SCÈNE PREMIÈRE
PIEDALOUETTE, puis BERGERET.
PIEDALOUETTE chante.
Plût à Dieu, la belle fille,
Qu’vous fussiez couchée d’aque mé Et qu’la nuit fût aussi longue Gomme voilà que je suis ici.
Riez, riez, vous vous moquez,
Vous vous moquez toujours de mé.
Riez! Riez!
Il entend venir, et se cache.
BERGERET, couvert de poussière, accablé, harassé, désespéré et simple.
Absurde! Odieux! Absurde! Odieux! Plus rien! Plus rien! Plus rien... Marcher, marcher encore jusqu’à ce que je tombe. Plus rien! Plus rien! Plus rien!
LE MANNEQUIN D’OSIER
P1EDA0ULETTE, rassuré, se montre.
Bonjour, monsieur. Vous faites un bout de promenade en suivant votre idée, quoi?
BERGERET
En suivant mon idée, oui. C’est vous, Piedalouette?
PIEDALOUETTE.
Oui, c’est... core moi. Vous savez pas ce que je fais? Je fais un manche de couteau... Parce qu’ils m’ont pris mon couteau... les juges, dans la prison. J’ai été arrêté comme vagabond... et ils m’ont gardé parce qu’ils croyaient que j’avais fait un mauvais coup. Mais c’était pas moi. Ils m'ont pris mon couteau, mais ils m’ont pas pris ma pipe. Vous me connaissez, pas vrai?
BERGERET
Oui, je vous connais. 11 y a longtemps que je vous rencontre sur les routes.
PIEDALOUETTE.
Oh! Je suis connu! Moi aussi, je vous connais. Vous êtes une personne charitable. Mais je sais pas votre nom. Le plus souvent je retrouve les visages, mais je pourrais pas mettre un nom dessus.
BERGERET
Oh! mon nom!
PIEDALOUETTE.
Le soleil est mignon, mais ce qu’il y a de mauvais, c’est qu'il va pleuvoir.
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET
Vous croyez?
PIEDALOUETTE.
Oui, les nuages s'amassent du côté de Saint-Sévère. C'est signe de grosse pluie.
BERGERET
Piedalouette, je suis las. J’ai beaucoup marché, et, vous 1 avez dit, une idée marchait avec moi. Je suis très las. Je souffre.
PIEDALOUETTE.
Où que ça vous tient? Dans la tête?
BERGERET
Oui! Oui! dans la tête.
PIEDALOUETTE.
C’est le mal des riches... Les gueux, quand ils ont mal, ça les tient au ventre et dans les jambes.
BERGERET
Je suis brisé comme si j’étais tombé d’une fenêtre. Je vais m’asseoir un moment à côté de vous.
PIEDALOUETTE.
J’ai trouvé par terre une lame de couteau. Alors, je fais un manche. Je sais aussi faire des flûtes de roseau, des fontaines avec de la paille, et des bateaux en écorce de chêne pour amuser les petits enfants. Oh! j’en sais, des métiers !
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET, assis.
Rien! Plus rien! Ma pauvre maison, déjà si chancelante et misérable, pour toujours écroulée, effondrée dans la boue. Absurde! Odieux!.. Cette femme...
PIEDALOUETTE.
Vous avez aussi vos ennuis. Mais les ennuis des riches, c'est pas à comparer avec les ennuis des pauvres. C'est aussi différent que le corps et l’ombre.
BERGERET
Tous les hommes, Piedalouette, tous les hommes sont sujets à la misère et à la douleur. Et moi, moi que vous voyez ici, je suis un malheureux...
Silence.
PIEDALOUETTE.
C’est encore une chance que j’aie trouvé cette vieille lame. Si je l’avais pas vue, quoi que j’aurais pu faire? Quand on n'a pas de couteau, on est comme manchot. (Montrant la lame.) Je l'ai affûtée. A c’t’heure elle coupe bien.
BERGERET
Piedalouette, vous n’avez jamais tué personne par vengeance?
PIEDALOUETTE.
Non! Ceux qui tuent, c’est de naissance. Ça ne se prend pas, cette idée-là. Il faut l'avoir en soi.
BERGERET
Je ne savais pas. Tout le monde savait, sans doute, toute la ville, lia fallu un hasard. Cet homme, cette femme...
LE MANNEQUIN D'OSIER
Absurde, grotesque... odieux... Piedalouette, vraiment, vous n’avez tué personne?
PIEDALOUETTE.
Il y en a qui ont une idée et d’autres qui ont une autre idée. Moi, si j’avais l’idée de mal faire, je creuserais un trou sous un arbre, je mettrais mon couteau au fond du trou et je pilerais la terre dessus avec mes pieds.
BERGERET
Pourtant, les tuer, les tuer tous les deux... C’eût été si naturel... et délicieux! Pourquoi ne l’ai-je pas fait?
PIEDALOUETTE suit son idée.
Et puis, j’en ai connu des jeunes qui tuaient parce qu’ils étaient fiers et qu’ils ne voulaient pas qu’on leur fasse tort. Mais moi, tout jeune, j’ai perdu la fierté... C’est venu de ce que les hommes me tournaient en moquerie et les filles et les petits gars (Prononcez : gâs) dans le pays. Alors, maintenant, on pourrait me faire tout ce qu’on voudrait : je me fâcherais seulement pas. Quoi! J’ai perdu la fierté.
BERGERET
Piedalouette ! Je crois que moi aussi j’ai perdu la fierté. Après tout, il est peut-être bon d’avoir perdu la fierté!
PIEDALOUETTE.
C’est extraordinaire ce qu’on trouve sur les routes! On trouve de tout. Mais c’est surtout des fers à cheval qu’on trouve... Où que vous allez?
xiv. — 54
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET, qui s’est levé.
Plus rien, plus de maison!... Rentrer chez moi, chez moi... Non!...
PIEDALOUETTE.
Approchez pas du bord. Les joncs, c’est traître. Et un malheur est vite arrivé. L’autre jour, en coupant des roseaux pour faire une flûte, j’ai manqué à me noyer.
BERGERET
Ah! vous tenez à la vie?
PIEDALOUETTE.
Bien sûr! On n’en a qu’une.
Moi aussi, peut-être que je tiens à la vie. Il m’aurait fallu si peu de choses pour être heureux! Plus rien! Plus de maison! Mes petites filles! Pauline... Pauline... Ton pauvre papa... Piedalouette, vous n’avez jamais eu de femme ni d’enfants?
PIEDALOUETTE.
Non, j’aurais voulu. Mais ça n'était pas possible. Dès le commencement ça n’était déjà pas possible.
BERGERET
Moi, il me reste deux petites filles, deux grandes petites filles.
PIEDALOUETTE.
Vous avez Pair souffrant.
LE MANNEQUIN D’OSIER
BERGERET
Non! non! Tout à l’heure je souffrais, mais ça va mieux depuis que je vous ai rencontré. Je me suis remis en causant avec vous. Je ne pouvais plus supporter la vue des gens que je connais, et j avais besoin de causer avec un être infiniment simple, un homme ou un chien. Je vous ai trouvé, vous m’avez fait du bien. (Silence. nse lève.) Oui, pauvre homme, tu m’as consolé et conseillé. Je ne savais pas comment me reprendre à la vie ni que faire. Tu me 1 appiends, toi, âme rude et naïve a peine dégag'ée de la nature qui t’environne. Ta simplicité me l’enseigne. Ce que je dois fane, ce n est pas me conformer à 1 hypocrisie imbécile du monde. Ce n’est pas me conduire selon telles ou telles absurdes règles sociales. Non! C’est me réfugier en moi-même, rentrer en moi et y demeurer ferme, tranquille, invincible, ignorant la colère autant que le pardon. Ce que je dois faire, c’est épargner, par mon silence, deux chers êtres innocents. Ce que je dois faire, c’est me remettre au travail avec tranquillité.
PIEDALO UETTE.
V’ià des gouttes qui tombent. Je vas me mettre à l’abri dans une cahute de charbonnier. Mais, quand je suis mouillé, je peux plus me sécher, moi. C’est pas comme ceux qui couchent dans les lits.
BERGERET
Oui, oui, ma vie passée est détruite. Est-ce vraiment si regrettable? Et ne me reste-t-il plus rien? 11 me reste le travail, qui est toute ma joie.
LE MANNEQUIN D’OSIER