‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 146 sur 159 · XXIV · texte numérisé non relu

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ont voulu qu’un barbare, qui fut leur hôte, portât témoignage en leur faveur. Je le ferai de bon cœur, et pour l'amour des Félibres et des Gigaliers qui vont de ville en ville honorant les poètes.

J’ai gardé de notre course en fête un souvenir délicieux. Le moment que je voudrais fixer en quelques traits c’est celui de notre première réunion au début du voyage, c’est l’heure cordiale où se formèrent les sympathies. Nous étions à Agen. La ville s’était réveillée ce jour-là au bruit des salves qui faisaient gronder l’écho de la colline au pied de laquelle elle est couchée avec sa tour romaine, ses rues en arcades et son fleuve aux grandes eaux argentées. Cette colline de calcaire doré, nue, taillée droite et couverte de verdure sombre, a la fierté d’un paysage historique. La ville n’est pas riche en monuments des anciens jours, mais les Agenaises, sous le foulard éclatant (jiii couronne leur noire chevelure, sont belles d’une beauté latine et classique.

Je ne parlerai ni de l’inauguration du buste de Gortète de Prade, ni de notre pèlerinage à la maisonnette du poète Jasmin, ni de ce banquet où ne manquèrent ni les saumons de la Garonne, ni les vins que nous avons bus aux poètes et à la patrie. Ces choses ne manqueront pas d’historiographes. Je rappellerai seulement les causeries, qu’après la fête, nous prolongeâmes bien avant dans la nuit. C’était une nuit chaude et caressante, aux ombres légères. Nous étions rassemblés autour des tables d’un café, sous de petits lauriers. Le plus aimable des hôtes, M. Jean-François Bladé, qui nous avait si bien reçus à la gare, nous tenait compagnie. Sa face glabre de vieux Hoinain s’ani-

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inait quand il contait, à notre demande, un de ces anciens contes de l’Agenais, dont il a fait des recueils, ou quand il disait d’une voix mordante quelque anecdote sur Moussu Jansemin, ou bien encore quand il commentait avec une imagination vive et savante l'inscription funéraire de Donnia Italia qu’il avait lue dans son enfance à Lectoure : Non sum^ non euro. Visiblement il aimait Donnia, morte à vingt ans, au temps des Césars. Mais il la plaignait d’être morte sans espérance. Car il est spiritualiste et chrétien, un peu plus qu’Ausone, mais un peu moins que saint Paulin, tous deux ses compatriotes, et qu’il rappelle par l’élégance du style, par l’abondance de la doctrine, par l’aménité des mœurs.

Et, tandis qu’il parlait, Noulens, son collaborateur à la Revue d’ Aquitaine., nous disait à l’oreille : « Il est exquis. » Maurice Faure était là, tout vibrant encore du toast qu’il avait porté aux femmes de Gascogne et de Provence; et il se répandait naturellement en éloquence et en poésie, étonnant les Agenais par l’habileté spontanée avec laquelle il parlait leurs dialectes populaires. L’incomparable président du félibrige, Sextius Michel, mêlait à la conversation les traits de sa bonhomie fine et de sa gaieté attendrie. Pierre Laffitte, distrait parmi nous de ses spéculations profondes, montrait la joie d’un sage. Et tous, Félibres et Cigaliers, témoignaient en quelque manière de leur gai savoir ; Élie Fourès, dont on venait d’applaudir les strophes lyriques, Georges Niel, Léon Barracand, le sculpteur Amy, Ratier, Jacques Gardet, Etienne Guary, Emmanuel Ratoin, Magen, Xavier de Lassalle, Charles Maurras.

Charles Maurras, dont le visage fiévreux et doux ressem-

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blait plus que jamais, cette nuit-Ià, à un bronze florentin, tournait tour à tour sur les interlocuteurs son œil agile qui voit et entend tout. Sans doute il lui souvint tout à coup de sa chère ville de Martigues, car il nous confia qu il ne retrouvait pas dans la Gascogne, pourtant si aimable, l ame hellène de la Provence.

La Gascogne est romaine, ajouta-t-il. Un de ses fils a véridiquement comparé le cœur de sa vieille patrie au cœur grave et pensif d’un bœuf du Latium.

Tout à coup une voix chaude et profonde chanta :

De céu blu n’a plen si bârri Dré dins li gourg dou Gardoun,

Lou porto-aigo soulitâri,

Lou viéi pont à l’abandoun.

Celui qui chantait ainsi n’est pas né pourtant près des gouffres du Gardon. Le soleil qui chauffe les monts de l’Ariège a doré son front large et découvert. Albert Tournier, le promoteur des fêtes cigalières, est né à Ramiers. Le félibrige doit beaucoup à cet enfant d’adoption. Albert Tournier est un organisateur admirable. Si son activité facile prend volontiers des airs de paresse et de nonchalance, c’est coquetterie pure. 11 a la main à tout. Il est de ces natures riches qui se dépensent sans cesse. Il faut qu’il agisse. Il n’avait pas dix-huit ans quand il s’est jeté ardemment dans la politique.

Gambetta vivait encore. A vingt ans, Tournier devint l’ami du grand orateur. Il a gardé de ces temps héroïques de la démocratie l’enthousiasme, l’ardeur, un goût vif de la lutte. Il semble que, par une instinctive loyauté, il offre

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toujours la poitrine à l’adversaire. Et cet homme terrible est un homme excellent. 11 y a beaucoup de finesse et de sens dans tous ses emportements, et il est impétueux avec adresse.

Une des plus belles médailles florentines du xv® siècle nous montre l’éléphant guerrier d’isotta. C’était un noble animal. Ses pieds, qui, sur le champ de bataille, écrqisaient les chevaux et les cavaliers, passent dans un jardin sans froisser les roses. Je ne sais pourquoi Isotta de Rimini le fît mettre sur le revers de ses médailles, mais je ne puis m’empêcher de le donner pour emblème à Albert Tournier, démocrate impétueux et fin lettré, très sensible à toutes les belles et bonnes choses. Donc il chantait. Et les Félibres se mirent tous à chanter parce que la nuit était belle. Ils ont chanté Magali, la romance de Pierre d’Aragon et bien d’autres chansons de Provence. Puis ils ont dit en chœur le Midi rouge^ et l’un de nos amis m’a conté, au sujet de cette chanson patriotique, une anecdote que je veux vous dire.

On sait que Paul Arène fut, en 4870, capitaine de francstireurs, et qu’il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes chantaient en marchant.

11 n’est que juste d’ajouter qu’ils se conduisirent au feu comme de braves gens qu’ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit même, mais je n’en crois rien, que notre bon confrère Francisque Sarcey n’a jamais parlé de Paul Arène que comme torero.

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Quoi qu’il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris qu’il aime, parce que c’est une ville où il y a beaucoup d’arbres, il fut invité à une soirée chez une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n’avait jamais connu le père et qui avait été recueillie chez des bergers.

Paul Arène se rendit à l’invitation. On chanta : le Midi bouge^ — Tout est rouge. Et quand ce fut fini, tout le monde d’admirer et d’applaudir. 11 n’y avait point à s’y tromper. C’était bien la poésie naturelle, née de l’amour et formée sans étude; sa beauté le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces héros paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom ! L’art se trahit toujours par quelque chose de froid et d’emphatique, de bizarre ou de convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton si juste, ces accents si vrais décoléré et de bonne haine? Non, certes, ce n’était pas un artiste, un poète de métier, qui avait conçu le Midi rouge.

Notre ami écoutait ces propos de l’air que nous lui connaissons, et de ce visage immobile qui semble avoir été taillé dans le buis d’un bois sacré par un chevrier aimé des dieux, au temps des faunes et des dryades. 11 écouta et se tut. Un autre, de moins d’esprit, se serait plu à rassembler sur soi les louanges égarées. 11 eût troublé les enthousiasmes. Arène aima mieux en jouir; et il y trouva un plaisir plus délicat. 11 approuva d'un signe de la tête. Peut-être même se donna-t-il le plaisir de partager l’illusion générale et de considérer- pour uu moment sa chanson comme une chanson populaire, comme

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un chant de l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et après tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n’était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l’épaule, se battre pour la patrie. Sa chanson était devenue une chanson populaire. Elle courait les routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. 11 en est de celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu’un pour les faire et le poète n’était pas toujours berger : c’était, j’imagine, quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas, d’aventure, aussi bien qu’un paysan, des couplets de guerre ou d’amour ?

Et c’est ainsi que le Midi chante, c’est ainsi que des poètes, comme Mistral, continuent la tradition classique avivée par le sentiment populaire.

Le lendemain de la belle et poétique fête, comme nous cherchions, Paul .Arène et moi, un peu d’ombre, de fraîcheur et de silence dans la salle du Musée, nous vîmes parmi des débris gallo-romains une petite figure antique, à demi-nue, mutilée et si Ijclle que le regard ne peut s’arrêter d’en caresser les formes fines.

C’est une Vénus gracile et suave, la Vénus d’.Agen. Taillée dans du marbre de Paros, elle n’est point du pays; elle fut apportée en Gascogne par quelque homme riche au temps des Césars. Elle est là comme un don, comme un symbole de cette beauté dont les femmes d’Agen devaient garder le trésor à travers les âges, et qu’elles portent traTiquillement ainsi qu’un héritage antique.

L’année prochaine, s’il m’est donné de vivre et de

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respirer encore la douce lumière du jour, mes amis, nous irons ensemble porter nos hommages pieux à la Vénus d’Arles. Je sais bien que l’Aphrodite de la Colonia Julia Arelatensis est captive sur les bords de la Seine. Elle a été portée en trophée dans les jardins de Versailles, puis au musée du Louvre. Mais son âme et son génie sont encore en Provence. On les retrouve dans la pure beauté des femmes, dans les lignes du paysage, dans la poésie vivante des félibres.

Anatole France.

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