunelles d’un bleu sombre qui lui bleuissent tout l’orbite de l’œil... La fraîcheur chaude de la peau... C’est délicieux. Mais un bras en baudruche. Enfin vois et tâche de savoir si...
Il s’interrompit. Et, la main sur le bouton de la porte :
— Attends-moi. Je vais passer une jaquette. Nous allons sortir ensemble.
Resté seul dans la salle à manger, je m'approchai d'une fenêtre et je regardai le cachet de cire violette plus attentivement que je n’avais fait encore. C’était l’empreinte d’une intaille antique représentant un satyre qui soulevait les voiles d’une nymphe endormie au pied d'un cippe, sous un laurier, sujet cher aux peintres et aux graveurs sur pierre de la belle époque romaine. Cette réplique me
LA PIERRE GRA VÉE
parut excellente. La pureté du style, l’incomparable sentiment de la forme, l’harmonie de la composition faisaient de cette scène grande comme l’ongle une composition vaste et puissante.
J’étais sous le charme, quand mon ami se montra par la porte entre-bâillée.
— Allons! viens!
Il avait son chapeau sur la tête et semblait pressé de sortir.
Je lui fis compliment de son cachet.
— Je ne te connaissais pas cette admirable pierre.
Il me répondit qu’il l’avait depuis peu de temps, depuis six semaines environ. C’était une trouvaille. 11 la tira de son doigt, où il la portait montée en bague, et me la tendit.
On sait que les pierres gravées de ce beau style classique sont pour la plupart des cornalines. Je fus donc un peu surpris de voir une gemme mate, d’un violet sombre.
— Tiens! m’écriai-je, une améthyste.
— Oui, une pierre triste, n’est-ce pas, et qui porte malheur. Crois-tu que celle-ci soit antique?
Il fit apporter une loupe. Le verre grossissant me permit de mieux admirer le modelé des creux. C’était, à n’en point douter, un chef-d’œuvre de la glyptique grecque, aux premiers temps de l’Empire; je n’avais rien vu de plus beau au musée de Naples, où pourtant sont rassemblées tant de pierres. On distinguait à la loupe, sur le cippe, l’emblème si souvent figuré sur les monuments consacrés à des sujets du cycle de Bacchus. Je lui en fis la remarque.
Il haussa les épaules et sourit. La pierre était montée à
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jour. Je m’avisai d’en examiner l’avers et je fus très surpris d’y voir des signes tracés avec une maladresse choquante et qui dataient évidemment d’une époque très postérieure à celle de l’intaille. Ils offraient quelque ressemblance avec les gravures de ces abraxas bien connus des antiquaires, et, malgré mon inexpérience, je crus reconnaître des signes magiques. C’était aussi la croyance de mon ami.
— On prétend, dit-il, que c’est une formule cabalistique, des imprécations qui se retrouvent dans un poète grec...
— Lequel?
— Je ne les distingue pas bien.
— Théocrite?
— Théocrite, peut-être.
A la loupe, je lus distinctement un groupe de quatre lettres :