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EN FAMILLE er 1

Caravan pleura longtemps ; puis, quand il fut à bout de larmes, quand toute sa souffrance eut pour ainsi dire coulé, il éprouva de nouveau un soulagement, un repos, une tranquillité subite.

La lune s'était levée ; elle baignait l'horizon de sa lumière placide. Les grands peupliers se dressaient avec des reflets d'argent, et le brouillard, sur la plaine, semblait de la neige flottante; le fleuve, où ne nageaient plus les étoiles, mais qui paraissait couvert de nacre, coulait toujours, ridé par des frissons brillants. L'air était doux, la brise odorante. Une mollesse passait dans le sommeil de la terre, et Caravan buvait cette douceur de la nuit ; il respirait longuement, croyait sentir pénétrer jusqu'à l'extrémité de ses membres une fraîcheur, un calme. une consolation surhumaine. |

Il résistait toutefois à ce bien-être envahissant, se répétait : — « Ma mère, ma pauvre mère », s'excitant à pleurer pàr une sorte de conscience d’honnête homme ; mais il ne le pouvait plus ; et aucune tristesse même ne l'étreignait aux pensées qui, tout à l'heure encore, l'avaient fait si fort sangloter.

Alors il se leva pour rentrer, revenant à petits pas, enveloppé dans la calme indifférence de la nature sereine, et le cœur apaisé malgré lui.

Quand il atteignit le pont, il aperçut le fanal du dernier tramway prêt à partir et, par derrière, les fenêtres éclairées du café du Globe.

Alors un besoin lui vint de raconter la catastrophe à quelqu'un, d’exciter la commisération, de se rendre

intéressant. Il prit une physionomie lamentable, poussa Ja porte de l'établissement, et s’avança vers le comptoir où le patron trônait toujours. Il comptait sur un effet, tout le monde allait se lever, venir à lui, Ja main ten-

due : — « Tiens, qu'avez-vous ? » Mais personne ne

remarqua la désolation de son visage. Alorsil s’accouda sur le comptoir et, serrant son front dans ses mains, il murmura : « Mon Dieu, mon Dieu! »

Le patron le considéra : — « Vous êtes malade, monsieur Caravan ? » — Il répondit : — » Non, mon pauvre ami ; mais ma mère vient de mourir. » L'autre lâcha un « Ah ! » distrait ; et comme un consommateur au fond de l'établissement criait : — « Un bock, s’il vous plaît ! » il répondit aussitôt d’une voix terrible: — « Voilà, boum! on y va, » et s'élança pour servir, laissant Caravan stupéfait.

Sur la même table qu'avant diner, absorbés et immobiles, les trois amateurs de dominos jouaient encore Caravan s’approcha d'eux, en quête de commisération. Comme aucun ne paraissait le voir, il se décida à parler : — « Depuis tantôt, leur dit-il, il m'est arrivé un grand malheur. »

Ils levèrent un peu la tête tous les trois en même temps, mais en gardant l'œil fixe sur le jeu qu'ils tenaient en main. — « Tiens, quoi donc ? » — « Ma mère vient de mourir. » Un d'eux murmura : — « Ah! diable » avec cet air faussement navré que prennent les indifférents. Un autre, ne trouvant rien à dire, fit entendre, en

hochant le front, une sorte de sifflement triste. Le troi-

sième se remit au jeu comme s'il eût pensé : — « Ce

n'est que ça ! »

Caravan attendait un deces mots qu’on dit « venus du cœur ». Se voyant ainsi reçu, il s'éloigna, indigné de leur placidité devant la douleur d'un ami, bien que cette douleur, en ce moment même, fût tellement engourdie qu'il ne la sentait plus guère.

Et il sortit.

Sa femme l’attendait en chemise de nuit, assise sur une chaise basse auprès de la fenêtre ouverte, et pensant toujours à l'héritage.

— Déshabille-toi, dit-elle : nous allons causer quand nous serons au lit.

Il leva la tête, et, montrant le plafond de l'œil : — « Mais... là-haut... il n'y a personne. » — « Pardon, Rosalie est auprés d'elle, tu iras la remplacer à trois heures du matin, quand tu auras fait un somme. »

Il resta néanmoins en caleçon afin d’être prêt à tout événement, noua un foulard autour de son crâne, puis rejoignit sa femme qui venait de se glisser dans les draps.

Ils demeurèrent quelque temps assis côte à côte. Elle songeait.

Sa coiffure, même à cette heure, était agrémentée d'un nœud rose et penchée un peu sur une oreille, comme par suite d’une invincible habitude de tous les bonnets qu'elle portait.

Soudain, tournant la tête vers lui : — « Sais-tu si ta mère a fait un testament ? » dit-elle. Il hésita : — « Je...

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