UNIVERSITÉS POPULAIRES
Elles se multiplient à Paris, et les prolétaires assistent nombreux, fidèles, aux leçons et séries de leçons que leur donnent de bons maîtres.
Le prolétariat aspire évidemment à sa part de science et de lumière ; et si limités que soient ses loisirs, si accablé que soit son esprit de toutes les lassitudes du corps, il ne veut pas attendre l'entière transformation sociale pour commencer à penser. Il sait que ce commencement de savoir l'aidera dans son grand effort d'émancipation révolutionnaire.
encorp: de la grippe
Ce n'est pas seulement dans l'interprétation de Tunivers naturel, c'est dans l'interprétation de l'univers social que le prolétariat, selon le conseil excellent d'Anatole France, doit appliquer la méthode libératrice de la science. Dans l'ordre social aussi il y a une théologie : le Capital prétend se soustraire à l'universelle loi de l'évolution et s'ériger en force éternelle, en immuable droit. Le capitalisme aussi est une superstition, car il survit, dans l'esprit routinier et asservi des hommes, aux causes économiques et historiques qui l'ont suscité et momentanément légitimé.
Dans l'ordre social aussi, les fantômes de la peur troublent le cerveau des hommes. Ce ne sont pas seulement les possédants qui s'effraient à l'idée d'un changement complet dans le système de propriété : il y a encore une part du prolétariat qui a peur de tomber dans le vide si on lui retire soudain la servitude accoutumée où s'appuie sa pensée routinière.
Voilà pourquoi la science, en déroulant sous le regard des prolétaires les vicissitudes de l'univers et le changement incessant des formes sociales, est, par sa seule vertu, libératrice et révolutionnaire. Nous n'avons même pas besoin que les maîtres qui enseignent dans les Universités populaires concluent personnellement et explicitement au socialisme. Dans l'état présent du monde, c'est la science elle-même qui conclut.
On me dit qu'il y a des socialistes qui voient encore un calcul machiavélique de la bourgeoisie et un piège pour les travailleurs dans les universités populaires, comme ils voient un piège dans la coopérative, dans le syndicat. Oh ! qu'ils ont peu de confiance en la force historique du prolétariat : à l'heure où nous sommes,
ŒUVRES DE PROSE il ne peut plus être dupe : car les ruses mêmes qui seraient imaginées contre lui ne serviraient qu'à accroître sa force.
Est-ce que notre parti aussi serait transi par la peur des fantômes ? El allons-nous, décidément, nous retirer de l'action dans la crainte vague d'être égarés par des feux follets sur des chemins de perdition ? Pour nous, quelles que soient les interprétations venimeuses, nous sommes absolument résolus à continuer, d'accord avec le prolétariat militant et agissant, l'œuvre d'organisation ouvrière et d'émancipation intellectuelle qui est la condition même de la Révolution, et même un commencement de Révolution.
— Oh ! oh! docteur, voilà des paroles un peu fortes, surtout venues de Jaurès. Mais laissons cela. Nous reparlerons de l'action socialiste. Nous reparlerons de l'unité socialiste. J'ai relu attentivement depuis la dernière conversation que nous avons eue, les Dialogues philosophiques. J'ai lu aussi Calihan. Je m'en tiens à ce que nous avons dit.
— V^ous avez raison. Il conviendrait de commenter ces dialogues au moins aussi scrupuleusement que l'on commente en conférences les dialogues de Platon. Ils valent ce commentaire. Alors on distinguerait les discontinuités de la pensée admirablement voilées sous la continuité de la phrase, du mouvement. Alors on apercevrait les inconsistances de la pensée admirablement maintenues par la tenue de la forme. Alors on demanderait au moins quelques définitions préalables.
— Il est vrai, docteur, que ces dialogues, souples et merveilleux, réconcilient avec ces excès de définition
ENCORE DE LA GRIPPE que présentent certains dialogues platoniciens, moins souples et moins merveilleux. Ils réconcilieraient presque avec les manies scolastiques. Ils réconcilient avec tous les échafaudages de Kant. Ils font aimer plus que jamais les bonnes habitudes scolaires des honnêtes professeurs de philosophie. Et même ils feraient aimer les gens qui ont eu souci de haraliplon. Et ils feraient pardonner aux jésuites leurs distinguo.
— Vous parlez de Kant, mon ami : quelle ignorance — voulue — ou quelle méconnaissance des frontières kantiennes, frontières non revisées pourtant, et frontières sans doute inrevisables. Tout comme l'auteur, ayant inscrit Probabilités au fronton du second dialogue et Bêves au fronton du troisième, a négligé un peu dans son texte même que les probabilités n'étaient pas certaines et que les rêves étaient improbables, tout à fait ainsi, ayant nommé Kant, par Eudoxe, au commencement des Certitudes, se heurtant aux antinomies de Kant, par Eulhyphron, à la fin des Hêves, il a dans son texte même oublié un peu ce que je me permets de nommer la prudence et que l'on pourrait aller jusqu'à nommer la mégarde kantienne. Et même avant Kant. Eudoxe, au commencement du premier jour, portait sur lui un exemplaire des Entretiens sur la métaphysique, de Malebranche. Mais ces grands philosophes avaient un soin préalable de leurs définitions et de leurs distinctions. Une simple distinction du très grand, de l'indéfini et de l'infini, une simple distinction du perdurable, du temporel indéfini, du temporel infini et de l'éternel annulerait plusieurs paroles de Théophraste, plusieurs fondations de Théoctiste : elle endommagerait ainsi le Dieu qu'ils
OEUVRES DE PROSE annoncent et qu'ils fondent. Au courant de ses probabilités, le citoyen Théophraste esquisse une théorie des probabilités qui n'est pas incontestable. Une simple définition de la proportion mathématique, une simple définition ou distinction de la nature et de la morale, distinction considérable au moins, immobiliserait beaucoup de comparaisons dégénérant en assimilations et en identifications. L'impératif catégorique est un peu facilement englobé. En vérité, ce Renan me ferait aimer le pédantisme. Je ne suis pas très partisan des spéculations immenses, des contemplations éternelles. Je n'ai pas le temps. Je travaille par quinzaines. Je m'attache au présent. Il en vaut la peine. Je ne travaillais pas dans la première et dans la deuxième quinzaine de mai 1871. Gomment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né ? Je travaille dans les misères du présent. Mais quand on se fonde sur l'immensité des rêves éternels pour démolir ma prochaine socialisation des moyens d'enseignement, je ne puis m'empêcher d'examiner un peu si les rêves sont rêvés selon les lois des rêve? humains : car il y a des lois des rêves humains, il y a des frontières des rêves humains. Et si ces rêves ne sont pas humains, si on les nomme surhumains, je les nomme inhumains, et j'en ignore : Je suis homme, et rien de ce qui est inhumain ne m'est concitoyen.
— Et quand on se fonde, citoyen, sur l'immensité des rêves éternels pour me distraire de la considération des mortalités prochaines, je résiste invinciblement. Et quand on se fonde sur l'immensité de l'espérance éternelle pour me consoler de la prochaine épouvante, je refuse. Non pas que l'inquiétude et l'angoisse ne me soit douloureuse, mais mieux vaut encore une inquiétude ou
ENCORE DE LA GRIPPE même une épouvante sincère qu'une espérance religieuse. Tous ces fils de Renan, qui dialoguaient, étaient des savants religieux.
— Ou plutôt une inquiétude et même une épouvante, si elle est sincère, est bonne ; au lieu qu'une espérance enchanteresse est mauvaise. Ne nous laissons pas bercer. Croyons qu'une souffrance vraie est incomparable au meilleur des enchantements faux. Ne soyons pas religieux, même avec Renan.
— Ne nous relirons pas plus du monde vivant pour considérer les sidérales promesses que pour contempler une cité céleste. Il me paraît que l'humanité présente a besoin de tous les soins de tous les hommes. Sans doute elle aurait moins besoin de nos travaux si les hommes religieux qui nous ont précédés avaient travaillé un peu plus humainement et s'ils avaient prié un peu moins. Car prier n'est pas travailler. Il me paraît incontestable que l'humanité présente est malade sérieusement. Le massacre des Arméniens, sur lequel je reviendrai toujours, et qui dure encore, n'est pas seulement le plus grand massacre de ce siècle ; mais il fut et il est sans doute le plus grand massacre des temps modernes, et pour nous rappeler une telle mort collective, il nous faut dans la mémoire de l'humanité remonter jusqu'aux massacres asiatiques du Moyen-Age. Et l'Europe n'a pas bougé. La France n'a pas bougé. La finance internationale nous tenait. Nous avons édifié là-dessus quelques fortunes littéraires et plusieurs succès oratoires. Pas moi. Ni vous. Ni le peuple. Mais ni le peuple, ni vous, ni moi, nous n'avons bougé. La presse infâme, vendue au Sultan, abrutissait déjà le peuple. Et puis, cause d'abstention plus profonde : l'Europe est malade, la France
ŒUVRES DE PROSE estmalade. Je suis malade. Le monde est malade. Les peuples et les nations qui paraissaient au moins libérales s'abandonnent aux ivrogneries de la gloire mililaire, se soûlent de conquêtes. La France a failli recommencer les guerres de religion, — sans avoir même la foi. Les jeunes civilisations, comme on les nommait, sont plus pourries que les anciennes. Les rois nous soûlaient de fumées, comme on le chante encore, selon Pottier. Mais à présent, ce sont les peuples qui se soûlent de gloire militaire, comme ils se soûlent d'alcool, eux-mêmes. Auto-intoxication. La pourriture de l'Europe a débordé sur le monde. I^'Afrique entière, française ou anglaise, estdevenue un champ d'horreurs, de sadismes et d'exploitations criminelles. RéurJsirons-nousjamais à racheter leshideurs africaines, les ignominies commises par nos officiers au nom du peuple français. Mais non, nous ne le pourrons pas. Car il n'y a pas de rachat. Ceux qui sont morts sont bien morts. Ceux qui ont souffert ont bien souffert. Nous n'y pouvons rien. C'est à peine si nous pouvons atténuer un peu le futur. Par quels remèdes ? Nous essayerons de l'examiner plus tard. Mais quand je vois toutes ces morts collectives menaçantes, quand je vois l'empoisonnemenl alcoolique et l'épuisement industriel, et quand je pense à la grande mort collective qui clorait l'humanité, je refuse audience à l'enchanteur : « Qu'importe, m'a dit l'enchanteur, qu'importe que l'humanité meure avant d'avoir institué la raison ? qu'importe que mille humanités meurent? Une humanité réussira. » Quittons, docteur, je vous en prie, quittons la morale astronomique, et soyons révolutionnaires. Préparons dans le présent la révolution de la santé pour l'humanité pré-
sente. Cela est beaucoup plus sûr. Travaillons. En vérité, je vous le dis, ce Théophraste et ce Théoctiste sont parmi nos plus grands et nos plus redoutables ennemis. Tous les deux ils sont de grands détendeurs de courages.
— On peut et on doit relâcher les courages qui seraient tendus contre la justice et contre la vérité. J'admets que Ton soit détendeur de courages, que ce soit un métier. Mais je n'admets pas que l'on séduise les faibles et que l'on relâche les courages par des enchantements faux pour des enchantements indémontrables.
Laissons, mon ami, puisque ainsi vous-même l'avez demandé, laissonsl'espérance intersidérale el continuons à causer de ce monde malade. Connaissez-vous des gens qui n'aient pas pour la mort les sentiments que vous avez eus.
— J'en connais, docteur, el j'en ai connu beaucoup, parce que j'ai connu beaucoup d'hommes. Il me souvient dun camarade que j'avais et qui sans doute serait devenu mon ami, un tuberculeux, un poitrinaire, qui mourait depuis longtemps, grand, gros, doux, barbu d'une barbe soyeuse et frisée assez, très doux, bonne mine, calme et fort, très bon, l'un des deux hommes les plus bons que j'aie connus jamais. Il mourait lentement en préparant ponctuellement des examens onéreux. Il était très bon envers la vie et envers la mort, sans croyance religieuse et tout dévêtu d'espérance métaphysique ou religieuse. A peine s'il disait qu'il retournerait dans la nature, qu'il se disperserait en nature. Il est mort jeune embaumé
ŒUVRES DE PROSE
de sérénité comme un vieillard qui a parfait son âge. Aucun de ses camarades, aucun de ses amis, quels que fussent déjà nos sentiments divergents, n'omettait de l'admirer, de l'aimer. Il avait évidemment pour la vie et la mort des sentiments tout à fait étrangers aux sentiments que j'ai, que j'avais ces jours-ci étant malade...
— Et que vous ne m'avez pas dit.
— J'y viendrai. Aucun de nous qui n'admirât celte singulière et laïque santé des sentiments au déclin de sa vie ordinaire et patiente.
— Cette admirable soumission patiente, cette admirable conformation consciente, ne serait pas sans doute aussi rare parmi nous si l'invasion des sentiments chrétiens ne lui avait rapidement substitué la soumission fidèle. Comparez la Prière pour demander k Dieu te bon usage des maladies avec la résonance de certaines résignations stoïciennes.
— Je ne sais pas d'histoire, docteur. Je ne connais pas l'histoire de l'invasion chrétienne au cœur du monde ancien.
— Au cœur de la Ville et du Monde. Comparez seulement ces textes authentiques, la Prière au Manuel. Avez-vous pu analyser les sentiments, étrangers à vous, que votre ami avait sur la vie et la mort. Je suis assuré que ces sentiments étaient apparentés aux sentiments stoïciens.
— Je pourrais les analyser, docteur, mais non pas sans faire des recherches longues et difficiles parmi les souvenirs de ma mémoire. Et quand dans les connaissances de ma mémoire je me serais représenté les images des sentiments de mon ami, j'aurais à vous les
ENCORE DE LA GRIPPE
présenter. Comment vous présenter ces nuances parfaitement délicates? Comment vous conter ces événements doux, menus, profonds et grands ? A peine un roman pourrait-il donner cette impression. Et s'il vous faut un roman, docteur, allez le demander à mes amis Jérôme et JeanTharaud. C'est leur métier, de faire des romans. Chacun son métier. Continuons la conversation.
— Quelles personnes avez- vous connues encore, mon ami, qui n'avaient pas les mêmes sentiments que vousdevant la mort ?
— Je ne saurais, docteur, vous les citer toutes.
— Pouvez-vousm'en citer une au moins dont l'histoire ait fait sur vous plus d'impression.
— Oui, docteur. J'étais tout petit quand cette histoire s'est passée. Aussi ne 1 ai-je pas entendue à mesure que je l'ai connue. Quand j'étais petit je l'ai connue et suivie attentivement, parce que je sentais confusément qu'elle était sérieuse. Quand je fus devenu grand je l'ai à peu près entendue. Elle est simple. C'était une pauvre femme, une assez vieille dame, riche, mariée à un officier de l'Empire, qui vivait en retraite, un pur voyou, comme il y en avait tant parmi les officiers de l'Empire. La malheureuse était tombée dans la dévotion. Quand je dis tombée, je cède à l'habitude, car je ne sais nullement si elle en fut remontée ou descendue. Elle devint en proie aux bons Pères, comme ou les nommait, qui avaient une petite chapelle dans le faubourg'.
— Etait-ce déjà les révérends pères Augustins de l'Assomption ?
— Non, citoyen, c'étaient les pères Lazaristes. J'ai connu beaucoup de gens qui croyaient qu'il y a un Pa-
ŒUVRES DE PROSE radis comme je crois que je cause avec vous. Mais je n'ai connu personne au monde qui se représentât aussi présentement le bon Dieu, les anges, le diable et tout ce qui s'ensuit. Cette pauvre femme avait ainsi la consolation dont elle avait besoin. Mais je vous donneraisune impression un peu simple et vraiment fausse, docteur, si je vous laissais croire que la malheureusecroyait par égoïsme inconscient ou conscient, simple ou compliqué, particulier ou collectif. Elle croyait. Cette croyance étant donnée, elle y avait sa consolation. Elle attendait impatiemment que son Dieu lui accordât la permission de passer de ce monde militaire et misérable aux saintes douceurs du ciel, adorables idées. Je pense que beaucoup de chrétiens sont ainsi. Elle se livrait à des exercices extraordinaires qui tuaient son corps et délivraient son âme. Les bons Pères attendaient le testament. Dans la vie ordinaire et un peu facile du faubourg, cette malheureuse dame riche me paraissait surnaturelle et difficile. Tous les malins, hiver comme été, avant l'heure où les pauvres femmes allaient laver la lessive chez les patrons, pour vingt sous par jour, non nourri, autant qu'il me souvienne, la déplorable chrétienne s'en allait à la première messe, dans la neige imbalayée ou dans la fraîche tiédeur du matin païen. « Avoir des rentes comme elle et se lever si matin ! » disaient les femmes qui allaientlaver la lessive, « au lieu de rester au lit : faut-il qu'elle soit innocente 1 » Cette innocente eut ce qu'elle devait avoir. Son Dieu lui fit la grâce de la rappeler à lui pendant la sainte semaine. Elle n'eut pas la grippe, encore ininventée ; un jour de la semaine des Rameaux, le printemps étant froid, elle eut un courant d'air dans la petite chapelle. Quand son médecin lui
ENCORE DE LA GRIPPE annonça qu'elle avait une fluxion de poitrine, elle en reçut la nouvelle comme l'annonce et la promesse du tout proche bonheur éternel. Elle entra en béatitude, La fluxion de poitrine l'emporta au bout de ses neuf jours, comme tout le monde. Je crois qu'elle fut sérieusement complice de sa morl. Elle était profondément malheureuse et chrétienne. J'en conclus que les chrétiens peuvent avoir une soif religieuse et faire un commencement d'exécution de cette mort que nous redoutons.
— Cette conclusion générale me paraît admissible, mais seulement parce qu'elle n'engage que les possibilités. Je suis d'accord avec vous que beaucoup de chrétiens sans doute ont ainsi désiré le ciel jusqu'à faire un commencement d'exécution, — involontaire et parfois presque volontaire — de leur mort individuelle. Mais je ne vous accorderais pas que cette conduite soit proprement chrétienne. J'ai peur, mon ami, que vous n'ayez mal entendu la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. J'ai peur que vous n'ayez interprété cette soumission parfaite comme je ne sais quelle complaisance, quelle facilité à la mort, comme une complicité. Vous avez tellement peur de la mort que ceux qui n'en ont point cette peur vous paraissent en avoir ledésir. La position de ce chrétien géomètreétait, comme il convient, rigoureusement exacte. Avez-vous cette petite édition des Pensées où vous avez lu le texte ? Merci. Vie de Plaise Pascal, par madame Perier [Gilberle Pascal)., sœur aînée de Pascal, —
— Histoire un peu favorable —
— Histoire où transparaît la piété fraternelle, presque un peu maternelle, sévère comme en ce temps, chrétienne et janséniste,
OEUVRES DE PROSE — La Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies a été composée en 1648 : Pascal avait alors vingt-quatre ans. Ce que je vais vous dire paraît se rapporter au même âge :
« Cependant mon frère, de qui Dieu se servait pour opérer tous ces biens, était travaillé par des maladies continuelles, et qui allaient toujours en augmentant. Mais, comme alors il ne connaissait pas d'autre science que la perfection, il trouvait une grande différence entre celle-là et celles qui avaient occupé son esprit jusqu'alors ; car, au lieu que ses indispositions relardaient le progrès des autres, celle-ci au contraire se perfectionnait dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec laquelle il les soulfrait. Je me contenterai, pour le faire voir, d'en rapporter un exemple.
» Il avait, entre autres incommodités, celle de ne pouvoir rien avaler de liquide qu'il ne fût chaud ; encore ne le pouvait-il faire que goutte à goutte : mais comme il avait, outre cela, une douleur de tête insupportable, une chaleur d'entrailles excessive, et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines, et, pour cela, les faire chauffer et les avaler goutte à goutte : ce qui était un véritable supplice, qui faisait mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint.
» La continuation de ces remèdes, avec d'autres qu'on lui fit pratiquer, lui apporta quelque soulagement, mais non pas une santé parfaite; de sorte que les médecins crurent que pour se rétablir entièrement il fallait qu'il
ENCORE DE LA GRIPPE
quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât, autant qu'il pourrait, les occasions de se divertir. Mon frère eut de la peine à se rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger : mais, enfin, il le suivit, — écoutez bien : — croyant être obligé de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas lui nuire ; et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique par la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté des vices, néanmoins, comme Dieu l'appelait à une grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser, et il se servit de ma sœur pour ce dessein, comme il s'était autrefois servi démon frère lorsqu'il avait voulu retirer ma sœur des engagements où elle était dans le monde. »
Et plus loin :
u II avait pour lors trente ans, et il était toujours infirme ; et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre où il a été jusqu'à la mort. » — Ici M. Ernest Havet rectifie que Pascal avait alors non pas trente, mais trente et un ans, car sa seconde et dernière conversion s'accomplit à la fin de l'année 1654.
Voici qui semblerait confirmer un peu ce que vous avez dit :
« Les conversations auxquelles il se trouvait souvent engagé ne laissaient pas de lui donner quelque crainte qu'il nes'y trouvât du péril ; mais comme il ne pouvait pas aussi, en conscience, refuser le secours que des personnes lui demandaient, il avait trouvé un remède à cela. Il prenait dans les occasions une ceinture de fer
OEUVRES DE PROSE pleine de pointes, il la mettait à nu sur sa chair, et lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu'il prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faisait ainsi souvenir lui-même de son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu'il la conserva jusqu'à la mort; et même, dans les derniers temps de sa vie, où il était dans des douleurs continuelles, parce qu'il ne pouvait écrire ni lire, il était contraint de demeurer sans rien faire et de s'aller promener; il étaitdans unecontinuellecrainteque ce manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su toutes ces choses qu'après sa mort, et par une personne de très grande vertu qui avait beaucoup de confiance en lui, à qui il avait été obligé de le dire pour des raisons qui la regardaient elle-même.
» Cette rigueur qu'il exerçait sur lui-même était tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir, sur laquelle il avait fondé tout le règlement de sa vie. »
Cela semblerait donner quelque apparence à vos généralités. Mais nous distinguerons.
Plus loin :
« Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu'à trente-cinq, — ici M. Ernest Havet rectifie que : il fallait dire seulement quatre ans de sa vie, depuis trente et un ans jusqu'à trente-cinq — travaillant sans cesse pour Dieu, pour le prochain, et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de plus en plus, et on pourrait dire, en quelque façon, que c'est tout le temps qu'il a vécu ; car les quatre années que
ENCORE DE LA GRIPPE Dieu lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce n'était pas proprement une maladie qui fût venue nouvellement, mais un redoublement des grandes indispositions oîi il avait été sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de violence, qu'enfin il y a succombé; et, durant tout ce temps-là, il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui s'adressaient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par écrit, car ses maux étaient si grands, qu'il ne pouvait les satisfaire, quoiqu'ileneût un grand désir.
» Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. »
Plus loin :
« Cependant ses infirmités continuant toujours, sans lui donner un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne pouvoir plus travailler, et à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le voulait pour paraître devant lui : car, durant cette longue maladie, il ne s'est jamais détourné de ses vues, ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable :
— Ne croyez pas, citoyen, que cela favorise beaucoup ce que vous avez avancé. Je continue :
« et quand la nécessité le conlraig^nait à faire quelque chose qui pourrait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit afin qu'il n'y prît point de part : par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne point goûter ce qu'il mangeait ; et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande — viande, c'est-à-dire sans doute nourriture — agréable, à cause des dégoûts à quoi il était sujet, jamais il n'a dit : Voilà qui est bon ; et encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui demandait après le repas s'il l'avait trouvé bon, il disait simplement : Il fallait m'en avertir devant, car je vous avoue que je n'y ai point pris garde. Et, lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir : il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des choses communes; parce qu'il disait que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours mal.
» Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du verjus, ni rien de tout ce qui e.xcite l'appétit, quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des bornes réglées, il avait pris garde, dès le commencement de sa retraite, à ce qu'il fallait pour son estomac; et, depuis cela, il avait réglé tout ce qu'il devait manger; en sorte que, quelque
ENCORE DE LA GRIPPE appétit qu'il eût, il ne passait jamais cela ; et, quelque dégoût qu'il eût, il fallait qu'il le mangeât : et lorsqu'on lui demandait la raison pourquoi il se contraignait ainsi, il disait que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et non pas l'appétit.
n La mortification de ses sens n'allait pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore à ne leur rien refuser par cette raison qu'il pourrait leur déplaire, soit pour sa nourriture, soit pour ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le moindre dégoût ; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait pour sa santé, sans aucune peine, quelque difficiles qu'elles fussent : et lorsque je m'étonnais qu'il ne témoignât pas la moindre répugnance en les prenant, il se moquait de moi, et me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-même comment on pouvait témoigner delà répugnance quand on prenait une médecine volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était mauvaise, et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il travaillait sans cesse à la mortification. »
— Je passe pour aujourd'hui le témoignage que madame Perier nous a donné de la pauvreté, de la pureté, de la charité, le service du roi, la simplicité.
Je continue :
« Je tâche tant que je puis d'abréger; sans cela j'aurais bien des particularités à dire sur chacune des choses que j'ai remarquées : mais comme je ne veux pas m'étendre, je viens à sa dernière maladie.
CEUVRES DE PROSE
» Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort : son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger du solide, et de se purger; pendant qu'il était en cet état, il fit une action de charité bien remarquable. Il avait chez lui un bon homme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait donné une chambre, et à qui il fournissait du bois, tout cela par charité ; car il n'en tirait point d'autre service que de n'être point seul dans sa maison. Ce bon homme avait un fils, qui était tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole ; mon frère, qui avait besoin de mes assistances, eut peur que je n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade, mais comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu'il fût déjà fort mal, disant : 11 y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure : c'est pourquoi il faut que ce soit moi qui quitte. Ainsi il sortit de sa maison le 29 juin, pour venir chez nous, — ici M. Havetnous renseigne : Rue Neuve-Saint-Etienne,
— rue que nous nommons rue Rollin et rue de Navarre
— maison qui porte aujourd'hui le numéro 22. Pascal demeurait hors et près la porte Saint-Michel — et il n'y rentra jamais ; car, trois jours après, il commença d'être attaqué d'une colique très violente qui lui ôtait absolument le sommeil. Mais comme il avait une grande force d'esprit et un grand courage, il endurait ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissait pas de se lever tous les jours et de prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendît le moindre service. Les médecins qui le traitaient voyaient que
ENCORE DE LA GRIPPE
ses douleurs étaient considérables ; mais parce qu'il avait le pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre, ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de ces mots : Il n'y a pas la moindre ombre de danger. Nonobstant ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de sa colique, et avant même que d'être alité, il envoya quérir M. le curé, et se confessa. Gela fit bruit parmi ses amis, et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés d'appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu'ils ne purent s'empêcher de le témoigner, disant que c'était une marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendaient pas de sa part. Mon frère, voyant Téniolion que cela avait causée, en fut fâché, et me dit : J'eusse voulu communier ; mais puisque je vois qu'on est surpris de ma confession, j'aurais peur qu'on ne le fût davantage ; c'est pourquoi il vaut mieux différer. M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal continuait ; comme M. le curé le venait voir de temps en temps par visite, il ne perdait pas une de ces occasions pour se confesser, et n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde, parce que les médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger à sa maladie ; et, en effet, il eut quelque diminution en ses douleurs, en sorte qu'il se levait quelquefois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenaient quelquefois, et il maigrissait aussi beaucoup, ce qui n'effrayait pas beaucoup les médecins : mais, quoi qu'ils pussent dire, il dit toujours qu'il était en danger, et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le venait voir. »
ŒUVRES DE PROSE La fin du paragraphe est de la pauvreté.
« Il joignait à cette ardente charité pendant sa maladie une patience si admirable, qu'il édifiait et surprenait toutes les personnes qui étaient autour de lui, et il disait à ceux qui témoignaient avoir de la peine de voir l'état où il était, que, pour lui, il n'en avait pas, et qu'il appréhendait même de guérir ; et quand on lui demandait la raison, il disait : C'est que je connais les dangers de la santé et les avantages de la maladie. Il disait encore au plus fort de ses douleurs, quand on s'affligeait de les lui voir soufl'rir : Ne me plaignez point ; la maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dan.s la souffrance des maux, dans la privation de tous le.s biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement ? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce. Voilà dans quel esprit il endurait tous ses maux.
» Il souhaitait beaucoup de communier ; mais les médecins s'y opposaient, disant qu'il ne le pouvait faire à jeun, à moins que de le faire la nuit, ce qu'il ne trouvait pas à propos de faire sans nécessité, et que pour communier en viatique il fallait être en danger de mort ; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils ne pouvaient pas lui
ENCORE DE LA GRIPPE donner ce conseil. Cette résistance le fâchait, mais il était contraint d'y céder. Cependant sa colique continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui en effet le soulagèrent beaucoup : mais au sixième jour de la boisson, qui était le quatorzième d'août, il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de t."'te ; et quoique les médecins ne s'étonnassent pas de cela et qu'ils assurassent que ce n'était que la vapeur des eaux, —ici M. Havet ose remarquer qu'il ne sait si ces mots expriment une idée bien nette, de même que ceux qu'on trouve plus bas, ne lui restant plux qu'une vapeur (Teau — il ne laissa pas de se confesser, et il demanda avec des instances incroyables qu'on le fît communier, et qu'au nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvénients qu'on lui avait allégués jusqu'alors ; et il pressa tant pour cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avait de l'inquiétude, et qu'il devait se rendre au sentiment de ses amis ; qu'il se portait mieux, et qu'il n'avait presque plus de colique ; et que, ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau, il n'était pas juste qu'il se fît porter le saint sacrement ; qu'il valait mieux différer, pour faire cette action à l'église. Il répondit à cela : On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire. Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa plus en parler ; mais il dit : Puisqu'on ne me veut pas accorder cette grâce, j'y voudrais bien suppléer par quelque bonne œuvre, et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrais bien communier dans ses membres. »
J'aurais à ne pas lire, mon ami, la fin de ce para-
ŒUVRES DR PROSE graphe, où le témoignage est de la pauvreté surtout et de la charité ; je le passerais, comme j'ai passé le témoignage où madame Perier nous indiquait pourquoi Pascal n'est pas devenu socialiste, je le passerais si la pauvreté n'y était liée indissolublement à la maladie et à la souffrance :
et pour cela j'ai pensé d'avoir céans un pauvre malade à qui on rende les mêmes services comme à moi, qu'on prenne une garde exprès, et enfin qu'il n'y ait aucune différence de lui à moi, afin que j'aie cette consolation de savoir qu'il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souffre de me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois. Car quand je pense qu'au même temps que je suis si bien, il y a une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine que je ne puis supporter; et ainsi je vous prie de demander un malade à M. le curé pour le dessein que j'ai.
» J'envoyai à M. le curé à l'heure même, qui manda qu'il n'y en avait point qui fût en état d'être transporté ; mais qu'il lui donnerait, aussitôt qu'il serait guéri, un moyen d'exercer la charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendrait soin le reste de sa vie : car M. le curé ne doutait pas alors qu'il ne dût guérir.
» Gomme il vit qu'il ne pouvait pas avoir un pauvre en sa maison avec lui, il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire porter aux Incurables, parce qu'il avait grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouvaient pas à propos de le transporter en l'état où il était, ce qui le fâcha beau-
coup ; il me fit promettre que, s'il avait un peu de relâche, je lui donnerais cette satisfaction.
» Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait toujours comme tous les autres maux, c'est-àdire sans se plaindre ; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d'août, il me pria de faire faire une consultation ; mais il entra en même temps en scrupule, et me dit : Je crains qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. Je ne laissai pourtant pas de la faire ; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, lui assurant toujours qu'il n'y avait nul danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils pussent dire, il ne les crut jamais, et me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui ; et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans en rien dire, d'apporter des cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier le lendemain matin,
» Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé : car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement, après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé ; en sorte que M. le curé, entrant dans sa chambre avec le ?aiat sacrement lui cria : Voici celui que vous avez tant désiré. Ces paroles achevèrent de le réveiller ; et comme M. le curé approcha pour lui donner la com-
ŒUVRES DE PROSE munioD, il fit un effort, et il se leva seul à moitié, pour le recevoir avec plus de respect ; et M. le curé Tayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : Oui, monsieur, je crois tout cela de tout mon cœur. Ensuite il reçut le saint viatique et l'extrême-onclion avec des sentiments si tendres, qu'il en versait des larmes. 11 répondit à tout, remercia M. le curé ; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : Que Dieu ne m'abandonne jamais ! Ce qui fut comme ses dernières paroles ; car, après avoir fait son action de }i;"râces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit: elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingtquatre heures après, le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois. »
Quand le docteur eut fini de me lire tout ce qu'il avait librement choisi dans l'histoire de la vie et de la mort de Biaise Pascal, je ne pensai pas à lui demander pourquoi il m'avait fait une aussi longue citation ; mais nous demeurâmes longtemps sous l'impression de ce témoignage.
TOUJOURS DE LA GRIPPE
0 avril 1900,
Le docteur le premier se rappela que son métier n'était pas de rester sous l'impression des témoignages les plus beaux, mais de les analyser du mieux qu'il pouvait, et de les critiquer.
— Nous n'aurons pas la présomption, mon ami, d'interpréter cette histoire. Vous l'avez parfaitement entendue. Elle vous donne incomplètement raison. Elle me donne raison complémentairement.
— Avant de nous partager, docteur, les morceaux incomplets ou complémentaires de cette histoire, si vous osez le faire encore, permettez-moi.
— Je vous permets.
— A mesure que vous a vezavancé dans la narration que nous devons à la piété fraternelle et sévère de madame Perier, j'ai connu en moi un double sentiment, deux sentiments voisins non conciliables d'abord. Je m'apercevais que ces faits m'étaient nouveaux. Je reconnaissais que ces faits m'étaient connus.
Je m'apercevais que ces faits m'étaient vraiment nouveaux. J'avais pourtant lu, ou du moins j'avais parcouru, au temps que j'étais écolier, ce long texte imprimé fin, menu et dense, durant que je préparais des
ŒUVRES DE PROSE examens indispensables et des concours utiles. Mais la narration n'était pas entrée dans ma mémoire profonde.
— Cela n'est pas étonnant, mon ami.
— Cela n'est pas étonnant. I^es concours et les examens que nous devons subir et où nous contribuons à envenimer l'antique émulation, toutes les rivalités d'enfance, toutes les compétitions scolaires où nous nous faisons les complices de la vieille concurrence donnent malgré nous à tout le travail que nous faisons pour les préparer non seulement un caractère superficiel, mais je ne sais quoi d'hostile et d'étrang-er, de pernicieux, de mauvais, de malin, de malsain. Les auteurs ne sont plus les mêmes, et il y a toujours quelque hésitation quand Biaise Pascal est un auteur du programme. Cette incommunicalion est aussi un empêchement grave à tout enseignement, primaire, secondaire, ou supérieur. Je me rappelle fort bien que tout au long de mes éludes je me suis réservé la plupart de mes auteurs pour quand je pourrais les lire d'homme à homme, sincèrement. Nous venons de le faire, en première lecture, pour quelques passages d'une histoire qui est en effet une introduction naturelle aux Pensées. Pourrons-nous faire un jour les lectures suivantes, les deuxième, troisième et suivantes lectures, toujours plus approfondies. Feronsnous jamais quelque lecture qui soit définitive.
— Je ne pense pas que jamais nos lectures soient finales. Et d'abord savons-nous ce que c'est que lire, et bien lire, et lire mal ?
— Je ne le sais ; mais je sais qu'alors je ne lisais pas bien mes auteurs, que je me les réservais, et qu'à présent, quand j'ai le temps, je les lis mieux. Mais ce n'était pas cela, docteur, qui me frappait le plus pen-
TOUJOURS DE LA GRIPPE dant que je vous écoutais. En ces fails, qui m'étaient nouveaux, je reconnaissais profondément les événements anciens qui avaient obscurément frappé mon enfance contemporaine. L'histoire du ^^rand Biaise et l'histoire de la pauvre dame innocente et vieillie en dévotion, que je me suis permis de vous conter, c'est à bien peu près la même histoire. Admettez que pour un instant je réserve les éléments de cette histoire que je crois afférents à vos interrog-ations. Admettez que je laisse les détails. Dans l'ensemble cette histoire est la même. La pauvre dame à la fluxion de poitrine, émerveillement des femmes qui allaient laver la lessive, édification des vieilles dévotes aigres, illustration des campagnes et du faubourg, scandale des esprits faciles, tout ignorante qu'elle était, bourgeoise, vieille, pauvre d'esprit, laide sans doute, insignifiante, insane si vous le voulez, provinciale ignorée au fond d'un faubourg de province, la pauvre dame « entortillée par les curés », comme on disait, n'en avait pas moins toutes les passions, tous les sentiments et presque toutes les pensées d'un Pascal. A'^raiment ils étaient les mêmes fidèles. Docteur je me demande si là n'est pas toute la force de la communion chrétienne, et en particulier de la communion catholique. La malheureuse fidèle avait la même foi, les mêmes élancements, la même charité, les mêmes sacrements. Elle aussi reçut enfin celui qu'elle avait tant désiré, qu'elle avait désiré de même. Et sans jouer immoralement avec les assimilations, je me demande si une ou plusieurs communions socialistes semblables ne seraient pas puissamment efficaces pour préparer la révolution de la santé.
— Je vous entends peu, et mal.
ŒUVRES DE PROSE
— Je vous pi'opose là, docteur, des imaginations mal préparées. Je vous les représenterai plus lard. Mais voici, tout simplement, ce que je voulais dire : je constatais ou croyais constater que l'étroite parenté des sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les grands aux sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les humbles donnait une force redoutable à la religion que nous avons renoncée ; ainsi je désirais qu'une étroite parenté s'établît ou demeurât des sentiments socialistes de ceux que nous nommons les savants aux sentiments socialistes de ceux que nous nommons les simples citoyens. Je compte beaucoup sur certaines idées simples. Je compte beaucoup sur la diffusion, par l'enseignement, des idées simples révolutionnaires. J'espère que la révolution se fera surtout par l'universelle adhésion libre, l'universelle conversion libre à quelques idées simples moralistes socialistes. C'est pourquoi l'on m'a quelquefois dénommé obscurantiste, ou ignorantiste.
— Laissons ces misères. Moi non plus je ne crois pas que le socialisme soit aussi malin qu'on nous le fait souvent. Laissons pour aujourd'hui ces débats. Vous avez pu distinguer dans la narration dont je vous ai vraiment donné connaissance deux tendances chrétiennes, et deux méthodes qui se composent. Première méthode: le malade soigne son corps, travaille à la guérison de son corps de son mieux, pour des raisons que nous allons donner. Mais comme cette première méthode est la seule qui nous importe aujourd'hui, nous allons d'abord éliminer la seconde. Seconde méthode: le malade s'aperçoit que les soins donnés à son corps ou que l'atténuation de la souffrance naturelle constitue
TOUJOURS DE LA GRIPPE
un plaisir des sens, ou simplement, si vous le voulez bien, le malade, au lieu de considérer les soins et les remèdes comme étant nécessaires à la guérison, les considère comme étant un plaisir des sens ; alors, par esprit de pénitence, ou bien il se prive de certains soins, ou bien, ce qui pour nous revient au même, il se donne certaines sévérités qui atténuent, balancent, ou surpassent l'effet des remèdes et des soins. Nous laisserons pour aujourd'hui la pénitence. Mais nous ne négligerons pas la première méthode. Selon cette méthode le chrétien donne aussi bien que vous tous ses soins à la santé de son corps. Dieu l'a créé. Dieu l'a mis au monde. Dieu le tient au monde. Dieu le rappellera du monde. Quand il a voulu. Comme il veut. Quand il voudra. La vie humaine est en un senï* un dépôt. Elle est en un sens une épreuve. Elle est en un sens un exil, une résidence de captivité :
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il nest rien de commun entre la terre et moi.
La terre est un lieu de punition. Le chrétien est un dépositaire. Il est un éprouvé. Il est un exilé, un puni, un condamné à temps. Il peut devenir un condamné à perpétuité, un damné à éternité, un réprouvé. Il n'est pas le maître de l'heure. Il n'y a aucune hésitation sur ce point : que l'Eglise, commandant pour Dieu, interprétant le commandement de Dieu, la cinquième loi. Tu ne tueras pas ^ interdit le suicide. Or négliger la santé de son corps c'est exactement commettre un suicide partiel, un suicide préparatoire, un commencement d'exécution de suicide. C'est avancer l'heure du compte rendu, la fin de l'épreuve, le retour de l'exil, avancer le nostos tou-
OEUVRES DE PROSE jours convoité; c'est diminuer le temps de la punition, avancer l'heure de la libération. C'est faire intervenir quelque misérable fantaisie humaine au cœur du décret divin. C'est empiéter sur la puissance du Créateur. C'est commettre un sacrilège et tomber en péché mortel. Si votre pauvre dame a vraiment contribué à sa propre mort, j'ai grand peur que, tout de suite après, son Dieu ne lait fort mal reçue.
— Vous citez du grec, docteur, non moins abondamment que le citoyen Lafargue.
— Le citoyen Lafargue est un savant homme et je ne suis pas surpris que tous les intellectuels ensemble aient conjuré de lui envier son érudition universelle, ne pouvant la lui ravir. Dans les Recherches qu'il a faites sur l'Origine de ridée de Justice, et qu'il a bien voulu donner à insérer à la Revue socialiste, el que nous avons ainsi connues en juillet 1899, il nous a dévoilé une loyauté intellectuelle non moins impeccable que celle qui transparaît au Manifeste contemporain. Mais ce que les regards les mieux avertis ne sauraient voir au Manifeste, qu'il rédigea pour un tiers, les regards les moins intellectuels sont forcés de le constater dans les Recherches, que sans doute il rédigea pour les trois tiers. Je veux parler ici de cette incomparable érudition, de ce savoir universel. On dirait déjà une exposition, avant celle qui vient. L'auteur connaît le sauvage et le barbare ; il connaît les Peaux-Rouges d'après l'historien américain Adairs ; il connaît le Figien; les femmes slaves de Dalmatie ; le proverbe afghan ; le Dieu sémite; les Moabites ; les Hamonites; l'Hébreu comme le Scandinave; les Erinnies de la Mythologie grecque ; le chœur de la grandiose trilogie d'Es-
TOUJOURS DE LA GRIPPE chyle, criant à Oreste; Achille, Patrocle, Agamemnon, les Achéens, Hector et Troie ; Glytemnestre ; encore les Érinnies et le ténébreux Érèbe; encore les Érinnies d'Eschyle, et Oreste; et l'Attique; et le Dieu sémite et la poétique imagination des Grecs...
— Ai'rêtez-vous, docteur, je vous en supplie!
— J'en ai encore vingt-trois pages, monsieur!
— Ayez pitié d'un malade !
— J'aurai pitié. Ce que je vous ai dit, et qui était si long, tenait en deux pages. Ne croyez pas, mon ami, que jamais M. Alfred Picard, le commissaire g'énéral, fera tenir l'univers en aussi peu de place. Et ne croyez pas non plus que jamais M. Pierre Larousse, d'heureuse mémoire, distribuant la science humaine au hasard des alphabets, ait aussi rapidement passé des pôles à l'équateur. Que ne puis-je continuer mes citations de ces citations. Vous auriez entendu Vice en saScienza nuova ; vous auriez entendu Aristote et connu le Verbe, et vous auriez connu les Hecatonchyres de la Mythologie grecque, et Fison et Howitt, ces consciencieux et intelligents observateurs des mœurs australiennes, et le tvehrgeld, et Sir G. Grey, la Dalmatie, les Scandinaves et les Eddas, Jésus-Christ, Saint-Paul et les Apôtres. Je passe Lord Carnarvon, Reminicenses of Aihens and Morea, et Sir Gardner Wilkinson, Dalmalia and Monténégro^ et les ordonnances d'Edouard premier d'Angleterre, et Gain, chassé de son clan après le meurtre d'Abel, dans la Genèse (iv, 13, 14). Je passe l'Australien, et Fraser; et les mânes d'Achille, et Polyxène, la sœur de Paris; et Darwin rapportant dans son Voyage d'un naturaliste une anecdote caractéristique : il vit un Fuégien; César et
ŒUVRES DE PROSE les barbares qu'il avait sous les yeux ; le plus grand chef des Peaux-Rouges d'après Volney. Nous aurions continué par Plutarque, Aristide et Philopoemen ; le thar, loi du sang des Bédouins et de presque tous les Arabes; et nous serions revenus aux Germains et aux Scandinaves. Et nous serions retournés à Jéhovah, qui ne craint pas de se contredire, et au Deuiéronome (xxiv, 16). Alors nous serions derechef revenus à Pyrrhus, le lils d'Achille, naguère délaissé. Mais Caillaud nous eût hardiment conduits chez certaines tribus du désert africain. Et Fraser en Perse. Et Lafargue en Norvège. Quant à Athènes, le pouvoir civil se chargea de frapper le coupable, le plus proche parent assistait à l'exécution. Et nous serions repartis d'Athènes, sans manger ni boire, sans dormir ni penser, méconnaissant l'antique hospitalité. A peine arrêtés aux Égyptiens par Diodore de Sicile, G.-W. Steller nous emportait, tout harassés, jusque chez les Itelmen du Kamtchatka. Mais vous-même, citoyen convalescent, je dois vous fatiguer?
— Point : je n'écoute pas. Quand j'ai vu que vous passiez outre à mes prières, quand j'ai vu que vous aviez recours à celte misérable figure de rhétorique, intitulée, je crois, prétention ou prétermission, figure, autant qu'il m'en souvienne, hypocrite, et qui, autant que je me rappelle, consiste à faire semblant de passer sous silence tout ce que l'on veut quand même infliger à l'auditeur, j'ai fait la grève de l'auditeur.
— C'est dommage, monsieur. Nous aurions continué. Nous aurions dévoré tout cru toute cette érudition. Nous nous serions instruits. Et puis nous nous serions écriés : Comme c'est beau, la science ! Et nous au-
TOUJOURS DE LA GRIPPE rions fini par la Déclaration des droits de V homme et du citoyen, des bourgeois révolutionnaires de 1789, et par le pape Léon XIII, dans sa fameuse encyclique sur le sort des ouvriers. Mais vous ne voulez pas m'écouter. Serait-il vrai que vous fussiez un ignorantiste?
— Le citoyen Lafargue n'est pas un ignorantiste. Il n'est pas un ignorant. Et dans tout ce que vous m'avez cité, docteur, il n'y a presque pas de fautes d'orthographe. Je préfère à vos citations ironiques ou sérieuses le grec modeste que vous avez spontanément, et sans doute sans le faire exprès, introduit dans le tissu de vos discours.
— Des professeurs honorables, sévères, doux et ponctuels, purement universitaires, m'enseignèrent ce grec au lycée. De la cinquième à la rhétorique, lentement et communément, devinant et balbutiant, nous avons lu les poètes hellènes, à la fois étrangers à nous et jeunement hospitaliers à nos jeunes imaginations. Les mœurs des hommes antiques, des héros, des rois, des cités et des dieux nous étaient nouvelles, car elles différaient notablement des mœurs bourgeoises florissantes alors en la bonne ville d'Orléans : les poètes antiques nous paraissaient d'autant plus beaux. Je me rappelle fort bien que l'exil antique inspirait alors aux misérables une singulière épouvante et que le retour, le nostos, était désiré comme le grand bonheur, comme une renaissance. Il me semble que les chrétiens ont hérité de ces sentiments, mais qu'ils ont divinisé l'épouvante et le désir. Quand la cité fut devenue, ainsi que vous le savez, l'universelle, l'éternelle cité de Dieu, la terre, que nous labourons, devint, comme nous l'avons
œUVRES DE PROSE dit, la résidence d"exil, résidence d'épouvante, et la mort, que nous redoutons, devint le suprême retour. Mais de quel droit retourner dans la cité céleste avant que le Maître de la cité vous eût rendu vos droits de citoyen, ou vous eût conféré les droits du citoyen. Sinon, quelle intrusion. Suffira-t-il que le misérable intrus embrasse les autels des dieux ou qu'il invoque Zeus hospitalier. En vérité, je vous le répète : Si votre pauvre dame a vraiment contribué à sa mort, j'ai g-rand peur que son Dieu ne l'ait mal reçue.
— Non, docteur, je suis assuré que son Dieu lui a pardonné; car ce Dieu, tueur des dieux, a hérité des dieux qu'il a tués; il est devenu après Zeus le Dieu des hôtes; et son hospitalité est infinie ; et il accueille les misérables. Il est devenu infiniment hospitalier, infiniment miséricordieux, et il aura bien voulu considérer que depuis le commencement de la grâce il avait admis beaucoup de saintes et beaucoup de saints tombés au même péché, d'avoir hâtivement désiré la patrie céleste.
— Le chrétien n'a pas à compter sur la miséricorde pour se donner la marge de tomber au péché mortel. Aussi Pascal croyait-il être obligé défaire tout ce qui lui sérail possible pour remettre sa santé. Je m'en tiens à cette expression. Il était soumis à Dieu. Il avait une admirable patience. Mais il mettait précisément sa soumission, et il exerçait précisément sa patience admirable à bien recevoir et à bien se donner et se faire donner les traitements, les remèdes et les soins que les médecins qui le venaient visiter lui avaient prescrits. En quoi faisant il se conduisait comme un parfait géomètre et comme un parfait chrétien. Il ne voyait pas moins clair alors dans l'ordonnance de sa piété qu'il ne
TOUJOURS DE LA GRIPPE
voyait clair, malgré les assurances des médecins, dans la marche et dans l'aggravation de son extraordinaire maladie.
— Quels étranges médecins que ces médecins de Pascal. Quelle quiétude! et quelle méconnaissance. Mais nous aurions tort de nous imaginer que nous aurions tout dit quand nous aurions dit qu'ils sont aussi les médecins de Molière. Non avertis, des médecins modernes ou contemporains ne s'y seraient pas moins trompés. Ils attendaient en Pascal des maladies communes, ordinaires. Je ne sais pas s'il travaillait de ces maladies ; mais 41 me semble qu'il travaillait surtout du mal de penser et de croire ; il avait commencé par le mal de penser; il continuait par le mal de penser aggravé du mal de croire : ce sont là des maux redoutables, sinon inexpiables, et que les bons médecins n'avaient pas en considération. Nous qui avons les Pensées, nous avons par là même sur la vie et sur la mort de Biaise Pascal, sur la souffrance et le délabrement de son corps, des renseignements que ses médecins n'avaient pas; nous avons des lueurs qu'ils n'avaient pas; nous avons des intelligences nouvelles; et, sans faire de métaphysique, nous savons que son corps travaillait de la souffrance de son âme. Le mal de croire est donné à tout le monde, et ma pauvre dame l'avait ainsi que l'avait eu Pascal. C'est un mal qui est devenu plus rare. Le mal de penser n'est pas encore donné à tout le monde. Il est resté un peu plus professionnel. C'est, pour dire le mot, un mal intellectuel. Je ne crois pas qu'il soit déshonorant. L'excès du travail intellectuel délabre l'âme et le corps sans déshonorer la personne ainsi que l'excès du travail manuel délabre
ŒUVRES DE PROSE
le corps el Tâme sans déshonorer la personne. Un travailleur intellectuel abruti est aussi misérable et n'est pas plus méprisable qu'un maçon infirme ou qu'un vigneron bossu. Mais il n'est pas plus recommandable. Ou plutôt la maladie intellectuelle n'est pas plus recommandable que la maladie ou que l'accident manuel. Pour tous les travailleurs, et pour le citoyen Pascal, même, la santé, seule harmonieuse, est aussi la seule qui soit recommandable.
— Suspendons, mon ami, ces affirmations téméraires et vaguement religieuses. Nous en sommes aux médecins de Pascal.
— C'étaient de bonnes gens, et je n'en saurais plus dire. Je voulais vous faire observer avec moi, docteur, comme il serait dangereux de découper trop nettement les méthodes que nous croyons distinguées dans le réel. Vos première et seconde méthodes se composent pour les chrétiens en s'associant, en se renforçant, même en se confondant beaucoup plus souvent qu'elles ne se contrarient. Les traitements, les remèdes et les soins, les tisanes, les drogues écœurantes et les potions fades leur servent à deux fins : naturellement les soins préparent ou font la guérison ; moralement, ou plutôt religieusement, puisque les drogues sont désagréables, pénibles, douloureuses, elles fournissent un exercice de pénitence.
— Dont la valeur est diminuée d'autant pour les fidèles qui auraient naturellement peur, comme vous, de la maladie et Je la mort. Inversement avez-vous un seul instant, au moment du danger, redouté ce que peut redouter un chrétien sincère?
— Non, docteur, pas un seul instant je n'ai redouté
TOUJOURS DE LA GRIPPE le Jugement et la Réprobation. Les treize ou quatorze siècles de christianisme inlroduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans d'instruction et parfois d'éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans laisser de traces. Tous les camarades que j'avais à l'école primaire, qu'ils soient devenus des travailleurs manuels ou des travailleurs intellectuels, qu'ils soient devenus des paysans ou des ouvriers, qu'ils soient devenus ou non socialistes et républicains, ne sont pas moins débarrassés que moi de leur catholicisme. C'est cela qui rend si inquiétant l'incontestable envahissement de l'Église catholique, et si redoutable. Quelle que soit la beauté de plusieurs catholiques individuels, toute la puissance de l'Église contemporaine est fondée ou sur l'hypocrisie intéressée, ou sur le cynisme intéressé. V^oir Jaurès : « Inoculer au peuple naissant l'hypocrisie religieuse delà bourgeoisie finissante. » Non seulement on a essayé ce crime : la perpétration n'en est pas mal avancée. Iront-ils jusqu'à la consommation? Faut-il que nous soyons, ma foi, tartufiés?Cela aussi est une maladie collective.
— Des plus graves et de celles qui nous conduisent le plus laidement à la mort collective. Le plus laidement et le plus sûrement.
— J'ai un ami qui est resté catholique.
— Vous avez un ami qui est resté catholique?
— J'ai un ami qui est resté catholique, ou, ce qui revient au même, un catholique est resté mon ami. Je le vois quelques heures tous les deux ou trois ans, quand il passe à Paris. Car c'est aussi un provincial. Mon ami est prêtre.
— Vous avez un ami qui est prêtre catholique?
— J'ai un ami qui est devenu prêtre catholique. Il est resté mon ami. C'est une amitié qui, pour aujourd'hui, ne vous regarde pas. Si j'étais resté catholique, sans doute je serais devenu prêtre avec lui. Quand je dis qu'il est devenu prêtre, je ne suis pas bien renseigné là-dessus. Nous nous voyons si peu souvent. Il était séminariste. Il s'est de degrés en degrés avancé régulièrement, rituellement, de l'Eglise enseignée à l'Eglise enseignante. Je ne sais où il en est. Je crois qu'il a fini. Je ne connais pas même ces degrés. En quoi j'ai tort.
Mon ami a été malade. Je me rappelle à présent fort bien qu'il se soigna ponctuellement. Il est très jeune encore. Il était lésé profondément. Poitrine et système nerveux. Pendant des semaines et des mois, pendant des années, muni de sa douceur austère et sage, de sa patience inaltérable et renseignée, de sa soumission longue et haute, vêtu de sa fidélité droite, invulnérable et lente, non seulement il eut soin de se soigner par des remèdca et des soins déterminés, comme au temps de Pascal, mais adoptant pieusement les données les plus proprement scientifiques de la science moderne, il suivit avec la même soumission et fidélité ce que nous nommons un régime. C'est-à-dire qu'au lieu d'avoir dans sa Vie en danger des heures où il aurait vécu et des minutes où il aurait médicalement soigné son corps, loin de là, toutes ses minutes étaient données aux soins, et la vie elle-même était incorporée aux soins. Il suivait un régime. L'hygiène inséparablement se confondait pour lui avec la médecine. Il avait soumis toute sa vie au commandement de ce régime. Il quitta ses camarades, ses amis, ses maîtres, ses parents, son pays et alla s'enfermer des demi-années
TOUJOURS DE LA GRIPPE entières dans rétablissement luxembourgeois où un docteur luxembourgeois avait pour les malades introduit les derniers aménagements. Il abandonna pour un longtemps ses études, qui étaient cependant des études sacrées. Il tempéra, il diminua régulièrement et considérablement ses exercices, qui étaient cependant des exercices de piété. Je ne sais pas s'il eut à demander pour cela des dispenses aux autorités ecclésiastiques. Mais ce que je sais bien, c'est que sa prière même était soumise aux commandements de son régime. Et ce que je sais de certain, c'est qu'il n'avait aucun attachement naturel pour la vie et qu'il avait d'elle un détachement religieux, et que la prière lui était infiniment précieuse. Mais évidemment il pensait et croyait qu'il devait se priver de prier Dieu pour demeurer fidèlement sur la terre où Dieu l'avait envoyé.
— Ne croyez pas, mon ami, que l'institution du régime soit exclusivement moderne. Les anciens pensaient déjà qu'il était nécessaire que l'athlète suivît un régime. Et dans ce que je vous ai lu sur la vie et la mort de Biaise Pascal apparaît par fragments la préoccupation d'un régime. Le malade n'exerçait pas seulement sa patience et sa soumission dans les moments de crise à bien accepter les remèdes pénibles et douloureux comme il acceptait les souffrances mêmes : il exerçait la patience et la même soumission dans les périodes ordinaires ; il réglait alors sa nourriture selon des lois contestables, mais qui lui paraissaient bonnes, sages, qui sans doute répondaient à peu près en sou esprit à ce que nous nommons les lois de l'hygiène. Il ne mangeait pas au delà d'une certaine quantité, même quand il avait encore faim, et il mangeait toujours une certaine quantité, même quand il n'avait pas appétit.
ŒUVRES DE PROSE
— J'admets, docteur, que ces lois lui paraissaient à peu près intervenir ainsi que nous paraissent intervenir ce que nous nommons les lois de l'hygiène et les lois d'un régime. Je remarque seulement que ces lois nous paraissent désormais grossières dans leur brutalité.
— Non, mon ami : elles ne sont proprement ni grossières ni brutales. Mais elles sont comme on devait et comme on pouvait les faire au temps de Pascal. N'oubliez pas qu'alors les sciences que nous nommons naturelles n'étaient pour ainsi dire pas nées ; l'histoire naturelle n'était pas né« encore et l'histoire humaine était mal poursuivie; et la chimie aussi n'avait pas été instituée. Au contraire la mathématique, les mathématiques, la physique mathématique, la mécanique mathématique avaient donné brusquement des résultats extraordinaires. La mécanique céleste avait donné des justifications admirables. Vous ne pouvez nier que l'admirable coïncidence des phénomènes célestes aux calculs humains, que la fidélité des planètes, vagabondes, aux rendez-vous astronomiques n'ait donné à la plupart de res philosophes et de ces savants une satisfaction encore inouïe et parfois comme un orgueil nouveau. Ils étaient sans doute orgueilleusement géomètres, et la résonance de cet orgueil, également inadmissible à des chrétiens, à des moralistes et à des naturalistes, retentit de la physique, de la métaphysique, de l'anatomie et de la physiologie cartésiennes à la philosophie leibnitzienne et jusque sur la critique de Kant. Pascal s'en évada comme un chrétien, par la contemplation de la sainteté :
« La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.
TOUJOURS DE LA G R I P P K » Tout l'éclat des f^randeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit, La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair, La grandeur de la Sagesse, qui n'est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.
» Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles', où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus non des yeux, mais des esprits; c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.
» Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a tburni à tous les esprits ses inventions. Oh ! qu'il a éclaté aux esprits 1 Jésus-Christ, sans bien, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné d'invention, il n'a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh I qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient la Sagesse ! »
« Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur, »
« Ceux que nous voyons chrétiens sans la connais-
ŒUVRES DE PROSE
sance des prophéties et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur comme les autres en jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très efficacement persuadés. »
Voilà pourquoi votre pauvre dame avait les mêmes sentiments et pour ainsi dire les mêmes pensées que Pascal. Vous voyez que Pascal ne l'ignorait pas.
— Je ne veux pas, docteur, me laisser encore séduire à des comparaisons dont je ferais des assimilations déplacées. Maisje connais à présent beaucoup d'hommes et beaucoup de citoyens : Ceux que nous voyons socialistes sans la connaissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l'esprit. C'est la solidarité même qui les incline à croire, et ainsi ils sont très efficacement persuadés.
— Je vous entends honnêtement et sans complaisance aucune et sans accueillir une exagération, mais je ne suis pas étonné, mon ami, que la solidarité vous paraisse avoir pour les socialistes, et en faisant les mutations convenables dans les attributions respectives, la même fonction que Dieu même avait pour les chrétiens. Car leur Dieu n'agissait en eux que par les voies naturelles, que nous nommons les lois naturelles, et par les voies surnaturelles de la grâce, à laquelle répondait la charité. Vous savez quel sens parfaitement efficace Pascal donne à ce mot de charité^ que tant de chrétiens ont détourné à des sens vulgaires. Nous aussi, mon ami, rien ne nous empêche de restituer au mot de solidarité,
T O U J O r R ? DE LA GRIPPE que tant de socialistes ont monnayé vulgairement, un sens non moins parfaitement efficace, non moins précis, non moins valable. Ainsi entendue, ainsi aimée, ainsi voulue, ainsi connue, ainsi exercée, ainsi profonde et libre, la solidarité socialiste jaillit fréquemment au cœur des humbles et des pauvres, au cœur des ignorants.
— C'est bien là ce que j'entendais : nous avons nos saints et nous avons nos docteurs.
— Mais nous ne devons pas négliger pour cela le raisonnement, le travail patient et le savoir. Il y a des saints qui sont des docteurs, il y a eu des saints parmi les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine et du Moyen-Age. Les deux se composent :
« Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile pour le salut. »
— Je vous entends comme il convient.
— Je continue :
« Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre !
» Il est biea ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie,
ŒUVRES DE PROSE dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuA'ent admirer que les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse.
» Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien, »
— « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne l'aut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, Thomme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui l'univers n'en sait rien.
» Toute noire dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. »
« Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »
— Le passage que vous me citez, mon ami, est le plus connu.
TOUJOURS DE LA GRIPPE
— Je le citerai quand même, citoyen. Je suis parfaitement décidé à citer même les stances de Polyeucte, si elles résident sur le chemin de nos conversations. Nous ne courons pas après l'inédit ; nous ne courons pas après l'inconnu ; nous ne courons pas après l'extraordinaire : nous cherchons le juste et le convenable, et beaucoup de juste et beaucoup de convenable fut dit avant nous mieux que nous ne le saurions dire.
— Ce n'est pas moi, mon ami, qui vous en ferai un reproche. Moi non plus je ne cours pas après le bizarre comme tel. Mais quand le bizarre est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille le bizarre et même je le recherche ; et quand c'est le connu, le banal qui est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille ce banal que je n'ai pas eu à chercher. Je vous disais seulement que le passage que vous m'avez cité est le plus connu. La vigueur, la justesse, la nouveauté, la fraîcheur de la métaphore l'a installé dans la mémoire des hommes et les bons examinateurs l'ont souvent donné à développer au baccalauréat : Développer cette pensée de Pascal : L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Alors il fallait redire en six pages de mauvais français tout ce que le grand Biaise avait si bien dit en douze lignes. Cet exercice conférait l'entrée à l'apprentissage des arts libéraux. Du baccalauréat il remontait à la licence, dispensait ainsi du service militaire pour deux années, conférait l'entrée universitaire et le droit officiel d'enseigner. Je ne suis pas assuré qu'il ne soit remonté plus haut encore, jusqu'à l'auguste agrégation, où les bons se distinguent décidément des mauvais. Provisoirement écartés de ces grandeurs, mon
OEUVRES DE PROSE ami, nous n'avons pas à développer celte pensée de Pascal. Nous remarquerons seulement qu'elle ne porte que sur la distance du premier au deuxième ordre, sur la distance des corps aux esprits, et qu'enfin cet écart intéresse beaucoup moins Pascal que la dernière distance du deuxième au troisième ordre, que la distance des esprits à la charité. Au point que dans le morceau que j'ai commencé à vous lire, et que je vais continuer, morceau plus long, sans métaphore, plus important, la distance infinie des corps aux esprits figure seulement la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. Et croyez bien que si Pascal avait connu que l'usage de la métaphore déplacerait plus tard dans la mémoire des hommes l'importance qu'il voulait donner respectivement à ces doux distances, il aurait sans doute négligé la métaphore, car il n'était pas homme à préférer la plus belle des comparaisons à la plus infime raison. Je contiuue :
« Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.
» De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel. »
— J'entends tout cela comme il convient, docteur. Il est vrai que la solidarité socialiste soit en la'icité comme la charité chrétienne est en chrétienté, non moins pro-
TOUJOURS DE LA GRIPPE fonde, non moins intérieure, s'il est permis de parler ainsi, non moins entière, non moins première, non moins différente en genre, et non moins située en un ordre propre. Ainsi la science, l'histoire des hommes et des sociétés peut conduire et conduit souvent au sentiment de la solidarité, mais elle n'est pas le sentiment de la solidarité même et ne peut remplacer le sentiment de la solidarité.
— Nous en causerons, mon ami, quand nous causerons de l'enseignement : car la fréquente et heureuse introduction de la science à la solidarité, mais parfois l'incommunication de la connaissance à l'action, cette contrariété réside au cœur de l'enseignement et se manifeste surtout au cœur de renseignement. Pascal avait vivement et profondément senti quel saut il faut faire, au moins en théorie, à qui veut passer du deuxième ordre au troisième, aller de la connaissance à l'action, de la science à la religion, de la géométrie à la charité, qui est la sainteté humaine. Il avait ressenti d'autant plus proprement quel était l'écart intermédiaire qu'il avait été lui-même, et qu'il était demeuré quand même un géomètre, ayant abandonné bien plutôt la matière que la méthode et que le sens de son ancienne géométrie. Et c'est ici que nous nous retrouvons. Comme il demeura ce que nous nommons un mathématicien dans l'exercice rigoureusement exact de la charité, ainsi et sans doute involontairement il demeurait un arithméticien dans l'administration de son estomac. Toujours la même quantité de nourriture, que l'estomac en voulût plus ou moins, qu'il en voulût ou qu'il n'en voulût pas. Evidemment il considérait son estomac comme une simple machine, et non pas comme un organe, c'est-à-
ŒUVRES DE PROSE
dire qu'il ne le considérait pas comme une machine vivante, pièce d'un vivant, d'une plus grande machine vivante. A conférer avec l'anatomie et la physiologie cartésiennes, simplistes. Et il voulait régir son estomac par les lois mécaniques mathématiques, arithmétiques, par (juoi les mécaniciens régissent les machines inanimées, inorganiques. C'est qu'il ne s'était évadé de la mathématique universelle que par la contemplation de la sainteté, par le sens de la chanté. Au lieu que nous, qui nous sommes évadés de la mathématique et de la mécanique universelles par la considération de la morale, par la volonté de l'action, par le sens de la solidarité, outre cela nous nous sommes évadés de la mécanique universelle, ou plutôt l'humanité moderne s'est évadée de la mécanique universelle par le progrès de la physique même et, un peu plus, de la chimie, et surtout par l'institution et par le progrès des sciences naturelles indépendantes, par la liberté de l'histoire naturelle et de l'histoire humaine. Et c'est pour cela que nous n'aurions pas l'idée à présent de nous traiter l'estomac comme on traite, ou plutôt comme on n'oserait pas traiter une chaudière de machine à vapeur.
— Concluons, docteur.
— Non, mou ami, ne concluons pas. Que serait-ce, conclure, sinon se flatter d'enfermer et de faire tenir en deux ou trois formules courtes, gauches, inexactes, fausses, tous les événements de la vie intérieure que nous avons si longuement et si soigneusement tâché d'élucider un peu. Ne nous permettons pas de faire un de ces résumés qui sont commodes à lire quand on pré-
TOUJOURS DE U A GRIPPE
pare un examen. Nous ne parlons pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent volontiers les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent bien nous lire patiemment.
— Laissons cela, docteur, pour quand je vous conterai Tinstitulion de ces cahiers.
— J'admets que l'on essaye de ramasser en formules, qui sont simples, tous les événements simples, qui sont assez nombreux, et tous les devoirs simples, qui sont beaucoup plus nombreux. J'admets en particulier que l'on essaye d'établir des formules pour la pratique, pour la morale. Mais comment formuler toutes les nuances que nous avons tâché de respecter ; comment formuler toutes les complexités, tous les rebroussements, toutes les surprises, tous les retournements, toutes les sousjacences et tous les souterrainements que nous avons tâché de respecter. Tout au plus pourrions-nous dire, tout à fait en gros, qu'il est proprement chrétien de soigner son corps de son mieux, mais que l'attrait du Paradis séduit beaucoup de chrétiens, parmi les meilleurs. Ainsi le christianisme serait caractérisé à cet égard par une résistance officielle exacte opposée à la maladie et à la mort, mais l'application du christianisme serait compromise au point de nous présenter souvent une incontestable complicité avec la maladie et avec la mort.
— Mes conclusions, docteur, si vous me permettez d'employer ce mot, seraient, si vous le voulez bien, beaucoup moins favorables au christianisme. Il me semble que nous avons négligé une importante considération. Laissons les attraits plus ou moins involontaires qui peuvent séduire le chrétien de la terre et l'effet plus ou
ŒUVRES DE PROSE
moins inconscient de ces attraits sur la maladie et sur la mort des chrétiens. Il me semble que nous avons encore à faire une importante considération. Il me semble qu'outre cela le christianisme encore démunit le chrétien devant la maladie et devant la mort. Permettezmoi, docteur, de vous rappeler ce que nos bons professeurs de philosophie nommaient l'influence du moral sur le physique.
— Je me rappelle parfaitement, citoyen '. il y avait aussi l'influence du physique sur le moral. Cela nous fournissait de belles antithèses.
— Pour cette fois, docteur, l'antithèse correspondait à une réelle contrariété. 11 ne me semble pas que je m'avance inconsidérément, si je prétends que les dispositions morales d'un malade influent considérablement sur sa maladie et sur son retour à la bonne santé. La tristesse, l'ennui, la gêne, le désespoir collaborent à la périclitation comme la joie el le bonheur travaillent au rétablissement. Je crois l'avoir senti moi-même au temps que j'étais en danger. Il me semble que je le sens très bien à présent que je suis en convalescence. Et il me semble que c'est ici que les chrétiens sont désarmés, profondément faibles. Ceux qui ont parmi eux l'imagination un peu efficace doivent se représenter la béatitude avec un élancement tel que, même avertis, même le voulant, même y tâchant, ils doivent n'avoir pas ce goût profond de la vie et de la santé qui est sans doute un élément capital de la longévité.
— Oui, vous avez raison. Un bon chrétien doit manquer d'un certain attachement profond à la vie, animal, et je dirais presque d'un enracinement végétal. D'où sans doute une certaine hésitation dans la défense la
TOUJOURS DE LA GRIPPE mieux intentionnée, une certaine incertitude, inexactitude et maladresse à la vie. D'ailleurs il ne me serait pas difficile de trouver dans le christianisme un remède à cela. Il est dit qu'il y aura peu d'élus, et si les chrétiens n'étaient pas présomptueux la peur de comparoir les inciterait à reculer au plus loin qu'ils pourraient l'heure de la mort. Mais beaucoup de chrétiens sont présomptueux. D'ailleurs une certaine épouvante, en même temps qu'elle veut échapper à la mort, peut affaiblir le malade jusqu'à le livrer inerte, au lieu qu'une certaine sécurité, en même temps qu'elle désire la mort, peut réconforter le malade et contribuer à son rétablissement. Vous voyez comme tout cela est toujours compliqué. 11 y a toujours des croisements et des bifurcations. — 11 y a toujours des croisements et des bifurcations dans nos passions et dans nos sentiments. Mais il me paraît incontestable que le christianisme est en particulier compliqué. Il embrasse tant de contradictions intérieures ou introduites qu'il peut de soi donner réponse à tout. 11 embrasse presque tous les excès, et ainsi les excès qui donnent réponse aux excès contraires, et il enveloppe aussi les tempéraments, qui donnent réponse à tous les excès, et il embrassait les excès, qui donnent réponse même à l'excès du tempérament. Il paraît à première vue aussi compliqué, aussi riche que la vie. Et c'est pour cela qu'il paraît souvent se suffire à lui-même. Il ne paraît se suffire à lui-même, citoyen, que par l'insuffisance de son exigence. Beaucoup d'hommes se sont imaginé qu'il était toute une vie. Mais à peine est-il tout un monde. Et il n'est qu'un semblant de la vie, une image grossière, une étrange combinaison d'infini déraisonnable et de vie assez ma-
OEUVRES DE PROSE
lade. J'irai jusqu'à dire qu'il est une contrefaçon, une malfaçon de la vie. Sous prétexte que ce qui n'est pas vivant est en général beaucoup moins complexe que ce qui est vivant, nous sommes en j^énéral beaucoup trop portés à nous imaginer que la complexité — ou même que la contradiction intérieure — garantit la vie. Non : elle y est nécessaire, au moins à la vie ainsi que nous la connaissons. Mais elle n'y est pas suffisante.
— Remarquez, mon ami, que ces chrétiens à qui vous reprochez d'avoir aimé la maladie et la mort n'aimaient la maladie humaine et la mort, n'aimaient le martyre — souffrance, maladie et mort pour le témoignage — que pour s'introduire à la vie éternelle et ainsi à l'éternelle santé.
— N'ayez pas peur, citoyen : citez le Polyeucte.
— Je le citerai :
Saintes douceurs du Ciel, adorables idées. Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir. De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. Vous promettez beaucoup et donnez davantage,
Vos biens ne sont pas inconstants.
Et Vheureux trépas que f attends
Ne nous sert que d'un doux passage
Pour nous introduire au partage
Qui nous rend à jamais contents.
— Remarquez, docteur, car il est temps de le dire, que ces chrétiens à qui je reproche d'avoir aimé ou bien reçu la maladie et la mort humaine admettaient aussi, admettaient surtout qu'il y eût une souffrance èteraelle, et une maladie éternelle, et une mort éternelle contemporaine, ou, pour parler exactement
TOUJOURS DE LA (GRIPPE
coéternelle à tout leur bonheur, à leur vie éternelle, à leur béatitude et à leur santé.
— Cela, mon ami, est un article de leur toi.
— Je m'attaquerai donc à la loi chrétienne. Ce qui nous est le plus étranger en elle, et je dirai le mot, ce qui nous est le plus odieux, ce qui est barbare, ce à quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, mon maître, c'est cela : cette étrange combinaison de la vie et de la mort que nous nommons la damnation, cet étrange renforcement de la présence par l'absence et renforcement de tout par l'éternité. Ne consentira jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s'est donné l'humanité. Ne consentira jamais à cela quiconque a reçu en partage ou s'est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme nous sommes solidaires des damnés de la terre :
Debout ! les damnés de la terre.
Debout ! les forçats de la faim.
tout à fait ainsi, et sans nous laisser conduire aux seuls mots, mais en nous modelant sur la réalité, nous sommes solidaires des damnés éternels. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui soient traités inhumainement. Nous n'admettons pas qu'il y ait des citoyens qui soient traités inciviquement. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d'aucune cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés, ce grand mouvement d'universalité qui anime la morale kantienne et qui nous anime en nos
OE U V RE s DE PROSE
revendications. Nous n'admettons pas qn'il y ait une seule exception, que l'on ferme la porte au nez à personne. Ciel ou terre, nous n'admettons pas qu'il y ait des morceaux de la cité qui ne résident pas au dedans de la cité. Certitudes, probabilités ou rêves, réalités ou rêves, ceux de nous qui rêvent, nous sommes aussi parfaitement collectivistes en nos rêves et en nos désirs que nous le sommes et dans nos actions et dans nos enseignements. Jamais nous ne consentirons à un exil prolongé de quelque misérable. A plus forte raison ne consentirons-nous pas à un exil éternel en bloc. Ce ne sont pas seulement les événements individuels, particuliers, nationaux, internationaux, politiques et sociaux qui ont opposé la révolution socialiste à la réaction d'Église. Mais ces événements sont l'expression et presque je dirais que cette opposition est le symbole d'une contrariété foncière invincible. L'imagination d'un exil est celle qui répugne le plus à tout socialisme. Jamais nous ne dirons oui à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité de mort vivante est une imagination perverse, inverse. Nous avons bien assez de la vie humaine et de la mort humaine.
— Pourla mort vivante les anciens avaient commencé, non seulement ceux que vous n'aimez pas, les barbares, mais ceux que vous leur préférez. Pour que la cité de Thèbes résistât aux ravages de l'anarchie — déjà — le roi Gréon avait jugé indispensable que la fraternelle el coupable Anligone fût enfermée vivante dans un cachot naturel.
Avec des alimenls en juste quantité
Pour que sa mort ne puisse entacher la cité.
TOUJOURS DE LA GRIPPE Avez-vous un Sophocle, mon ami ?
— Sans doute, que j'en ai un, docteur.
Nous cherchâmes longtemps le Sophocle que je croyais avoir. Il n'y en avait pas.
— Je vous demande pardon, docteur, d'avoir été ainsi présomptueux. Je croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j'avais au collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille et mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j'ai un souvenir si présent du texte grec, une représentation si nette que je croyais avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque.
— Vos souvenirs si présents ne vous permettraient seulement pas de me faire de mémoire une citation correcte.
— Il est vrai.
— Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand vous irez à Paris vous achèterez pour quelques sous une petite édition classique nouvelle.
— Je n'y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur : avoir une représentation fidèle d'une statue ou d'un texte, avec : pouvoir les reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier supposerait que la représentation d'une statue est une petite statue et que la représentation d'un texte est un petit texte. Beaucoup d'anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons renoncé à ces psychologies un peu enfantines. Souvent je préfère la représentation que j'ai à l'objet lui-même, ce qui revient à dire que je préfère la représentation que j'ai dans ma mémoire, l'image où tous mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle présentation que j'aurais. Mais si vous pi'éférez les textes,
OEUVRES DE PROSE
j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris, j'irai en acheter un à la Société nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas.
— Pourquoi là, mon ami?
— Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur, mais surtout parce que cette maison' est, à ma connaissance, la première et la seule coopérative de production et de consommation qui travaille à l'industrie et au commerce du livre. En attendant que nous ayons le texte original, contentons-nous, docteur, de ce que nous avons : Anligone mise à la scène française par Paul Meurice et Auguste Vacquerie, et nous avons encore la musique de Saint-Saëns, partition chant et piano. Je crains que les vers ne vous paraissent bien mauvais.
— Je m'en contenterai d'autant plus volontiers pour aujourd'hui que cette adaptation assez fidèle nous fut heureusement représentée aux Français. Ecoutons ce Créon :
Je sais dans un lieu morne et loin de tout sentier Un antre souterrain qu'entoure l'épouvante. J'y vais faire enfermer Antiçjone vivante...
Mouvement d'effroi du Chœur.
Créon continue :
Par son cher dieu Pluton peut-être obtiendra-t-elle Que sa prison sans air ne lui soit pas mortelle. Sinon, elle apprendra qu'ils ne nous servent pas Les stériles honneurs rendus aux Dieux d'en bas!
Antigone se lamente :
Dans un rocher murée ! oh! quelle mort cruelle !
La morne Niobé Périt ainsi soudée à la pierre.
TOUJOURS DE LA GRIPPE
Antigone se lamente et sa lamentation me parait apparentée à la lamentation chrétienne :
quoi! leurs rires me suivent Sans pitié ni remords, Dans ma prison tombeau, morte pour ceux qui vivent, Vivante pour les morts !
La condamnation prononcée, annoncée par Créon me paraît comme une indication des futures damnations :
Ne savez-vous donc pas que ce chant funéraire
Ne cessera que quand la mort taura fait faire !
Allons ! exécutez mon ordre souverain ;
Qu'on la porte sur l'heure au caveau souterrain
Et, là, laissez-la seule et fermez-en l'entrée.
Puis, qu'elle y meure ! ou bien quelle y vive enterrée!
Nous n'aurons pas sur nous son sang. Mais que ses yeux
N aient plus désormais rien à voir avec les deux!
Antigone se lamente, et l'expression de sa lamentation même est à la fois païenne avec des indications chrétiennes :
Tombeau ! mon lit de noce ! 0 couche souterraine Où la mort pour la nuit éternelle m'entraîne !
Et le chœur lui rappelle fort opportunément que ce genre de supplice, que vous ne m'empêcherez pas de considérer comme une esquisse de l'enfer, avait souvent été infligé à de grands personnages :
Tu n'es pas la première Qui perdit la lumière Et la vie à la fois.
OEUVRES DE PROSE Le malheur qui f éprouve Terrible se retrouve
Chez les dieux et les rois.
Le chœur donne les exemples :
Comme toi condamnée Danaé fut traînée
Elle aussi., loin du jour
Et durement captive Se vit enterrer vive
Dans l'airain d'une tour.
Que nous pouvons lire à volonté, car il y a une variante :
Comme loi dans la pierre Danaé foute fièrc
Que le Dieu sourcrain
Le f/rand Zens Veut aimée
Pourtant fut enfermée
Dans une tour d'airain.
Après une réflexion salutaire sur la force du Destin, le chœur bien renseigné donne un nouvel exemple :
Il eut ce qu'on te donne Ce fils du roi d'Édone
Jnsulteur de Vautel.
Et Bacchus le fit taire En l'enfermant sous terre
Dans un rocher cruel.
TOUJOURS DE LA GRIPPE
Nouvelle réflexion salutaire et nouvel et dernier exemple :
Sur la rive traîtresse Où ron voit Salmydesse
En proie à tous les vents
La marâtre effrénée Des deux fils de Phinée
Les enterra vivants.
Et leur mère, ô ma fille, Était de la famille
D'Érechthée ! et ses jeux,
Borée étant son père, Affrontaient le tonnerre
Sur les monts orageux !
Sur la glace, intrépide Et fîère et plus rapide
Qu^un cheval furieux
Elle allait sans rien craindre. La Parque sut atteindre
Cette fille des Dieux I
Antigone sort.
Mon ami ces vers lyriques de messieurs Paul Meurice et Auguste Vacquerie ne valent pas les stances de Pierre Corneille. Vous connaissez les causes de cette imparité. Messieurs Paul Meurice et Auguste Vacquerie ne sont ou n'étaient pas des poètes comparables à l'ancien
ŒUVRES DE PROSE Pierre Corneille. D'ailleurs il est plus difficile de traduire en poète que de donner, de produire, soi-même en poète. Je vous assure que ces plaintes et ces conso-
I Etions, s'il est permis de les nommer ainsi, étaient redoutables quand elles étaient chantées à la scène, et qu'elles étaient accompagnées.
— Je les entendis, docteur, au temps que j'étais jeune. Les lamentations harmonieuses d'Antigone el les lâches consolations harmonieuses du chœur me paraissaient redoutables, mais nullement épouvantables comme les imaginations de l'enl'er chrétien. Jamais les païens, qui aimaient la vie et la beauté, n'ont pu ni voulu réussir à de telles épouvantes. Il faut qu'il y ait au fond du sentiment chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance h la maladie et à la mort. Vous ne m'en ferez pas dédire.
— Les lamentations antiques et les consolations du chœur vous paraissaient harmonieuses représentées sur la scène aux Français. Nul doute qu'elles ne fussent harmonieuses représentées devant les Athéniens. Mais j'ai peur que dès ce temps-là, mon ami, la maladie et la souffrance, la mort et l'exil ne fussent pas harmonieux aux misérables (|ui les enduraient dans la réalité.
II y a loin de la douleur tragique aux laideurs de la réalité. Vous n'avez pas oublié toutes les horreurs de l'histoire ancienne, les horreurs barbares, que les Hellènes ont connues, et, aussi, les horreurs helléniques, les haines et les guerres civiles parmi les cités et dans les cités, les massacres et les ravages, puis la haine et la guerre des pauvres et des riches, les tyrannies, les oligarchies et les démagogies, et, déjà, la triste résignation dure d'Hésiode. Non, mon ami, je ne suis pas
TOUJOURS DE LA GRIPPE fasciné par la mémoire de mes versions grecques au point d'avoir oublié, cela.
— Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité antique harmonieuse et factice. Mais vous n'allez pas non plus m'instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté. Sans faire aucune espèce de métaphysique, je suis bien forcé d'accepter qu'il y a eu un génie antique et un génie chrétien et que le génie chrétien est à beaucoup d'égards différent du génie antique. Gela étant admis, je prétends, et je mainliens, et je maintiendrai toujours que le génie chrétien est beaucoup plus favorable à toute maladie. Quand nous disons que l'Église catholique est opposée au socialisme— et c'est cela qui rend si délicate la situation des socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en France — nous n'entendons pas seulement par là qu'elle veut tenir des militants exilés des biens de ce monde : nous entendons plus profondément qu'elle veut tenir d'anciens militants exilés des biens éternels, qu'elle admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, une résidence de béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le non possumus. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.
— Vous me l'avez déjà dit.
— Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me tient au cœur.
— Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux propositions de la foi catholique parce que ce n'est pas vrai.
— J'essayais de comparer seulement, docteur, l'idée que nous avons de ce que nous voulons à l'égard de la
OEUVRES V> E PROSE maladie et de la mort à l'idée que les chrétiens ont de ce qu'ils croient aux mêmes égards. Leur épouvante me tient à Tâme. 11 n'y a pas seulement, des catholiques à nous, la dislance d'une imaf,^ination vaine à une sincère critique universelle ; cela ne serait rien en comparaison de ce qu'il y a: mais vraiment il y a l'inconciliabilité d'une imagination perverse à une raison modeste amie de la santé. J'ai pensé beaucoup à cela pendant plusieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin travaillaient à un drame en trois pièces qu'ils finirent d'écrire en juin 1897 et que les imprimeurs finirent d'imprimer en décembre de la même année.
— Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portezvous bien. Je reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c'est vous qui reviendrez chez moi.
— Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux moralistes. Revenez vite, monsieur l'honorable, revenez bientôt.
— Je ne saurais, car j'ai beaucoup de commissions à faire à Paris.
— Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtezvous, car j'attends mon cousin.
— Qui donc ce cousin ?
— Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer tranquille. Mon cousin n'aimera pas beaucoup les lenteurs et les longueurs de nos dialectiques attentives. C'est un garçon impatient.
— Mais qui donc, ce cousin?
— Je vous dis qu'il est impatient comme vous. Sachez donc, ô docteur, que j'ai en province un cousin que je
TOUJOURS DE LA GRIPPE
nomme respectueusement et familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus familièrement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé tient à ce qu'il est plus vieux que moi et qu'ainsi quand j'étais petit lui au contraire il était grand. Et nous avons continué à nous intituler ainsi d'autant plus commodément qu'il est grand et fort, haut en épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son métier ouvrier fumiste.
— Ouvrier fumiste ?
— Ouvrier fumiste. Gomme le nom l'indique, il travaille à tous les appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux et calorifères. Il ne vient nullement à Paris, comme un lecteur astucieux pourrait l'en soupçonner faussement, pour introduire quelque variété en nos débats. Car nous n'avons que faire de nous varier, docteur ? — Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la vérité. Il accourt à Paris pour l'Exposition.
— Naturellement, puisqu'il vient de la province.
Il accourt à Paris pour l'Exposition. Universelle. C'est-à-dire interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On lui a dit qu'il y avait à l'Exposition des cheminées monumentales, sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires, des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus grande gloire de l'industrie nationale et des calorifères bien faits pour témoigner de la grandeur de l'esprit humain. Comme homme, comme Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l'Exposition, déjà glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon grand cousin est un garçon qui
OEUVRES DE PROSE
aime à voir par lui-même. Il devait arriver cette semaine.
— Cette semaine ? L'Exposition n'ouvre que le 14avriL
— Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il faut les voir avant qu'elles aient commencé. Une idée à lui.
— Comment serait-il entré ?
— Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. 11 escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison. Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente. Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.
— Quel est son caractère ?
— Je ne sais pas si vous lui plairez.
— Je ne sais pas non plus .s'il me plaira.
— C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance et beaucoup de mauvaises paroles. lia eu son certificat d'études. Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il travaille dans une toute petite maison de province — le patron, deux compagnons, un ou deux goujats — il fait un peu de tous les métiers : maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas seulement pur fumiste. Au-
TOUJOURS DE LA GRIPPE dacieux, et téméraire même : ainsi le veut le métier Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs, puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers, au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa Petite République, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi V Histoire Socialiste, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il aime l'histoire, parce qu'elle parait en livraisons identiques, parce que l'éditeur est le même, c'est encore du RoufF. Mon cousin lit tout cela en mangeant, à déjeuner, lit la Petite République et croit assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que ce n'est pas arrivé, lit son Histoire et croit tout à fait que cela est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander compte.
— Vous demander compte ?
— Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre — et membre très actif — du
ŒUVRES DE PROSE Groupe d'études sociales d'Orléans, adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe, auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.
— Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moraL
— Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut dire.
— Et de combien était cette minorité fidèle ?
— Quoique absent, j'obtins quatre voix.
— Avouez que c'est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au moins égale à cinq voix?
— Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était beaucoup plus considérable : elle montait jusqu'à six voix — sur dix votants. Il n'y eut aucune abstention. — .\u revoir.
Le docteur en allé revint sur ses pas :
— J'allais vous laisser le livre que j'avais apporté. Je n'y pensais plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la bibliothèque où je l'ai emprunté. Ce sont les Provinciales. Quand votre cousin vous demandera compte, vous pourrez lui faire quelques citations intéressantes :
« Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propo-
TOUJOURS DE LA GRIPPE sitions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni ai gros, que je ne le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Soi'bonne. »
— Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni ses camarades entendent ces allusions.
— S'il est ainsi que vous me l'avez dit, je suis assuré qu'il entendra au moins ce qui suit :
« Il n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses ; on lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s y en trouva toujours plus de quarante, et pour empêcher ceux de M. Arnauld [c'est-àdire les amis, les partisans d'Arnauldl de dire tout ce qu'ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devrait dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui était la mesure de ce temps ; invention non moins odieuse en de pareilles occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d'assister à toutes ces assemblées.
Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s'ab-
OEUVRES DE PROSE
senter, et aimèrent mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de Lannoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu'il fît profession publique d'être sur la grâce d'un autre sentiment que saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup de force du renversement de tous les privilèges de la Faculté. »
Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n'est pas du Pascal. C'est un exposé que Racine a fait dans une Histoire de Porl-Royal qu'il a laissée en manuscrit, et qu'on a placée depuis dans ses œuvres. M. Havet nous a donné cet exposé au commencement des remarques sur la première provinciale. Quand le gouvernement et le pape étaient d'accord, on ne tenait pas compte de la règle faite contre les moines.
ENTRE DEUX TRAINS
5 mai 1900,
Le samedi saint, comme je l'avais annoncé à la troisième page de la couverture du septième cahier, j'administrai, de une heure à quatre heures et demie, au siège de ces cahiers, chez mon ami Tharaud, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, solitaire. Les Parisiens étaient partis pour la province, El les provinciaux n'étaient pas venus à Paris. Un coup de sonnette. Mon ami René Lardenois.
— Bonjour, Je viens le dire bonjour entre deux trains. Je suis arrivé à onze heures cinquante-neuf en gare d'Orléans, ce matin. Ou du moins je devais arriver à onze heures cinquante-neuf. Mais les trains ont souvent un peu de retard, à cause des vacances,
— Tu es toujours à Bayonne?
— J'ai tant roulé que je ne regardais plus même l'heure aux cadrans intérieurs des gares. Je confondais le jour et la nuit, ce qui est la dernière des perversités. — Oui, toujours, au Lycée de Bayonne. J'avais demandé le Nord-Est. Mes parents demeurent à Belval, C'est la dernière station avant Mézières. Une simple halte. A défaut du Nord-Est, j'avais au moins demandé le
ŒUVRES DE PROSE Nord. A défaut du Nord, j'avais au moins demandé l'Est. On m'a nommé à Rayonne. Un bon lycée. Je repars ce soir à huit heures quarante-cinq, par la gare du Nord. Je serai chez moi demain matin à huit heures, dimanche de Pâques. Mais il y aura du retard, à cause des fêtes. Ainsi j'ai un quart d'heure à passer avec toi, montre en main. J'ai un las de courses à faire dans Paris, et les rues sont toujours aussi impraticables. J'avais un quart d'heure. 11 me reste encore dix minutes. Et il posa sa montre sur la table.
— En dix minutes on ne peut rien dire. Ce n'est pas la peine de commencer. Nous parlerons de tes cahiers quand nous aurons le temps.
— Nous parlerons de la province et de ta classe quand nous aurons le temps.
— Aux grandes vacances, au commencement d'août, je passerai plusieurs jours à Paris.
— L'Exposition ?
— Naturellement. Ne suis-je pas provincial ? Et puis vous, les Parisiens, vous raillez, pour avoir l'air spirituels, mais vous y allez tout de même. Seulement, comme vous êtes lâches, vous faites semblant d'y aller pour piloter vos cousins. Vous êtes bien contents, d'avoir des cousins. A peine le tien, le fumiste Orléanais, nous avait-il annoncé sa venue éventuelle que déjà M. Serge Rasset, du Matin, avait sur le dos, depuis trois jours, son cousin Rernard, notable commerçant de Quimper-Corentin, si nous le voulons, en tout cas un cousin plus sérieux que le tien, et plus rapide.
— Que veux-tu, mon ami, le sien est un cousin quotidien et le mien n'est qu'un modeste cousin bimensuel, à peu près bimensuel.
ENTRE DEUX TRAINS
— Parlons des copains.
— Quand es-tu parti ?
— Les vacances commençaient mercredi soir. Mais j'avais jeudi matin une répétition que je ne pouvais pas, et que je ne voulais pas remettre.
— Tu donnes des leçons ?
— Non, je les vends.
— C'est ce que je voulais dire.
— Parlons proprement.
— Ce mot que tu as dit — et par manière de plaisanterie je faisais le dégoûté en souriant — me parait peu compatible avec la dignité des professions libérales.
— Mettons que je suis fort obligeant, fort officieux ; et sans que je me connaisse fort bien en lettres françaises, en lettres latines et en lettres grecques, je laisse les parents de mes élèves apporter chez moi de tous côtés ceux qui sont timides en grec, en latin, et en français, et qui cependant, pour des raisons purement désintéressées, désirent, comme on dit, subir heureusement la première partie des épreuves du baccalauréat classique
— et j'en donne à mes amis pour de l'argent.
— Tu possèdes bien tes auteurs.
— Ce n'est pas étonnant : je m'en nourris.
— Alors?
— Alors, j'ai donné ma leçon jeudi matin. Puis j'ai fait le voyage en plusieurs fois. Jeudi je suis allé de Rayonne à Rordeaux, vendredi de Rordeaux à Tours, aujourd'hui samedi de Tours à la rue des Fossés-Saint- Jacques. Cette nuit, en pleine nuit, j'aurai encore plus de trois heures et demie à passer à Laon. Total : quatre jours au moins. Autant pour le retour, le nostos, hélas !
OEUVRES DE PROSE non convoité. Total général : huit à neuf jours. Nous rentrons de mardi matin en huit...
— Le mardi de la Quasimodo?
— C'est cela. Il faut que je sois rentré de la veille au soir, si je ne veux pas dormir en classe. Il faut donc que dès jeudi soir je pense au départ et que vendredi malin je quitte mes parents, comme le conscrit :
Adieu mon père, adieu ma mère, J'ons tiré un mauvais numéro.
.raurai eu cinq jours de vacances. Le gouvernement encourage peu la vie de famille. As-tu vu quelqu'un ?
— Je n'ai vu personne encore el, sans doute, je ne verrai personne. Aucun de nos camarades ne m'est signalé. L'année dernière, il en était venu beaucoup pour les vacances de Pâques.
— Ce n'est nullement que le monde nous abandonne. Jusqu'à Tannée dernière le congrès des professeurs de l'enseignement secondaire avait lieu à Pâques. Cette année-ci on le tiendra au mois d'août.
— J'entends: ce sera un des innombrables congrès qui font partie de l'exposition.
— Ils ne sont pas innombrables : il y en avait cent vingt-six d'annoncés avant le commencement de l'exposition.
— Ce n'est rien. De qui tiens-tu, monsieur, ces renseignements officiels ?
— Sache que le citoyen sténographe est mon ami. Aussi m'a-t-il envoyé en province un papier, une piqûre officielle.
— Une piqûre : tu parles comme un brocheur.
ENTRE DEUX TRAINS
— Parlons proprement. Tiens : République française —
— Liberté^ égalité, fraternité —
— Non, cela ne se met que sur les monuments publics.
— Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes —
— et de l'Exposition.
— Surtout de l'exposition. Mais cela n'est pas officiel.
— Comme tu parles bien. On voit bien que tu es devenu ministériel.
— Exposition universelle internationale de 1900. — Liste des congrès internationaux de 1900. — Vraiment j'ai passé là un bon quart d'heure. Il y a le congrès de r Acétylène avec le congrès des Actuaires, le congrès de l'Alimentation rationnelle du bétail, le congrès dWquiculture et de Pêche. Tu connais l'aquiculture?
— Non seulement je la connais, mais je la pratique : j'ai dans mon bassin deux poissons rouges et un brun vert.
— Il y a le congrès d'Arboriculture et de pomologie, celui des Bibliothécaires. Le papier officiel ne porte pas seulement les noms des congrès, la date et la durée, mais il donne encore les noms des présidents et des secrétaires généraux des commissions d'organisation. Le congrès d'Agriculture a pour président un certain monsieur Méline, rue de Commailles, 4, et le congrès des sciences de V Écriture a pour secrétaire général un M. Varinard, 8, rue Servandoni.
— Gomme on se retrouve.
— Tous les oubliés reparaissent ici. M. Léon
ŒUVRES DE PROSE Bourgeois, rue Palatine, 5, préside à l'organisation de trois congrès : celui de V Ecole de l'Exposition, celui de l Éducation physique, —
— Et celui de V Education morale —
— Non : et celui de l'Education sociale. —
— Ah ah ! Selon les doux et mesurés élancements de la solidarité radicale —
— M. Casimir-Perier, rue Nitot, 23, a aussi ses trois congrès : le congrès d' Assistance publique et de bienfaisance privée, —
— Utile.
— celui de V Enseignement agricole, et, vers la fin, celui des Stations agronomiques. Il y a le congrès des méthodes d'Essai des matériaux.
— Très utile.
— Oui. Et le congrès pour Vétude des Fruits à pressoir. Celui des Mathématiciens a pour secrétaire général un M. Laisant, avenue Victor-Hugo, 162. Il y a le congrès du Matériel théâtral, sans date ni durée, non plus que le congrès pour l'unification du Numérotage des fils des textiles. Ce\u\ des Associations de Presse n'a ni date, ni durée, ni président, ni secrétaire général, ainsi que celui de la Bamie. Qu'est-ce que la ramie ?
Je sautai sur mon petit Larousse. Le mot n'y était pas.
— La ramie est une espèce d'orlie, urtica utilis, qui pousse en abondance à Java, et dont on fait des fils, des câbles et même des tissus.
— Tu sais tout ?
— La culture générale, aidée d'un vieux dictionnaire que j'ai à la maison. Il y a l'inévitable congrès de la paix,
ENTRE DEUX TRAINS ironique plus douloureusement encore cette année M. Boutroux, rue Saint-Jacques, 260, préside à l'organisation du congrès de Philosophie. As-tu quelque idée de ce que c'est : un congrès de philosophie.
— Je n'en ai aucune image intéressante.
— Il y a dans Descartes, au discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, à la fin de la troisième partie, un passage où ce philosophe réprouve non seulement le congrès, mais la simple fréquentation mutuelle des philosophes:
— Le voici :
— « Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prît pour autre chose que je n'étais, je pensai qu'il fallait que je tâchasse par tous les moyens à me rendre digne de la réputation qu'on me donnait; et il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici, — en Hollande — en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer daucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés. »
— Je lis au cours de la sixième partie :
« Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le
OEUVRES DE PROSE pouvoir bien employer ; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre si je publiais les fondements de ma physique; car encore qu'ils soient presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient naître. »
— A la suite :
« On peut dire que ces oppositions seraient utiles tant afin de me faire connaître mes fautes, qu'afin que, si j'avais quelque chose de bon, les autres en eussent parce moyen plus d'intelligence ; et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que, commcn çant dès maintenant à s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. »
Cela serait favorable, sinon au congrès, du moins au commerce des philosophes, au travail en commun, à la mutualité.
« Mais encore que je me reconnaisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espéreraucun profit : car j'ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus pour mes amis que de quelques autres à qui je pensais être indiiïérent, et même aussi de quelquesuns dont je savais que la malignité et l'envie tâcheraient assez à découvrir ce que l'affection cacherait à
ENTRE DEUX TRAINS
mes amis ; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée de mon sujet, en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus —
Ceci va non seulement contre tout congrès et tout commerce de philosophes, mais contre toute académie et contre la vénérable institution des thèses :
— Et je n'ai jamais remarqué non plus, que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant ; car pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre ; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs juges. »
— M. Boutroux ne présiderait donc pas à l'organisation d'un congrès de philosophie — car ces raisons doivent lui sembler valoir, non pas seulement parce qu'elles sont de Descartes, mais parce qu'elles ont de la valeur — s'il n'avait sans doute résolu de conduire souvent sa raison et ses actions selon les trois ou quatre maximes de la morale que Descartes s'était formée par provision. Je lis au commencement de la troisième partie :
a La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en la-
OEUVRES DE PROSE quelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me g-ouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais toutes remettre à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés El encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tout excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. »
Or il est incontestable que les lois, les coutumes et la religion de ce pays, c'est de faire l'exposition univer-
selle, et quand ou n'a pas l'honneur de la faire —
— On a du moins l'honneur de l'avoir entreprise.
— Non, maison a l'honneur d'y aller, et l'honneur de chanter en son honneur un Te Deurn laïque d'honneur. Ainsi font nos philosophes. Ils contribuent leur philosophie à la splendeur de l'exposition. Us exposent en congrès leurs philosophies, ou leur philosophie, ou leurs personnes philosophiques.
— Allons, allons, admettons qu'ils y aillent par provision, qu'ils se gouvernent en ceci suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qu'ils suivent les opinions des mieux sensés ; admettons que ce ne seront pas des philosophes internationaux réunis en congrès, mais que ce seront des congressistes internationaux qui d'ailleurs et de leur métier seront des philosophes ou des professeurs de philosophie.
— Gomment, comment?
— Rien, je distingue et je concilie.
— Ah bien. — Il y a le congrès du Repos du dimanche, le congrès des Sapeurs-pompiers [des officiers et sousofficiers), celui de Sociologie coloniale, celui des Spécialités pharmaceutiques. Je pense que des sténographes sténographieront le congrès de Sténographie : on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
— Et l'on n'est jamais trahi que par les siens. Il y a le congrès des Syndicats agricoles, et c'est M. le marquis de Vogiié, rue Fabert, 2, qui préside à son organisation. Il y a le congrès du Tabac {contre Vabus). Je ne vois aucun congrès antialcoolique, et c'est dommage.
— Il n'y a que le congrès Végétarien. Encore n'a-t-il ni Président, ni Secrétaire général.
— En revanche il y a deux congrès pour V Alcoolisation française.
— Comment deux congrès pour l'Alcoolisation française.
— Mon ami si on les nommait ainsi on ne pourrait pas décemment donner la croix d'honneur aux Présidents et la rosace violette aux Secrétaires généraux. Et alors à quoi servirait le Congrès ? A quoi servirait la grande Exposition ? Mais rassure-toi : le premier sera le congrès du commerce des Wns, Spiritueux et Liqueurs; le second sera modestement le. congrès de Viticulture. Nous devons encourager la viticulture, la sylviculture, l'Horticulture, que préside humblement M. Viger, de Châteauneuf-sur-Loire ou des environs, 55, rue des Saints-Pères, Paris, sans doute avec la (inesse épaisse un peu antisémitique et grasse qui lui est habituelle. Toutes les gloires nationales que ces présidents, les gloires modestes et les gloires proprement glorieuses. M. Gaston Boissier, 23, quai Conti, préside à l'organisation de l'Histoire comparée. Les congrès des enseignements sont nombreux : congrès des Associations des anciens élèves des Ecoles supérieures de commerce ; de V Education physique et de V Education sociale, déjà nommés, celui de V Enseignement agricole, déjà nommé, celui de V Enseignement du dessin, celui de l'Enseignement des langues vivantes, celui des Sociétés laïques d'Enseignement populaire, celui de i Enseignement primaire, celui de V Enseignement secondaire, celui de l'Enseignement des sciences sociales, celui de VEnseignement supérieur , celui de l'Enseignement technique^ commercial et industriel, celui de V Epicerie — Non, je suis allé trop loin sur la liste. Rends-moi mon papier,
E N T H !<: DEUX TRAINS imprimé à l'Imprimerie nationale. Tu n'as vu personne, alors ? Que devient notre ami Gaston Desbois?
— Il va bien. Il est marié. Il est abonné aux cahiers. Il s'est abonné à vingt francs. Il était riche, quand il s'est abonné. Je viens de lui faire son changement d'adresse.
— Il a déménagé ?
— Oui, on l'a déménagé.
— Comment ça ? il était en rhétorique à Bordeaux ?
— Oui, on lui a donné de l'avancement. On l'a envoyé en troisième au Lycée de Vesoul. Pour le récompenser d'avoir travaillé aux Universités populaires.
— Ah oui, aux petits teigneax? Il était aussi des petits teigneux ?
— Comment, des petits teigneux ? Quels petits teigneux?
— Tu n'as donc pas lu l'interview de Guesde, que lui a prise un rédacteur du Temps.
— Ah ! c'est ça tes petits teigneux î Si, je l'ai lue. Non seulement je l'ai lue dans la Petite République —
— Malheureusement Li Petite République ne donnait qu'un extrait, comme toujours.
— Non seulement je l'ai lue dans la Petite République, mais le prochain cahier, si les nécessités de la mise en pages nous le permettent, la donnera tout entière d'après le Temps, avec les annexes.
— Alors depuis ce temps-là, en province, on ne s'appelle plus que les petits teigneux: Bonjour, teigneux, bonjour. — Comment va la teigne? — Allons, AU revoir, teigneux. Ce n'e^^t pas spirituel spirituel. C'est comme toutes les plaisanteries scolaires, militaires, célibataires et régimentaires. Mais il faut nous pardonner
cela. — Ainsi ce vieux Desbois est devenu teigneux. Écoute, ça me fait plaisir. Quand il était en Sorbonne, il esthétisait un peu. Mais ça devait se passer, parce que c'était un bon garçon, très sincère. Je suis content qu'il en soit. Quand tu le verras, tu lui donneras le bonjour pour moi. On n'aurait pas dit, dans le temps, qu'il serait des premiers à trinquer.
— Oui, et sérieusement. 11 avait un recteur qui n^était pas assez teigneux. Un soir il avait osé dire au peuple que l'hypothèse de Dieu n'était pas plus intéressante que l'hypothèse du droit de propriété. Alors, tu comprends, la circulaire Leygues —
— J'entends bien. C'est vraiment un très brave garçon. Et notre camarade Léon Deschamps?
— lia encore été refusé à l'agrégation de grammaire. Alors il enseigne le français et l'allemand au collège de Coulommiers. C'est un bon poste. Il est près de Paris.
— Le français et l'allemand ? Mais il me semble qu'il voulait devenir latiniste. Il travaillait de préférence le latin, à l'école —
— Le français, l'allemand, l'histoire de l'art et un peu de philosophie. Toujours la culture générale.
— Cela me rappelle avantageusement un vieil ami de ma famille, un ancien instituteur, qui était devenu professeur (le français et de gymnastique à la pension Vion, à Gien, Mais il y a longtemps.
— Deschamps vient à Paris de loin en loin.
— Il a tout de même plus de deux heures de chemin de fer. Je connais bien Coulommiers. J'y ai fait mes vingt-huit jours.
— Il s'est abonné à huit francs, parce qu'il n'est pas riche. Il est à dix-huit cents.
— Teigneux?
— Teigneux.
— Bien. Raoul Duchêne?
Il vient d'avoir un garçon. J'ai reçu la circulaire.
Il était à Brest, en seconde. On l'a récemment envoyé à Chambéry, en troisième. Il avait dit devant plusieurs instituteurs que l'hypothèse du droit de propriété ne s'imposait pas plus dans les relations sociales que l'hypothèse de Dieu ne s'impose dans les enquêtes scientifiques.
• — Ça ne m'étonne pas de lui. Toujours il a dit partout ce qu'il pensait et toujours il a pensé cela.
— Toujours.
— Il est abonné?
— Je lui sers éventuellement les cahiers. Il ne m'a pas répondu encore.
— Il s'abonnera.
— 11 s'abonnera.
— Tout de même c'est amusant, que ce soient Desbois et Duchêne ensemble qui aient payé les premiers pour les Universités populaires. Tu te rappelles un peu le léger dédain que Desbois avait pour les manifestations intempestives et un peu ridicules de Duchêne? Et tu te rappelles tout le mépris que manifestait hautement Duchêne pour les esthétismes de Desbois? Il est admirable que tout cela ait aussi bien tourné.
— Ils étaient aussi profondément, aussi sincèrement, aussi professionnellement universitaires l'un que l'autre, Desbois avec ses excès de finesse, et Duchêne avec ses excès de simplicité rugueuse. Alors quand ils ont été lâchés dans la vie, invinciblement ils ont fait tous les deux leur métier d'universitaires, qui consiste à en-
OEUVRES DE PROSE
seigaer. Ils ont pris leur travail au sérieux. Ils ont pris leur classe au ïicrieux. Ils ont eu sur leurs élèves, ou du moins sur la plupart de leurs élèves, ou, au pis aller, surquelques-unsde leurs élèves, une heureuse iniluence. Et comme ils n'enseignaient pas encore assez à leur gré, ils ont naturellement pensé à enseigner le peuple. Comme ils n'enseignaient pas assez dans la journée, ils ont naturellement pensé à enseigner le soir. Ils ont à plaisir aggravé ce métier d'universitaire, qui est un des plus onéreux, des plus meurtriers. Ils ont enseigné. Ils ont surenseigné. Ils continueront. Et quand un jour, sous le prochain ministère Méline — Ribot — Barthou — • Poincaré — Leygues — Charles — Dupuy — Deschanel — Sarrien — Léon — Bourgeois — Mesureur — Lockroy — Peytral — Zévaès — car ce ministère espéré tinira bien par nous tomber sur le dos — quand un jour le hasard des persécutions gouvernementales antiteigneuses les aura tous les deux assemblés en quelque trou perdu de province où ils crèveront communément de faim, tous les deux, l'ancien esthète et l'ancien brutal pourront se donner une poignée de mains solide. Et quand sera venu le Jour du Jugement dernier, qui est une hypothèse, quand Dieu, qui est une hypothèse, pèsera dans sa balance hypothétique les actions non hypothétiques des hommes, il se trouvera que ces deux professeurs, l'ancien esthète et l'ancien brutal, auront plus fait pour préparer ce que nous nommons indivisiblement la révo lution sociale et la révolution morale que tout le Comité général ensemble.
— Tais-toi, tais-toi, mon vieux, tu t'emballes, et cela t'empêche de parler proprement. Tu voulais dire sans doute que ces deux professeurs, nos anciens camarades,
auront plus fait pour préparer la révolution sociale que nos dignitaires du Comité général n'auront fait pour la discréditer et pour l'enrayer.
• — C'est cela que je voulais dire.
— Je te demande pardon. C'est une habitude que j'ai, de corriger toujours tout ce qu'on nie dit, et tout ce qu'on dit devant moi, comme si c'étaient des devoirs ou des leçons. Ne m'en veuille pas. C'est une habitude professionnelle. Je n'en ai pas honte. Mon père est incapable de marcher vite, parce qu'il est paysan. Et puis, crois-tu que toi-même tu ne sois pas universitaire?
-^ Je le sais bien.
— Crois-tu que tes cahiers ne soient pas universitaires ?
— Je le sais bien.
— Crois-tu qu'il n'y ait pas dans ce que tu écris aux cahiers des insistances maladroites qui sentent leur professeur?
— Je le sais bien.
— A la bonne heure. — Qu'est devenu notre ancien camarade Hubert Planlagenet, qui passa plus d'un an de sa vie aux dialogues de Platon?
— Il enseigne la philosophie à Coutances. Il a donné récemment une conférence publique et populaire sur l'alcoolisme. J'attends qu'il me l'envoie. 11 a laissé supposer à tous ces Normands, m'a-t-on dit, qu'ils n'étaient pas la première et la seule race du monde. Il a laissé supposer qu'il n'est ni beau, ni bon, ni bien — ni patriotique de se soûler. Ces nouveautés pénétraient dans la mémoire des assistants.
— Julien Desnoyers?
— Il enseigne les sciences naturelles dans une région
OEUVRES DE PROSE
voisine. Il fait bon ménage avec les instituteurs. Il a donné récemment une conférence publique el populaire sur la géologie. On m'a dit qu'il avait tout simplement déclaré en commençant à ses auditeurs que lorsqu'on veut étudier scientifiquement la création du monde, et toute son histoire, on examine attentivement les pierres et les eaux, les couches de terrains, et la lente action des eaux sur les formations des couches de terrains, mais qu'on ne se guide pas aveuglément sur la sainte Bible. Il ne parla pas de la lutte des classes.
— L'auditoire ?
— L'auditoire fut un peu étonné, mais entendit bien.
— François Desmarais ?
— Toujours agrégé, heureux, prospère. Syndicataire aux cahiers. Il m'envoie ponctuellement dix francs par mois.
— Tiens, cela me fait penser que j'ai un mois de retard. Mars et avril.
— Rassure-toi : je te les aurais demandés directement. Ici, mon ami René Lardenois, m'ayant demandé si
j'avais la monnaie de cinquante francs, que j'avais, me donna dix francs pour ses deux mois.
— Il vaut mieux que je te les donne tout de suite. En rentrant de chez moi, je n'aurai plus un sou. Et puis je n'aurai pas le temps de m'arrèter à Paris.
La vue de la monnaie que je lui rendais sembla déterrer de sa mémoire une réflexion négligemment ensevelie.
— Crois-tu, me dit-il brusquement, que la vie et le budget de tes cahiers ne soient pas une vie et un budget universitaires ?
— Je le sais bien.
ENTRE DEUX TRAINS
— Ta classe et tes leçons payantes, ce sont les abonnements à huit francs, les abonnements à vingt francs, les souscriptions mensuelles régulières et les souscriptions extraordinaires.
— Je le sais bien, mais plus libres.
— Naturellement, tout à fait libres, — Et tes abonnements gratuits, ce sont nos conférences et nos leçons populaires.
— Je le sais bien.
— La preuve en est que ce sont nos salaires de classe et de leçons qui nourrissent tes cahiers.
— Je le sais mieux que toi.
— Mes cinq francs par mois représentent une demiheure de leçon. Tu ne le sais pas mieux que moi.
— Je voulais dire que je m'en suis aperçu avant toi, puisque c'est l'économie même de ces cahiers.
— Parlons peu, mais parlons bien. Parlons proprement. Et Lucien Deslandes ?
— Pas plus agrégé qu'avant, toujours timide, malade et malheureux. Il est en congé en Sologne chez ses parents, qui sont pauvres. Il m'envoie ponctuellement à la fin de chaque mois une souscription de vingt sous, exactement de vingt-el-un sous, sept timbres de trois sous dans la lettre où il me donne de ses nouvelles. C'est quelqu'un de vraiment rare.
— Il a des sentiments rares et son cœur est muni de tristesse. Dans ton avant-dernier cahier tu as parlé finalement de notre ami Pierre Baudouin. Qu'est-il devenu ?
— Marcel Baudouin est mort. Pierre Baudouin a été sérieusement malade. Je suis allé le voir la semaine passée.
ŒUVRES DE PROSE
— Il demeure toujours à la campagne ?
— Oui, enSeine-et-Oise, à une heure de Paris-Luxembourg. Je suis allé le voir, sachant que le docteur n'aurait pas le temps de revenir me voir de sitôt.
— Le docteur n'est pas revenu ?
— Non, il m'a fait dire que les commissions qu'il avait à faire à Paris étaient beaucoup plus longues et plus difficiles et plus ingrates qu'on ne pouvait raisonnablement le penser. Il ne pouvait donc venir chez moi et il était inutile que j'allasse le demander chez lui. Je suis allé voir Pierre Baudouin dans la maison de campagne où il demeure. C'était à l'aube du printemp»;. Les arbres en fleurs avaient des teintes et des lueur.s, des nuances claires et neuves et blanches de bonheur insolent semblables aux nuances que les Japonais ont fidèlement vues et qu'ils ont représentées. Les branches des arbres des bois transparaissaient mcrveilleusemonl au travers des bourgeons et des feuilles ou des fleurs moins épaisses comme la charpente osseuse d'un vertébré transparaît dans les images radiographées de son corps. Notre ami Pierre Baudouin, qui est un classique, et même, en un sens, un conservateur, me dit qu'il redoutait l'incertitude anxieuse de cette jeunesse et la transparence mystérieuse des arbres. Il ultcndait impatiemment l'heure prochaine où les arbres auront leur beauté pleine, où le feuillage épais cachera normalement, naturellement, décemment, convenablement, modestement la charpente intérieure. Il admet qu'en hiver les arbres à feuilles caduques soient des squelettes, parce que l'hiver est la saison de la mort. Mais il demande qu'aussitôt que la saison de vie a rayonné du soleil et rejailli de la terre nourrice, les arbres se vêtent rapide-
ENTRE DEUX TRAINS ment de leur feuillage habituel. Car il convient, me disait-il, que nos regards humains nous donnent humainement les images végétales des végétaux patients. Mais il ne convient pas que nos regards humains nous donnent d'eux sans appareil je ne sais quelle image mystérieuse, animale et radioscopée.
— Je le reconnais bien là. Il est toujours aussi extraordinaire.
— Mais il n'en est pas moins capable d'accepter la beauté de ce printemps. Vois, me disait-il, aucun arbre à fleurs, soigneusement et artificiellement cultivé par des jardiniers décorateurs, n'est aussi beau que les fleurs utiles des arbres à fruits. Quelle fleur de parade, quels catalpas, quels magnolias et quels paulownias sont aussi beaux que ce vieux poirier tout enneigé de ses flocons de fleurs? Quel enseignement pour qui sait voir .
— Je le reconnais bien là : il déteste le langage figuré, mais il est passionné d'instituer des paraboles. Parfois il est extraordinairement sage, et souvent je me demande s'il n'est pas un peu fou. Croit-il toujours que l'on ne peut parler aux hommes sinon en instituant des dialogues.
— Il veut toujours instituer. Et c'est un spectacle louchant, lamentable et ridicule que celui de ce pauvre garçon qui ne sait pas bien comme il fera pour donner du pain l'année prochaine à sa femme et à ses enfants, mais qui attend comme une bêle de somme que la vie ingrate lui laisse l'espace d'instituer des dialogues, des histoires, des poèmes et des drames ainsi que pouvaient le faire les auteurs des âges moins pressés.
— Il a toujours cette incapacité parfaite à sentir le ridicule?
ŒUVRES DE PROSE
— Toujours. Aucun homme, autantque j'en connaisse, n'est plus incapable que lui de s'apercevoir comme il est parfois ridicule.
— C'est un garçon extraordinaire. Groit-il toujours que l'on ait le droit de lancer dans la circulation un drame en trois pièces comptant un nombre incalculable d'actes bizarres, avec des indications ridicules, exigeant, tout compte fait, six ou huit heures de représentation, d'une représentation qui ne viendra jamais, exigeant, en attendant, 752 — je dis sept cent cinquante-deux pages d'impression, d'ailleurs non foliotées, ce qui, vraiment, n'est pas commode, pages dont la moitié sont restées tout à fait blanches, ou à peu près, et dont la seconde moitié portent de si rares et de si singulières écritures que, vraiment, ce n'était pas la peine, — un volume, si j'ai bonne mémoire, mesurant vingt-cinq centimètres de long sur presque seize centimètres et demi de large et au moins quatre centimètres et demi d'épaisseur, mesurée au dos, — et pesant, tout sec, entends bien : pesant 1 kilo 520 — un kilogramme cinq cent vingt grammes, c'est-à-dire plus d'un kilo et demi, plus de trois livres.
— Il ne désespère pas de faire un jour des livres dont le poids aille jusqu'à passer deux kilos et qui sans doute serviront à ceux qui les auront de la main de l'auteur, car personne jamais ne les achètera. Ceux qui les auront de la main de l'auteur et qui, n'ayant aucun jardin à labourer, seront forcés de faire de la gymnastique en chambre, seront heureux d'avoir à leur disposition des livres aussi lourds, qui les dispenseront d'acheter des haltères.
— Croit-il toujours qu'il faille alignera la fin des livres
les noms, tous les noms de tous les citoyens qui les ont industriellement faits, compositeurs, metteur en pages, correcteur, imprimeurs, prote et ceux que j'ignore?
— Toujours. Il cherche le moyen d'y mettre aussi les fondeurs de caractères et les fabricants de papier. Il finira parles chiffonniers qui ont ramassé le chiffon.
— Il finira par avoir l'air d'être payé pour faire de la réclame.
— II finira suspect : encres Lorilleux, papier Darblay, d'Essonnes.
— Que pense-l-il des cahiers ?
— Je le lui ai demandé : Je suis ton ami, me réponditil. Quel dommage que tu passes tout ton temps, que tu dépenses tous tes soins à un travail aussi futile. Qu'importent ces quinzaines? Et qu'importent les événements de ces quinzaines ? Et qu'importent ces attaques et ces accusations quinzenières. Je sais aussi bien que toi, — sans en avoir l'air, car je ne suis pas nouvelliste et je n'en fais pas profession, — je sais aussi bien que toi que M. Vaillant est devenu un redoutable maître d'école et M. Guesde un archevêque dangereux pour la santé sociale. Je sais aussi bien que toi que M. Alexandre Zévaès est un misérable escroc de consciences, en admettant qu'il n'ait jamais été un jeune escroc d'argent. Je sais tout cela. Et j'en sais bien d'autres. Mais qu'importe le passage de ces misérables événements ? Le temps que vous passez, les forces que vous dépensez à ces attaques et à ces accusations est la contribution que vous faites aux méfaits de ces gens. Vous accroissez l'eirel nuisible de leurs combinaisons si par vous, et autant qu'il est en vous, elles sont cause efficiente qu'un honnête homme ait sa vie honnête interceptée, ait son
travail honnête interrompu. Vous alourdissez inconsidérément — A ce moment je le priai de me reparler à la deuxième personne du singulier, puisque ces cahiers n'engagent que ma responsabilité personnelle, individuelle. — Tu alourdis inconsidérément ta vie et ta pensée, inconsidérément la vie et la pensée de les amis, camarades, correspondants et lecteurs en les appesantissant sur ces laideurs et sur ces vilenies. Cela est mal sain. Mieux vaut garder son âme sereine et traiter les grandes questions. J'espérai un moment que tes cahiers toui-ncraient ainsi. L'heureux et providentiel avertissement delà grippe, ainsi que l'auraient nommé nos amis chrétiens, faillit te détourner des contingences vaines. Alors tu revins au Pascal. Mais pour traiter honnêtement cette grande question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité, je ne dis pas pour l'épuiser, à peine les cahiers entiers d'une année entière, ou plutôt à peine les cahiers entiers de quatre ou cinq ans pouvaient-ils suffire. Mais tu as redouté le ridicule, qui n'existe pas, et qui n'est qu'une imagination sociale ; toi qui n'es pas un peureux, tu as redouté le ridicule, et pourtant le ridicule n'est qu'une imagination des peureux. Et tu as redouté l'autorité des censeurs, toi qui fais profession d'ignorer toutes les autorités. Pressé de toutes ces peurs, tu nous as donné quelques misérables citations du grand Pascal, citations lamentablement mesquines et déplorablement tronquées et inconvenablement brèves : au lieu qu'il était honnête simplement de nous donner des citations quatorze ou quinze fois plus longues, puisque les citations capitales alFérentes à la question que tu osais mettre en cause étaient au moins quatorze ou quinze foig plus longues. Tu as négligé tout
ENTRE DEUX TRAINS
bonnement, — et cela serait scandaleux s'il y avait quelque scandale, — tu as négligé bonnement cette considération que toute la démonstration de la vérité de la foi chrétienne, et la théorie du miracle, et celle des prophéties, pour m'en tenir aux toutes prochaines, sont liées indissolublement à cette question de la vie et de la mort. Gomment en effet examiner utilement la question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité si l'on n'a pas examiné d'abord la question de savoir si vraiment il y a eu quelque miracle, et, avant tout, ce que c'est quun miracle et surtout la question capitale de savoir si en un sens tout n'est pas miracle, ou n'est pas un miracle. J'admets que l'on résolve ces questions par la négative et pour ma part d'homme, après y avoir longtemps pensé, crois bien que je suis disposé à nier qu'il y ait des miracles particuliers ou individuels, tout en réservant pour longtemps encore mon opinion sur la question de savoir s'il n'y a pas miracle ou un miracle universel — car l'universel est d'atteinte un peu plus difficile. Comment examiner un peu la question de l'immortalité de l'âme si l'on n'a pas commencé par étudier la question du salut, qui enveloppe celle de la grâce et de la prédestination. Et qui a commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination, il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il en finira. Et derechef et inversement, comment aborder une seule des questions qui sont afférentes à cette vie avant d'avoir au moins essayé d'examiner la question de la vie et de la survie et de la mort. Comment procéder à l'action quotidienne, et comment se guider aux incessantes combinaisons inévitables, comment voter aux élections municipales
ŒUVRES DE PROSE voisines si l'on n'a pas commencé par essayer au moins de commencer d'examiner les grands problèmes. Sinon, et si vous êtes aveugle, qu'importent les spectacles accidentels ; et si vous êtes sourd, qu'importent les auditions accidentelles. Mais tu as été lâche, tu as eu peur de l'opinion ; qui sait ? tu as sans doute eu peur de tes abonnés, de tes souscripteurs, que sais-je? malgré ce que tu dis au commencement de la deuxième page de ta couverture, que la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration : ces fonctionsdemeurent libres. Ainsi tu as préféré maltraiter les questions, parce que tu t'es imaginé, comme un ignorant que tu es, qu'elles ne se défendent pas. Et tu as préféré maltraiter Pascal, — car c'était le maltraiter, que de le citer aussi brièvement, — parce qu'il est mort, et que tu crois qu'il ne peut plus rien dire, — au lieu de le représenter, comme tu le devais selon les conseils de ta cupidité naturelle, qu'étant mort il ne pouvait te réclamer aucun droit d'auteur et qu'ainsi tu pouvais en citer tant que tu voulais sans alourdir ce que lu nommes l'établissement de tes cahiers. Mais non, tu préfères t'attaquer au citoyen Lafargue, un homme qui n'existe pas, que pas un de tes lecteurs ne connaît, qui n'est ni un orateur, ni un savant, ni un écrivain, ni un homme d'action, ni un auteur, ni un homme, et en qui je soupçonne à présent que tu introduis arbitrairement quelque apparence d'existence pour avoir ensuite le facile plaisir de le combattre. Vanité littéraire de ce facile plaisir. Comment n'as-tu pas vu, si tu es sincère, que tu fais le jeu de ces gens-là quand tu imprimes leurs discours et quand tu les critiques. N'as-tu pas vu que tu fais le jeu de ces joueurs-là. que tu leur donnes
ENTRE DEUX TRAINS une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait de s'imposera l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.
Là est le vice capital de tes cahiers : ils sont intéressants. Je ne te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels, trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique. Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est quil y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles aux camaraderies littéraires ; mais ce n'est pas beaucoup de leur faute ; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul, on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public avait reçu comme il convenait ce Cyrano de Bergerac, dont les
ŒUVRES DE PROSE journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand n'aurait jamais osé lui proposer ce jeune Aiglon, dont les journaux ont dit tant de bien. « Quand on voit le style naturel », dit Pascal, « on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur. Plus poetice quant hurnane iocutus es. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. » Passage auquel M. Havet a mis les notes suivantes : après style naturel : « C'est-à-dire, quand on voit que le style est naturel. » Après :el on trouve un homme, il nous renvoie à Méré, Discours de la Conversation, page 76 : « Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur. Eh quoi ! me répondit cet homme, ne le suis-jepas? — Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant, et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme. » A quoi M. Ilavet ajoute : « C'est plutôt encore Montaigne que Méré qui a dû inspirer à Pascal cette pensée : et à qui s'appliquc-t-elle mieux? » Après la citation latine, au mot poetice, M. Havet nous apprend que cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle n'a pas le môme sens que dans Pascal. Mais il pense que Pascal emprunte sans doute à quelqu'un celte citation. Enfin, après ces mots, e/ même de théologie, M. Havet se demande si c'est là un retour sur les Provinciales. Je suis d'accord avec Pascal sur ce que l'on est tout étonné et ravi quand on s'attendait de voir un auteur et qu'on trouve un homme. Seulement cela suppose que l'on n'est ni étonné ni ravi quand on s'attend de voir un auteur et qu'on ne trouve personne.
ENTRE DEUX TRAINS Et je ne suis pas si difficile que Pascal. Je ne demande pas toujours Tétonnement et le ravissement. Ainsi quand je crois trouver un homme et que je trouve un auteur, sans doute je suis surpris, mais je me dis qu'après tout c'est encore cela, que c'est un homme qui fait son métier, et que si cet homme fait son métier honnêtement et consciencieusement, je n'ai pas à me trouver malheureux, mais seulement moins heureux, ce qui est tout à fait différent. Je suis un peu comme ce quelqu'un de Méré, non pas que je sois fort savant. Mais si Ton me reprochait de parler en auteur, je répondrais comme ce quelqu'un : « Après tout, ne le suis-jepas? » Et je ne vois pas bien ce que l'on pourrait m'opposer. Je ne vous reproche donc pas, en méthode générale, que Ton ne voie que vous dans vos cahiers. Je ne vous reproche pas non plus, dans l'espèce, que je ne voie que vous dans vos cahiers. J'admets très bien que ceux qui vous ont assez vu n'aillent pas vous voir encore dans vos cahiers. Mais moi je ne vous ai pas vu bien souvent, surtout depuis que je suis malheureux. La question ne se pose pas pour moi.
— Je le laissais ainsi aller, à la deuxième personne du pluriel, parce que j'entendais bien qu'il ne s'adressait qu'à moi seul ; mais je constatais que ce pluriel convenait àce que ses phrases fussent bien pleines.
Il continua :
— Mais ce que je vous reproche, mon ami, c'est l'efïort visible, — trop souvent et trop visible, — que vous faites pour que vos cahiers soient intéressants. Cela est in-
ŒUVRES DE PROSE
supportable. On sent que vous faites vos cahiers intéressants. Vous voulez qu'ils soient intéressants, qu'ils intéressent monsieur le lecteur, qu'ils intéressent monsieur le provincial. Et vou.s y réussissez trop souvent. Vous présentez les demandes et les réponses, les problèmes et les solutions comme elles seraient si elles étaient intéressantes, comme elles seraient intéressantes, ou parfois comme elles sont intéressantes, mais non pas comme elles sont. Ecoutez, je suis votre ami : je me demande certains jours si vous ne cherchez pas à plaire. Je te préviens qu'à ce jeu-là tu ne risques rien moins que la probité native.
Je ne fais aucune réserve sur ta sincérité ; mais je ne me fais aucune illusion sur ton intelligence : elle est movenne, et peu perspicace. Tu as une aversion sincère de la démagogie, et tu tends à exercer une espèce particulière de la démagogie, une agogie de quelques-uns, une arislagogie, qui est la plus dangereuse agogie, parce qu'elle est la moins grossière. Tout homme qui veut plaire est à sa manière un démagogue. Tu lis beaucoup de journaux, trop de journaux, pour ta santé, beaucoup trop de quotidiens, et nous savons combien est vaine l'action du journaliste, et toi-même, si je te pressais, tu en conviendrais. Alors? pourquoi t'es-tu fait journaliste ? Car tu es journaliste. Au lieu que tu pourrais employer ta jeunesse finissante à lire les bons auteurs, qui sont nombreux, que l'on connaît mal, et que tu ne connais pas. Puis tu emploierais ta maturité commençante à quelque travail épais, honnêtement ennuyeux. Les travaux épais font plus pour l'action que les fantaisies plus ou moins réussies, que vous croyez légères. Descartes et Kant ont plus fait pour préparer ce qu'il
ENTRE DEUX TRAINS y a de bon dans ce que vous nommez la Révolution Sociale que toutes les boutades et tous les calembours des journalistes. Faisons des livres épais.
— Très lourds.
C'était mon ami René Lardenois qui se réveillait.
— Non, mon ami, je n'interrompais pas notre ami Pierre Baudouin. Le malheureux continuait comme il voulait. Et je me serais fait un scrupule de le troubler. D'abord je connais à peu près bien tous ses sentiments, et je ne m'en moque jamais, surtout devant lui. Puis rien de sa part ne saurait m'étonner. Enfin le pauvre malheureux, s'il est parfaitement décidé à n'écrire que des dialogues, poèmes, histoires, drames, et autres grandiloquences, a été si longtemps privé d'écrire ce qu'il voulait et de parler comme il voulait, qu'il se laisse inattentivement aller à laisser déborder sa parole non écrite, sous n'importe quelle forme, et qu'il y aurait eu quelque cruauté à vouloir endiguer ce débordement.
— Alors il consent à parler en prose?
— Il parle comme il peut.
Je lui demandai seulement si, après cette vive critique, il avait encore l'intention de s'abonner aux cahiers, que je lui servais éventuellement.
— Oui, me répondit-il, comme si cette réponse allait de soi. Car j'ai beau vous désapprouver hautement, je sais trop comme il est difficile de faire le commencement de n'importe quoi, loin qu'on puisse faire n'importe quoi, pour me donner le désavantage de contribuer à vous tuer, vos cahiers et vous. Je suis occupé à vendre une terre que ma femme avait en Bourgogne; cette vente me rapportera quelques centaines de francs. Elle
OEUVRES DE PROSE me rapporterait beaucoup plus si ma terre demeurait sur la place de la Concorde. Mais on fait ce qu'on peut. Aussitôt que je les aurai touchés, je vous donnerai une cinquantaine de francs. Moyennant quoi vous me compterez comme abonné ferme. Ce sont mes réserves dernières; mais je suis trop pauvre pour ménager mes réserves. Je ne sais même pas si nous avons le droit de nous ménager des réserves. .le préfère vous donner d'une seule fois tout ce que je pourrai pour le moment, car si je vous promettais de vous verser des souscriptions mensuelles régulières, je ne le pourrais pas, et même si je le pouvais je ne tiendrais pas ma promesse, pourtant sincère; je ne m'aperçois pas quand les mois passent. Il faut me le pardonner. Si le facteur ne m'apportait pas un nouveau calendrier pour avoir ses étrennes je ne saurais pas qu'un an s'est passé, je ne saurais pas que je vieillis. Vous pouvez donc me compter parmi vos abonnés fermes.
— Je te compterai quand tu auras versé.
— Tu feras comme il te plaira.
— S'il en est ainsi, lu trouveras aux cahiers, aussitôt que j'aurai le temps d'en exposer l'institution, une réponse non négligeable aux reproches que tu m'as faits.
— Oui, dit Lardenois : c'est un des nombreux articles que tu as promis et que tu ne feras jamais.
— Nous verrons.
— Nous verrons.
— Puis je lui demandai ce qu'étaient devenus les exemplaires de ce drame en trois pièces dont j'ai un exemplaire et dont j'ai gardé la mémoire.
L'œuvre avait à peine atteint son milieu quand Marcel Baudouin cessa d'y travailler. Il est mort en effet le
ENTRE DEUX TRAINS samedi 21 juillet 1896. Pierre Baudouin la continua et finit d'écrire à Paris en juin 1897. Puis, comme il avait quelque arg'ent, et qu'il ne prévoyait pas les disettes futures, il fit imprimer. On tira mille exemplaires et on clicha, car ce Pierre Baudouin n'avait alors aucune idée de ce que c'est qu'une opération de librairie. Sur ces mille exemplaires, l'auteur en donna au moins deux cents à ses amis, à ses camarades, aux amis de ses amis et aux camarades et amis de ses camarades et amis. Ceux qui avaient quelque argent et qui savaient que l'auteur n'en avait pas beaucoup achetaient le volume au prix marqué: dix francs. Ceux qui n'avaient pas d'argent, et ils étaient nombreux, l'acceptaient bien amicalement. On ne fit aucun service de presse, l'auteur déclarant que la véritable publication n'aurait lieu que plus tard. Les exemplaires qui demeuraient dormirent un long- sommeil dans les maisons de plusieurs amis et pour la plupart dans la librairie de /a Revue Socialiste^ alors autonome et domiciliée passage Choiseul, 78. Un seul exemplaire fut vendu commercialement, et encore l'auteur est-il autorisé à considérer cet achat comme un témoignage de cordialité personnelle. Un bon nombre d'exemplaires furent perdus, parce que le brocheur inaitenlif, dépourvu de tout foliotage, ahuri de l'aspect inaccoutumé des pages, avait effectué des interpolations extraordinaires. La publication n'eut jamais lieu. C'est une opération qui déplait invinciblement à ce Pierre Baudouin. Et si elle avait lieu elle ne réussirait pas. Il fit transporter plus tard les exemplaires inpubliés chez Georges Reliais, libraire, 17, rue Cujas. Ils sont échus aujourd'hui à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, dont ils doivent encombrer le magasin exté-
OEUVRES DE PROSE rieur. Un recensement récent a permis de savoir qu'il en restait 670 exemplaires.
Ici mon ami René Lardenois prit sur ma table un vieux petit crayon et un morceau de papier blanc déchiré, marmonna quelques mots incompréhensibles : sept fois deux quatorze et je retiens un ; sept fois cinq trente-cinq et un trente-six, et je reliens trois; sept et troix dix ;
Six fois deux douze et je retiens un ; cinq fois six trente, et un, trenle-et-un, et je retiens trois ; six et trois neuf;
Quatre ; six et deux huit ; un ; neuf et un dix. Un '^ chilTre à droite. 11 mit une virgule.
Et s'écria brusquement : mille dix-huit kilos, quatre cents grammes : il n'est pas étonnant qu'il soit encombré, le magasin.
J'entendis alors qu'il avait calculé le poids total de ces six cents ou six cent soixante-dix volumes. Je lui répondis :
— Je ne saisni par expérience ni par témoignage que le magasin soit encombré. C'est sur le calcul aussi que je fondais cette supposition.
Notre ami Pierre Baudouin me conta qu'il avait alors de grandes ignorances et qu'il avait eu soin de signer les exemplaires qu'il vendait et donnait à ses amis el camarades ; et même, ayant un respect superstitieux de sa signature et de toute écriture sienne, il avait eu soin d'éviter que les mots qu'il soussignait fussent de simples formules vaines et menteuses. Mais, depuis, il advint cette histoire incroyable: que pendant une certaine affaire dont le nom m'échappe et qui, m'a dit Baudouin, passionna la France et le monde au cours
ENTRE DEUX TRAINS
des deux dernières années, pendant celte certaine atïaire dont Baudouin m'a cependant livré le nom —
— N'est-ce pas de l'affaire Dreyfus qu'il t'a voulu parler ?
— Je crois me rappeler que tel fut bien le nom qui frappa mon tympan.
— A Rayonne il y a quelques personnes encore, plusieurs historiens, qui n'ont pas oublié ce nom.
— Pendant l'affaire Dreyfus donc, si tel est bien le nom que nous devons lui donner, il advintcette histoire incroyable : que plusieurs de ceux qui avaient accepté les exemplaires les plus amicalement et sincèrement signés s'imaginèrent que l'auteur, leur ami, était affilié à un mystérieux syndicat formé à seule fin de livrer aux bourgeois étrangers, en particulier aux Anglais, la France entière, de Calais à Perpignan, de Brest à Nice, de Domremy à Orléans, passant par Jargean, Reims et Rouen, sans compter les colonies. Ceux qui voulaient pourtant lui garder leur estime ancienne imaginèrent que, sans être affilié, il contribuait sottement ou naïvement à faire les affaires de ce syndicat. Il saisit rapidement cette occasion qu'il avait de faire quelque démarche ridicule. Un jour que la menace d'un coup de force définitif était plus imminente, il écrivit à un de ses anciens amis que ces soupçons lui devenaient insupportables, et que l'ami eût à y renoncer, ou à lui renvoyer la Jeanne d'Arc. L'ami lui renvoya la Jeanne d'Arc. Pierre Raudouin était à peine remis de cet émoi que déjà l'affaire dont le nom m'échappe était oubliée. Alors il advint à ce malheureux une histoire encore plus incroyable : parmi les destinataires qui étaient censés affiliés au même syndicat de livraison que lui, une
ŒUVRES DE PROSE respectable minorité, peu nombreuse, mais compacte, se déclara, qui pensa tout haut et sincèrement que par sa conduite individuelle, et sans qu'il y eût syndicat, mais seulement anarchie et personnalisme, à présent l'auteur trahissait le socialisme révolutionnaire, à qui, en particulier, le poème est dédié. Pierre Baudouin n'est pas remis encore de cette inculpation ou de ce malentendu ; il n'y comprend rien, et de cette incompréhension lui vient cet air stupide que nous lui voyons quelquefois.
Quand je vis que Pierre Baudouin me confiait ainsi le résumé, au moins partiel, de l'histoire extérieure et de l'histoire morale de son livre, je m'enhardis jusqu'à lui demander quelques explication? sympathiques sur la disposition intérieure du poème. Résolument, mais posément, il m'arrêta aux premiers mots : Non, mon ami, je ne puis vous donner les quelques explications que vous me demandez bienveillamment. Caries quelques renseignements que vous me demandez sont liés indissolublement aux idées, ou, si vous le voulez, aux opinions que j'ai sur l'art, en particulier sur l'art dramatique. Et pour exposer mes opinions sur l'art dramatique, il est indispensable que l'on lasse au moins un dialogue —
— Naturellement, interrompit mon ami Lardenois.
— un dialogue, assez long, et que je préfère écrire moi-même, aussitôt que j'en aurai le temps, ce qui ne saurait tarder.
Ne voulant pas lui faire de peine en contrariant sa manie habituelle, je me gardai bien de sourire et je n'insistai pas. Je me permis alors de lui demander ce qu'il pensait faire des six cents exemplaires inemployés.
ENTRE DEUX TRAINS — Vraiment, mon ami, me répondit-il, je n'y pensais pas. Mais puisque vous me le demandez, je serais heureux que ces exemplaires fussent lus. Seulement je ne sais pas du tout comment je les pourrais faire lire. Jamais le public ne les achètera. Ils sont trop cher, trop lourds, trop sing^uliers. Je ne veux rien devoir à aucun journaliste. Je ne veux faire aucune sollicitation. Et s'il est tout à fait impossible de vendre, il est à peu .près impossible de donner. Le temps n'est plus où il me restait quelque argent. Après avoir été assez riche pour faire imprimer ces gros volumes, je suis devenu assez malheureux pour ne pouvoir plus payer les frais, qui sans doute seraient considérables, de l'cnA'oi que j'en ferais aux hommes libres à qui je les enverrais.
Voyant que ce malheureux auteur était accablé d'un vain désir, je ne pus lui dissimuler plus longtemps que ces cahiers étaient devenus récemment une puissance d'argent formidable et qu'il ne s'en fallait plus que de quelques lieues terrestres qu'ils atteignissent aux confins enchantés des régions où règne l'opinion publique. Il en parut un peu mécontent, et inquiet pour moi. Mais sans lui laisser le temps de s'abandonner à son malheureux naturel : s'il en est ainsi, lui dis-je, permettez moi d'organiser la distribution de ces exemplaires. A ce mot d'organiser, son visage douteux se rasséréna soudain : Oui, me dit-il, je sais que vous êtes le grand organisateur, et ce qui me plaît en vous, c'est que ce que vous organisez se porte assez volontiers mal. Je suis écœuré des gens qui réussissent. Vous, au moins, vous n'organisez pas pour la réussite. Et cela se voit. Je vous permets donc d'organiser la dispersion des volumes. Agissez comme il vous semblera bon. Mais,
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conclut-il en riant, je ne veux rien savoir de toute cette cuisine,
— Je veux croire, lui répondis-je très sévèrement, que tu n'es pas de ceux qui mangent la cuisine et qui méprisent le cuisinier. J'exige que tu m'entendes. Voici mon plan :
Je vais demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition de vouloir bien mettre à ma disposition gratuitement et sans condition les six cent soixante-dix exemplaires dont elle a reçu le domaine et l'administration. Autant que je connaisse le conseil d'administration de celte Société, il se fera un plaisir cordial de me les accorder.
Aussitôt que j'aurai sa réponse favorable, je ferai transporter une centaine environ de ces exemplaires au siège des cahiers, mais non pas tous à la fois, pour ne pas écraser les porteurs. El à tous les abonnés fermes et gratuits, mais non pas, bien entendu, aux éventuels, qui viennent le lundi et le jeudi me donner le bonjour, je leur en donnerai à chacun au moins un exemplaire. .Ainsi nous serons débarrassés de quelques-uns, sans frais.
Ici commenceront les difficultés financières. J'ai reconnu, après une longue expérience et de nombreux déboires, que la seule manière d'en venir à bout est d'ouvrir un compte. On n'est pas forcé de savoir ce que Tony mettra. Maison ouvre un compte. Un doit et avoir. Doit M. Pierre Baudouin, auteur peu solvable, auteur dramatique à peine solvable, tant d'envois delà Jeanne d'Arc à nos abonnés fermes et gratuits de Paris, de la province, et de l'extérieur, mais non pas à nos abonnés éventuels, bien entendu, et encore seulement à ceux
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de nos abonnés fermes et gratuits qui n'auraient pas reçu le volume à la première expédition ou distribution. A M. Pierre Baudouin. Sais-tu ce que tu as?
— Je sais que je n'ai rien.
— Tu ne te doutes pas de ce que tu as : homme ignorant et inhabile. Tu as le produit d'une souscription que j'ouvre aux cahiers et que nos camarades ne manqueront pas d'accueillir aux Journaux pour tous. Qu'adviendra-t-il de cette souscription, c'est ce que tu sauras en lisant de quinzaine en quinzaine, ou de mois en mois, c'est selon, la couverture des cahiers.
— Je lis toujours attentivement la couverture, me répondit-il naïvement, parce que c'est le plus intéressant.
— Pour ménager les finances qui te reviennent, je commencerai par expédier aux Parisiens. Autant que je me rappelle mon ancien métier de libraire.
— C'est vrai, tu fus libraire.
— Autant que je me rappelle mon ancien métier, les colis postaux de Paris pour Paris, jusqu'à cinq kilos, ne coûtent que cinq sous. Cent exemplaires pour vingt-cinq francs : c'est pour rien. Il est même ennuyeux que l'on ne puisse pas envoyer trois exemplaires à la même personne. Cela ne reviendrait pas plus cher. Les difficultés financières commenceront à devenir sérieuses pour la province, où réside la banlieue, et pour l'extérieur. Envoyé par la poste, un imprimé ordinaire, sous bande, ou un imprimé expédié sous forme de lettre ou de carte postale ou sous enveloppe ouverte peut avoir jusqu'à quarante-cinq centimètres sur toutes les faces : nous sommes donc au-dessous du maximum accordé, nous résidons à l'intérieur des limites instituées. Le poids maximum est de ti'ois kilos : ici encore nous sommes
ŒUVRES DE PROSE au-dessous ; et ici, du moins, n'aurions-nous pas le désavantage et le remords de ne pas épuiser nos avantages, ou plutôt nous aurions le désavantage de ne pouvoir envoyer un livre avoisinant trois kilos, mais nous n'aurions pas le remords de n'avoir pas à envoyer deux ou plusieurs volumes à la même adresse, car deux volumes ensemble passeraient les trois kilos. Malheureusement l'administration des postes exige alors qu'on affranchisse l'envoi à cinq centimes par cinquante grammes. Ainsi est fixée la taxe d'affranchissement. A ce taux et selon ce tarif, chacun des exemplaires nous reviendrait, avec l'emballage, à trente-et-un et trente-deux sous. Nous serions donc obérés, si la vile complaisance des prédécesseurs de M. Mougeot et de M. Millerand n'avait institué les colis postaux. L'affranchissement des colis postaux est obligatoire au départ. Us ne doivent contenir ni matières cxplosibles, inflammables ou dangereuses, ni articles prohibés par les lois ou règlements de douane ou autres, ni lettres, ni notes ayant le caractère de correspondance. Toutefois, l'envoi peut contenir la facture ouverte réduite aux énonciations constitutives de la facture. Tout cela nous convient. Poids : trois, cinq ou dix kilos : nous allons bien. Pour les raisons dessus dites, nous choisissons le colis postal de trois kilos. A domicile ou poste restante 0 franc 85, dix-sept sous : nous serons moins obérés. Aucune condition de volume ni de dimension n'est exigée pour les colis de 0 à 5 kilos circulant à l'intérieurde la France, de l'Algérie, de la Corse, ou entre la Corse et la France. Bien. Nous passons. Mais l'administration ne nous dit rien des colis do 0 à 5 kilos circulant de l'Algérie à la Corse ou de l'Algérie à la France. Pourrons-nous passer?
ENTRE DEUX TRAINS Enfin nous verrons. D'ailleurs les conditions de dimensions et de volume exigées des colis de cinq à dix kilos, transportés à l'intérieur de la France continentale ou à l'intérieur de la Corse et de l'Algérie sont si larges que je suis moralement rassuré : ces colis ne peuvent excéder la dimension de un mètre cinquante sur une face quelconque. Déplus, les colis de cinq à dix kilos échangés entre la France, la Corse, l'Algérie et la Tunisie peuvent atteindre la longueur de un mètre cinquante, à la condition de ne pas excéder le volume de cinquantecinq décimètres cubes. En tout ceci nous sommes loin de compte, et nous pouvons hardiment passer. Où passerons-nous ? Jusqu'à dix kilos les colis peuvent circuler à l'intérieur de la France, de la Corse et de l'Algérie et dans les relations entre la France, la Corse, l'Algérie, la Tunisie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Au delà commencent les régions mystérieuses hérissées de tarifs bizarres. Maison ne saurait quitter son pays sans risquer la maie aventure. Enfin, je prends tout sur moi : cent exemplaires demandés à domicile, environ zéro franc; cent exemplaires envoyés dans Pai'is, environ ving-cinq francs; moins de cinq cents exemplaires envoyés en provipce et ailleurs, allons, cinq cents francs nous suffiront largement pour le tout. Il est bien entendu que je commencerai par envoyer à ceux de nos abonnés qui me feraient la commande ferme et qui m'enverraient le montant des frais d'envoi. Je suis, par ailleurs,» curieux de voir que les cahiers puissent ramasser pour cinq cents francs de souscriptions à cette fin.
Que ce fût par devoir ou par politesse que notre ami Pierre Baudouin écoutât mes calculs, je soupçonne à la
fin qu'il écoutait fort distraitement, car j'avais à peine achevé qu'il me dit un petit oui de complaisance et qu'il donna passage à une réflexion malencontreusement relardée: Mon ami, dit-il en me reconduisant par delà le vieux poiriernon moins blanc, pour plaire à vos beaux esprits, vous parlez un peu légèrement de votre première philosophie. Je plains tout jeune homme qui ne s'est pas encore passionné pour ou contre la liberté, pour ou contre le déterminisme, pour ou contre l'idéalisme, pourou contre la morale de Kant, pour ou contre l'existence de Dieu, pour ou contre Dieu, comme s'il existait. Je plains tout jeune homme qui, peu après qu'il se fut assis, lui douzième, aux bancs en escalier devant les tables noires étroites, ne s'est pas violemment passionné pour ou contre les enseignements de son professeur de philosophie. Et je plains tout homme qui n'en est pas resté à sa première philosophie, j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le bienheureux appétit. Ne plus s'occuper des grandes questions, mon ami, c'est comme de fumer la pipe, une habitude que l'on prend quand l'âge vous gagne, où l'on croit que l'on devient homme, alors que c'est que l'on est devenu vieux. Heureux qui a gardé la jeunesse de son appétit métaphysique.
Ainsi conclut provisoirement notre ami Pierre Baudouin. Mon pauvre ami, continua-t-il en me quittant, méfiez-vous du bel air. 11 est toujours dangereux. Mais il est plus particulièrement désagréable quand on y tâche laborieusement. Soyez comme un de vos jeunes abonnés de province. On m'a dit qu'un très jeune ami à vous, tout récemment sorti du lycée, à ce que je pense, naturellement simple ou gardé du faux orgueil par la
ENTRE EUX TRAINS
convenance de sa vie ordinaire, soldat ou récemment libéré, employé modestement quelque part, vous avait écrit que vous aviez traité la question de l'immortalité de l'âme d'une manière qui lui plaisait, et vous demandait de traiter ainsi la question de Dieu. J'admire la simplicité de ce jeune homme, s'il s'est imaginé que vous aviez traité la première question. Mais j'aime le soin qu'il a eu de vous demander ce qu'il vous a demandé.
Ainsi finit Pierre Baudouin. Je le quittai, sans plus.
— Il est temps, que tu l'aies quitté. Car je te quittais avant. Et je l'eusse déjà fait, si je n'avais oublié de corriger un point de ce que tu as dit. Quelqu'un qui t'aurait tout à l'heure entendu, se serait imaginé que tu pensais que le prochain Congrès de l'Enseignement Secondaire entrait en série avec les congrès précédents.
— Non, ami : si peu que je sois perspicace, et de si moyenne intelligence que je sois, quand j'ai vu que la commission d'oi'ganisation du prochain congrès était présidée par l'honorable M . Croiset, rue Madame, 54, et quand j'ai vu que le secrétaire général en était l'honorable M. H, Bérenger, 8, rue Froideveaux, j'ai bien pensé qu'il y avait quelque cérémonie de changée. On n'était pas habitué à voir de tels noms aux congrès de l'enseignement. 11 me reste quelque souvenir encore des anciens congrès. J'ai en mains: Université française: Second Congrès des Professeurs de V Enseignement Secondaire Public — 1898 — Rapport général par Emile Chauvelon, alors Professeur au lycée Saint- Louis, édité chez Armand Colin. Le premier congrès,
OEUVRES DE PROSE tenu en 1897, avait été rapporté généralement par M. Gaston Rabaud, alors et encore professeur au lycée Charlemagne, si j'en crois l'annuaire. J'avais, à tout hasard, fait demander quelques renseignements à quelqu'un de particulièrement bien situé pour savoir: Il y aura un congrès d'enseignement secondaire officiel — administratif par son esprit, sa direction et tout le reste — international. Ce n'est pas sans peine que le congrès de Pâques 1899 avait renoncé à en conserver l'initiative, — car M. Bourgeois avait aufortsé les Professeurs à tenir un congrès international en 1900. Mais le congrès de 1899 y renonça parce que tout le monde sentait bien que l'on ne pourrait faire autrement, parce que tous étaient fatigués de lutter contre les petites querelles et les tracasseries qu'on nous suscitait. C'est ce congrès officiel qui se tiendra du 31 juillet au 6 août. Aura-t-on un congrès des Professeurs de l'Enseignement, national « mais largement ouvert aux étrangers » — comme l'avait décidé ce même congrès de 1899 ? D'après ce que m'a dit ce soir un de mes collègues, la question est encore pendante, malgré plusieurs démarches faites auprès du ministre. Mon impression est qu'il n'aura pas lieu, que personne n'y tient, — et mon opinion est que, dans les circonstances actuelles, il n'est guère à désirer qu'il ait lieu, car toute action d'ensemble me paraît impossible.
Tels furent les renseignements que me donna quelqu'un de particulièrement bien situé pour savoir.
— Bien. Qui t'aurait tout à l'heure entendu pouvait s'imaginer que je pensais que nos honorables collègues de l'Enseignement secondaire public venaient aux congrès à seul fin de participer à je ne sais quels banquets
ENTRE DEUX TRAINS
somptueux ou, comme on dit, à des agapes fraternelles, ou pour se faire décorer gouvernementalement.
— Je sais qu'il n'en était rien. Les compagnies de chemins de fer n'accordaient pas même une réduction. Je lis dans le Rapport général que j'ai, au discours de M. Rabaud :
En avril 1897, cent neuf établissements étaient représentés; nous avons aujourd'hui — en 1898 — l'adhésion de cent cinquante-trois lycées ou collèges, et beaucoup de professeurs assisteront, à titre personnel, à nos réunions.
Tous, délégués ou non délégués, ont d'autant plus de mérite à avoir fait le voyage que, malgré nos efforts, nous n'avons pu le leur faciliter. A notre demande de réduction de tarif, les Compagnies de chemins de fer, même celle de l'État, ont répondu avec ensemble par un refus bref, net et sec .
Nous avons prié M. le ministre de l'instruction publique d'intervenir et il a saisi aussitôt de la question M. le ministre des travaux publics. Celui-ci a répondu :
Sollicitées déjà l'an dernier (1 ) d'accorder cette faveur aux mêmes congressistes, les Compagnies ont répondu par un refus basé sur la prolongation de la validité des billets d'aller et retour qui est exceptionnellement consentie à l'occasion des vacances de Pâques. La situation étant exactement semblable cette année, une nouvelle démarche aboutirait vraisemblablement à un nouvel échec ; vous
(1) Ni le ministre de l'instruction publique, ni celui des travaux publics n'avaient fait l'an dernier de démarches en notre faveur.
OEUVRES DE PROSE reconnaîtrez avec moi qu'il est préférable de ne pas s'y exposer.
Pour le ministre, le conseiller d'État, directeur des chemins de fer, Signé : Lethif.b
Hein: est-il bon, ce conseiller des chemins de fer, qui ne veut pas vous exposer. Je ne sais pas ce qui advint l'année suivante.
— A présent, messieurs, que nous avons fini mes corrections, au revoir, je me sauve.
Il était déjà au premier passé, quand je le rappelai :
— Tu oublies ta montre.
Elle reposait sous le Descartes.
— Prends-la: il ne faut jamais exagérer l'exactitude.
— Je devais rester un quart d'heure. Je suis resté cinquante-six minutes. Je vais manquer la moitié de mes commissions.
— Tu prendras le Montrouge-Gare de l'Est pour aller plus vite. 11 esta moitié à traction mécanique.
— Ah ! On attelle un cheval et un moteur ?
— Non je veux dire qu'il y a encore des voitures où on attelle trois chevaux, et qu'il y en a déjà, d'affreusement peintes, oià on attelle un moteur.
— Au revoir. C'est le progrès. Au revoir. Adieu.
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL
16 novembre 1900,
Si je voulais comme on le fait communément lancer la deuxième série de ces cahiers, je commencerais par annoncer que jai pris V interview la plus considérable du monde, — et cela serait vrai, puisque j'ai en mains la sténographie du congrès socialiste international récemment tenu à Paris, puisque je suis le seul éditeur, officiel ou non, qui ait en mains et puisse et veuille donner cette sténographie. Mais pas plus que l'année dernière nous ne parlerons celte année un langage nouveau.
La deuxième série de ces cahiers comportera vingt cahiers sans doute, espacés à peu près de quinzaine en quinzaine au long de cette année scolaire. De plus en plus, et très opportunément, Tannée scolaire devient l'année ouvrière, au moins pour le travail intellectuel. Comme il convient nous travaillerons à nos cahiers pendant que la plupart de nos abonnés travailleront de leurs métiers. Puis dans le temps que nos abonnés se reposeront de leur travail nous nous reposerons de ce travail aussi. Le premier cahier de la deuxième série
OEUVRES DE PROSE passera sans doute une quinzaine après ce douzième et dernier cahier de la première série. Le vingtième et dernier cahier de la deuxième série passera sans doute en fin juin, non seulement avant le commencement des vacances, mais avant le commencement des examens et des concours, parce que les examens et les concours sont aussi, en un sens, une vacance du travail sérieux. Pour situer vingt cahiers en huit mois, de novembre à juin, nous aurons même à les serrer un peu. — Ces cahiers auront de quatre-vingts à cent vingt pages.
Dans ces cahiers nous continuerons à dire entièrement la vérité.
Nous dirons entièrement vrai. Nous continuerons à donner des documents et des renseignements impartialement choisis de ce que nous aurons vu et de ce que nous saurons qui intéresse la révolution sociale au sens où nous la préparons quand nous préparons la naissance et la vie de la cité harmonieuse. Les hommes et surtout les événements ont d'eux-mêmes à peu près déterminé une période écoulée de l'action socialiste en France, — incluse du premier congrès national au deuxième. La Sociéfé nouvelle de librairie et d^édilion, 17, rue Cujas, Paris, nous a donné le compte rendu sténographique officiel de ce premier congrès. La même Société nous prépare et va nous donner le compte rendu sténographique officiel de ce deuxième congrès. Mais les congrès ne sont que les manifestations cérémonielles de mouvements profonds et durables. Et s'il est indispensable de garder les traces des manifestations, il n'est pas moins indispensable que les mouvements profonds et durables soient conservés pour
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL
l'historien. Sous ce titre courant : du premier congrès an deuxième ces cahiers publieront, les documents et les renseig^nements que nous pensons que l'historien doit avoir de l'action socialiste incluse entre les deux premiers congrès nationaux. Nous ferons eu particulier lout ce que nous pourrons pour publier en cahiers les comptes rendus des séances tenues par le singulier comité général que nos lecteurs n'ont pas oublié.
Cependant que nous réunirons et que nous publierons les documents et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir de la précédente période, la présente période marchera. Et ici nous serions fort embarrassés, forcés que nous serions de vivre à la fois dans deux périodes, comme historien de la précédente et comme citoyen de la contemporaine, si dès le commencement de l'année dernière Hubert Lagardelle n'avait fondé le Mouvement Socialiste à seule fin de produire au lecteur les renseignements qu'il peut demander sur l'action socialiste pendant qu'elle se fait, pendant qu'elle se meut. Laissant donc à nos camarades et à nos amis le soin de produire au mieux ces renseignements d'action pour ainsi dire contemporains, nous serons d'autant plus libres pour publier nos documents et nos renseignements d'histoire sur l'action faite un peu après qu'elle est faite.
Quand nous aurons publié les documents et les renseignements qui nous conduiront par les voies de l'histoire du premier congrès au deuxième, alors, mais alors seulement, à son heure historique et seulement à cette heure, sans souci de la réclame et sans aucun zèle de la concurrence, nous publierons ce compte rendu sténographique du congrès socialiste intern»-
œUVRES DE PROSE tional que seuls nous avons, que seuls nous pouvons publier. Il m'est particulièrement pénible de le déclarer, mais il est indispensable que je le déclare : tout compte rendu analytique ou synlhélique, ofliciel ou officieux, quand même un nouveau comité général, et quand même un nouveau congrès Tinveslirait et le sanctionnerait, — aucun nouveau compte rendu ne peut fournir du congrès international un texte historique. Si puissants que soient les comités et les congrès ils ne peuvent pas décréter ou voter qu'un texte fabriqué sera désormais le texte historique. Cette impuissance leur est commune avec les conseils de guerre. Et de même que nous aurons fait le pont du premier congrès national au deuxième, ainsi nous ferons un plan d'accès au congrès international. Sous ce litre courant: la préparation du conseil international, nous publierons en introduction le recensement des documents préparatoires, depuis le congrès de Londres.
Quand le printemps sera venu, il est probable que le» organisations socialistes nalionalement constituées et les fédérations départementales et régionales tiendront leur troisième congrès. Que ce congrès soit, comme l'espèrent Jaurès et plusieurs citoyens, un congrès constituant, ou qu'il soit, comme les deux premiers, un congrès parlementaire, il marquera sans doute la fin d'une période encore dans l'histoire de l'action socialiste. Sous ce titre courant: (/u deuxième congrès au troisième ces cahiers publieront aussitôt après les documents et les renseignements de la période ainsi déterminée. En particulier, de même que nous avons publié les réponses données par les militants socialistes à la consultation internationale ouverte à la Petite Repu-
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL blique sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand, ainsi nous publierons les réponses utilement sérieuses données par les militants socialistes à la consultation nationale ouverte aux Congrès sur les meilleurs moyens de constituer le parti socialiste français.
Enfin sous ce titre le ministère de Millerand nous publierons autant que nous le pourrons le recensement textuel des arrêtés ministériels signés, des décrets présidentiels cojilresignés, et des lois votées dans les questions ouvrières par M. Millerand ou sur sa proposition ou avec sa collaboration.
Nous nous réservons de publier tous documents et renseignements qu'il y aurait lieu sur les sujets particuliers qui n'entreraient pas en ces grandes rubriques.
Des commentaires distincts et libres accompagneront cette année encore nos documents et nos renseignements.
Parmi le.s documents contemporains, c'est-à-dire parmi ceux de la période où nous paraissons, nous ne publierons que ceux qui sont à la fois d'un usage évidemment immédiat et utiles à conserver. En particulier nous continuerons impartialement à publier tous les renseignements que l'on nous demandera sur les formes accessibles d'action bonne évidemment, que ces formes soient officiellement ou ne soient pas classées parmi les formes reconnues de l'action socialiste.
Par un arrangement nouveau et pour faciliter le travail de nos abonnés, toutes les fois que les documents et les renseignements formeront corps, au lieu de les éparpiller en plusieurs cahiers, nous les laisserons
ŒUVRES DE PROSE
d'ensemble, et au besoin nous les garderons isolés de toute contamination. Et alors le cahier sera pour le travail un recueil et un véritable volume indépendant. El il ne sera plus en ce sens un cahier que pour Tadministration. Nous pouvons par exemple espérer que nous aurons un cahier qui sera tout entier de la consultation nationale, des cahiers qui seront tout entiers du congrès socialiste international.
Pareillement toutes les fois que des collaborateurs libres nous feront l'amitié de nous apporter des cahiers, nous ferons tout ce que nous pourrons pour que l'auteur soit vraiment libre dans son cahier libre. Toulle cahier, texte et couverture, lui appartiendra.
La liberté typographique de l'écrivain représentera l.i liberté morale de l'auteur. Et le cahier sera pour le travail et pour l'action vraiment un livre indépendant el libre. Et en ce sens il ne sera plus un cahier que pour l'administration. 11 n y aura jamais parmi nous aucune relation d'auteur à directeur, d'employé à employeur, aucune subordination, mais corrélation d'homme libre à homme libre, d'auteur à gérant sans intermission commerciale d'autorité bourgeoise. L'auteur écrira sous sa responsabilité personnelle sincèrement et librement, vraiment. Il n'engagera pas le prochain. Le prochain ne l'engagera pas. Il n'engagera pas Tadminislration des cahiers. Ladministration des cahiers ne l'engagera pas. Il ne sera tenu qu'à user de sa liberté.
C'est dans ces conditions que nous avons demandé au citoyen Francis de Vressensé des cahiers de politique el d'a,clion internationale. Non seulement il nous a promis que dans le courant de l'année il nous en donnerait
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL deux ou trois, mais il nous a promis qu'il aurait prêt pour cet automne un cahier d'ensemble sur la politique internationale du socialisme, sujet auquel il pensait luimême.
C'est aussi à ces conditions que nous avons demandé à Hubert Lagardelle des cahiers de théorie et d^action socialiste. Il nous donnera dans un mois tout un cahier intitulé: les intellectuels devant le socialisme. — le problème de la petite bourgeoisie . Deux mois plus tard il nous donnera tout un cahier au moins sur /e socialisme municipal en France. Les cahiers de Lagardelle entreront en brochures en série dans la bibliothèque du Mouvement Socialiste.
Aux mêmes conditions nous demanderons, quand il y aura lieu, des cahiers à plusieurs citoyens.
Pareillement enfin quand nous donnerons des travaux de science ou des œuvres d'art — inclassables ou classées drames, romans ou poèmes — le cahier sera vraiment pour le travail et pour la beauté une œuvre indépendante, pure et libre. Libre de nous. Et en ce sens il ne sera plus un cahier que pour l'administration. Car étant assurés que nous devons commencer la révolution sociale par la révolution de nous-mêmes, par la révolution sociale morale de nous-mêmes, c'est pour nos cahiers d*abord que nous avons remplacé le gouvernement des auteurs par l'administration, la saine et libre et vraiment socialiste administration de leurs œuvres. Si donc j'avais encore à publier la lumière de Jérôme et Jean Tharaud, au lieu de la couper en trois morceaux comme je le fis, je la donnerais toute pareille à l'admirable tirage à part que nous en avons fait. Quand au printemps
ŒUVRES DE PROSE nous publierons des mêmes Tharaud Orphée en Frioul nous en ferons un très beau livre entièrement libre aux mains des auteurs.
A ces conditions nous publierons avant le premier cahier de Lagardelle un roman, si nous pouvons le nommer ainsi, la première œuvre publiée de René Salomé : uen l'action sera le deuxième cahier de lu deuxième série.
A ces conditions nous publierons bientôt un drame satirique: le 5acc/}U5 de notre ami Lionel Landry. Notre ami est récemment parti pour la Chine. Il a obtenu dans le corps expéditionnaire français un poste évidemment inoffensif. Par son métier même il est qualifié pour nous envoyer des courriers. Il nous enverra des courriers de Chine. Un court billet qu'il m'envoie du bateau me promet un courrier sur le transport des troupes cxpéditioimaires. Ce premier courrier pourra passer en janvier.
Notre ami Henri Genevray, heureusement retourné parmi nous après deux ans de voyage intercontinental, nous donnera des cahiers de voyage. Il commencera par nous donner un cahier d'ensemble sur l'expansion coloniale devant le socialisme.
Léon Deshairs nous donnera cette année au moins un cahier d'art.
Enfin et surtout je dois annoncer mystérieusement qu'une excellente compagnie formée d'aînés que nous avons — pour dire le très beau mot une équipe de bons ouvriers littéraires — se prépare à entrer encore dans ces cahiers.
Mais l'œuvre que nous publierons avec une singulière cordialité sera de M. Antonin Lavergneun long roman:
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL Jean Coste, ou V instituteur de village. L'auteur est luimême un ancien instituteur, un primaire de culture et de métier. Il est devenu professeur d'école normale primaire. Il pouvait comme tout le monde faire sa petite cosmosociographie. Mais cet honnête homme a fait le roman, l'histoire de ce qu'il sait. Jean Coste passera sans doute en trois cahiers.
Nous envoyons ferme ces cahiers à tous nos anciens abonnés. Leur abonnement, ayant commencé du premier janvier dernier, est valable jusqu'au 31 décembre prochain. Nous prions seulement ceux d'entre eux qui ne nous ont pas encore acquitté leur abonnement de vouloir bien considérer que depuis le commencement nous payons nos imprimeurs ordinaires. Ce serait une erreur de s'imaginer que l'on ne doit pas nous payer parce que nous sommes socialistes. Nous sommes assurés que la plupart de nos camarades les ouvriers compositeurs, les correcteurs et les imprimeurs sont socialistes aussi. Mais c'est justement parce qu'ils sont socialistes que Vimprinierie de Su resnes les paie comptant au tarif syndical. Pour aujourd'hui nous prions ceux de nos anciens abonnés qui n'ont pas pensé encore à le faire de vouloir bien nous apporter ou nous envoyer en un mandat le montant de leur abonnement. — Nous prions instamment ceux de nos anciens abonnés qui auraient déménagé pendant les vacances de vouloir bien nous donner sans aucun retard leur nouvelle adresse, pour que nos fiches et le répertoire soient rectifiés avant le commencement de la deuxième série.
Nos anciens abonnés savent que nous avons réguliè-
OE U V R E s DE PROSE rement envoyé les cahiers de la première série à plus de trois cents abonnés gratuits, pour la plupart instituteurs, dont les noms et adresses nous avaient été communiqués par l'administration des Journaux pour tous, 19, rue Cujas, Paris. Huit mois d'exercice patient et de correspondance active ont permis à celte administration de nous communiquer plus de cinq cents nouveaux noms. Nous les avons acceptés. Si lourd que soit financièrement pour nous un tel service, nous enverrons donc régulièrement les cahiers de la deuxième série à plus de huit cents abonnés gratuits, pour la plupart instituteurs, choisis pertinemment.
Nous prions instamment nos amis non seulement de vouloir bien eux-mêmes s'abonner, mais de vouloir bien aussi nous présenter et honnêtement nous procurer le plus d'abonnés qu'ils pourront. Nous savons de certain que beaucoup de personnes s'imaginent innocemment qu'elles ont assez fait pour ces cahiers quand elles les ont lus par communication. Nous nous permettons d'attirer leur attention sur ce qu'il y aurait de parasitaire à user indirectement de cette publication sans participer aux frais de son établissement.
Nous envoyons éventuellement ces cahiers à plus de deux mille huit cents personnes automatiquement choisies parmi celles qui peuvent s'y intéresser.
Nous les envoyons d'abord éventuellement aux abonnés du Mouvement Socialiste. La direction de cette revue amie a bien voulu nous faire communiquer la liste administrative de ses abonnés. Nous espérons qu'ayant par le Mouvement connaissance pragmatique de
DEUXIÈME SERIE AU PROVINCIAL
Taction socialiste internationale pendant qu'elle se meut ils demanderont à nos cahiers celle indispensjible connaissance historique de l'action que l'on ne peut donner qu'un peu après que se sont dessinés les temps de repos.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les abonnésdu bultelindel Union pour l'action morale. Uadministiation de cette revue a bien voulu nous communiquer la liste de ses abonnés. Nous leur envoyons éventuellement nos cahiers. Nous sommes en effet de ceux qui ne peuvent nullement distinguer la révolution sociale de la révolution morale, en ce double sens que d'un côté nous ne croyons pas que l'on puisse opérer profondément, sincèrement, sérieusement la révolution morale de l'humanité sans opérer toute la révolution de son habitat social, et qu'inversement nous croyons que toute révolution formelle serait vaine si elle ne comportait pas le labourage et la profonde éversion des consciences.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les correspondants de la Ligue française pour la défense des droits de Vhoninie et du citoyen. L'administration de cette ligue a bien voulu nous communiquer son dernier bulletin. Nous y avons trouvé imprimés les noms des républicains actifs qui ont constitué à Paris et surtout en province des sections de la ligue. Nous pensons que nous avons obtenu ainsi une liste sérieuse d'anciens dreyfusards. Or il n'échappera pas à nos lecteurs que nous sommes les seuls dans une certaine région qui ayons exactement gardé la juste rigueur méthodique de l'ancienne action dreyfusiste. Alors que les différents Etats Majors dreyfusistes, comme la plu-
ŒUVRES DE PROSE part des Étals Majors, délaissaient la considération des droits pour la contemplation des avanta^^es, nous avons seuls dans une certaine ré;;ion, — et nous n'en sommes aucunement heureux, — continué nous-mêmes à respecter rigoureusement la méthode que nous avions demandé que l'on respectât. Nous pensons aussi que nous réussirons à démontrer à ces nouveaux abonnés que la révolution sociale, au sens où nous la préparons, peut seule donnera tous les hommes le véritable exercice de tous les droits humains, peut seule instituer une cité humaine où tous les hommes soient accueillis comme des citoyens véritables.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à beaucoup d'universitaires, professeurs de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire, instituteurs et professeurs de l'enseignement primaire et de l'enseignement primaire supérieur, soit qu'ils fussent abonnés déjà au bullelin de l'Union pour l'action morale, soit que nous ayons demandé leur nom à l'annuaire. Nous espérons que leur enseignement pourra se nourrir des documents et des renseignements, des commentaires, des travaux et des œuvres qu'ils auront dans ces cahiers. Nous espérons qu'ils n'hésiteront pas à nous avouer pour un des leurs, à voir dans ces cahiers le travail d'enseignement que nous y mettons avant tout.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers aux secrétaires et aux délégués des groupes socialistes qui aux récents congrès constituaient à peu près un parti opposé au parti de la domination autoritaire. Nous regrettons que le secrétariat du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire nous ait refusé communication de ses listes. Nous regrettons toujours tout ce qui sera du huis clos.
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL
Nous n'avons pu avoir une liste sérieuse des principaux syndicalistes. Nous envoyons éventuellement nos cahiers aux citoyens secrétaires et délégués des groupes adhérents à la Fédération Socialiste Révolutionnaire, et aux Fédérations départementales et régionales. Nous les envoyons éventuellement aux Coopératives socialistes.
Autant que nous l'avons pu nous envoyons éventuellement nos cahiers aux universités populaires, aux sociétés sérieuses d'enseignement laïque et de culture postscolaire. A ces institutions surtout conviennent les principaux éléments dont nos cahiers sont formés. Si la libre pensée n'impliquait pas une audience impartiale et attentive infatigablement accordée à l'impartiale proposition des documents et des renseignements, des commentaires, des travaux et des œuvres, elle ne serait plus qu'une lamentable contrefaçon de la pensée dogmatique, delà serve pensée.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à plusieurs visiteurs des pauvres. Nous savons qu'une charité intelligente et constante ne larde pas à s'apercevoir que la société présente est mécaniquement organisée pour faire des pauvres et de la pauvreté.
Quand nous aurons fini de publier la deuxième série de nos cahiers, nous publierons un index, devenu indispensable, de ces deux séries.
POUR MA MAISON
21 décembre 1900
En janvier 1898 mon ami l'éminent historien Pierre Deloire publiait dans la Revue Socialiste, sous la rubrique ordinaire littérature et philosophie, un article que je lui demande la permission de reproduire en entier :
M. Henry Bérenger a ouvert dans la Bévue Bleue une très intéressante enquête sur /es responsabilités de la Presse contemporaine.
Parmi les réponses qui! a reçues, celle de M. Lucien Marc, directeur de V Illustration, est à citer la première, parce qu'elle pose, en fait, la question, dans le détail.
Envisageons la presse au point de vue industriel. Sa matière première est le papier blanc, quelle transforme en feuilles imprimées. Souvent, les frais de la transformation dépassent le prix de vente du produit fabriqué, et le bénéfice ne vient que des sous-produits, ainsi qu'il arrive pour beaucoup d'industries.
En journalisme, le sous-produit, c'est la publicité.
...Contrairement à l'opinion courante, ce ne sont pas les journaux à bon marché qui ont le plus besoin des annonces
OEUVRES DE PROSE
pour équilibrer leur budj^et. Le Petit Journal, le Petit Parisien, journaux à un sou, gagnent sur leur papier. Par contre, voici le compte d'exploitation du Figaro pour l'exercice 1896 :