SCÈNE III
GERMAINE, NALÈGE.
GERMAINE
C’est vrai qu’elle est aimable.
NALÈGE.
Très aimable.
GERMAINE
N’est-ce pas?... Et les hommes n’ont pas l’air de s’en apercevoir. Elle me le dit deux fois par semaine : « Je ne suis pas plus laide qu’une autre, ni plus sotte. Eh bien, c’est incroyable! personne ne me fait la cour. »
NALÈGE.
Et à vous, on vous la fait toute la journée.
AU PETIT BONHEUR
Peuh!
Toute la journée.
GERMAINE
Non! de cinq à sept.
NALÈGE.
Et cela vous amuse d’entendre toutes ces fadeurs, toutes ces niaiseries? Et vous êtes flattée de recevoir les compliments de ces imbéciles, qui ne pensent pas un mot de tout ce qu’ils vous disent?
GERMAINE
Monsieur de Nalège, qu’est-ce que vous avez fait cet hiver?
NALÈGE.
Moi, madame? J’ai vécu seul, dans mes bois, avec mon chien, ma pipe et mon fusil. J’ai passé des jours entiers sans voir un visage humain. J’ai couché avant-hier dans la hutte abandonnée d’un charbonnnier : je m étais perdu dans ma forêt par une belle nuit de tempête.
GERMAINE
G est cela! Cette existence vous a laissé dans l’esprit une certaine rudesse.
NALÈGE.
Ah! vous me trouvez rude parce que je vous dis que vous aimez les fadeurs...
AU PETIT BONHEUR
Pas du tout!...
NALÈGE.
... et parce que je vous soupçonne de vous laisser amuser aux grands mots qui cachent les petits sentiments. Est-ce que vous croyez, madame, qu on ne peut pas vous attraper comme une autre, par des phrases et des grimaces? Est-ce que vous croyez qu’il soit si facile de reconnaître un sentiment vrai et de regarder au fond des coeurs?
GERMAINE
Je crois que les hommes n’y voient goutte, même les hommes d’esprit. Une sotte leur fait croire tout ce qu’elle veut. La vanité les aveugle. Mais les femmes ne se laissent pas tromper par des grimaces. Elles distinguent très bien, sous les compliments qu’on leur fait, les sentiments qu’elles inspirent.
NALÈGE.
Vous en êtes sûre?
GERMAINE
Mais certainement! Nous voyons tout de suite à qui nous avons affaire.
NALÈGE
Oui, vous croyez, vous autres femmes, avoir le don mystérieux, vous croyez avoir la baguette de coudrier qui se recourbe vers les sources d’amour. Vous pensez reconnaître entre tous celui qui vous aimera le plus... et le mieux. Les femmes ne s’y trompent jamais. Elles le disent,
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elles le croient, jusqu’à ce qu’une longue expérience les ait désabusées. J’ai connu dans sa vieillesse une princesse italienne qui avait été fort belle à Milan et même à Paris, au temps où les Français portaient des pantalons de nankin et chantaient les chansons de Béranger. Elle avait coutume, en ses vieux jours, de conter des histoires à son petit-neveu. Une fois qu elle en commençait une par ces mots : « En ce temps-là j’étais parfaitement belle, » le jeune homme fît claquer sa langue et regarda sa grand’ tante avec un air de dire : « Et vous en profitiez ! » A quoi la princesse répondit en soupirant : « Eh bien ! si tu veux que je te dise, mon neveu, j’ai été bigrement volée dans ma vie! » Le vrai, c’est qu’en ces sortes d’affaires, la femme et l’homme vont... je ne ne dis pas à tâtons, car ce ne serait déjà pas une si mauvaise méthode; je ne dis pas : comme à colin-maillard, car à colin-maillard on vous crie casse-cou... mais à travers toutes sortes de fantasmagories et de diableries, comme don Quichotte, quand il enfourcha le bon coursier Chevillard, pour aller vers l’ïnfante.
GERMAINE
Vous êtes extraordinaire! Vous sortez de votre hutte de charbonnier pour me persuader, au moyen d’une princesse italienne et de don Quichotte, qu’une femme ne voit pas quand on a un... sentiment... un goût pour elle.
NALÈGE.
Pai faitement, madame. Une femme peut passer à côté d un sentiment sincère, d une passion profonde, sans les voir.
AU PETIT BONHEUR
Oh! ne parlons pas de passion. On n’a pas d’idées làdessus. On ne peut pas reconnaître la passion : on ne l’a jamais vue.
NALÈGE.
Jamais, madame?
GERMAINE
Jamais! La passion, c’est comme le tonnerre, ça ne tombe jamais sur vous. Une fois, à la Grand’Combe, j’ai été prise par un orage terrible. Je me suis réfugiée à la métairie. Le ciel était en feu, le tonnerre ne cessait de gronder. La foudre a fendu un peuplier de la cime au pied, à cent mètres de moi. Je n’ai rien eu. La passion, c’est comme la foudre : c’est terrible et ça frappe à côté. Mais un sentiment, un goût, une femme peut inspirer ça, très bien... Et alors elle s’en aperçoit.
NALÈGE.
Madame, je vais vous prouver méthodiquement le contraire. J’ai des méthodes. J’ai l’esprit scientifique. J’ai appliqué ces facultés à l’agriculture. Les résultats ont été désastreux. Mais une méthode rationnelle doit être jugée par elle-même et non par des effets, qu’elle n’a pas tous produits. Je vais donc vous démontrer, madame, avec une extrême rigueur, que, le plus souvent, si une femme s’aperçoit du goût qu’on a pour elle, c’est que ce goût n’est pas bien fort, et que plus il aura de force, moins elle le reconnaîtra.
AU PETIT BONHEUR
Démontrez,
Devons-nous d’abord définir ce... goût dont nous parlons?
GERMAINE
C’est inutile.
NALÈGE.
Non, madame, ce ne serait pas inutile. Mais ce serait peut-être inconvenant?
GERMAINE
Comment? Inconvenant?
NALÈGE.
Eh! oui, la définition précise pourrait bien offenser votre délicatesse. Et ce que je dis ne doit pas vous surprendre, car enfin, quand un homme est assis, là, près d’une dame, comme je le suis près de vous, et qu’il se dit en lui-même, en la regardant, là, comme je vous regarde : « Madame une telle est délicieuse, » il y a dans cette réflexion... qui ne vous choque pas, madame?...
GERMA INE
Nullement.
NALÈGE.
... Il y a dans cette réflexion le germe d’une idée naturelle, physique, physiologique, dont la représentation, dans toute sa force et toute sa simplicité, est absolu-
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ment opposée aux convenances. Cette seule réflexion : « Madame une telle est délicieuse » marque dans l’esprit qu’elle traverse la naissance d’une suite d’images ardentes, de sentiments curieux et de désirs violents qui se succèdent, se multiplient, se précipitent et ne s’arrêtent que dans... qui ne s’arrêtent pas, madame.
GERMAINE
Vous vous amusez...
NALÈGE.
Non, madame, je ne m’amuse pas. J’établis les bases de mon raisonnement. Il résulte de ce que je viens d’exposer que l’homme ordinaire, banal, médiocre qui pense en vous voyant : « Elle est charmante! » et qui le pense sans ardeur de sentiment, sans puissance de réflexion, sans force d ame, ni de chair, sans même savoir ce qu’il pense, ni s il pense, celui-là reste, près de vous, gracieux, caressant, aimable. Il parle, il sourit, il a soin de plaire. Il plaît. Tandis que le malheureux qui, lui aussi, lui surtout, pense qu elle est charmante, mais qui sent toute la force de cette idée, il la contient, il la renferme, il la cache. Il a peur qu elle n’éclate malgré lui en violences intempestives, il est gêné. Il est muet et sombre. Vous croyez qu’il s’ennuie et il vous ennuie. Et vous dites : « Ce pauvre monsieur, il est fatigant à la longue! » Et cela parce qu’il sent trop bien votre grâce et votre beauté, parce qu’il en a reçu une atteinte profonde, parce qu’il a de vous un goût fort et généreux, parce qu’enfîn, comme on disait autrefois, il est bien épris.
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AU PETIT BONHEUR
Il est un peu absurde, votre monsieur.
NALÈGE
Certainement. Il conçoit la disproportion des idées qu’il a et de celles qu’il peut exprimer. Il se juge ridicule. Et il le devient. C’est une bizarrerie absurde, une inconvenance burlesque de penser trop précisément d’une dame qu’elle est une femme. Et cette pensée peut aller jusqu’au tragicomique.
GERMAINE
Alors?. ..
NALÈGE.
Alors, au lieu de conter de jolies choses et d’oser adroitement, on se montre triste, timide. Même si on ne l’était pas de nature, on le devient. On renonce à exprimer ce qu’on ne pourrait dire qu’en l’affaiblissant trop. On tombe dans un morne abattement* dans une sorte de stupidité pesante.. .
Un 8Îlence.
GERMAINE
Oh!... Dont on ne sort plus?...
NALÈGE, vivement.
Dont on sort aux premiers sons charmants de la voix aimée. On se remonte, on repart... et, si l’on est un campagnard méditatif, un solitaire qui a beaucoup rêvé en se promenant dans les bois avec son fusil, son livre et son chien, on fait des théories générales, on expose des sys-
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AU PETIT B O N HE U R
tèmes, on disserte sur l’amour. On reprend le fil des longues démonstrations. On argumente. C’est une fichue affaire que d argumenter devant une jolie femme, mais on argumente. On est têtu, on suit son raisonnement, avec obstination et contention... Ou bien...
GERMAINE
Ou bien?
NALÈGE.
Ou bien on change brusquement d’humeur. On devient gai, frivole, léger, on plaisante. On se lève, on se rassied, on regarde, on s'intéresse à des bagatelles. On dit : Voilà une jolie miniature sur cette boite, (il prend une boîte sur la table. j Savez-vous qui est cette dame poudrée?
GERMAINE
C'est mademoiselle Fel.
NALÈGE, sèchement.
Ah! c’est mademoiselle Fel!...
GERMAINE
Je le crois, du moins. Vous pouvez comparer avec le pastel de La Tour, qui est à Saint-Quentin.
NALÈGE, brusquement.
Je n’y manquerai pas, madame; je vous remercie de m’avoir donné une occupation intéressante. J’y consacrerai mes loisirs.
GERMAINE
Comme vous dites ça! Qu’est-ce que vous avez?
NALÈGE.
Rien du tout. Je continue ma démonstration. Je dis : on regarde, on plaisante... On plaisante lourdement; on a des gaietés d’éléphant. Ou bien... Vous suivez, n’est-ce pas?
GERMAINE
Je m’y remets, allez...
NALÈGE.
Ou bien on se venge en dedans. On déprécie sincèrement... oh! sincèrement, la chose trop précieuse. On la regarde en connaisseur dédaigneux. On se dit : j e vois bien... un teint pur et limpide, des cheveux d’or léger, un joli grain de chair, un cou et des épaules d’une ligne harmonieuse, une taille ronde et souple; eh bien! est-ce unique, après tout? Est-ce si rare? On sait ce que c’est. Quelle sottise d’en rêver, et quelle folie d'en souffrir!
GERMAINE
Ah! vraiment on se dit...
NALÈGE.
On se le dit, et on tâche de le croire. Et puis on se prend en pitié soi-même; on se veut du bien, on se souhaite le repos et la tranquillité. On se dit : « Mon vieux compagnon, ne te rends pas malheureux, ne souffre plus. Va-t’en! Va-t’en fumer ta pipe dans ton bois, va retrouver ton cheval et ton chien, va te promener au grand air, imbécile. » Et l’on prend son chapeau, (il prend son chapeau.) Bonjour, madame.
Il sort.