‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 72 sur 111 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes; GHAiNTECLAIR.

CHANTECLAIR

Monsieur, je vous apporte vos chaussures. Vous en serez content. C’est bon, c’est d’usage. On aura beau dire : le cousu... le cousu... il n’y a que ça de vrai. Les chaussures à la machine, c’est de la drogue. Des semelles vissées, comment voulez-vous que ça tienne? Le cousu, c’est inépuisable. Voulez-vous essayer? (Dénégation vague.) Vous pouvez être tranquille. Votre pied sera à l’aise là-dedans.

LE DOUX, se mêlant à la conversation avec aisance.

Faites voir. Voilà comment il m’en faudrait... Les miens prennent l’eau, et des souliers qui prennent l’eau!...

CHANTECLAIR

Monsieur Bergeret, il faut que je vous dise la grande nouvelle.

BERGERET

Qu'est-ce qui se passe?

J’ai trouvé.

CHANTECLAIR

LE MANNEQUIN D'OSIER

BERGERET

Quoi, mon ami?

CHANTECLAIR

Mais une femme donc! C'est drôle tout de même, la vie. Je cherchais, je cherchais partout, et elle était en face de ma boutique. C est la marchande de bons Dieux de la rue Sainte-Agnes. Y a plus de trente-cinq ans que nous vivons en face l’un de l’autre. Matin et soir nous faisons un bout de causette, et toute la journée je la vois dans son magasin... Seulement, il fallait y penser... Fallait avoir l’idée... Tout d’un coup, ça m’est venu.

LEDOUX, qui suit son idée.

Monsieur Bergeret, si vous aviez des fois des vieux souliers que vous ne vous en serviriez plus, faudrait me les donner... Parce que j’en ai là qui me quittent, les pauvres vieux. Ils n’en peuvent plus.

Euphémie, qui avait disparu, rentre. Bergeret écrit.

CHANTECLAIR

C’est la femme qu’il me fallait... Une travailleuse, une femme économe. Car, voyez-vous, monsieur Bergeret, quant à ce qui est de prendre une femme qui n’est pas travailleuse, qui n’est pas économe, autant se mettre une pierre au cou pour se jeter dans la rivière. Défunte ma première femme...

LEDOUX

Ah! vous étiez marié déjà?

CHANTECLAIR

Oui, que j’étais marié. A une femme excellente.

LE MANNEQUIN D’OSIER

LEDOUX

Et vous l’avez perdue?

CHANT ECLAIR

Mais oui, la pauvre bonne femme! Sur son lit de mort, elle me faisait excuse de me quitter, bien poliment. Vous n’êtes pas marié, vous?

LEDOUX, riant.

Non! Moi, je bricole.

LUPHÉMIE, qui n aime pas les gens communs, à Ledoux.

Vous ne pouvez donc pas essuyer vos pieds quand vous entrez dans les maisons? Vous n’êtes pas ici à l’écurie.

(Elle place sous les yeux de Bergeret un gigot à demi enveloppé dans du papier.)

Monsieur, le boucher demande quand il pourra toucher sa note.

BERGERET, qui s’est mis à écrire

... « avait endurci vos âmes... » Quand il voudra... « et fermé vos cœurs... »

EUPHÉMIE

Il est déjà venu trois fois.

BERGERET, écrivant.

... « à la pitié ».

EUPHÉMIE

Monsieur n est jamais là et, comme c’est Monsieur qui a l’argent...

bergeret.

Oui, j ai 1 argent... j’ai tout l’argent...

LE MANNEQUIN D’OSIER

CHANTECLAIR, qui continue la conversation avec Ledoux.

... C’est pour ça que, quand on en tient une bonne, il faut la garder... Parce que c’est rare.

EUPHÉMIE

Quand qu il faut lui dire qu’il revienne?

BERGERET

Demain. (Aux deux hommes.) Mes amis, je ne vous congédie pas, mais il faut que je sorte.

CHANTECLAIR

Nous n'allons pas rester.

Au revoir.

LEDOUX

Monsieur Bergeret... vos vieux chapeaux... qu’est-ce que vous en faites?

BERGERET

Je les porte.

Ils sortent. Silence. Euphémie gémit en constatant des traces de boue et de sable laissées par Ledoux sur le parquet. Elle sort, revient avec le balai. La porte de droite s’ouvre et madame Bergeret revient en scène.

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