‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 58 sur 119 · LA FILLE DE CAIN · texte numérisé non relu

LA FILLE DE CAIN

Hark, hark! the sea-birds cryl...

In the suu’s place a pale and ghastly glare Hath wound itself around the dying air. lord byron, Heaven and Earth.

Un matin de ces temps où des hymens étranges Aux filles de Gain mêlaient les pâles Anges,

Azraël quitta Dieu pour Oholibama.

Elle le vit pleurer près du puits, et l’aima.

« O toi qui souffres, viens, dit la fille des hommes; Qu’importe, ange ou démon, le nom dont tu te nommes Ton front est triste et fier et tes yeux sont de feu;

En te voyant si beau, je te préfère à Dieu.

Esprit, puisqu’il te plaît d’aimer l’argile aimante,

Je livre à ton étreinte effroyable et charmante,

IDYLLES ET LÉGENDES

0 ma vie et ma mort, fils révolté du jour !

Tout mon être qui va périr de ton amour,

Ma terrestre beauté dont je marchais si fière,

Ma face que tes yeux inondent de lumière,

Mes bras et leurs anneaux, mon col et ses colliers,

Et ma main refusée aux fils des chameliers.

Tu sauras, loin de Dieu, me cacher dans tes ailes,

Nos destins seront beaux comme les nuits sont belles. »

Le lendemain, la race humaine, à son réveil,

Vit se lever la mort et non pas le soleil.

La fille de Caïn dit, près de la fontaine :

« Azraël, connais-tu cette brise lointaine Qui vient à nos baisers mêler un sel amer? N'entends-tu pas crier l'hirondelle de mer?

La mer roule vers nous et c’est Dieu qui la mène. Nous redonnions Éden à la famille humaine!

Eden, sous nos baisers, refleurissait plus cher!

Nous avions rétabli la gloire de la chair!

Mais Dieu!... Réjouis-toi, Caïn, dans ta semence : Entre la femme et Dieu la lutte recommence...

Sur la terre ébranlée où tendent mes genoux Entends-tu les Démons captifs rire de nous?

Quelle effroyable nuit roule de cime en cime ! »

Les eaux avaient rompu les sources de l’abîme;

Les antiques granits, de leurs flancs entr’ouverts, Lançaient des gerbes d’eau, de fumée et d’éclairs;

POÉSIES

Et bientôt, dans l’horreur des ténèbres compactes,

Le ciel du Dieu jaloux ouvrit ses cataractes.

Sur les plaines où sont les tentes des pasteurs,

Sur les sombres forêts et les pins des hauteurs,

Sur les grandes cités aux enceintes de brique Où l’homme rend hommage aux Démons et fabrique, Près des lleuves fangeux, dans de noirs ateliers,

Les étoffes de lin, les anneaux, les colliers,

Les grands couteaux de bronze et les flèches de pierre,

Où les fils de Caïn, race maudite et fière,

Lisent au ciel changeant sur le faîte des tours,

L’eau, par nappes, tomba durant quarante jours,

Et le vent souffla tel que des brisants humides Heurtaient les sept degrés des hautes pyramides.

Les fauves, les humains, la troupe des vivants Gagna les pics neigeux sous la foudre mouvants.

Et les géants debout et les Vierges voilées,

Les mères qui tendaient leurs mamelles gonflées A leurs petits enfants aux yeux clos, les vieillards,

Inertes, et du fond de leurs yeux sans regards

Pleurant leurs jours de paix et leurs longues mémoires,

Les chefs portant la lance, et les esclaves noires,

Les marchands étrangers venus sur leurs chameaux.

Et les prêtres savants à conjurer les maux,

Sous le choc ecumant de la vague profonde,

Priaient ou maudissaient le Destructeur du monde.

Et, quand eurent sombré les sommets des grands monts, Quand flotta sur les eaux le rire des Démons,

Le mammouth, exhalant un gémissement rauque,

Levait sa trompe encor sur 1 immensité glauque.

IDYLLES ET LÉGENDES

Le soleil reparut, rouge et froid, daus les cieux. Pressant entre ses bras le corps silencieux Et glacé pour jamais dans une vive étreinte,

De celle qui mourut sans regret et sans crainte,

L Ange flottait, splendide et triste, dans le vent, Las d off rir à la foudre un front toujours vivant.

Juillet 1864.

HOMAÏ

Devant Djioun la blanche aux parfums de jacinthe,

Les fils au front cuivré des mangeurs de lézards,

A qui le Chamelier enseigna la loi sainte,

Avaient dressé leur camp et leurs bleus étendards.

Ils s’étaient abattus comme des sauterelles,

Et déjà trente jours étaient passés depuis

Qu’ils entouraient la ville et que leurs sentinelles

Gardaient tous les sentiers des monts et tous les puits.

Or, tandis que, poussant une sifflante haleine,

Accroupis sur les murs, les hommes du pays Voyaient les feux guerriers s’allumer par la plaine Et les chevaux d’ Yémen tondre les verts maïs,

POÉSIES

Une femme, à pas sourds glissant, voilée et belle, Par les bazars déserts et les noirs escaliers Et les portes de cèdre ouvertes devant elle,

S’en allait dans la plaine au camp des cavaliers.

Une esclave, portant le vin et les olives,

Noire, au nez un anneau, la suivait en riant Vers la tente où pendaient des crânes aux solives, Près des yatagans nus d’acier souple et brillant.

Là, sur une peau fauve et de blanc étoilée,

Croisant les jambes, grave et seul, et de sa main Lissant sa barbe courte, odorante et bouclée,

L’émir songeait : « Allah! hâtons notre chemin. »

Mais la femme à travers les ténèbres venue Devant la tente ouverte apparut dans la nuit,

S’étant fait vers l’émir une route inconnue.

Quand la femme nous vient, sait-on qui la conduit?

Elle entra. Du nuage incertain de ses voiles L’astre pur de son front se levait calme et blanc ;

Ses cheveux, comme un ciel, étaient semés d’étoiles; Les gouttes froides des saphirs mouillaient son flanc;

Ses pieds nus s’avançaient dans la lueur des bagues; Les rubis à l’orteil dardaient leurs yeux ardents.

Et dans l’air enivré d’odeurs tièdes et vagues Elle sourit avec de la lumière aux dents.

IDYLLES ET LÉGENDES

Et la voyant sourire à travers l’ombre noire,

L’émir se crut ravi dans le séjour divin,

Et joyeux il eut peur et frémit, prêt à boire A cette bouche offerte un délicieux vin.

« 0 Beauté que l’Iran et la Nuit m’ont donnée,

Salut, dit-il; et toi, Nuit de l’Irân, merci!

L’instant de ton regard vaut bien plus qu’une année, Femme, car j’ai changé depuis que te voici.

« Autrefois, au-devant du sabre et de la lance,

Au front des cavaliers, dans le sang et les cris,

Sur ma noire jument j’avançais en silence,

Méditant les versets sur ma poitrine écrits.

« Quand, derrière mes pas, une ville naguère,

Brûlant comme un soleil qu’allumait ma vertu,

Faisait des croupes d’or à mes chevaux de guerre,

Je demandais quel nom cette ville avait eu.

« Mes yeux ne voyaient pas la beauté des captives,

Je ne regardais pas où je versais la mort,

Mon oreille était loin des nations plaintives,

Et j’étais seulement la Colère du Sort.

« Mais à l’heure où tes yeux jettent leurs puissants charmes, Est-il encore un monde et des colères? non !

0 vierge, dont les bras sont plus beaux que des armes,

Me connais-tu? Celui qui t’aime est mon seul nom.

POÉSIES

« Voyant ton sein blanchir l’étoffe aux molles trames, Dont la myrrhe a charmé les plis mystérieux,

Je pleure, ainsi que font les fils des jeunes femmes Quand un songe mauvais entre dans leurs doux yeux.

« Mon âme, que je sens s’exhaler en tendresse,

Flotte comme une haleine autour de ta beauté :

Me voici devenu faible de ta faiblesse,

Et je puis être atteint dans ta fragilité.

«Ne me fais pas de mal, ô compagne étrangère!

A quoi bon me trahir? je veux ce que tu veux,

Et mon esprit n’est plus qu’une essence légère Qui se mêle en riant au nard de tes cheveux.

« Ne me fais pas de mal! mon salut et ma perte Sont deux enfants jumeaux couchés dans tes bras nus, Et ma vie et ma mort sur ta lèvre entr’ouverte Tiennent conseil. Pourquoi tes pieds sont-ils venus?

« Dis-moi ton nom : qu’il soit plus doux à mon oreille Que le bruit d’une source au fond des déserts blancs ! » La vierge alors parla; sa voix sonnait, pareille Au vent frais du matin dans les rosiers tremblants :

« Dans les jardins d’Iran, parmi les tubéreuses, Naguère on me nommait Homâï, l’oiseau clair;

Mais je veux, étranger, de tes lèvres heureuses Recevoir le seul nom qui me restera cher.

IDYLLES ET LÉGENDES

« Pourquoi je suis venue? Et pourquoi les étoiles Viennent-elles au ciel fidèlement le soir? »

Elle mêla ces mats au frisson de ses voiles,

Et sur la toison fauve alla tout droit s’asseoir.

La ceinture, où des mots brillaient pleins de mystère, Glissa comme un serpent blessé sur ses genoux.

L émir dit : « Nous allons étouffer sur la terre :

Le monde des vivants est trop étroit pour nous.

« Au dos de mon cheval veux-tu que je te couche?

Son galop vers la mer bercera ton sommeil,

Les vagues baiseront tes pieds, tes flancs, ta bouche, Et je te porterai dans le lit du soleil! »

Homâï, dans ses bras immobile et sereine,

Laissait son clair regard se refléter en noir Dans le sabre pendu contre un pilier d’ébène :

Elle se contemplait au fond de ce miroir.

Puis, en se renversant, sa tête inerte et belle Entraîna son regard qui flotta mollement.

Vers l’heure où le nopal fleurit, l’émir près d’elle S’endormit dans la joie et dans l’apaisement.

Le sabre nu brillait dans l’ombre vague et terne.

Sur son coude pensif se dressant à demi,

Comme un enfant se penche au bord d’une citerne,

La femme se pencha sur l’émir endormi.

POÉSIES

Son sommeil comparable à des eaux paresseuses, Pleines d’îles de Heurs, coulait heureux et lent. Homâï, de la voix chantante des berceuses,

Dit, en rendant plus doux son regard indolent :

« Je voudrais n’être pas près de toi pour ta perte, Mais tout vouloir est vain : je t'aime, et tu mourras. Un Esprit est en moi; mon âme assiste inerte A tout ce que l’Esprit accomplit par mon bras.

« Un soir que je croisais les bras sur ma terrasse, Les Mages m’ont parlé : « Qu’Ormuzd soit obéi.

» Ormuzd a mis en toi le salut de ta race. »

Hélas! j’ai, ce soir-là, cessé d’être Homâï.

« Car ils m’ont fait rester, six jours, sans nourriture. Dans un lieu souterrain, à la façon des morts.

C’est là que j’ai perdu mon humaine nature,

Et qu’un Esprit subtil est entré dans mon corps.

« Puis ils m’ont dit : « Revêts d’une étoffe éclatante » Ta chair purifiée et qui dompta l’effroi,

» 0 vierge, et va frapper l’ennemi dans sa tente. » Ils m ont dit, et mes pieds sont allés jusqu à toi.

« J ai goûté 1 herbe en fleur dont la vertu savante Nous ravit loin du corps dans un monde divin;

C est pourquoi désormais l’ennui d’être vivante, Comme un champ de pavots, remplira tout mon sein.

IDYLLES ET LÉGENDES

« Quand ma main aura fait ce que l’Esprit ordonne,

Je la contemplerai sans haine et sans regrets :

Je sais que vivre est vain, et que la mort est bonne, Qu’elle a des charmes doux et de profonds secrets. »

Elle dit, souleva du doigt le bras tranquille Qui s’était replié tiède et brun sur son flanc;

Souple, elle en dégagea sans bruit sa taille habile Et sur le tapis sourd assura son pied blanc;

Et, chaude encor du lit, dans sa robe froissée,

Lente, elle s’approcha du pilier de bois noir,

Et saisit la poignée éclatante et glacée Du sabre dont l’acier lui servit de miroir.

Elle dit : « Astres clairs, qui contemplez ma face, Nuit, qui suspends la vie et ses œuvres tnauvais,

Je ferai devant vous ce qu’il faut que je fasse,

Et vous connaîtrez seuls les raisons que j’avais. »

Elle embrassa l’émir d’un regard calme et tendre, Eleva lentement le sabre, sans effort,

Et dans le cou, que l’homme avait pris soin de tendre, Plongea, les yeux fermés, le tranchant et la mort.

L’esclave alors saisit cette tête aux chairs mates Que la femme venait de baiser longuement,

La mit dans une coupe avec des aromates,

Et murmura d’orgueil et de contentement.

Juin 1870.

LE VÉNUSBERG

« J’ai brûlé mes draps d’or et ma viole aussi.

Tandis que le brasier du repentir m’éclaire,

Je vais auprès du Pape avoir de lui merci.

« 0 Saint-Père le Pape, écoutez sans colère Par quels rares péchés, suaves aux démons,

J’osai, loin de Jésus, grandement lui déplaire.

« Dans le burg enchanté, sur le plus haut des monts, Ghez la belle Vénus, j’ai vécu sept années. Absolvez-moi, de par Jésus que nous aimons. »

La crosse du Saint-Père en ses mains étonnées Trembla : « Quand cette crosse aura feuilles et fleurs, Les fautes que tu fis te seront pardonnées. »

IDYLLES ET LÉGENDES

Alors le chevalier s’en alla tout en pleurs :

« Puisque je ne puis plus, ô madame la Vierge,

Espérer, dans le ciel, de porter vos couleurs,

« Ni de brûler pour vous, luisant comme un beau cierge, Je retourne à jamais dans le burg enchanté,

Afin que la Vénus, tendre dame, m’héberge. »

— « J’ai joie à vous revoir; grand’joie en vérité; Chevalier, seyez-vous et buvez, je vous prie.

Je vous ai, Tannhæser, bien longtemps regretté. »

Or, le troisième jour, la crosse étant fleurie,

Le Saint-Père envoya des courriers promptement,

Pour chercher Tannhæser, par mont, val et prairie.

Tannhæser, chez Vénus, buvait le vin charmant;

Il y doit composer de longs épithalames,

Jusqu’à l’appel de l’Ange, au jour du Jugement.

Il ne faut pas ainsi désespérer les âmes :

Si ceux-là sont damnés, qui furent amateurs Du parler clair et du clair sourire des dames,

Hélas! le Paradis n’aura plus de chanteurs.

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