‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 94 sur 111 · GERMAINE, CÉCILE · texte numérisé non relu

GERMAINE, CÉCILE

CÉCILE

Il te faisait la cour?

GERMAINE

Un peu... Est-ce que ça se voit?

CÉCILE

Une déclaration, ça se voit quand ça prend, comme les vésicatoires. Ça met sur la peau une lueur rose... oh! très légère.

GERMAINE

Tu aimes donc bien à dire des bêtises?

CÉCILE

Mais, ma cherie, c’était facile à deviner. Il fait la cour à toutes les femmes. Il la fait même à moi. A moi, que

AU PETIT BONHEUR

les hommes ne regardent seulement pas... C’est vrai, je n ai pas de succès. Et je ne sais fichtre pas pourquoi... Je ne suis pas plus laide, ni plus sotte qu’une autre.

Tu es très bien.

CÉCILE

Non, je ne suis pas très bien. Je suis confortable. Et normale... oh! normale... Tu te rappelles quand nous allions ensemble au cours de monsieur Blanchard? 11 y avait dans notre atlas de géographie des têtes qui représentaient les types des races humaines : race noire, race jaune, race blanche. Eh bien! la race blanche, c’était mon portrait frappant. Tu avais écrit mon nom dessous.

GERMAINE

Plains-toi ! C’était Vénus.

CÉCILE

Tu crois?

GERMAINE

J’en suis sûre. La Vénus de Médicis. Apollon était à sa gauche. Au-dessous, un Peau-Rouge. Je les vois encore.

CÉCILE

Eh bien ! il faut croire que la Vénus de Médicis n’est plus demandée que par Chambry. Et le pire, c’est que je suis normale au moral comme au physique, normale dans lame... Mais oui... il y avait écrit, tu sais, dans notre atlas, sous la race blanche : « Les femmes de cette race

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sont actives, intelligentes, courageuses et fidèles. » C’est justement ce que je suis. Je réponds au type, ni plus ni moins. Je suis normale jusqu’à la banalité.

Mais tu ne penses pas que je suis, moi, une exception, une monstruosité?

CÉCILE

Toi, tu as du charme. Et je te crois honnête.

GERMAINE

Je te remercie, Cécile.

CÉCILE

Oui, je te crois honnête. Je le crois d’abord parce que c’est plus commode entre amies. 11 faut que je le dise : alors, autant que je le pense! Et puis, c’est peut-être vrai. Je n’ai pas la preuve du contraire.

GERMAINE

Vraiment?...

CÉCILE

Et puis, tu es veuve, tu es libre. La liberté, ça retient peut-être... Je sais bien que tu n’es pas très sérieuse. Mais c’est encore les femmes sérieuses qui font les plus fortes sottises. Ainsi, madame de Saint-Vincent, elle était sérieuse, elle était austère, elle avait une beauté grave et des sentiments élevés. Eh bien, la première fois que Chambry a daigné lui manquer de respect, elle est tombée en pâmoison dans ses bras. Depuis, elle court après lui

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comme une petite folle. Ses enfants, sa réputation, la carrière diplomatique de son mari, elle a tout sacrifié à ce joli gamin qui se moque d’elle, comme tu penses.

C’est à craindre.

CÉCILE

Oh! tu sais, Chambry, c’est une terrible affaire pour une femme. Il est menteur et vaniteux. Je ne donne pas de conseils, même quand on n’en demande pas, ce qui ne serait tout de même pas aussi bête que d’en donner quand on en demande. Mais, si j’en donnais, ce qu’ils seraient bons, mes conseils!... Moi, ma chérie, je ne tiens pas les cartes, alors je vois très bien les jeux, tandis que les plus fines joueuses...

GERMAINE

Ne les donne pas, Cécile, ne les donne pas. Je ferais le contraire, comme c’est l’usage, et tu aurais une responsabilité terrible... Mais, n’aie pas peur, je ne ferai pas de bêtises. Il y a une chose certaine, c’est que je m’ennuie dans la vie. Eh bien! puisque j’y réussis parfaitement toute seule, c’est inutile de m’y faire aider. Mieux vaut encore s’ennuyer que d’être ennuyée, comme il est moins agaçant de se coiffer mal soi-même que de se faire mal coiffer par une femme de chambre. Je n’ai plus d’illusions, ma chérie. Le mariage m’avait brouillée avec l’amour. Les hommes que je vois ne m’ont pas encore raccommodée avec lui. Les sincères sont assommants et les autres, ceux qui peut-être nous plaisaient un peu, se moquent de nous.

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Dans ces conditions, ce n’est pas la peine de compliquer l’existence. Je ne suis ni tendre, ni généreuse. Estimemoi, Cécile : je n’ai pas assez de cœur pour me conduire mal.

CÉCILE

C’est entendu; tu n’as pas assez de cœur; mais ne t’y fie pas. Il n’est pas absolument nécessaire d’être une sainte pour avoir une mauvaise conduite. Maintenant, parlons sérieusement. Tu dînes chez moi et je t’emmène au théâtre. Nalège et mon mari viennent avec nous. Va mettre ton chapeau.

François apporte une carte.

GERMAINE, lisant.

Monsieur de Nalège.

CÉCILE

Va vite mettre ton chapeau. Je vais le recevoir.

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