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ON n’ignore point que celle que Lamartine appelle Elvire clans les Méditations et Julie dans Raphaël était, en réalité, Madame Charles, la femme du célèbre physicien. Si l’on a consacré des volumes entiers à Madame de Beaumont et à Madame de Gustine, illustrées l’une et l’autre par le culte rapide et même un peu brusque que leur voua Chateaubriand, il sera permis peut-être de rappeler en quelques lignes la mémoire de la jeune femme enthousiaste et maladive qui fut la religion de Lamartine jeune. Elle n’était connue jusqu’ici que par les effusions du Lac et du CrucifLv^ et par les confidences du poète, voilé négligemment et mal caché sous ce nom d’archange qu’illustra le Sanzio. Le faux Raphaël fait une confession
; PAGES D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
arrangée, où la passion prend soin de s’écheveler avec art, où rarement le poète oublie de surveiller l’attitude de son extase ou de son désespoir. Le livre lui-même, à la fois mémorial et roman, est d’un genre mixte : circonstances, sentiments, caractères, tout s’y joue sur les confins indéterminés de la fiction et de la réalité.
La figure de l’héroïne prend, dans ces régions indécises,
‘ un aspect vague et flottant. Elle est insaisissable, plus chifmérique encore qu’idéale. Pourtant, c’est Elvire, c’est Julie, c'est-à-dire la parente, sinon l’égale, de Cynthie, de Béatrice et de Laure. A ce titre elle est sacrée, et c'est avec un tendre respect que l’autre jour, chez M. Étienne Gharavay, j'ai feuilleté quelques lettres, écrites par cette Julie, qui fit naître les plus beaux vers des Méditations. M. Etienne Charavay n’est jamais si heureux que lorsqu’il a servi les lettres ou les sciences. Non content d’être luimême un érudit, dont la place est marquée à l’Académie des inscriptions, il fait part aux lettrés, avec une libéralité infatigable, des trésors de son riche cabinet d’autographes. Voyant que les lettres de Madame Charles m intéressaient, il me pressa de les publier moi-même, avec plusieurs lettres de Charles, jointes au dossier.
Je me suis efforcé de tirer de ces documents, à défaut d une histoire suivie, quelques notes sur une personne jusqu’ici aussi inconnue qu’illustre L
1. Plusieurs personnes m’ont fourni, pour ce petit travail, des indications précieuses. Je prie MM. Gaston Boissier, de l'Académie française; D. Neuville, archiviste du Ministère de la Marine; Le Beau, chef du Service de la Marine, à Nantes; S. de la Nicollière, archiviste de la ville de Nantes; Charles de Grandmaisou, archiviste du département de Plndre; Fernand Bournon, archiviste de la ville de Saint-Denis; Ldm. Poinsot (Georges d'Heilli), chef du Bureau des Maisons d’édu-
L’ELVIRE DE LAMARTINE
Julie-Françoise Boucliaud des Herettes naquit en 4782, h Saint-Domingue, de créoles français, qui avaient leur habitation au fort de Paix^ En 1794, lors du massacre des blancs, s’il en faut croire un récit que Lamartine met dans la bouche même de Julie, Madame des Herettes, fuyant dans une chaloupe avec ses deux filles, périt en mer. l.es deux orphelines, dont Julie était la plus jeune, furent sauvées et rendues à leur père qui, dépouillé de ses biens, proscrit, abandonna la colonie, et se rendit avec elles en France*. Ces malheureux furent recueillis par des parents pauvres de Bretagne. A douze ans, selon Raphaël, Julie fut placée dans « une de ces maisons somptueuses où l’État recueille les filles des citoyens morts pour le pays® ». Un homme « célèbre et
cation à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur; Maurice Toumeu*, Félix Reyssié, avocat à Mâcon; Lucien Fancou, conservateur adjoint du Musée Carnavalet; René Samuel, sous-bibliothécaire du Sénat; Mademoiselle Jeanne Cantel, d’agréer l’expression de ma vive gratitude.