‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 26 sur 72 · LES TOMBALES · texte numérisé non relu

LES TOMBALES

— Une morte:

— Oui, madame.

— Votre femme ?

— Une amie.

— On peut aimer une amie autant que sa femme. lé passion n’a pas de loi. |

— Oui, madame.

Et nous voilà partis ensemble, elle appuyée sur moi, moi la portant presque par les chemins du cimetière. Quand nous en fûmes sortis, elle murmura, défaillante :

— Je crois que je vais me trouver mal.

— Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose ?

— Oui, monsieur.

J'aperçus un restaurant, un de ces restaurants où les amis des morts vont fêter la corvée finie. Nous y entrâmes. Et je lui fis boire une tasse de thé bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui vint aux lèvres. Et elle me parla d'elle. C'était si triste, si triste d'être toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de n'avoir plus personne à qui donner de l’affection, de la confiance, de l'intimité.

Cela avait l'air sincère. C'était gentil dans sa bouche. Je m'attendrissais. Elle était fort jeune, vingt ans peutêtre. Je lui fis des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure passait, je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture. Elle accepta; et, dans le fiacre, nous restâmes tellement l’un contre l'autre, épaule contre épaule, que nos chaleurs se mé-

PR PUS LES TOMBALES 71 laient à travers les vêtements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.

Quand la voiture fut arrêtée à sa maison, elle murmura : « — Je me sens incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrième. Vous avez été si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu'à mon logis ? »

Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup. Puis, devant sa porte, elle ajouta :

— Entrez donc quelques instants pour que Je puisse vous remercier.

Et j'entrai, parbleu. :

C'était modeste, même un peu pauvre, mais simple et bien arrangé, chezelle.

Nous nous assîimes côte à côté sur ün petit canapé, et elle me parla de nouveau de sa solitude.

Elle sonna sa bonne, afin dé m'offrir quelque chose à boire. La bonne ne vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-là ne devait être que du matin : ce qu'on appelle une femme de ménage.

Elle avait ôté son chapeau. Elle était vraiment gentille avec ses yeux clairs fixés sur moi, si bien fixés, si clairs que j'eus une tentation terrible et j'y cédai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupières qui se fermèrent soudain, je mis des baisers... des baisers... des baisers. tant et plus.

Elle se débattait en me repoussant et répétant : — « Finissez... finissez.. finissez donc. »

Quel sens donnait-elle à ce mot? En des cas pareils,

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