‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 36 sur 111 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

CRAINQUEBILLE

Eh! l’Auverpin!... l’Auverpin! écoute donc. Il se défile, il veut rien entendre . Ce que j ai contre cette morue-là, c’est que toutes font comme elle, toutes. Elles font mine de ne pas me connaître. Madame Cointreau, madame Lessenne, madame Bayard. Toutes, quoi!... Alors, parce que l’on a été mis pour quinze jours à l’ombre, on n’est plus bon seulement à vendre des poireaux! Est-ce que c’est juste? Est-ce qu’il y a du bon sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu il a eu des difficultés avec les flics? Si je ne peux plus vendre mes légumes, je n’ai plus qu’à crever... Vrai! J’aurais volé et assassiné, j’aurais la gale, que ça ne serait pas plus pire. Et le froid, et la faim. . . J’ai pas mangé. Allons ! crève! crève donc, père Crainquebille ! Ah! il y a des moments où on regrette de n’être plus là-bas. (Un agent se tient

immobile dans le fond. Crainquebille l’aperçoit et dit :) Ah ! que je Suis bête !

CRAINQUEBILLE

puisque je connais le truc, pourquoi que je m’en servirais

paS?... (il s’approche doucement de l’agent qui est presque à 1 avant-scène et

d’une voix hésitante et faible :) Mort aUX Vaches! (L’agent regarde Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Un temps. Crainquebille, étonné,

balbutie :) Mort aux vaches! que je vous ai dit.

Ce n’est pas adiré... pour sûr et certain que ce n’est pas à dire. A votre âge, on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.

CRAINQUEBILLE

Pourquoi que vous ne m’arrêtez pas?

L’AGENT, secouant la tète.

S’il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n’est pas à dire, yen aurait de l’ouvrage... et de quoi que ça servirait?

CRAINQUEBILLE, accablé, reste longtemps stupide et muet, puis,

très doucement :

C’était pas pour vous que j’ai dit : « Mort aux vaches! » c’était pas plus pour l’un que pour l’autre que je l’ai dit. C’était pour une idée.

L’AGENT, avec une austère douceur.

Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était pas à dire, parce que, quand un homme fait son devoir et qu’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulter par des paroles futiles... Je vous réitère de passer votre chemin.

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