‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 27 sur 111 · UNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE FEMME

Ousqu’elles sont, vos asperges?

LA SOURIS

Vous êtes pas maligne; ses asperges, c’est des poireaux. Le poireau, c’est l’asperge du pauvre. Tout le monde sait ça.

CRAINQUEBILLE

(Un des gamins dérange les bottes de poireaux sur la voiture.) EaiSSez-le donc, il a besoin de gagner sa vie. Si, comme moi, vous gagniez votre pain... tas de gosses!

CRAINQUEBILLE

Tu gagnes ta vie, toi?

LA SOURIS

Faut bien.

UN GOSSE

C'est un rien du tout. Il couche dehors. Il est abandonné, il a pas de parents.

CRAINQUEBILLE

S’il a pas de parents, c’est de leur faute, ce n’est pas de la sienne.

UN GOSSE

11 a pas de quoi manger et nourrit un chien. Mange-le, ton chien!

LA SOURIS

Qui qu’a dit que je couchais dehors? Qui qui l'a dit? Qu’il le répète voir... Je couche pas dehors et la preuve que voilà ma fenêtre...

UN GOSSE

Elle a pas de carreaux, ta fenêtre. Y couche dans les démolitions.

LA SOURIS

Je garde, la nuit, le magasin qui est en réparation. C’est preuve que je suis honnête. Et puis je veux pas qu’on m’embête!

CRAINQUEBILLE

CRAINQUEBILLE

Qu est-ce que que tu bricoles pour vivre?

LA SOURIS

Je ramasse les balles de paume; je crie les journaux, je fais les commissions. Tout, quoi!

CRAINQUEBILLE

Gomment tu t’appelles?

LA SOURIS

La Souris.

CRAINQUEBILLE

Tu t’appelles la Souris. Eh bien! t’as plus de jugement que les autres. Tu comprends mieux la vie.

LA SOURIS

C’est que j’ai eu de la misère. Eusses, ils ne connaissent rien. Quand on n’a pas été malheureux, on ne peut pas être bien malin.

T’as eu de la misère?

LA SOURIS

Et j’en ai encore. La misère, ça colle.

CRAINQUEBILLE

C’est vrai que t'as pas bonne mine. Tiens, v’ià une poire, elle est un peu blette, mais elle est d’une bonne espèce, c’est du beurré!

CRAINQUEBILLE

LA SOURIS

Elle est vraiment molle. Si ta femme a le cœur aussi tendre... Merci, tout de même, père Crainquebille.

UNE PETITE FILLE, qui porte un pain plus grand quelle, récitant.

Est-ce qu ils sont beaux, vos choux?

CRAINQUEBILLE

Y a pas meilleur, c’est tout cœur.

LA PETITE FILLE

Combien qu’ils valent? Parce que maman est malade, elle ne peut pas faire son marché.

CRAINQUEBILLE

Qu’est-ce qu’elle a, ta maman? Où que ça la tient?

LA PETITE FILLE

Je ne sais pas... C’est en dedans... Elle m’a dit comme ça de vous acheter un chou.

CRAINQUEBILLE

Eh bien! ma petite fille, aie pas peur, je te servirai bien, comme si c’était que je servirais ta mère. Et mieux, parce qu’une supposition, si j’avais à tromper quelqu’un, ce serait une femme d’âge et qui se méfierait. Faut voler personne, bien sûr... à chacun son dû. Mais, si fallait, on aurait du penchant à tromper ceux qui veulent vous fiche dedans. Tandis que faire du tort à un chérubin comme toi, on aurait regret, (il lui donne un chou.) Tiens, v là le plus beau. Il a l’air d’un sénateur. (La petite fille lui donne cinq sous.) C’est six sous, il en faut encore un. Tu veux pas me dépouiller?

CRAINQUEBILLE

LA PETITE FILLE

Mais, monsieur, maman ne m’a donné que cinq sous.

CRAINQUEBILLE

Faut pas mentir, ma mignonne. Cherche bien voir si tu en as pas mis un dans ta poche.

LA PETITE FILLE, sincère.

Non, monsieur, je ne n’ai que cinq sous.

CRAINQUEBILLE

Eh bien, ma mignonne, donne-moi un bécot, ça fera le compte et tu demanderas à ta mère s’il était pommé comme celui-là le chou où qu’elle t’a trouvée. Va, ma mignonne, et prends garde de ne pas tomber en route. Bonjour, madame Laure, ça va-t-il comme vous voulez?

MADAME LAURE, chignon fauve, très fille.

Vous n’avez rien de bon, aujourd’hui.

CRAINQUEBILLE

Si on peut dire!

MADAME LAURE, goûtant les radis.

Ils sont creux, vos radis.

CRAINQUEBILLE

Aujourd’hui, vous me cherchez des mauvaises raisons. Vous vous êtes mal réveillée.

MADAME LAURE

Ils n’ont pas de goût. C’est comme si on mangeait de l’eau.

CRAINQUEBILLE

CRAINQUEBILLE

Je vais vous dire : vous avez plus de palais, vous sentez plus ce que vous mangez. C’est la vie de Paris qui le veut. On se brûle l’estomac. Qu’est-ce que vous deviendriez les unes et les autres si le père Crainquebille vous apportait pas de légumes fraîches et rafraîchissantes. Vous seriez en feu.

MADAME LAURE

C’est pas ce que je mange qui me fait mal. Je ne peux plus manger que de la salade et des radis. C est vrai, tout de même, qu’on se brûle à Paris. (Rêveuse.) Tenez, père Crainquebille, je voudrais être au jour où je me passerai de vos choux et de vos carottes, où j’en ferai pousser moi-même, à même la terre, dans un petit jardin à quatrevingts lieues de Paris, chez nous. On serait si tranquille à la campagne à élever ses poules et ses cochons.

CRAINQUEBILLE

Ça viendra, madame Laure, ça viendra, vous désespérez pas. Vous avez de l’ordre et de l’économie, vous êtes une personne rangée. Je m’occupe pas des affaires de mes clientes. Y a pas de sots métiers et y a du bon monde dans tous les états... Mais vous êtes une personne rangée. Vous serez riche sur vos vieux jours et vous aurez une maison à vous dans votre endroit, dans l’endroit de votre naissance... Et vous serez estimée. Au plaisir, madame Laure.

MADAME LAURE

A une autre fois, père Crainquebille.

CRAINQUEBILLE

CRAINQUEBILLE

C’est qu’il y a du bon monde dans tous les états . (Criant.) Des choux! des navets! des carottes!

MADAME BAYARD, sortant de sa boutique.

Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte?

CRAINQUEBILLE

Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.

MADAME BAYARD

Quinze sous, trois mauvais poireaux?

Circulez !

Oui... oui... C’est vendu, allons, pressez-vous, parce que vous avez entendu l’agent.

MADAME BAYARD

Faut encore que je choisisse la marchandise... Quinze sous, jamais de la vie, par exemple! Voulez-vous douze sous?

CRAINQUEBILLE

Ils me coûtent plus cher que ça, ma petite... Et encore il faut que je sois à cinq heures, et même avant, sur le carreau des Halles, pour avoir tout ce qu’il y a de bon.

Circulez !

CRAINQUEBILLE

CRAINQUEBILLE

Oui... oui... tout de suite... Allons, dépêchons, madame Bayard.

MADAME BAYARD

Douze sous...

Et depuis sept heures je me brûle les mains à mes brancards en criant : « Des choux! des navets! des carottes!... » Et tout ça, ce serait pour y manger de l’argent. A soixante ans passés, vous comprenez que je ne fais pas ça pour mon plaisir. Ah! non, ça ne serait pas à faire... Tenez, je ne gagne pas deux sous.

MADAME BAYARD

Je vous donnerai quatorze sous. Et encore, il faut que j’aille les chercher dans la boutique, car je ne les ai pas sur moi. (Elle sort, j

Circulez!

CRAINQUEBILLE

J’attends mon argent.

Je ne vous dis pas d’attendre votre argent, je vous dis de circuler... Ben, quoi! Vous ne savez pas ce que c’est que de circuler?

CRAINQUEBILLE

Voilà cinquante ans que je le sais et que je roule ma voiture... Mais on me doit de la monnaie, c’est là, A l’Ange

2ÔO

CRAINQ UEBILLE

gardien , le magasin de chaussures, madame Bayard. Elle est allée me chercher quatorze sous et j’attends.

Voulez-vous que je vous foute une contravention, moi? Voulez-vous? Allons, débarrassez-moi le plancher... Estce compris?

CRAINQUEBILLE

Nom de Dieu!... Vlà cinquante ans que je gagne mon pam en vendant des choux, des navets, des carottes, et, parce que je ne veux pas perdre quatorze sous qu’on me doit...

Un petit charcutier s’arrête.

L’AGENT 64 tire son calepin et un bout de crayon.

Donnez-moi votre plaque?

CRAINQUEBILLE

Ma plaque?

Oui, votre plaque d’ambulant.

Entrée du petit garçon pâtissier avec sa manne.

CRAINQUEBILLE

Oh! mon garçon, si vous voulez voir ma plaque, faut venir chez moi.

Vous n’avez pas de plaque?

CRAINQUEBILLE

Si, j’en ai une... mais elle est chez moi... J’en ai perdu deux à les sortir. Ça m’a coûté trois francs chaque

fois; c’est fini.

Votre nom?

CRAINQUEBILLE

Ah! des blagues... C’est quatorze sous qu'on me vole et voilà tout.

Il empoigne ses brancards et s achemine vers la rue.

Voulez-vous rester?

CRAINQUEBILLE

Je m’en vais...

C’est trop tard...

Il va vers Crainquebille, lui prend le bras; Crainquebille se place de face juste à temps pour recevoir dans sa voiture un chargement de matériel de ravaleurs qui poussent des cris et des jurons.

LES RAVALEURS.

Sacré andouille! Regarde-moi e t outil!

Tenez, regardez ce que vous êtes cause!

Un camelot cycliste donne de tout son appareil dans le flanc gauche de la \oiture

à Crainquebille, il hurle.

LE CAMELOT, avec, sur la tête, un ballot de cent cinquante Patrie.

Fais donc attention, espèce de sale poireau!

CRAINQUEBILLE

VOUS Voyez? Vous voyez?... (Il se place à la droite de Crainquebille

qui, virant complètement, arrive exactement pour engager la roue gauche de sa voiture dans la roue gauche d’une voiture d’établissement de bains chargée d’une baignoire de cuivre, traînée par un homme qui gueule effroyablement et fait entendre

des blasphèmes.) Ah! cette fois, votre affaire est bonne!

CRAINQUEBILLE

Ah! ben, là, maintenant comment voulez-vous circuler?

C’est votre faute, tout ça.

CRAINQUEBILLE

La faute à tout ça, c’est madame Bayard. Si elle était là, elle le dirait. Étonnant qu’elle ne soit pas là, madame Bayard. Où qu’ell’s’cache?

Cependant des gamins, des ouvriers, des commerçants, des oisifs, toutes sortes de gens apparaissent; venant du fond, à la suite de la voiture des ravaleurs, une tapissière couverte de caisses remplies de siphons d’eau de Seltz; un chien galope sur les siphons en aboyant avec fureur. Doucement, cette tapissière se cale au tas des voitures et contribue à former un nougat inséparable de véhicules. Soixante personnes sont sur la chaussée, les trottoirs, l’escalier, les vo'tures; trente sont aux fenêtres. Tout ce monde s’agite en sens divers. L’agent 64 s’affole, prend Crainquebille par l’épaule et dit :

Ah! vous avez dit : « Mort aux vaches! » C’est bon! suivez-moi.

CRAINQUEBILLE

J’ai dit ça, moi?

Oui, que vous l’avez dit.

CRAINQUEBILLE

CRAINQUEBILLE

Mort aux vaches? (Rires.)

Ah! et maintenant?

CRAINQUEBILLE

Quoi?

Vous n’avez pas dit : « Mort aux vaches? » (Rires.)

Si!

Ah!

CRAINQUEBILLE

Mais je ne l’ai pas dit à vous. (Rires.)

Vous ne l’avez pas dit?

CRAINQUEBILLE

Mais, nom d’une bourrique!

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