‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 27 sur 119 · LESAGE · texte numérisé non relu

LESAGE

Alfred de Vigny n’était pas né pour le théâtre; son âme contemplative et tout intérieure semblait peu propre aux expansions du drame. Mais les émotions de la scène deviennent nécessaires à quiconque les a une fois éprouvées. L’auteur, médiocrement goûté, de la Maréchale d’ Ancre, ne renonça point à un mode d’expression qui ne lui était pas naturel, mais que son talent d’artiste lui permettait d acquérir. Il persista, et il fît bien : à cette patience nous devons deux chefs-d’œuvre un peu artificiels, mais aimables.

i. — il

ALFRED DE VIGNY

Un jour, la princesse de Béthune raconta à M. de Vigny une anecdote qui le frappa fortement.

C’était l’histoire d’un mari qui n’avait, au su de tout le monde, jamais mis les pieds chez sa femme depuis cinq ans. Il savait fort bien qu’elle avait un amant, mais les choses se passaient avec décence.

Un soir, ce mari entre chez sa femme. Elle s’étonne, elle s’alarme. Il dit:

— Restez au lit; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil. Je sais que vous êtes grosse, et je viens ici pour vos gens.

Elle se tut et pleura. C’était vrai.

Voilà bien une scène. Il est impossible de formuler littéralement cette anecdote autrement qu’en comédie. C’est sous cette forme aussi que le poète, après plusieurs années, l’exprima.

Quitte pour la peur, petit acte en prose, fut joué pour la première fois sur le théâtre de l’Opéra, le 30 mai 1833, par Bocage et la charmante madame Dorval.

Quoi qu’ait dit l’auteur, dans sa préface, nous écartons la question du mariage qu’il fait peser sur sa pièce, et qui nous semble bien lourde pour cette œuvre délicate et charmante. Par un scrupule digne de lui, M. de Vigny voulait qu’il y eût une pensée dans chacune de ses œuvres; et, quand l’œuvre était achevée, cette juste préoccupation se tournait en une grave inquiétude dont toutes ses préfaces ont gardé l’empreinte, et, particulièrement, les quelques lignes d’avis qui précèdent Quitte pour la peur. L excellent petit acte de M. de Vigny ne présente ni une action d un caractère assez général, ni des développements assez complets pour qu’on y puisse voir en jeu le mariage

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et l’adultère. C’est un ouvrage d’une morale intelligente et haute, mais ce n’est pas une pièce sociale. Le charme de cette comédie est dans l’exquise discrétion des formes autour d’un sujet un peu brutal. M. de Vigny, pour un grand écrivain, s’est montré fort adroit.

On applaudit; il songea immédiatement à mettre à la lumière du théâtre la grande question dont nous l’avons vu constamment préoccupé. Il voulut montrer sur la scène l’âme toute nue d’un poète moderne.

En ce dessein, il reprit dans Stello l’épisode de Chatterton, qu’il eut à refaire d’un bout à l’autre. Sa première idée s’était formulée d’une façon aussi peu théâtrale que possible. C’était, dans le livre, une délicieuse et poétique analyse sans décor, sans intrigue, sans aucune scène indiquée, ou du moins développée. Le poète fut obligé de couler à nouveau sa conception dans un second moule absolument différent du premier. Dur labeur de refonte dans lequel le métal court risque de s’altérer! Ce fut le travail de quatorze nuits. Il en sortit le drame de Chatterton.

C’est ainsi que s’appelle le héros : il n’a rien de commun avec le mauvais garnement de ce nom qui se suicida en Angleterre, à l’âge de dix-neuf ans, après avoir fait des poèmes assez curieux et de fort mauvaises actions. Le Chatterton de M. de Vigny est purement idéal. C’est le Poète aux prises avec une société égoïste et matérielle. Dans cette lutte inégale, le poète est nécessairement le plus faible. Il se tue, ou du moins c’est la société qui le tue. Voilà tout le drame.

Le poignard a des droits sacrés : il est des devoirs et des intérêts supérieurs à la vie, nous le savons; mais les

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stoïciens, qui n’étaient point les ennemis de la mort volontaire, n’avaient pas coutume de s’ouvrir les veines à dixneuf ans, sous prétexte qu’ils étaient pauvres et qu’un magistrat grossier avait, par bienveillance, offensé leur dignité. Nous ne pouvons voir un coupable dans le Chatterton de M. de Vigny, mais nous ne pouvons non plus reconnaître en lui un être sain et robuste.

L’épisode de Chatterton intercalé dans Stello exprime une pensée qui est juste en ce qu’elle se confond dans l’idée générale du livre, laquelle est elle-même juste et vraie. Mais Chatterton, isolé et grossi par la scène, n’offre plus qu’un exemple faux et dangereux. N’importe! il fit pleurer : on applaudit.

Le succès fut grand, mais l’influence immédiate ne fut pas bonne. De juvéniles désespoirs poussèrent, comme des champignons, pendant la nuit qui suivit la première représentation. « Le ministre de l’Intérieur, M. Thiers, reçut les jours suivants des lettres de tous les Chatterton en herbe :

« Du secours, ou je me tue! »

M. Thiers disait :

— Il me faudrait renvoyer tout cela à monsieur de Vigny1.

Chatterton n en est pas moins un drame intime fort bien fait et écrit dans la plus belle prose que nous ayons jamais entendue sur notre théâtre contemporain.

Ce drame contient un des plus merveilleux types de femme qui aient ete créés depuis Racine. Kitty Bell peut être comparée à Monime : je ne sais laquelle des deux est d une pureté plus exquise et d’une plus délicieuse pudeur.

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