ALEXANDRE MILLERAND
liNTRODUCÏION
Ma première rencontre avec Charles Péguy m'a. laissé un souvenir singulier, V Affaire déroulait sa première phase. Les passions bouillonnaient. De l'entretien rapide et heurté autour d'une table de rédaction je nai gardé dans la mémoire et dans Voreille que Vaccent agressif et colère de trois mois :
« Nous vous sommons, martelait Péguy, nous vous sommons.. . »
De (juoi nous sommait-il, ce petit homme, tout jeune, Vair têtu, les yeux brillant derrière le lorgnon^ orateur et conducteur d'une poignée d'étudiants, une escouade à peine, descendus derrière lui de la Sorbonne à la rue Montmartre pour bousculer l'inertie de politiques selon eux trop prudents?
Sans doute de nous engager plus à fond dans la bataille où peu à peu allait être entraînée la France entière ?
Quoi qu'il nous demandât, qu'il eût tort ou raison, sa conviction était si ardente, une si vibrante énergie le remuait, il sortait si évidemment du commun, que vingt ans ont passé sans l'effacer sur V impression première.
Elle s'eut renouvelée aussi vive, aussi forte chaque
INTRODUCTION fois que les circonstances m'ont remis en présence du normalien d'antan.
Au fur et à mesure que j'ai davantage connu V homme et mieux apprécié son œuvre, iinspiration qui Vanimait, l'influence quelle était capable d'exercer, mon admiration pour rœuvre a grandi avec ma sympathie pour l'homme.
J'apporte en hommage sur la tombe de Charles Péguy ce simple témoignage.
« Je ne suis nullement l'intellectuel qui descend et « condescend au peuple. Je suis peuple. »
En ces termes d'une orgueilleuse modestie, l'éguy situe exactement ses origines d'où lui vinrent, pour une large part, son originalité et sa force.
Les vignerons et les bûcherons que sont ses ancêtres avaient marqué l'écrivain d'une empreinte indélébile.
Paijsan, il l'était jusqu'aux moelles. Il en avait la solidité et l'àpreté, la malice et la méfiance, voire l'allure.
Il s'en est fallu de peu, de bien peu, lui-même Va conté quelque part avec comme un tremblement rétrospectif, qu'il ne manquât sa voie et ignorât à jamais les délices des humanités. De l'école primaire on l'avait aiguillé vers l'école professionnelle quand un pédagogue de sens et de cœur auquel Péguy en garda une infinie reconnaissance lui ouvrit les portes du lycée de sa ville natale.
Il quitta Orléans pour aller à Sainte-Barbe et de là à l'École normale. Il n'y passa point les trois années
INTRODUCTION réglementaires. La première terminée, il demanda un
congé.
Péguy avait la hâte de Vaction. Il possédait lame d'un chef, d'un entraîneur d'hommes. Ses camarades, ses amis, sentaient son autorité, l'acceptaient, la réclamaient.
Une anecdote exquise, qui se place dès sa première année de Normale, éclaire à cru la physionomie de Péguy, révèle son tempérament, son besoin d'agir et comme pour le satisfaire il sait concilier ce qui eût semblé à d'autres inconciliable. Un de ses camarades Va décidé à devenir comme lui membre d'une Conférence de Saint-Vincent de Paul. Il y est à peine entré qu'on le supplie d'en accepter la présidence. Grave difficulté. Péguy qui n'a éprouvé aucun embarras à participer aux travaux d'une association catholique n'est pas croyant et il ne s'en cache pas. Or, à l'ouverture de chaque séance, le Président doit réciter la prière à haute voix. Péguy de se récuser. Qu'à cela ne tienne : il entrera en séance après que le vice-président l'aurn récitée à sa place.
Jusqu'au bout, Péguy sera l'homme, de cette anecdote. Il écrira de la mystique chrétienne avec le respect, l enthousiasme du catholique le plus docile. Mais il s'écarte des sacrements et il ne va pas à la messe.
Il est républicain, socialiste dès la première heure. Mais personne n'a déployé plus de franchise et de vigueur à fustiger les défauts et les tares du parti socialiste et du régime républicain.
La règle de sa vie qui en fait la profonde unité il la formule aux premières pages du premier des Cahiers: « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité,
INTRODUCTION « dire bêlement la vérité bête, ennuy eu sèment la vérité « ennuyeuse, tristement la vérité triste : voilà ce que « nous nous sommes proposé depuis plus de vingt mois « et non pas seulement pour les questions de doctrine « et de méthode, mais aussi, mais surtout pour Vac- « tion. Nous y avons à peu près réussi. Faut-il que « nous y renoncions ? »
Non certes, jamais il ne consentira à y renoncer. QuHl se soif parfois trompé sur tes hommes et sur les choses / que la passion même avec laquelle il traitait des uns et des autres Vait par/ois induit en erreur, cest une autre a/faire. Toujours sur tout et sur tous il a dit, à ses risques et périls, ce quil tenait pour la vérité .
A vingt-cinq ans il a déjà édité deux livres oii Von fe trouve tout entier tel que nous le connaîtrons tout le fonq de sa vie, si courte et si pleine.
Jeanne d'Arc, sapremière Jeanne d'Arc, si humaine, si attachante, si pitoyable : « fini d'imprimer en décembre 1 8i)~ . »
Marcel, ou l'utopie socialiste ; entendez par là : une construction purement idéale, élevée, sans aucune préoccupation du réel, sur des bases empruntées aux théoriciens du socialisme : « fini d'imprimer en juin 1898. »
Comme s'il eût prévu que son existence serait brève, Il se presse. Son mariage à vingt-quatre ans lui apporte une petite fortune que d'accord avec sa nouvelle famille il place aussitôt, il engloutit serait plus exact, dans la fondation d'une librairie. On lira, le récit de cette tentative malheureuse.
Elle fut comme le prologue de la création des Cahiers
INTRODUCTION de la Quinzaine. Le volume au devant duquel j'écris ces lignes rassemble quelques-uns de ceux du début.
5 janvier 1900. Cest la date du premier Cahier.
Les vibrations de V Affaire n'ont pas fini de s'éteindre. On vient de vivre des mois, des années en bataille. On n'a pas perdu l'habitude, pour ne pas dire le goût des invectives. « En ce temps-là nous finissions tous par « avoir un langage brutal. » Et un peu plus tard, en mars J 900 encore : « On doit toujours dire brutale- <( ment. »
Ce qu'on doit dire brutalement, est-il besoin de le répéter, c'est la vérité.
a Qui ne gueule pas la vérité, quand Usait la vérité, « se fait le complice des menteurs et des faussaires. » Et l'antienne revient :
« Nous demandons simplement qu'on dise la vérité! »
Quelle stupeur, quelle indignation .^' il s'aperçoit que les compagnons de la veille empruntent aux adversaires contre lesquels on avait de concert si ardemment combattu les procédés hier flétris !
«Aous avons passé vingt mois et plus k distinguer et « à faire distinguer la vérité d'État de la vérité. »
« Nous fûmes les chercheurs et les serviteurs de la « vérité. Telle était en nous la force de la vérité que « nous l'aurions proclamée envers et contre tous. Telle « fui hors de nous la force de la vérité qu'elle nous
« donna la victoire A présent que la vérité nous
« a sauvés, si nous la lâchons comme un bagage « embarrassant, nous déjustifions notre conduite « récente, nous démentons nos paroles récentes, nous
INTRODUCTION « démoralisons notre action récente. Nous prévari- « quons en arrière. Nous abusons de confinnce. »
Une des formes., des manifestations de cet amour de la vérité, de ce respect de la vérité, c'est l'amour et le respect de son métier, de l'ouvrage consciencieux et bien fait. Personne mieux que Péguy ni plus profondément ne le sentit. lia le dégoût, l'horreur du sabotag-e et des saboteurs. Il u la passion du labeur soutenu, attentif, appliqué.
« Le génie exige la patience à travailler, docteur, et « plus je vais, citoyen, moins je crois à l'efficacité des X soudaines illuminations qui ne seraient pas accom- « pagnées ou soutenues par un travail sérieux, moins u je crois à l efficacité des conversions extraordinaires u soudaines et merveilleuses ; à l'efficacité des passions « soudaines — et plus je crois à l'efficacité du travail m modeste, lent, moléculaire, définitif. »
Plus lard un des graves reproches, justifié ou non, que Péguy adressera a la bourgeoisie, cest d'avoir donné aux ouvriers i exemple du travail lâché, décousu, saboté.
Cette tendresse grave, émue, que lui inspire le travailleur, le professionnel, qui aime son métier, qui le connaît, qui vit pour lui plus encore que par lui, on la sent vibrer dans la description si colorée, si vivante, si vraie de ce >< Triomphe de la République » dont, acteur et spectateur, il suivit le cortège.
Avec quelle complaisance il énumère « les beaux noms de métier des ouvriers » dont les corporations ont promis leur concours. « Comme ces noms de métier « sont beaux, comme ils ont un sens, une réalité, une « solidité. j>
INTRODUCTION
Celte description si savoureuse du cortège populaire qui se déroula dans les avenues parisiennes en décembre 1 S99 se clôt^ d'une façon assez rare chez Péguy, par quelques réserves. Certains refrains de la journée, « violents et laids » lui trottent par la, tête. La dissonance le heurte entre ces paroles de haine et la Révolution quil rêve « d'amour social et de solidarité. » Certains incidents de la journée Vattrislent mais, le bilan fait, il conclut à la vanité de ses « scrupules de détail. »
Des réserves de ce genre ne se rencontrent point fréquemment chez Péguy. Ce n'est pas sa manière de balancer le pour et le contre, d'hésiter, de faire un pas en avant, un pas en arrière, de marcher et de conclure autrement que tout d'une pièce.
Au cours (le l'Affaire, et ainsi fera-t-il en toute occasion, il a foncé droit devant lui, s' étant mis d'abord, dirait-on, des œillères pour n'être pas tenté de dévier et courbant à sa thèse faits, individus et arguments- Le but une fois fixé, il y marche, avec tunique souci d'entraîner après lui son public en ne ménageant pas tes coups à qui tenterait de lui barrer la route.
Aussi est-il un polémiste hors pair, la polémique n'ayant comme on sait que de lointains rapports avec l'esprit critique et le souci de la mesure.
Pour lui tout s'efface momentanément devant la démonstration à parfaire, l'adversaire à démonter.
Elle est de Péguy, de Péguy partant en guerre contre « le mal de croire » qu'il dénonce chez Pascal, cette phrase qui, en tout lieu paradoxale, est sous sa plume extravagante :
« Les treize ou quatorze siècles de christianisme
INTRODUCTION « introduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans « d'instruction et parfois d'éducation catholique sin- « cèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans « laisser de traces. »
Lorsqu'il émet cette assertion déconcertante, il est, comme toujours, d'une sincérité complète. Au moment quil la lance, il n'a devant les yeux que le but visé : tout le reste est aboli.
Déjà pourtant il a écrit sa Jeanne d'Arc, sa première sans doute, où il ne laissera pas toutefois de puiser bien des traits pour son Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc. Déjà il est le traditionaliste tourné d'instinct vers le passé pour y appuyer l'avenir.
Il professe « une aversion sincère delà démagogie. >>
// ne se borne pas à la délester. H lui dit son fait. Avec quelle verve cinglante, quelle profondeur de mépris! Kcoulez-le, faisant parler l'électeur :
« J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que « vous êtes un homme singulier. Vous êtes nouveau, « vous. Vous êtes un homme qui a de l'audace. Vous « m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. <' Vous prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous « êtes le premier qui ait osé me dire que j'ai tort. « Quand je vais trouver les conseillers municipaux de « mon pays, au moment des élections, ils ne me disent « pas que fai tort; ils me disent toujours que j'ai « raison, qu'ils sont de mon avis, qu'il faut que je vote « pour eux. Jamais un conseiller d'arrondissement ni « un conseiller général ni un député ne m'a dit que « j'avais tort. »
Savourez maintenant ce guide-âne du candidat :
a II faut faire croire aux électeurs que leur compa-
I N T îl 0 D U C T I O N « gnieesl la plus agréable du monde, que leur entre- « tien est la plus utile occupation, qu'il vaut mieux « parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit « cents lecteurs, que tout mensonge devient vérité, « pourvu qu'on leur plaise, et que toute servitude est « bonne, à condition que l'on serve sous eux. »
Et la conclusion :
« Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand « les électeurs de la première circonscription d'Or- « léans sont convoqués pour élire un député, ils ne se « demandent pas qui sera le meilleur député. Car le « député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la « meilleure administration de la France avec les délé- « gués des autres circonscriptions françaises. Mais, w puisque nous vivons sous le régime universel de la. « concurrence et puisque la concurrence politique est « la plus aiquë des concurrences, le député d'Orléans M e*^ exactement le délégué d'Orléans à soutenir les « intérêts Orléanais contre les délégués des autres cir- « conscriptions, qui eux-nwmes en font autant. Le « meilleur député d'Orléans sera donc celui qui « défendra le mieux le vinaigre et les couvertures et « le canal d'Orléans à Comhleux. Ainsi se forme ce « que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté « démocratique du pays républicain, ou la volonté « républicaine du pays démocratique.
« Les députés socialistes que nous envoyons au « Parlement bourgeois obéissent au même régime. « Ceux qui sont du Midi sont pour les vins, et ceux « qui sont du Nord sont pour la betterave. Ceux qui « représentent le Midi protègent vigoureusement les « courses de taureaux. Mais ceux qui sont du Nord
INTRODUCTION « ont un faible pour les combats de co(fs. Il faut bien « plaire aux électeurs. Et si on ne leur plaisait pas, <■<■ ils voleraient pour des candidats non socialistes. «
Ce robuste bon sens, ce sentiment si vif de Vintérêt national, cette révolte contre les hypocrisies de la farce électorale, ce souci perpétuel de la vérité, ce dédain de plaire aux puissances : nous les retrouvons d'un bout à l'autre de son œuvre.
Il ne ni appartient pas de la juger du point de vue littéraire. Je m'en réfère là-dessus aux études si inlelliyenles et si pénétrantes quelle a déjà inspirées à ses amis, à ses pairs, à ses contemporains et à ses anciens.
Le profane que je suis osera pourtant confesser le plaisir qu'il a pris au divertissement qui termine ce volume. La chanson du Roi Dagobert n'est pas seulement de la drôlerie la plus savoureuse.
La profession de foi, car c'en est une, que Charles Péguy met dans la bouche du Hoi Dagobert sur « les deux races d'hommes » est, ou je me trompe fort, une pièce capitale de sa philosophie.
Cet ancien normalien que d'un pseudonyme d'affectueuse gouaillerie ses soldats de la grande guerre, ceux qu'il conduira jusqu'au bord de la victoire de l'Ourcq, ont surnommé « le Pion >>, cet universitaire a l'horreur du pion .
Ildresse en face l'une de l'autre deux races d'hommes : les livresques et les autres; ceux qui tiennent des autorités pour des raisons ; qui ont désappris, s'ils le surent jamais, à penser par eux-mêmes et ceux qui placent au des.fjs de tout l'indépendance de leur pensée et la liberté de leur raison; ceux qui connaissent les livres et qui ne connaissent qu'eux ; pour lesquels les choses
INTRODUCTION
ne sont visibles qu'à travers les auteurs — « Cette Voulzie qui existe vous embête » — et ceux qui connaissent les réalités.
Péguy a le dédain, f oserai dire la nausée des pédants, parce quil en a trop vu et aussi parce que sa passion de la vérité et de la réalité s'exaspère jusqu'à la fureur contre l'artificiel, le plaqué et le faux semblant.
M'excusera-t-on d'avoir défloré le plaisir que se promet le lecteur de lire continûment ce volume, en en découpant quelques-uns des passages les plus significatifs ?
J'ai cru que Péguy ne pouvait être mieux présenté que par lui-même et c'est pourquoi je l'ai laissé parler.
Sa physionomie ne sort-elle pas de ses confessions avec la netteté et le relief souhaitables.
Ce petit paysan, de pure souche française, vous le voyez se jeter avec avidité sur la culture classique : entendez-le narrer ses émotions devant la révélation du latin et son ravissement à ladéclinaison de rosa, rosœ. Il absorbe par tous les pores les leçons de ses maîtres. Tout lui est profit et joie.
Cependant sans quil en ait toujours pleine conscience il participe à la vie du dehors. Né en / 8 73, il pousse avec la République.
Sorti du peuple, boursier de l'Université de 1885 à 1 894, comment échapperait-il à l'attraction des idées socialistes ?
Pas plus que bon nombre de ses condisciples, il n'a
attendu d'avoir quitté les bancs du lycée pour entendre les voix qui appellent à Vactionles jeunes intelligences et les esprits neufs.
Incapable de réserve ni de calcul égoïstes, Péguy se lancera tête baissée dans le tourbillon de V Affaire. Son tempérament de lutteur, son caractère entier ne lui permettront pas, dans le feu du combat, de discerner les exagérations et les excès qui risquent de mener le parti où ia jeté sa passion de la vérité à des conclusions dangereuses pour l'intérêt public.
Il lui faudra, pour reprendre son sang-froid, que la qrâce, en donnant à sa soif de Justice un premier apaisement, lui rende la liberté de regarder autour de lui.
Le soir du >< Triomphe de la République, » en descendant des faubourgs, mêlé à la foule, il remarquera quon rechante la vieille Marseillaise, récemment disqualifiée.
D'autres choses plus importantes à la vie de notre pays que l'hymne de Rouget de Liste avaient couru des risques dans la bagarre.
Péguy est trop imprégné jusque dans son tréfonds par ses ori(fines, par son éducation classique du sentiment de l'ordre et de la règle ; il a trop le sens des nécessités nalioiiales pour ne pas donner tout son effort à la défense, dans la République et par la République, d'institutions tutélaires.
Le début de ce billet tracé de son écriture si caractéristique, simple, droite et volontaire comme lui, en dit long, dans son apparente sécheresse, sur ses sentiments intérieurs :
INTRODUGTIOX
« Jeudi, H août 1904,
« Sous-lieutenant de réserve, pour vingt-huil jours, <* au camp de Bréau, « sous Fontainebleau,
« prêt à partir en manœuvre, je ne puis ni vous « joindre ni vous écrire que cette carte-lettre ; je vous « demande, pour les premiers mois de la rentrée, un •< cahier Waldeck-Rousseau ;
« voire « Charles « Péguy. »
Les cahiers : c'est l'arme quil a forgée pour la défense de ses idées.
Leur lecture même dévoile les difficultés toujours renaissantes au milieu desquelles il ne cesse de se mouvoir pour maintenir sa publication.
Péguy entendait les affaires à peu près comme ces philanthropes qui, enflammés de Vesprit de charité, commencent par créer les œuvres sauf à chercher ensuite au jour le jour les moyens de les faire subsister.
Peut-être ne lîra-t-on pas sans intérêt ces deux lettres qui le prennent sur le vif dans sa lutte quotidienne pour l'existence des Cahiers.
« Vendredi 9 juin 1905.
« Mon cher Millerand,
« Cinq abonnements nouveaux hier jeudi ; deux « abonnements nouveaux ce matin ^ je ne vous envoie
I N T R 0 D i; C T I 0 X « pas ces nombres pour harceler votre ailention ; je « sais quelle na pas besoin d'être relancée; mais « j'éprouve un besoin de me tenir en communication « avec vous dans la situation tragique où je me trouve, « père nourricier d'une entreprise qui croît de toutes « parts et non assuré de la pouvoir conduire de fin de « mois en fin de mois jusqu'en octobre.
« Je suis respectueusement « votre « Charles Péguy. »
<( Lundi J 7 juillet 1905,
(' Mon cher Millerand,
« Je vous inscris donc pour l'action numéro 46 et (( votre ami pour l'action numéro 47 ; par ces nombres « mêmes vous voyez que mes recherches n'ont pas été « infructueuses ; depuis que nous avons dû nous arrê- <» ter à la forme de commandite par petites parts, j'ai M réussi, poursuivant mes recherches parmi nos simples « abonnés, à recueillir quarante-cinq inscriptions ; je (» vous demanderai désormais de continuer à en u rechercher comme je le fais, jusqu'à ce que nous « soyons couverts, sous cette réserve que cette recherche « ne vous coûte rien de votre temps ni de votre travail; M je m'en voudrais d'altérer le repos de vos vacances / « il faut que nous soyons tous bons à marcher pour « octobre ; il est évident que l'année prochaine sera « dure et importante ;
« En plein mois de juillet, n'ayant rien publié « depuis le commencement de juin, nous n'avons pas « cessé de recevoir au moins un abonnement nouveau
INTRODUCTION « par jour, et f inscrivais en moyenne une action par « jour; tout permet iV espérer que la rentrée sera très « bonne et que l'année nous consolidera définitive- « ment ;
« J'ai commencé d'écrire hier mon cahier de ren- « Irée ; je Vintitule Notre patrie, afin quil soit une « réponse directe et brutale au livre de Hervé ; jepcn- << sais d'abord aller vous demander quelques rensei- (( gnements complémentaires sur les événements « récents, mais j'ai réfléchi qu'il valait mieux que je <( n'eusse point envers vous la situation d'un journaliste « et d'un interwiewer; je fais donc mon cahier avec « les renseignements qui sont pour ainsi dire de droit « commun ;
a Je suis respectueusement votre
tt Charles Péguy
« Bourgeois me communique son courrier de ce « matin, où quatre nouvelles inscriptions, ce qui nous « met à cinquante et une actions inscrites à la date « d'aujourd'hui. »
Ai-je besoin de dire que la combinaison mirifique dont Péguy note ici les premiers progrès eut le sort des combinaisons antérieures ? Péguy continua jusqu'à la fin de se débattre avec la même candeur et la même foi au milieu d'embarras matériels qui chargeaient lourdement ses épaules.
Ce n'est point trahir le secret d'une intimité qui ne saurait être exposée au jour, c'est achever de faire connaître l'homme simple et bon que fut ce grand lutteur, de dire que Péguy trouva dans la douceur et le calme
I N T R 0 D U C T I O N de la vie familiale la plus unie et la plus heureuse la force indispensable pour supporter les amertumes et les déceptions de la vie publique.
Ce n'est pas par métaphore quil cultivait son jardin et c'est en jouant à la Italie avec ses enfants, quand il n avait pas pour partenaire le gros chien familier, qu'il se délassait de ses travaux.
La guerre l'arracha à ses foyers.
Un de ses camarades a raconté les étapes suivies du jour de la mobilisation au 5 septembre i914 par le lieutenant Péguy et sa compagnie, la 19^ du 276" régiment d'infanterie.
Quelques lettres écrites aux siens et publiées à la suite de ce simple et impressionnant récit jalonnent la route.
Péguy s'y montre au naturel: courageux, aimant, uniquement préoccupé du devoir à remplir.
Il tomba, face à l'ennemi, en entraînant sa section contre l' Allemand qu'avant de mourir il eut la joie suprême de voir reculer.
Il repose dans la grande plaine, sous une petite croix de bois où sont inscrits ces seuls mots : « Charles Péguy » ; sa tombe est pressée au milieu des tombes des officiers, sous-officiers et soldats tombés en même temps que lui.
Il repose comme il vécut: côte à côte avec ses camarades de combat qu'il excitait de ses exhortations et de son exemple.
Il a disparu. Son œuvre demeure, plus vivante, plus puissante qu'elle ne fui jamais.
I N T R 0 D U C T I 0 N Les morts mènent les vivants.
Nous avons besoin de nous le redire pour adoucir notre douleur et nos regrets.
Péguy avait tant de projets en tête: que de pages en ses cahiers portent l'indication, l'esquisse d'autres cahiers quil veut écrire plus tard.
Ils ne seront jamais écrits.
En l'arrachant aux luttes quotidiennes qui épuisent et amoindrissent même les plus nobles combattants, sa mort^ cette mort si digne de sa vie, si harmonieuse et si belle, sacre Péguy et lui confère une autorité dont par delà le tombeau il servira encore ses idées et son pays.
L'heure n'a pas sonné où il sera permis sans imprudence, sans risquer d'affaiblir l'union nécessaire, de remuer les problèmes que demain aura pour tâche de résoudre.
On ne se trompe pas cependant en pensant que le souci unanime, à cette heure-là, de tous les bons Français, sera, pour parler comme Péguy, « (fue la France se refasse et se refasse de toutes ses forces ».
Tant de sang pur versé, tant de fécondes existences brisées ne l'auront pas été en vain.
Si l'union s'est établie si rapide et si forte entre tous les Français c'est que, sous des formes diverses, ils poursuivaient l'Idéal dont des siècles de civilisation commune leur apprirent à rêver la conquête.
Catholiques, révolutionnaires, ils étaient, pour reprendre une idée et une formule chères à Péguy, les dévots d'une mystique.
Armés les uns contre les autres, l'agression barbare leur dessilla les yeux: ils se rapprochèrent pour
INTRODUCTION combattre et repousser Vélranger qui menaçait leur Idéal.
La, victoire qu^ils devront à leur union pourrait-elle avoir pour premier résultat d'en faire à nouveau de.s ennemis.
Ce serait pis qu'un non sens: ce serait un sacrilège contre lequel crierait le sang de nos morts.
Ecoutons-les.
Ils commandent le respect de toutes les croyances, le souci de toutes les misères, Vexaltation d'une France forte et qrande par l'union de ses enfants réconciliés.
Quelle voix aurait plus de titres à être entendue et (>béie que celle de Charles Péguy, de r apôtre de la Cité Socialiste, du poète de Jeanne d'Arc, de Vécrirain, du penseur tombé sur le champ de bataille, dans une juste guerre, pour le triomphe de V Idéal français.
Juillet i9l6.