‹ Œuvres complètes illustrées de Edmond RostandChapitre 41 sur 41 · UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FILLE

Ton grand manteau blanc glissera ; Mais, comme les brises sont fraîches, Une de nous le retiendra...

Sans t 'interrompre, si tu prêches !

PHOTINK

Et tu sentiras, tout le temps

Que tu parleras à nos âmes.

Sous tes mains des cheveux d'enfants,

Sur tes pieds des 'cheveux de femmes.

Chacune, en parlant, est venue s'agenouiller devant Jésus, et a laissé tomber sa branche d'olivier ou son thyrse de fleurs. Sur les derniers mots de Photine, elles s'inclinent toutes et répandent leurs chevelures.

JÉSUS

Je resterai deux jours, c'est tout ce que je puis. Deux jours je veux chez vous me reposer.

UNE FEMME

Et puis Tu reprendras ta route aux fatigues sublimes !

r RO r s I È M E T A B L E A U

PHOTIXE

Et lorsqu'on t 'éloignant tu fouleras les cimes De ces Monts d'Ephraïm qui mordent notre ciel, Tout au bout du manteau fleuri de Jizréel, Tes yeux distingueront sur la montagne, en face,

— Comme un petit troupeau qui, par moments, s'efface, Et dont la synagogue est le berger peu net, — Quelque chose de clair qui sera Nazareth !

JÉSUS

Ville dont mon enfance a couru les ruelles,

Tu me seras cruelle entre les plus cruelles.

Tu n'écouteras pas mon discours tout entier.

Et tu diras : « Mais c'est le fils du charpentier 1... »

Ainsi ce sont les miens qui me seront contraires.

Et je trouve en pleurant, quand jo cherche des frères,

— Symbole attendrissant de mes futurs destins, — Mes frères les meilleurs chez les Samaritains ! Mais il est dit qu'en son pays nul n'est prophète !

— Et que la volonté de mon Père soit faite !

CRIS DE TOUS

Hosânnah !... Gloire au Christ !... \'iens dans la \i!k' !... Viens !

JÉSUS

Ai-je eu tort de \-enir, Pierre, chez ces païens ?

PHOTINE. montrant le crépuscule.

Le soir tombe. Elle veut mourir, cette journée. Mais elle ne peut pas. Pour toujours elle est née. Quand l'olivier sera de la poussière, avec Le figuier, quand le puits de Jacob sera sec. Toujours, sortant du val, passant mont et colline, L'Eau Vive inondera le monde.

JÉSUS

Et toi, Photine, Toi, toujours, lentement, les siècles te verront Descendre le sentier, ta cruche sur ton front. Lorsqu'on évoquera ma figure lointaine, Toujours la Madeleine ou la Samaritaine, La femme de Sichem ou bien'^de Magdala, Toujours une de vous, près de moi, sera là !

L A SAMARITAINE

Et ce sera ta gloire encor que l'on confonde Parfois sa tresse rousse avec ta tresse blonde.

Soit ! C'est le Fils de Dieu ! J'y veux bien consentir ! Mais notre Temple, alors, il va le rebâtir ?

JÉSUS

Non!

LE PRÊTRE

Mais tu vas nommer des prêtres ?

JÉSUS

Pas encore.

LE PRÊTRE

Un grand prêtre, du moins ?

JÉSUS

Non.

LE PRÊTRE

Tu veux qu'on t'honore Toi-même de ce titre?

JÉSUS

Oh ! non, non !

LE PRÊTRE

Cependant On pourrait embellir ta robe, en la brodant ?

JÉSUS

Non.

LE PRÊTRE

Et tu n'auras pas l'insigne aux feux multiples,

Montrant sa poitrine.

Les douze pierres, là ?

JÉSUS

J'ai mes douze disciples.

UN JEUNE HOMME

Quel temple élirons-nous, pourtant, nous qui l'aimons ?

PHOTINE

La berge en fleur des lacs, le versant bleu des monts !

UN AUTRE

Quel trône prendra-t-il pour parler, ce Monarque ?

TROISIÈME TABLEAU

Photine. — Père que nous avf>ns dans les cteuA.

PHOTINE

La margelle d'un puits, la planche d'une barque.

LE PRÊTRE

Mais pour plaire au Seigneur ?

JÉSUS

L'acte seul plaît à Dieu

LE PRÊTRE

Mais enfin, on priera tout de même ?

Très peu.

N'imitez pas ceux-là qui trouvent excellentes Leurs prières sans fin, monotones et lentes : Car ils sont une meule et ne sont pas un luth ! Ils partent pour prier, mais, oublieux du but, Ils s'endorment bientôt au rythme des formules. Comme les cavaliers au pas berceur des mules ! Priez dans le secret. Ne priez pas longtemps. C'est être des grossiers qu'être des insistants.

La meilleure prière est la plus clandestine. ■

Priez... comme j "appris à prier à Photine. '

En parlant, de sa main qui pèse doucement sur l'épaule de Photine il la fait aRenouillrr. 1

Oui, d'où cjue vous soyez, de Sichem, de Sion, '

Quand vou;/' \'oudrez prier, sans ostentation, '

Sans inutiles cris, sans vaine mélopée, '

Sans qu'avise votre front la terre soit frappée, 1

Et sans plus vous tourner, pour plaire à l'Elohim, i

Ni vers Jérusalem, ni vers le Garizim, /' !

Puisque c'est en tous lieux qu'est le Père Suprême...

PHOTINE, à genoux. ' .

Mais en fermant les yeux, tout bas, presque en vous-nunue,

Puisque c'est là surtout qu'il est à tout moment, i

Quand vous voudrez prier, dites tout simplement :

« Père que nous avons dans les cieux, que l'on fête ^

Ton Nom ; qu'advienne ton Royaume ; que soit faite

Ta Volonté sur terre ainsi que dans le ciel ;

Notre pain, aujourd'hui, supra-substantiel, !

Donne-le-nous ; acquitte-nous des dettes nôtres, ■

Comme envers nous, des leurs, nous acquittons les autres ; \

Ne laisse pas nos cœurs tentés être en péril : !

Mais nous libère du Malin. » i

i.\ Fori.E ■

Ainsi soit-il ! I

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