BERGERET, JULIETTE
BERGERET
Viens, ma petite fille, viens! Je n’ai à te dire que des choses très bonnes, dont aucune ne te fera de la peine, j’en suis sûr. Tu les écouterais volontiers si je pouvais prendre la figure qu’il faudrait pour les dire. Ce ne serait pas du tout celle d’un père jaloux de son autorité, ce ne serait même pas celle d’un frère aîné, ce serait une figure amicale, sororelle, jeune comme toi! Voilà un visage que malheureusement je ne peux pas me donner. Et toi aussi tu croiras que j’ai trouvé ma sagesse dans mes livres et que c’est une sagesse, comme eux, aride et couverte de poussière; tu croiras que je veux
LE MANNEQUIN D’OSIER
étouffer ta jeunesse sous ma vieille philosophie. Oh! ce n’est pas vrai! et pour te détromper je vais te confier un secret... L’âme ne vieillit pas... La mienne a l’âge de la tienne, l’âge de sentir, de désirer, de craindre et de souffrir, l’âge de l’espérance. Hélas! je sens, je pense, je souffre depuis beaucoup plus longtemps... Voilà toute la différence. Devant les maux de la vie, jeunes et vieux nous avons tous le même âge.
JULIETTE
Papa!
BERGERET
Ma pauvre Juliette! Ne me regarde pas ainsi avec tes grands yeux pleins de surprise et d'étonnement. Oublie que je suis ton père, le professeur Bergeret, chargé de cours à la faculté des Lettres, et pense que je suis un être humain, capable de comprendre toutes les souffrances et tous les troubles, parce qu’il est capable de les éprouver... un de tes semblables pour qui rien de ce qui s agite dans ta pauvre petite âme émue n’est étranger. Pense cela.
JULIETTE
Oh! papa, je suis bien malheureuse!
BERGERET
Alors il faut mecouter. C est une pensée en sympathie avec la tienne et mieux avertie qui te parle à l’oreille... Le qui t arrive, mon enfant, est si fréquent, si constant, qu on peut dire que c’est dans l’ordre naturel et néces-
LE MANNEQUIN D’OSIER
saire... Une petite fille se croit devenue tout à coup une grande personne...
JULIETTE
Mais, papa...
BERGERET
Elle n a pas tort. Mais les premiers souffles de la vie en fleur la grisent. Elle veut tout, et l’amour d’abord, 1 amour, cette puissance mystérieuse qu’elle sent frémir jusque dans les pages arides de ses livres d’histoire et de morale. Et alors, de toute la poésie qu elle a su amasser dans sa petite cervelle au cours de ses lectures et de ses rêveries, elle pare le premier venu, le passant, l’inconnu qui lui a murmuré quelques vagues et banales paroles. Elle ne se dit pas que c’est elle qui a revêtu cet inconnu de tous les dons magnifiques qu elle voit briller en lui; elle ne sait pas, la pauvre petite fille ignorante, que ce qui 1 éblouit, c est seulement le reflet de ses rêves.
JULIETTE
Mais, papa!...
BERGERET
Ma petite Juliette, tout cela est pour te crier : Prends garde, attends, réfléchis. Je connais à peine le jeune homme à qui tu as accordé, avec tant de précipitation, ta confiance et ton cœur. Mais ce que je sais de lui n’est pas pour me rassurer. Sais-tu s’il t’aime? Sais-tu qui il est? Es-tu sûre seulement de l’aimer?
LE MANNEQUIN D’OSIER
JULIETTE
Oh! papa, je suis sûre qu’il m’aime. Je l’aime. Nous nous aimerons toujours.
BERGERET
Tu le crois, et je te le laisse croire... Eh bien! dans la certitude où tu es, tu vois ce qu’il faut faire. Il faut avoir le courage de résister à ton sentiment, je ne dis pas de l’étouffer, mais d’y résister, jusqu’à ce que tu nous aies prouvé et que tu te sois prouvé à toi-même que ce sentiment était durable, solide, à l’épreuve de tous les coups de la vie, et il y en a de rudes. Tu renonceras à voir monsieur La Glaverie, à correspondre avec lui...
JULIETTE
Papa! (Sanglots. )
BERGERET
Songe que tu ne peux rien perdre à cela... Si, comme tu le crois, son amour et le tien résistent à l’absence, tu ne risques rien, et si tu t’étais trompée, par hasard, tu évites un risque terrible.
JULIETTE
Je t aime bien, papa; mais je ne peux pas renoncer à lui. Mon Dieu!... mon Dieu!... Je ne peux pas.
BERGERET
Je ne te le demande pas, ma fille. Je ne te demande pas de ne plus 1 aimer. Je ne te demande pas de changer ton cœur... Je te demande d etre serieuse et forte. Tu l aimes, dis-tu? Si tu ne te trompes pas, si vous avez vraiment de
LE MANNEQUIN D’OSIER
l'amour l'un pour l'autre, qui pourrait être plus fort que vous, et qu’as-tu à craindre?
JULIETTE
C est vrai, mais, papa, si toi, si tout le monde est contre nous, comment veux-tu?...
BERGERET
Non, je ne suis pas contre toi, Juliette, et tu peux avoir confiance en ton père. Mais tu ne dois compter que sur toi. Toi seule es capable de construire ton bonheur ou ton malheur. Je ne dois ni ne veux disposer de toi. Je ne peux pas penser pour toi, sentir pour toi, comprendre, douter, croire pour toi. Ce n’est pas à moi de faire ta vie, c est à toi, à toi seule, ma pauvre petite.
JULIETTE
Mon Dieu! mon Dieu, qu’est-ce que je vais devenir?... Qu’est-ce qu’il faut faire?
Tu vas être forte, c’est-à-dire prudente et patiente. A la campagne, entre ta sœur et ta tante Zoé, doucement, tranquillement, tu mettras tes sentiments à l’épreuve des heures et des jours. Tu te laisseras vivre, tu laisseras reposer tes idées et tu verras mieux dans la limpidité de leur calme si elles sont aussi profondes que tu croyais. Enfin, comme une grande fille que tu es, tu réfléchiras.
JULIETTE
Oui, papa.
Us s'embrassent.
iiv. — 49
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET
Juliette, j’ai encore une recommandation à te faire. 11 y a dans la petite cour de tante Zoé un vieux noyer tout moussu qui porte des noix délicieuses. S’il en reste encore, je te prie de m en envoyer un panier.
Entre Pauline.