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Oeuvres complètes illustrées de Guy de Maupassant. [14], Mont-Oriol

lents, deux par deux ou soli-taire), sous les grands arbres, le long du ruisseau qui descend des gorges d'Enval.

D'autres arrivaient du village, et entraient dans l'établissement d'un air pressé. C'était un grand bâti-ment dont le rez-de-chaussée demeurait réservé au traitement thermal, tandis que le premier étage ser-vait de casino, café et salle de billard.

Depuis que le docteur Bonnefille avait découvert dans le fond d'Enval la grande source, baptisée par lui source Bonnefille, quelques propriétaires du pays et des environs, spéculateurs timides, s'étaient décidés à construire au milieu de ce superbe vallon d'Auver-gne, sauvage et gai pourtant, planté de noyers et de châtaigniers géants, une vaste maison à tous usages, servant également pour la guérison et pour le plaisir, où l'on vendait, en bas, de l'eau minérale, des douches et des bains, en haut, des bocks, des liqueurs et de la musique.

On avait enclos une partie du ravin, le long du ruis-seau, pour constituer le parc indispensable à toute ville d'eaux; on avait tracé trois allées, une presque droite et deux en festons; on avait fait jaillir au bout de la première une source artificielle détachée de la source principale et qui bouillonnait dans une grande cuvette de ciment, abritée par un toit de paille, sous la garde d'une femme impassible que tout le monde appe-lait familièrement Marie. Cette calme Auvergnate, coif-fée d'un petit bonnet toujours bien blanc, et presque entièrement couverte par un large tablier toujours bien propre qui cachait sa robe de service, se levait avec lenteur dès qu'elle apercevait dans le chemin un baigneur s'en venant vers elle. L'ayant reconnu, elle choisissait son verre dans une petite armoire mobile et vitrée, puis elle l'emplissait doucement au moyen d'une écuelle de zinc emmanchée au bout d'un bâton.

Le baigneur, triste, souriait, buvait, rendait le verre en disant : « Merci, Marie! » puis se retournait et s'en allait. Et Marie se rasseyait sur sa chaise de paille pour attendre le suivant.

Ils n'étaient pas nombreux, d'ailleurs. Depuis six ans seulement la station d'Enval était ouverte aux malades, et ne comptait guère plus de clients, après ces six années d'exercice, qu'au début de la première. Ils venaient là une cinquantaine, attirés surtout par la beauté du pays, parle charme de ce petit village noyé sous des arbres énormes dont les troncs tortus sem-blaient aussi gros que les maisons, et par la réputation des gorges, de ce bout de vallon étrange, ouvert sur la grande plaine d'Auvergne, et finissant brusquement au pied de la haute montagne, de la montagne héris-sée d'anciens cratères, finissant dans une crevasse sauvage et superbe, pleine de rocs éboulés ou mena-çants, où coule un ruisseau qui cascade sur les pierres géantes et forme un petit lac devant chacune.

Cette station thermaleavait commencé comme elles commencent toutes, par une brochure du docteur Bonnefille sur sa source. Il débutait en vantant les séductions alpestres du pays en style majestueux et sentimental. Il n'avait pris que des adjectifs de choix, de luxe, ceux qui font de l'effet sans rien dire. Tous les environs étaient pittoresques, remplis de sites gran-dioses ou de paysages d'une gracieuse intimité. Toutes les promenades les plus proches possédaient un remar-quable cachet d'originalité propre à frapper l'esprit des artistes et des touristes. Puis brusquement, sans transitions, il était tombé dans les qualités thérapeu-tiques de la source Bonnefille, bicarbonatée, sodique, mixte, acidulée, lithinée, ferrugineuse, etc., et capa-ble de guérir toutes les maladies. Il les avait d'ailleurs énumérées sous ce titre : affections chroniques ou aiguës spécialement tributaires d'Enval; et la liste était longue de ces affections tributaires d'Enval, lon-gue, variée, consolante pour toutes les catégories de malades. La brochure se terminait par des renseigne-ments utiles de vie pratique, prix des logements, des denrées, des hôtels. Car trois hôtels avaient surgi en même temps que l'établissement casino-médical. C'é-taient : le Splendid Hôtel, tout neuf, construit sur le versant du vallon dominant les bains; l'hôtel des Thermes, ancienne auberge replâtrée, et l'hôtel Vi-daillet, formé tout simplement par l'achat de trois maisons voisines qu'on avait perforées afin d'en faire une seule.

Puis, du même coup, deux médecins nouveaux s'é-taient trouvés installés dans le pays, un matin, sans qu'on sût bien comment ils étaient venus, car les mé-decins, dans les villes d'eaux, semblent sortir des sour-ces, à la façon des bulles de gaz. C'étaient : le docteur Honorât, un Auvergnat, et le docteur Latonne, de Paris. Une haine farouche avait éclaté aussitôt entre le docteur Latonne et le docteur Bonnefille, tandis que le docteur Honorât, gros homme propre et bien rasé, souriant et souple, avait tendu sa main droite au premier, sa main gauche au second, et demeurait en bons termes avec les deux. Mais le docteur Bonnefille dominait la situation par son titre d'Inspecteur des eaux et de l'établissement thermal d'Enval-les-Bains.

Ce titre était sa force, et l'établissement sa chose. Il y passait ses jours, on disait même ses nuits. Cent fois dans la matinée il allait de sa maison, toute proche dans le village, à son cabinet de consultation installé à droite, à l'entrée du couloir. Embusqué là comme une araignée dans sa toile, il guettait les allées et venues des malades, surveillant les siens d'un oeil sévère et ceux des autres d'un oeil furieux. Il interpel-lait tout le monde presque à la façon d'un capitaine en mer, et il terrifiait les nouveaux venus, à moins qu'il ne les fit sourire.

Comme il arrivait ce jour-là d'un pas rapide qui laissait voltiger, à la façon de deux ailes, les vastes basques de sa vieille redingote, il fut arrêté net par une voix qui criait : « Docteur! »

Il se retourna. Sa figure maigre, ridée de grands plis mauvais dont le fond semblait noir, salie par une barbe grisâtre rarement coupée, fit un effort pour sourire; et il enleva le chapeau de soie de forme haute, râpé, taché, graisseux, dont il couvrait sa longue chevelure poivre et sel, « poivre et sale », disait son rivai le docteur Latonne. Puis il fit un pas, s'inclina et murmura :

— Bonjour, monsieur le marquis, vous allez bien, ce matin?

Un petit homme très soigné, le marquis de Ravenel, tendit la main au médecin, et répondit :

— Très bien, docteur, très bien, ou, du moins, pas mal. Je souffre toujours des reins '/-mais enfin je vais mieux, beaucoup mieux; et je n'en suis encore qu'à mon dixième bain. L'année dernière, je n'ai obtenu d'effet qu'au seizième; vous vous en souvenez?

— Oui, parfaitement.

— Mais ce n'est pas de ça que je veux vous parler. Ma fille est arrivée ce matin, et je désire vous entrete-nir à son sujet tout d'abord, parce que mon gendre, M. Andermatt, William Andermatt, le banquier...

— Oui, je sais.

— Mon gendre a une lettre de recommandation pour le docteur Latonne. Moi, je n'ai confiance qu'en vous, et je vous prie de vouloir bien monter jusqu'à l'hôtel, avant... vous comprenez... J'ai mieux aimé vous dire les choses franchement... Êtes-vous libre, a présent?

Le docteur Bonnefille s'était couvert, très ému, très inquiet. Il répondit aussitôt :

— Oui, je suis libre, tout de suite. Voulez-vous que je vous accompagne?

— Mais certainement.

Et, tournant le dos à l'établissement, ils montèrent à pas rapides une allée arrondie qui conduisait à la porte du Splendid Hôtel construit sur la pente de la montagne pour offrir de la vue aux voyageurs.

Au premier étage, ils pénétrèrent dans le salon atte-nant aux chambres des familles de Ravenel et Ander-matt; et le marquis laissa seul le médecin pour aller chercher sa fille.

Il revint avec elle presque aussitôt. C'était une jeune femme blonde, petite, pâle, très jolie, dont les traits semblaient d'une enfant, tandis que l'oeil bleu, hardiment fixé, jetait aux gens un regard résolu qui donnait un attrait charmant de fermeté et un singu-lier caractère à cette mignonne et fine personne. Elle n'avait pas grand'chose, de vagues malaises, des tristes-ses, des crises de larmes sans cause, des colères sans rai-son, de l'anémie enfin. Elle désirait surtout un enfant, attendu en vain depuis deux ans qu'elle était mariée.

Le docteur Bonnefille affirma que les eaux d'Enval seraient souveraines et écrivit aussitôt ses prescriptions. IO MONT-ORIOL

Elles avaient toujours l'aspect redoutable d'un réqui-sitoire.

Sur une grande feuille blanche de papier à écolier, ses ordonnances s'étalaient par nombreux paragraphes de deux ou trois lignes chacun, d'une écriture rageuse, hérissée de lettres pareilles à des pointes.

Et les potions, les pilules, les poudres qu'on devait prendre à jeun, le matin, à midi, ou le soir, se sui-vaient avec des airs féroces.

On croyait lire : « Attendu que M. X... est atteint d'une maladie chronique, incurable et mortelle,

Il prendra : — i° du sulfate de quinine qui le ren-dra sourd, et lui fera perdre la mémoire;

2° Du bromure de potassium qui lui détruira l'esto-mac, affaiblira toutes ses facultés, le couvrira de bou-tons,et fera fétide son haleine ;

3° De l'iodure de potassium aussi, qui, desséchant toutes les glandes sécrétantes de son individu, celles du cerveau comme les autres, le laissera, en peu de temps, aussi impuissant qu'imbécile ;

4° Du salicylate de soude, dont les effets curatifsne sont pas encore prouvés, mais qui semble conduire à une mort foudroyante et prompte les malades traités par ce remède ;

Et concurremment :

Du chloral qui rend fou, de la belladone qui attaque les yeux, de toutes les solutions végétales, de toutes les compositions minérales qui corrompent le sang, rongent les organes, mangent les os, et font périr par le médicament ceux que la maladie épargne. »

Il écrivit longtemps, sur le recto et sur le verso, puis

MONT-ORIOE II signa comme aurait fait un magistrat pour un arrêt capital.

La jeune femme, assise en face de lui, le regardait, avec une envie de rire qui relevait le coin de ses lèvres.

Dès qu'il fut sorti, après un grand salut, elle prit le papier noirci d'encre, en fit une boule, puis la jeta dans la cheminée, et, riant enfin de tout son coeur : « Oh ! père,où as-tu découvert ce fossile?Mais il a tout à fait l'air d'un chand d'habits... Oh !... c'est bien de toi, cela, de déterrer un médecin d'avant la Révo-lution !... Oh ! qu'il est drôle... et sale... ah oui... sale... vrai, je crois qu'il a taché mon porte-plume... »

La porte s'ouvrit, on entendit la voix de M. Ander-matt qui disait : « Entrez, docteur! » Et le docteur Latonne parut. Droit, mince, correct, sans âge, vêtu d'un veston élégant, et tenant à la main le haut chapeau de soie qui distingue le médecin traitant dans la plu-part des stations thermales d'Auvergne, le médecin parisien, sans barbe ni moustache, ressemblait à un acteur en villégiature.

Le marquis, interdit, ne savait que dire ni que faire, tandis que sa fille avait l'air de tousser dans son mou-choir pour ne point éclater de rire au nez du nouveau venu. Il salua avec assurance, et s'assit sur un signe de la jeune femme. M. Andermatt, qui le suivait, lui ra-conta, avec minutie, la situation de sa femme, ses indis-positions avec leurs symptômes, l'opinion des méde-cins consultés à Paris, suivie de sa propre opinion appuyée sur des raisons spéciales exprimées en termes techniques.

C'était un homme encore très jeune, un juif, faiseur d'affaires. Il en faisait de toutes sortes et s'entendait à toutes choses avec une souplesse d'esprit, une rapidité de pénétration, une sûreté de jugement tout à fait merveilleuses. Un peu trop gros déjà pour sa taille qui n'était point haute, joufflu, chauve, l'air poupard,les mains grasses, les cuisses courtes, il avait l'air trop frais et malsain, et parlait avec une facilité étourdis-sante.

Il avait épousé, par adresse, la fille du marquis de Ravenel pour étendre ses spéculations dans un monde qui n'était point le sien. Le marquis, d'ailleurs, possé-dait environ trente mille francs de revenu, et deux enfants seulement; mais M. Andermatt, en se mariant, âgé de trente* ans à peine, tenait déjà cinq ou six mil-lions ; et il avait semé de quoi en récolter dix ou douze. M. de Ravenel, homme indécis, irrésolu, chan-geant et faible, repoussa d'abord avec colère les ouver-tures qu'on lui faisait pour cette union, s'indignant à la pensée de voir sa fille alliée à un israélite,puis, après six mois de résistance il cédait, sous la pression de l'or accumulé, à la condition que les enfants seraient élevés dans la religion catholique.

Mais on attendait toujours, et aucun enfant ne s'an-nonçait encore. C'est alors que le marquis, enchanté depuis deux ans des eaux d'Enval, se rappela que la brochure du docteur Bonnefille promettait aussi la guérison de la stérilité.

Il fit donc venir sa fille, que son gendre accompagna pour l'installer, et pour la confier, sur l'avis de son médecin de Paris, aux soins du docteur Latonne. Donc Andermatt l'avait été chercher dès son arrivée ; et il continuait à énumérer les symptômes constatés chez sa,femme. Il termina en disant combien il souffrait dans ses espérances de paternité déçues.

Le docteur Latonne le laissa aller jusqu'au bout, puis, se tournant vers la jeune femme :

— Avez-vous quelque chose à ajouter, madame ?

Elle répondit avec gravité :

— Non, rien du tout, monsieur.

Il reprit :

— Alors, je vous prierai de vouloir bien enlever votre robe de voyage et votre corset ; et de passer un simple peignoir blanc, tout blanc.

Elle s'étonnait; il expliqua vivement son système :

— Mon Dieu, madame, c'est bien simple. On était convaincu autrefois que toutes les maladies venaient d'un vice du sang ou d'un vice organique, aujourd'hui nous supposons simplement que, dans beaucoup de cas, et surtout dans votre cas spécial, les malaises indécis dont vous souffrez, et même des troubles graves, très graves, mortels, peuvent provenir unique-ment de ce qu'un organe quelconque, ayant pris, sous des influences faciles à déterminer, un développement anormal au détriment de ses voisins, détruit toute l'harmonie, tout l'équilibre du corps humain, modifie ou arrête ses fonctions, entrave le jeu de tous les autres organes.

Il suffit d'un gonflement de l'estomac pour faire croire à une maladie du coeur qui, gêné dans ses mou-vements, devient violent, irrégulier, même intermit-tent parfois. Les dilatations du foie ou de certaines glandes peuvent causer des ravages que les médecins peu observateurs attribuent à mille causes étrangères.

Aussi, la première chose que nous devons faire est de constater si tous les organes d'un malade ont bien leur volume et leur place normale; car il suffit de bien peu de chose pour bouleverser la santé d'un homme. Je vais donc, si vous le permettez, madame, vous examiner avec grand soin, et tracer sur votre peignoir les limites, les dimensions et les positions de vos organes.

Il avait mis son chapeau sur une chaise et il parlait avec aisance. Sa bouche large, en s'ouvrant et se fer-mant, creusait dans ses joues rasées deux rides pro-fondes qui lui donnaient aussi un certain air ecclésias-tique.

Andermatt, ravi, s'écria : « Tiens, tiens, c'est très fort, cela, très ingénieux, très nouveau, très moderne. »

« Très moderne », entre ses lèvres, était le comble de l'admiration.

La jeune femme, fort amusée, se leva et passa dans sa chambre, puis revint au bout de quelques minutes, en peignoir blanc.

Le médecin la fit étendre sur un canapé, puis, tirant de sa poche un crayon à trois becs, un noir, un rouge, un bleu, il commença à ausculter et percuter sa nou-velle cliente en criblant le peignoir de petits traits de couleur notant chaque observation.

Elle ressemblait, après un quart d'heure de ce tra-vail, à une carte de géographie indiquant les conti-nents, les mers, les caps, les fleuves, les royaumes et les villes, et portant les noms de toutes ces divisions terrestres, car le docteur écrivait, sur chaque ligne de démarcation, deux ou trois mots latins, compréhen-sibles pour lui seul.

Or, quand il eut écouté tous les bruits intérieurs de

5IONT-ORIOL 15 Mme Andermatt, et tapoté tou.tes les parties mates ou sonores de sa personne, il tira de sa poche un calepin de cuir rouge à filets d'or, divisé par ordre alphabé-tique, consulta la table, l'ouvrit et écrivit : « Observa-tion 6,347. — Mme A..., ai ans. »

Puis, reprenant de la tête aux pieds ses notes coloriées sur le peignoir, les lisant comme un égyp-tologue déchiffre des hiéroglyphes, il les reporta sur son carnet.

11 déclara, quand il eut fini : « Rien d'inquiétant, rien d'anormal, sauf une légère, très légère déviation qu'une trentaine de bains acidulés guéri-ront. Vous prendrez, en outre, trois demi-verres d'eau chaque matin avant r«idi. Rien autre chose. Je reviendrai vous voir dans quatre ou cinq jours. » Puis il se leva, salua et sortit avec tant de promptitude que tout le monde en demeura stupé-fait. C'était sa manière, son chic, son cachet à lui, cette brusquerie dans le départ. Il la jugeait de très bon ton et de grande impression sur le malade.

Mmc Andermatt courut se regarder dans la glace, et, toute secouée par un rire éclatant d'enfant joyeuse :

— Oh ! qu'ils sont amusants, qu'ils sont drôles 1 Dites, y en a-t-il encore un, je veux le voir tout de suite! Will, allez me le chercher! Il doit y en avoir un troisième, je veux le voir.

Son mari, surpris, demanda :

— Comment, un troisième, un troisième quoi ?

Le marquis dut s'expliquer, en s'excusan t, car il craignait un peu son gendre. Il raconta donc que le docteur Bonnefille étant venu le voir lui-même, il l'avait introduit chez Christiane, afin de connaître son avis, car il avait grande confiance dans l'expé-rience du vieux médecin, enfant du pays, qui avait découvert la source :

Andermatt haussa les épaules et déclara queKseul, le docteur Latonne soignerait sa femme, de sorte que le marquis, fort inquiet, se mit à réfléchir sur la façon dont il faudrait s'y prendre pour arranger les choses sans froisser son irascible médecin.

Christiane demanda : « Gontran est ici ? » C'était son frère.

Son père répondit :

— Oui, depuis quatre jours, avec un de ses amis dont il nous a souvent parlé, M. Paul Brétigny. Ils font ensemble un tour en Auvergne. Ils arrivent du mont Dore et de la Bourboule, et repartiront pour le Cantal à la fin de l'autre semaine.

Puis il demanda à la jeune femme si elle désirait se reposer jusqu'au déjeuner, après cette nuit en chemin de fer ; mais elle avait parfaitement dormi dans le sleeping-car, et réclamait seulement une heure pour sa toilette, après quoi elle voulait visiter le village et l'établissement.

Son père et son mari rentrèrent dans leurs chambres, en attendant qu'elle fût prête.

Elle les fit appeler bientôt, et ils descendirent ensemble. Elle s'enthousiasma d'abord à la vue de ce village construit dans ce bois et dans ce profond vallon qui semblait fermé de tous les côtés par des châtai-gniers hauts comme des monts. On en voyait partout, jetés au hasard de leur poussée quatre fois séculaire, devant les portes, dans les cours, dans les rues, et puis partout aussi des fontaines, faites d'une grande pierre noire debout percée d'un petit trou par où s'élançait un fil d'eau claire qui s'arrondissait en cercle pour tomber dans un abreuvoir. Une odeur fraîche d'é-table flottait sous ces grandes verdures, et on voyait, allant d'un pas grave dans les rues, ou debout devant leurs demeures, des Auvergnates filant avec un vif mouvement des doigts une quenouille de laine noire passée à leur ceinture. Leurs jupes courtes mon-traient leurs chevilles maigres couvertes de bas bleus, et leur corsage, attaché sur les épaules par des espèces de bretelles, laissait nues les manches de 1 toile des chemises, d'où sortaient les bras durs et secs et les mains osseuses.

Mais soudain, une musique sautillante et drôle jaillit devant les promeneurs. On eût dit un orgue de Barbarie aux sons fluets, un orgue de Barbarie usé, poussif, malade.

Christiane s'écria :

— Qu'est-ce que ça ?

Son père-'Sté'mit à rire :

— C'est l'ofchestre du Casino. Ils sont quatre à faire ce bruit-là.

Et il la conduisit devant une affiche rouge collée au coin d'une ferme, et qui portait en lettres noires :

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