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En arrivant au premier étage, elle faillit se heurter contre des gens qui montaient. C'était la famille de Charenton, M° Braux suivie de son époux.
La femme, grande, grosse, avec un ventre d’hydropique qui rejetait Le torse en arrière, ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari, un cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil à un singe, murmura sans s'émouvoir : — « Eh bien, quoi ? Elle ressuscite! »
Aussitôt que Me Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes désespérés ; puis, tout haut : — « Tiens!
comment !.…. vous voilà ! Quelle bonne surprise! »
Mais Me Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle répondit à demi-voix : — « C'est votre dépêche qui nous a fait venir, nous croyions que c'était fini. »
Son mari, derrière elle, la pinçait pour la faire taire. Il ajouta avec un rire malin caché dans sa barbe épaisse : — « C'est bien aimable à vous de nous avoir invités. Nous sommes venus tout de suite, » — faisant allusion ainsi à l'hostilité qui régnait depuis longtemps entre les deux ménages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernières marches, il s’avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait la face, en criant dans son oreille, à cause de sa surdité : — « Ça va bien, la mère, toujours solide, hein ? » |
Me Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu'elle s'attendait à retrouver morte, n'osait pas même l'embrasser ; et son ventre énorme encombrait tout le palier, empêchant les autres d'avancer.
La vieille, inquiète et soupçonneuse, mais sans parler jamais, regardait tout ce monde autour d'elle; et son. petit œil gris, scrutateur et dur, se fixait tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, plein de pensées visibles qui génaient ses enfants.
Caravan dit, pour expliquer : — « Elle a été un peu | souffrante, mais elle va bien maintenant, tout à fait bien, n'est-ce pas, mère ? » |
Alors la bonne femme, se remettant en marche, répondit de sa voix cassée, comme lointaine : — « C'est une syncope: je vous entendais tout le temps. »
Un silence embarrassé suivit. On pénétra dans la salle; puis on s'assit devant un diner improvisé en quelques minutes. i
Seul, M. Braux avait gardé son aplomb. Sa figure de gorille méchant grimaçait ; et il lâchait des mots à double sens qui génaient visiblement tout le monde.
Mais à chaque instant le timbre du vestibule sonnait; et Rosalie éperdue venait chercher Caravan qui s'élançait-en jetant sa serviette. Son beau-frère lui demanda même si c'était son jour de eee Il balbutia : — « Non, des commissions, rien du tout.
Puis, comme on apportait un paquet, il Der étourdiment, et des lettres de faire part, encadrées de noir, apparurent. Alors, rougissant jusqu'aux yeux, il referma l'enveloppe et l'engloutit dans son gilet.
Sa mère ne l'avait pas vu; elle regardait obstinément sa pendule dont le bilboquet doré se balançait sur la
que Me Caravan
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cheminée. Et l'embarras grandissait au milieu d'un
silence glacial.
Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ridée de sorcière, eut dans les yeux un frisson de malice et prononça : — « Lundi, tu m'améneras ta petite, je veux la voir. » — M Braux, la figure illuminée, cria : — « Oui maman, » — tandis |
jeune, devenue pàle, défaillait d’an- .
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Cependant, les deux hommes, peu à peu, se mirent à causer; et ils entamèrent, à propos de rien, une discussion politique. Braux, soutenant les doctrines révolutionnaires et communistes, se démenait, les yeux allumés dans son visage poilu, criant :
— « La propriété, monsieur, c'est un vol au travailleur : — la terre appartient à tout le monde ; — l’héritage est une infamie et une honte... » — Maisil s'arrêta brusquement, confus comme un homme qui vient de dire une sottise; puis, d’un ton plus doux, il ajouta: — « Mais ce n’est pas le moment de discuter ces choses-là. »
La porte s'ouvrit; le docteur Chenet parut. Il eut une
seconde d’effarement, puis il reprit contenance, et s'approchant de la vieille femme : —.« Ah! ah! la maman
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ça va bien aujourd'hui. Oh! je m'en doutais, vOyezvous ; et je me disais à moi-même tout à l'heure, en montant l'escalier : Je parie qu'elle sera debout, l'ancienne. » — Et lui tapant doucement dans le dos : — « Elle est solide comme le Pont-Neuf; elle nous enterrera tous, vous verrez. »
Il s'assit, acceptant le café qu'on lui offrait, et se mêla bientôt à la conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait été lui-même compromis dans la Commune.
Or, la vieille, se sentant fatiguée, voulut partir. Caravan se précipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit : — « Toi, tu vas me remonter tout de suite ma . commode et ma pendule. » — Puis, comme il bégayait : — « Oui, maman, » elle prit le bras de sa fille et disparut avec elle.
Les deux Caravan demeurèrent effarés, muets, effondrés dans un affreux désastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son café.
Soudain Mr° Caravan, affolée de colère, s’élança sur lui, hurlant : —:« Vous êtes un voleur, un gredin, une canaille.. Je vous crache à la figure, je vous... je vous... » Elle ne trouvait rien, suffoquant ; mais lui, riait, buvant toujours.
Puis, comme sa femme revenait justement, elle s'élança vers sa belle-sœur ; et toutes deux, l'une énorme avec son ventre menaçant, l’autre épileptique et maigre, la voix changée, la main tremblante, s’'envoyèrent à pleine gueule des hottées d'injures.
Chenét et Braux s'interposèrent, et ce dernier, pous-
sant sa moitié par les épaules, la jeta dehors en criant: “2 4 — « Va donc, bourrique, tu braïis trop ! » ‘4 À Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en À s'éloignant. | a M. Chenet prit congé.
Les Caravan restèrent face à face.
Alors l’homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et murmura : — « Qu'est-ce que je 4 vais dire à mon chef? »
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