D 4 LES TOMBALES
e m'y promenai longtemps sans rencontrer d'autres ÿ
personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu, ceux qui n’ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La tombe du capitaine tué au Tonkin n'avait pas de pleureuse sur son marbre, ni de fleurs, ni
. de couronnes.
Mais comme je m'égarais dans
un autre quartier
de cette grande ville de trépassés, j'aperçus tout à Su coup, au bout d'une K€ étroite avenue de croix, venant
vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme. O stupeur!
quand ils s’approchèrent, je la reconnus. C'était elle!
Elle me vit, rougit, et, comme je la | frôlais en la croisant, elle me fit un EU tout petit signe, un tout petit coup d'œil qui signi-
fiaient : « Ne me reconnaissez pas, » mais qui semblaient dire aussi : « Revenez me voir, mon chéri. »
L'homme était bien, distingué, chic, officier de la Légion d'honneur, âgé d'environ cinquante ans.
Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moimême en quittant le cimetière.
Je m'en allai stupéfait, me demandant ce que je
+ | venais de voir, à “quelle” race d'êtres han cette sépulcrale chasseresse. Était-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues. Était-elle unique ? Sont-elles plusieurs ? Estce une profession? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle eu seule Rens
cette idée admirable, d'une philosophie profonde, d'ex- |
ploiter les regrets d'amour qu'on ranime en ces lieux funèbres ? ns Et j'aurais bien voulu savoir de qui elle était veuve, ce Me jour-là? | Re
J'avais loué, l'été dernier, une petite maison de campagne au bord de la Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous les soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d’un de mes voisins, un homme de trente à quarante ans, qui était bien le type le plus curieux que j'eusse jamais vu. C'était un vieux canotier, mais un canotier enragé, toujours près de l'eau, toujours sur l’eau, toujours dans l’eau. Il devait être né dans un canot, et il mourra bien certainement dans le canotage final. |
Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà immédiatement mon bonhomme qui s’anime, se transfigure, devient éloquent, presque poète. Il avait dans le cœur une grande
+ Doc) A ME TE REA
80 | SUR CL HAUT passion, une passion dévorante, irrésistible : la rivière.
— Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que vous voyez couler là près de nous! Vous autres, habitants des rues, vous ne savez pas ce qu'est la rivière. Maïs écoutez un pêcheur prononcer ce mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays des mirages et des fantasmagories, où l’on voit, la nuit, des choses qui ne sont pas, où l'on entend des bruits que l’on ne connaît point, où l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière : et c'est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l'on n’a point de tombeau.
La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre,
quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un
marin n'éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.
Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays bleuâtres, où les noyés roulent parmi les grands poissons, au milieu d’étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
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Le poète a dit en parlant de l'Océan :
O flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux,
Vous vous les racontez en montant les marées
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.
Eh bien, Je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues.
Mais puisque vous me demandez quelques-uns de
mes souvenirs, je vais vous dire une singulièreaventure
qui m'est arrivée ici, il y a une dizaine d'années.
J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mère Lafon, et un de mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil d'État, était installé au village de C.…., deux lieues plus bas. Nous dinions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant péniblement mon gros bateau, un océan de douze pieds, dont je me servais toujours la nuit, je m'arrêtai quelques secondes pour reprendre haleine auprès de la pointe des roseaux, là-bas, deux cents mètres environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique ; la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air était calme et doux. Cette tranquil-
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