‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 62 sur 111 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ZOÉ, BERGERET

ZOÉ

Cette jeune personne qui m’a ouvert, c’est ta servante?

LE MANNEQUIN D’OSIER

BERGERET

Oui, une bonne fille.

Il y a longtemps que tu l’as?

BERGERET

Dix-huit mois.

ZOÉ

Eh bien! elle ne sait pas encore ouvrir la porte. Elle m’a laissée dans le jardin et s’est élancée dans l appartement en criant : « C’est la tante Zoé ! »

BERGERET

il faut l'excuser.

ZOÉ

Je l’excuse. Ce sont ses maîtres que je n’excuse pas. C’est là ton cabinet de travail ?

BERGERET

Tu l’as dit.

ZOÉ

Une éponge sur un fauteuil, du linge sur les tables, des torchons... un plumeau... Tu peux vivre là-dedans?

BERGERET

Oui, je le peux.

ZOÉ

Tu peux travailler là-dedans ?

BERGERET

Avec peine.

ZOÉ

Qu’est-ce que c’est que cette malle?

BERGERET

C’est celle des enfants, qui vont passer quinze jours chez toi. Zoé, ma chère Zoé, je ne te consulte plus. Tu vas les emmener. Je te les conduirai tout à l’heure à la petite gare. C’est à quatre heures et demi le train.

ZOÉ

Quatre heures quarante.

BERGERET

Nous avons tout le temps.

ZOÉ

N’allons pas si vite et mettons, si possible, un peu d’ordre dans nos idées. Vraiment, Lucien, il y a un air de folie dans cette maison. Voyons! d’abord, de quoi s’agit-il?

BERGERET

Après ce qui s’est passé hier sur le Mail, je ne veux pas que Juliette reste ici un jour de plus. Elle passera quinze jours, trois semaines avec toi, le temps de se calmer à la campagne, de changer le tour de ses idées et la couleur de ses rêves. Je viens de causer avec elle tout à l’heure. C’est une très bonne petite fille. C est la première fois qu’on la recherche et elle y est sensible.

ZOÉ

Elle est mal élevée, voilà tout. Ce n’est pas de sa faute.

BERGERET

Elle partira avec toi et Pauline l’accompagnera. Gela aura ainsi meilleure apparence. D’ailleurs, Pauline est ravie quand elle peut passer quelques jours à Luzance avec toi.

ZOÉ

Doucement... Mais enfin, qu’est-ce que c’est que monsieur La Glaverie?

BERGERET

La Glaverie... C’est le fils d’un tout petit notaire. Il a fait la fête, on l a envoyé en Afrique chercher des mines. Voilà tout ce que je sais de lui.

ZOÉ

Ta fille n’a pas de dot, lui n’a pas le sou. C’est étonnant qu'il veuille l’épouser.

BERGERET

Ce serait encore plus étonnant s’il était riche.

ZOÉ

Mais a-t-il vraiment l’intention de l’épouser?

BERGERET

11 m a demande sa main, hier, sur le Mail, après l incartade.

ZOÉ

Qu’est-ce que tu lui as répondu?

Je l’ai prié de me laisser tranquille.

LE MANNEQUIN D'OSIER

ZOÉ

Alors, j'emmène les petites... L’as-tu dit à ta femme?

BERGERET

Oui, hier soir, je lui ai annoncé ma résolution et exprimé le désir que tout fût prêt.

ZOÉ

Elle t’a répondu?

BERGERET

Elle m'a écouté et obéi.

ZOÉ

Tu vois, si tu avais toujours parlé net et ferme, aujourd’hui tout marcherait droit. Tu ne l’as pas fait, tu as eu tort.

BERGERET

Mais enfin, Zoé, je ne peux pas m’occuper de tous les menus incidents de la vie, je ne suis pas capable d’entrer dans tous les détails du ménage, de vérifier les comptes de la semaine ni de déjouer les ruses d’une femme qui a fait des dettes et d’une petite fille qui cache, pour son amoureux, des billets sous l’écorce des arbres. Je ne peux pas surveiller.

ZOÉ

Je ne t’ai pas parlé de surveiller. Je t’ai parlé de diriger. En ne le faisant pas, tu as manqué à ton devoir. Si ta femme était capable de le comprendre, elle serait en droit de te le reprocher un jour. Nous avons des obligations envers ceux dont nous prenons la vie pour l’associer à la nôtre.

LE MANNEQUIN D’OSIER

BERGERET, distrait du sermon de Zoé, contemple sombrement le mannequin d’osier et le pousse.

Oh! ce mannequin! Avec le temps, il a fini par lui ressembler...

ZOÉ

Voilà ce que c’est que d’épouser une femme simplement parce qu elle est jolie.

BERGERET

J’avais vingt-cinq ans, elle en avait dix-neuf. J’étais un petit maître de conférences perdu dans une ville noire du Nord. Qu’est-ce que j’avais connu de l’amour? qu’est-ce que j’avais connu de la vie? Quelques rencontres furtives et décevantes, quelques pitoyables bonnes fortunes d’étudiant pauvre. Elle fut pour moi le charme, battrait, le piège. Marié, je fus heureux quinze jours, rêveurs et charmants, puis la réalité m’apparut, et je vis depuis tout ce temps avec la réalité. 11 est certain qu elle aussi elle n’est pas heureuse. Qu’en penses-tu, Zoé?

ZOÉ

Moi? je n’en sais rien.

BERGERET

Si je lui parlais ?...

ZOÉ

A ta femme !

BERGERET

Ma bonne Zoé, ma vieille sœur!

Ne me décoiffe pas, je déteste qu’on me décoiffe.

LE MANNEQUIN D’OSIER

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