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le canot monté par les quatre femmes. La grosse Pau-. line aussi les vit, car elle se redressa, envoyant à Madeleine des baisers. Puis elle cria : — « A ce soir!»
Madeleine répondit : — « A ce soir ! »
Paul crut sentir soudain son cœur enveloppé de glace.
Et ils rentrèrent pour dîner.
Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent à manger en silence. Quand [a nuit fut venue, on apporta une bougie, enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d’une lueur*faible et vacillante ; et l’on entendait à tout moment les explosions de cris des canotiers dans la grande salle du premier.
Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui dit : — « Je me sens très fatigué, ma mignonne ; si tu veux, nous nous coucherons de bonne heure. » |
Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de l'œil de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit : — «Tu te coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la Grenouillère. »
Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et navré : — « Si tu étais bien gentille, nous resterions tous les deux. » Elle fit « non » de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista : — « T'en prie! ma bichette. » Alors elle rompit brusquement : — « Tu
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sais ce que je t'ai dit. Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas. Quant à moi, j'ai promis : j'irai. »
Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains, et resta là, rêvant douloureusement.
Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.
Madeleine dit à Paul: — « Si tu ne viens pas, décidetoi, je demanderai à un de ces messieurs de me conduire. »
Paul se leva : — « Allons ! » murmura-t-il.
Et ils partirent.
La nuit était noire, pleine d’astres, parcourue par une haleine embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de germes vifs qui, mêlés à la brise, l’alentissaient. Elle promenait sur les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un peu, tant elle semblait épaissie et lourde.
Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des lucioles en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.
La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc du canotier éclairé par sa lanterne.
Lorsquils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère leur apparut dans le lointain. L’établissement en fête était orné de girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots représentant des dômes, des pyramides, des monu-. ments compliqués en feux de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau ; et quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d’une immense canne
- à pêche invisible, semblait une grosse étoile balancée.
Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café, éclairait de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se détachait en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des champs et du ciel. |
L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter Madeleine.
Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait aupa-
. ravant faire un tour dans l'île ; mais il dut céder.
L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient avec quelques bourgeois clairsemés et quelques jeunes gens flanqués de filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestuëéux dans un habit
noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de
vieux marchand de plaisirs publics à bon marché.
La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là ; et Paul respira.
On dansait : les couples face à face cabriolaient éper-
LA FEMME DE PAUL dE 259 dument, Jetaient leurs jambes en l'air jusqu’au nez des vis-a-vis.
* Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaïent leurs’ ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins. répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur.
Les mâles s’accroupissaient comme des crapauds avec les gestes obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les mains, ou bien, s’efforçant d'être drôles, esquissaient des manières avec une grâce ridicule.
Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.
Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit pacifique et du firmament poudré d'astres.
Tout à coup ie Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua, envahissant peu à peu le ciel, décrivant un grand cercle lumineux, d'une iumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit, d'un rouge ardent comme un métal sur l’enclume. Cela se développait lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se détachant bientôt de l'horizon, monta doucement dans l’espace. À me-
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sure qu'elle s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un jaune clair, éclatant; et l'astre
paraissait diminuer à mesure qu'il s'éloignait.
Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa maîtresse. Quand il se . retourna, elle avait disparu.
Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un œil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l’autre. Personne ne l'avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des.
garçons lui dit : — « C’est madame Madeleine que vous
cherchez. Elle vient de partir tout à l'heure en compa-
gnie de madame Pauline. » Et, au même moment, Paul
apercevait, debout à l’autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le guettaient en chuchotant.
Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.
Il courut d’abord vers Chatou ; mais, devant la plaine, il retourna sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur destaillis, à vagabonder éperdument, s’arrêtant parfois pour écouter.
Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et courte.
Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétraïit les feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des
grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été.
entrait dans Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son cœur avec une ironie féroce, déve loppant jusqu’à la rage en son âme douce et contemplative ses besoins d'idéale tenüresse, d'épanchements passionnés dans lé eséin. d'une femme adorée et fidèle.
Il fut contraint * de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités, déchirants.
La crise passée, il repartit.
Soudain il reçut comme un coup ue couteau; on s'embrassait, là, dérnéresce buisson.[l y. courut;:
c'était un couple amoureux, dont les deux silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans un baiser sans fin.
Il n’osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répon drait point ; et il avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup. É
Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le cœur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle passager de brise.
AMEL PS, RUN Se TE
262 LA FEMME DE PAUL Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être ? Oui ! elle était revenue ! pourquoi pas ? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement, emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui l'envahissaient depuis
quelque temps.
Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois les plus grands désespoirs, ilretourna vers le bal.
D'un coup d'œil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face à face avec les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle, car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté. ;
Il se sauva, repartit dans l’île, se rua à travers les taillis, haletant. — Puis il écouta de nouveau, — il écouta longtemps, car ses oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin un petit rire perçant qu'il connaissait bien ; et il avança tout doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée par son cœur qu'il ne pouvait plus respirer.
Deux voix murmuraient des paroles qu'il n’entendait pas encore. Puis elles se turent.
Alors il eut une envieimmense de fuir, de ne pas voir, de ne pas savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse quile ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne reviendrait plus, ne ja reverrait plus jamais. Mais son image brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre
lui, jetant ses bras à son cou, avecses cheveux répandus, un peu mélés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l’emplit d'un regret frénétique et d'un désir forcené.
On parlait de nouveau; et il s’approcha, courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien... etilles vit.
Oh ! si c'eût été un homme, l’autre ! mais cela ! cela ! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait
là, anéanti, bouleversé, comme s'il eût découvert tout
à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dontil avait senti arracher les entrailles. Mais Madeleine murmura : « Pauline ! » du même ton passionné qu'elle disait : « Paul!» et il fut traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.
Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant à son pied une large bande obscure où les remous s'entendaient dans l'ombre
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. Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en pleine clarté. Re
Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir ; il ne songeait à rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées, finies.
Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir ? Il était fou. Il se retourna cependant vers l'ile, vers Elle; et, dans l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis et obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraigué, surhumaine, un effroyable cri : — « Madeleine! »
Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout l'horizon.
Puis, d’un bond formilable, d'un bond de bête,
il sauta dans la rivière.
L'eau jaillit, se refer-
ma, et, de la place où
il avait disparu, une
succession de grands cercles partit, élargissant jusqu’à l’autre berge leurs ondulations brillantes.
Les deux femmes avaient en- ‘endu. Madeleine se dressa : —
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« C'est Paul. » — Un soupçon surgit en son âme. — « Il s’est noyé, » dit-elle. Et elle s'élança vers la rive
où la grosse Pauline la rejoignit.
Un lourd bachot monté par deux hommes tournait ei reétournait sur place. Un des bateliers ramaïit, l’autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et semblait chercher
& quelque chose. Pauline cria: — « Que faites-vous ?
Qu’y a-t-il ? » Une voix inconnue répondit : — « C'est un homme qui vient de se noyer. »
Les deux femmes, pressées l’une contre l’autre, hagardes, suivaient les évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre, tournoyait, illuminée.
Les recherches se prolongeaient. L’attente horrible faisait grelotter Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes annonça : — « Je le tiens ! » Et il fit remonter sa longue gaffe doucement, tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de l’eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.
Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.
Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la lune, il semblait vert déjà, avecsa bouche, ses yeux, son nez, ses habits pleins de vase. Ses doigts
le
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fermés et raidis étaient affreux. Une espèce d'enduit
noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon
une eau sale coulait sans cesse.
Les deux hommes l’examinèrent.
— Tu le connais ? dit l’un.
L'autre, le passeur de Croissy, hésitait: — « Oui, il me semble bien que j'ai vu cette tête-là ; mais tu sais,
comme ça, on ne reconnaît pas bien. » — Puis, soudain:
— « Mais c'est monsieur Paul!»
— Qui ça, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:
— Mais monsieur Paul Baron, le fils du sénateur, ce
p'tit qu'était si amoureux.
L'autre ajouta philosophiquement:
— Ehbien, il a fini de rigoler maintenant ; c'est dom-
mage tout de même quand on est riche!
Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s’approcha du corps et demanda : — « Est-ce qu'il est bien mort? — tout à fait?» |
Les hommes haussèrent les épaules: — « Oh! après
ce temps-là ! pour sûr. »
Puis l'un d’euxinterrogea : —« C'est chez Grillon qu'il
logeait >? » — « Oui, reprit l'autre; faut le reconduire,
y aura de la braïse. »
Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent,
s'éloignant lentement à cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit plus de
la place où les femmes étaient restées, on entendit
— ee PS DA FEMME DE Paul 2207 re tomber dans l'eau les coups réguliers des avirons. | - Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la câlina, l'embrassa longtemps, la consola: — « Que veux-tu, ce n’est point ta faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les hommes de faire des bêtises. Il l’a voulu, tant pis pour lui, après tout! » — Puis, la relevant : — « Allons, ma chérie, viens-t'en 2 coucher à la maison; tu ne peux pas rentrer chez À Grillon cesoir. » — Elle l'embrassa de nouveau : — « Va, | nous te guérirons, » dit-elle.
+ Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, a comme réfugiée dans une tendresse plus intime et | Ë $ __ plus sûre, plus familière et plus confiante, elle partit à 3 | tout petits pas. | ee