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LE PORCHE DU MYSTÈRE DE LA DEUXIÈME VERTU

Madame Gervaise rentre.

Madame Gervaise La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance.

La foi ça ne m'étonne pas.

Ça n'est pas étonnant.

J'éclate tellement dans ma création.

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.

Dans toutes mes créatures.

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la

mer.

Dans l'univers de mes créatures.

Sur la face de la terre et sur la face des eaux.

LE PORCHE

Dans les mouvements des astres qui sont dans le ciel. Dans le vent qui souffle sur la mer et dans le vent qui

souffle dans la vallée.

Dans la calme vallée.

Dans la recoite vallée.

Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes des

forêts.

Et dans l'homme.

Ma créature.

Dans les peuples et dans les hommes et dans les rois et

dans les peuples.

Dans l'homme et dans la femme sa compagne. Et surtout dans les enfants.

Mes créatures.

Dans le regard et dans la voix des enfants. Car les enfants sont plus mes créatures.

Que les hommes.

Ils n'ont pas encore été défaits par la vie.

De la terre.

Et entre tous ils sont mes serviteurs.

Avant tous.

Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent

dans le calme de la vallée.

Dans la vallée recoite.

Et le regard des enfants est plus pur que le bleu du

ciel, que le laiteux du ciel, et qu'un rayon d'étoile

dans la calme nuit.

Or j'éclate tellement dans ma création.

Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine. Dans le pain et dans le vin et dans l'homme qui laboure

et dans l'homme qui sème et dans la moisson et dans

la vendange.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Dans la lumière et dans les ténèbres.

Et dans le cœur de l'homme, qui est ce qu'il y a de plus

profond dans le monde.

Créé.

Si profond qu'il est impénétrable à tout regard. Excepté à mon regard.

Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la

tempête qui fait bondir les feuilles.

Des arbres dans la forêt.

Et au contraire dans le calme d'un beau soir. Dans les sables de la mer et dans les étoiles qui sont

un sable dans le ciel.

Dans la pierre du seuil et dans la pierre du foyer et

dans la pierre de l'autel.

Dans la prière et dans les sacrements.

Dans les maisons des hommes et dans l'église qui est

ma maison sur la terre. Dans l'aigle ma créature qui vole sur les sommets. L'aigle royal qui a au moins deux mètres d'envergure

et peut-être trois mètres.

Et dans la fourmi ma créature qui rampe et qui amasse

petitement.

Dans la terre.

Dans la fourmi mon serviteur.

Et jusque dans le serpent.

Dans la fourmi ma servante, mon infime servante, qui

amasse péniblement, la parcimonieuse.

Qui travaille comme une malheureuse et qui n'a point

de cesse et qui n'a point de repos.

Que la mort et que le long sommeil d'hiver.

haussant les épaules de tant d'évidence, devant tant dévidence.

LE PORCHE

J'éclate tellement dans toute ma création.

Dans l'infime, dans ma créature infime, dans ma servante infime, dans la fourmi infime.

Qui thésaurise petitement, comme l'homme.

Gomme l'homme infime.

Et qui creuse des galeries dans la terre.

Dans les sous-sols de la terre.

Pour y amasser mesquinement des trésors.

Temporels.

Pauvrement.

Et jusque dans le serpent.

Qui a trompé la femme et qui pour cela rampe sur le ventre.

Et qui est ma créature et qui est mon serviteur.

Le serpent qui a trompé la femme.

Ma servante.

Qui a trompé l'homme mon serviteur.

.l'éclate tellement dans ma création.

Dans tout ce qui arrive aux hommes et aux peuples, et aux pauvres.

tët même aux riches.

Qui ne veulent pas être mes créatures.

Et qui se mettent à l'abri.

D'être mes serviteurs.

Dans tout ce que l'homme fait et défait de mal et de bien.

(Et moi je passe par dessus, parce que je suis le maître et je fais ce qu'il a défait et je défais ce qu'il a fait.)

Et jusque dans la tentation du péché.

Même.

Et dans tout ce qui est arrivé à mon fils.

A cause de l'homme. Ma créature.

Que j'avais créé.

Dans l'incorporation, dans la naissance et dans la vie et dans la mort de mon fils.

Et dans le saint sacrifice de la messe.

Dans toute naissance et dans toute vie. Et dans toute mort.

Et dans la vie éternelle qui ne finira point. Qui vaincra toute mort.

J'éclate tellement dans ma création.

Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles.

La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.

Ça n'est pas étonnant.

Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu'à moins d'avoir un cœur de pierre, comment n'auraient-elles point charité les unes des autres.

Gomment n'auraient-ils point charité de leurs frères.

Commentneseretireraient-ilspointle pain delà bouche, le pain de chaque jour, pour le donnera de malheureux enfants qui passent.

LE PORCHE

Et mon fils a eu d'eux une telle charité.

Mon fils leur frère.

Une si grande charité.

Mais l'espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne.

Moi-même.

Ça c'est étonnant.

Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se

passe et qu'ils croient que demain ça ira mieux. Qu'ils voient comme ça se passe aujourd'hui et qu'ils

croient que ça ira mieux demain matin.

Ça c'est étonnant et c'est bien la plus grande merveille

de notre grâce.

Et j'en suis étonné moi-même.

Et il faut que ma grâce soit en effet d'une force

incroyable.

Et qu'elle coule d'une source et comme un fleuve

inépuisable.

Depuis cette première fois qu'elle coula et depuis

toujours qu'elle coule.

Dans ma création naturelle et surnaturelle. Dans ma création spirituelle et charnelle et encore

spirituelle.

Dans ma création éternelle et temporelle et encore

éternelle.

Mortelle et immortelle.

Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu'elle

DE LA DEUXIÈME VERTU

coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de mon fils.

Quelle ne faut-il pas que soit ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle,

soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure ; et invisible, et immortelle, et impossible à éteindre ; que cette petite flamme du sanctuaire.

Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.

Une flamme tremblotante a traversé l'épaisseur des mondes.

Une flamme vacillante a traversé l'épaisseur des temps.

Une flamme anxieuse a traversé l'épaisseur des nuits.

Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour la création du monde.

Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation du monde.

Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour le salut du monde.

Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre au souffle de la mort.

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.

Et je n'en reviens pas.

Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.

Cette petite fille espérance.

Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Epouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L'Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année

dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de

givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne.

Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne

mangent pas.

Puisqu'elles sont en bois.

C'est cette petite fille pourtant qui traversera les

mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes

révolus.

Comme l'étoile a conduit les trois rois du fin fond de

l'Orient.

Vers le berceau de mon fils.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Ainsi une flamme tremblante.

Elle seule conduira les Vertus et les Mondes.

Une flamme percera des ténèbres éternelles.

Le prêtre dit.

Ministre de Dieu le prêtre dit :

Quelles sont les trois vertus théologales ?

L'enfant répond :

Les trois vertus théologales sont la Foi, F Espérance et la Charité.

- Pourquoi la Foi, l'Espérance et la Charité sont-elles appelées vertus théologales ?

- La Foi, V Espérance et la Charité sont appelées vertus théologales parce qu elles se rapportent immédiatement à Dieu.

— Qu est-ce que l'Espérance ?

•L'Espérance est une vertu surnaturelle par laquelle nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la gloire éternelle dans l'autre.

— Faites un acte d'Espérance.

— Mon Dieu, j'espère, avec une ferme confiance, que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde, et, si j'observe vos commandements, votre gloire dans l'autre, parce que vous me l'avez promis, et que vous êtes souverainement fidèle dans vos promesses.

On oublie trop, mon enfant, que l'espérance est une vertu, qu'elle est une vertu théologale, et que de toutes les vertus, et des trois vertus théologales, elle est peutêtre la plus agréable à Dieu.

Qu'elle est assurément la plus difficile, qu'elle est peut-être la seule difficile, et que sans doute elle est la plus agréable à Dieu.

La foi va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire il n'y a qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder. Pour ne pas croire il faudrait se violenter, se torturer,

DE LA DEUXIÈME VERTU

se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à l'envers, se mettre à l'envers, se remonter. La foi est toute naturelle, toute allante, toute simple, toute venante. Toute bonne venante. Toute belle allante. C'est une bonne femme que l'on connaît, une vieille bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une bonne femme de la paroisse, une vieille grand mère, une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires de l'ancien temps, qui sont arrivées dans l'ancien temps.

Pour ne pas croire, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. Pour ne pas voir, pour ne pas croire.

La charité va malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain il n'y a qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l'envers, se mettre à l'envers. Se remonter. La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C'est le premier mouvement du cœur. C'est le premier mouvement qui est le bon. La charité est une mère et une sœur.

Pour ne pas aimer son prochain, monenfant, il faudrait

se boucher les yeux et les oreilles.

A tant de cris de détresse.

LE PORCHE

Mais l'espérance ne va pas de soi. L'espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce.

C'est la foi qui est facile et de ne pas croire qui serait impossible. C'est la charité qui est facile et de ne pas aimer qui serait impossible. Mais c'est d'espérer qui est difficile.

à voix basse et honteusement.

Et le facile et la pente est de désespérer et c'est la grande tentation.

La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend seulement pas garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la petite espérance

S'avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs.

DE LA DEUXIÈME VERTU La première et la dernière.

Qui vont au plus pressé.

Au temps présent.

A l'instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs,

n'a de regard que pour les deux grandes sœurs. Celle qui est à droite et celle qui est à gauche. Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu. La petite, celle qui va encore à l'école. Et qui marche.

Perdue dans les jupes de ses sœurs.

Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui

traînent la petite par la main.

Au milieu.

Entre elles deux.

Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut. Les aveugles qui ne voient pas au contraire. Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs. Et que sans elle elles ne seraient rien. Que deux femmes déjà âgées.

Deux femmes d'un certain âge.

Fripées par la vie.

C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.

Car la Foi ne voit que ce qui est.

Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n'aime que ce qui est.

Et elle elle aime ce qui sera.

LE PORCHE La Foi voit ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Eternité.

L'Espérance voit ce qui sera.

Dans le temps et pour l'éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité même.

La Charité aime ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Éternité.

Dieu et le prochain.

Comme la Foi voit.

Dieu et la création.

Mais l'Espérance aime ce qui sera.

Dans le temps et pour l'éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité.

L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera

Dans le futur du temps et de l'éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.

Sur la route montante.

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

DE LA DEUXIÈME VERTU

Qui la tiennent par la main,

La petite espérance

S'avance.

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l'air

de se laisser traîner.

Comme une enfant qui n'aurait pas la force de marcher. Et qu'on traînerait sur cette route malgré elle. Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres. Et qui les traîne.

Et qui fait marcher tout le monde.

Et qui le traîne.

Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.

Mes trois vertus, dit Dieu.

Maître des Trois Vertus.

Mes trois vertus ne sont point autrement que des

hommes et des femmes dans une maison des

hommes.

Ce ne sont point les enfants qui travaillent. Mais on ne travaille jamais que pour les enfants. Ce n'est point l'enfant qui va aux champs, qui laboure

et qui sème, et qui moissonne et qui vendange et qui

taille la vigne et qui abat les arbres et qui scie le

bois.

Pour l'hiver.

Pour chauffer la maison l'hiver.

Mais est-ce que le père aurait du cœur à travailler s'il

n'y avait pas ses enfants.

LE PORCHE

Si ça n'était pas pour ses enfants.

Et l'hiver quand il travaille dur.

Dans la forêt.

Quand il travaille le plus dur.

De la serpe et de la scie et de la cognée et de la hache.

Dans la forêt glacée.

L'hiver quand les vipères dorment dans le bois parce

qu'elles sont gelées.

Et quand il souffle une bise aigre.

Qui lui transperce les os.

Qui lui passe au travers de tous les membres. Et il est tout transi et il claquerait des dents. Etle givre lui fait des glaçons dans sa barbe. Tout d'un coup il pense à sa femme qui est restée à la

maison.

A sa femme qui est si bonne ménagère.

Dont il est l'homme devant Dieu.

Et à ses enfants qui sont bien tranquilles à la maison. Qui jouent et qui s'amusent àc'le heure au coin du feu. Et qui peut-être se battent.

Ensemble.

Pour s'amuser.

Ils passent devant ses yeux, dans un éclair devant les

yeux de sa mémoire, devant les yeux de son âme. Ils habitent sa mémoire et son cœur et son âme et les

yeux de son âme.

Ils habitent son regard.

Dans un éclair il voit ses trois enfants qui jouent et qui

rient au coin du feu.

Ses trois enfants, deux garçons et une fille. Dont il est le père devant Dieu.

Son aîné, son garçon qui a eu douze ans au mois de

septembre.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Sa fille qui a eu neuf ans au mois de septembre.

Et son cadet qui a eu sept ans au mois de juin.

Ainsi la fille est au milieu.

Comme il convient.

Afin qu'elle soit défendue par ses deux frères.

Dans l'existence.

Un avant et l'autre après.

Ses trois enfants qui lui succéderontetquilui survivront.

Sur terre.

Qui auront sa maison et ses terres. ^

Et s'il n'a point de maison et de terres qui auront du

moins ses outils.

(S'il n'a point de maison et de terres ils n'en auront

point non plus.

Voilà tout.)

(Il s'en est bien passé pour vivre.

Ils feront comme lui. Ils travailleront.) Sa hache et sa cognée et sa serpe et sa scie. Et son marteau et sa lime.

Et sa pelle et sa pioche.

Et sa bêche pour bêcher la terre.

Et s'il n'a pas de maison et de terre. S'ils n'héritent pas sa maison et sa terre. Au moins ils hériteront ses outils.

Ses bons outils.

Qui lui ont servi tant de fois.

Qui sont faits à sa main.

Qui ont tant de fois bêché la même terre. Ses outils, à force de s'en servir, lui ont rendu la main

toute calleuse et luisante.

Mais lui, à force aussi de s'en servir, il a rendu poli et

luisant le manche de ses outils.

273 is

LE PORCHE

Et à force de travailler il a la peau aussi dure et aussi tannée que le manche de ses outils.

Au manche de ses outils ses fils retrouveront, ses fils hériteront la dureté de ses mains.

Mais aussi leur habileté, leur grande habileté.

Car il est un bon laboureur et un bon bûcheron.

Et un bon vigneron.

Et avec ses outils ses fils hériteront, ses enfants hériteront.

Ce qu'il leur a donné, ce que nul ne pourrait leur ôter.

(Presque pas même Dieu).

(Tant Dieu a donné à l'homme).

La force de sa race, la force de son sang.

Car ils sont sortis de lui.

Et ils sont Français et Lorrains.

Fils de bonne race et de bonne maison.

Or bonne race ne peut mentir.

Fils de bonne mère.

Et par dessus tout ce qui est par dessus tout avec ses outils et avec sa race et avec son sang ses enfants hériteront.

Ce qui vaut mieux qu'une maison et un morceau de terre à laissera ses enfants.

Car la maison et la terre sont périssables et périront.

Et la maison et la terre sont exposées au vent de l'hiver.

A cette bise aigre qui souffle dans cette forêt.

Mais la bénédiction de Dieu n'est soufflée par aucun vent.

Ce qui vaut mieux que les outils, ce qui est plus laborieux, plus ouvrier que les outils.

Ce qui fait plus de travail que les outils.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Et les outils finissent tout de même par s'user.

Gomme l'homme.

Ce qui vaut mieux, ce qui est plus durable que la race

et le sang.

Même.

Car la race même et le sang sont périssables et périront. Excepté le sang- de Jésus.

Qui sera versé dans les siècles des siècles. Et la race même et le sang sont exposés au vent de

l'hiver.

Et il peuty avoir un hiver des races.

Avec sa maison peut-être s'il en a une et sa terre. Avec ses outils sûrement et sa race et son sang ses

enfants hériteront.

Ce qui est au dessus de tout.

La bénédiction de Dieu qui est sur sa maison et sur sa

race.

La grâce de Dieu qui vaut plus que tout. Il le sait bien.

Qui est sur le pauvre et sur celui qui travaille. Et qui élève bien ses enfants.

Il le sait bien.

Parce qu'il l'a promis.

Et qu'il est souverainement fidèle dans ses promesses.

Ses trois enfants qui grandissent tellement. Pourvu qu'ils ne soient pas malades.

Et qui seront certainement plus grands que lui. (Gomme il en est fier dans son cœur).

Et ses deux gars seront rudement forts. Ses deux gars le remplaceront, ses enfants tiendront sa place sur la terre.

LE PORCHE

Quand il n'y sera plus.

Sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt.

Sa place dans l'église et sa place dans la maison.

Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne.

Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée.

Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi.

Sa place d'homme et sa place de chrétien.

Sa place de paroissien, sa place de laboureur.

Sa place de paysan.

Sa place de père.

Sa place de Lorrain et de Français.

Car c'est des places, grand Dieu, qu'il faut qui soient

tenues.

Et il faut que tout cela continue.

Quand il n'y sera plus comme à présent. Sinon mieux.

Il faut que la paysannerie continue.

Et la vigne et le blé et la moisson et la vendange. Et le labour de la terre.

Et le pâtour des bêtes.

Quand il n'y sera plus comme à présent. Sinon mieux.

Il faut que la chrétienté continue.

L'Église militante.

Et pour cela il faut qu'il y ait des chrétiens. Toujours.

Il faut que la paroisse continue.

Il faut que France et que Lorraine continue. Longtemps après qu'il ne sera plus.

Aussi bien comme à présent.

Sinon mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus et

DE LA DEUXIÈME V E R T U

où ses enfants tiendront sa place.

Sur terre.

Devant Dieu.

A ce temps où il ne sera plus et où ses enfants seront. Et quand on dira son nom dans le bourg, quand on

parlera de lui, quand son nom sortira, au hasard des

propos, ce ne sera plus de lui que l'on parlera mais

de ses fils.

Ensemble ce sera de lui et ce ne sera pas de lui, puisque

ce sera de ses fils.

Ce sera son nom et ce ne sera plus et ce ne sera pas

son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils. Et il en est fier dans son cœur et comme il y pense avec

tendresse.

Que lui-même ne sera plus lui-même mais ses fils. Et que son nom ne sera plus son nom mais le nom de

ses fils.

Que son nom ne sera plus à son service mais au service

de ses fils.

Qui porteront le nom honnêtement devant Dieu. Hautement et fièrement.

Comme lui.

Mieux que lui.

Etquand on dira son nom, c'est son fils qu'on appellera,

c'est de son fils qu'on parlera.

Lui il sera depuis longtemps au cimetière. Entour de l'église.

Lui, c'est-à-dire son corps.

Côte à côte avec ses pères et les pères de ses pères. Aligné avec eux.

Avec son père et son grand père qu'il a connus. Et avec tous les autres tous ceux qu'il n'a pas connus.

LE PORCHE Tous les hommes et toutes les femmes de sa race. Tous les anciens hommes et toutes les anciennes femmes. Ses ancêtres et ses aïeux.

Et ses aïeules.

Tant qu'il y en a eu depuis que la paroisse a été fondée. Par quelque saint fondateur.

Venu de Jésus.

Son corps, car pour son âme il y a longtemps. Qu'il l'a recommandée à Dieu.

La mettant sous la protection de ses saints patrons.

Il dormira, son corps ainsi reposera.

Parmi les siens, (attendant les siens).

Attendant la résurrection des corps.

Jusqu'à la résurrection des corps son corps ainsi reposera.

Il pense avec tendresse à ce temps où on n'aura pas

besoin de lui.

Et où ça ira tout de même.

Parce qu'il y en aura d'autres.

Qui porteront la même charge.

Et qui peut-être, et qui sans doute la porteront mieux.

11 pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus.

Parce que n'est-ce pas on ne peut pas être toujours.

On ne peut pas être et avoir été.

Et où tout marchera tout de même.

Où tout n'en marchera pas plus mal.

Au contraire.

Où tout n'en marchera que mieux.

Au contraire.

DE LA DEUXIÈME VERTU Parce que ses enfants seront là, pour un coup.

Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr.

Et le monde marchera mieux.

Plus tard.

Il n'en est pas jaloux.

Au contraire.

Ni d'être venu au monde, lui, dans un temps ingrat.

Et d'avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un

temps moins ingrat.

Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses

fils.

Est-ce qu'il ne travaille pas uniquement pour ses enfants.

Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus guère à lui qu'à cause de ses enfants.

(Si seulement on y pense quelquefois. Rarement.)

Quand son nom retentira (cordialement) dans le bourg,

C'est que quelqu'un appellera son fils Marcel ou son fils Pierre.

C'est que quelqu'un aura besoin de son fils Marcel ou de son fils Pierre.

Et les appellera, heureux de les voir. Et les cherchera.

Car c'est eux qui régneront alors et qui porteront le nom.

C'est eux qui régneront avec les hommes de leur âge et de leur temps.

C'est eux qui régneront sur la face de la terre.

Peut-être quelque temps encore un vieux qui se rappellera.

LE PORCHE Dira.

Les deux gars Sévin c'est des braves gars. Ça n'est pas étonnant.

Ils ont de qui tenir.

Le père était un si braire homme.

Et quelque temps les jeunes rediront de confiance. Le vieux était un si brave homme.

Mais déjà ils n'en sauront rien.

Puis ils ne sauront plus et cela même, ce propos même

se taira.

Il pense avec tendresse au temps où il ne sera plus

même un propos.

C'est à cela, c'est pour cela qu'il travaille, car n'est-ce

pas pour ses enfants que l'on travaille.

Il ne sera plus qu'un corps dans six pieds de terre

sous six pieds de terre sous une croix. Mais ses enfants seront.

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera

plus.

Où il ne sera pas.

Où ses enfants seront.

Le règne de ses enfants.

Il pense avec tendresse à ce temps qui ne sera plus

son temps.

Mais le temps de ses enfants.

Le règne (de temps) de ses enfants sur la terre. Dans ce temps-là quand on dira les Sévin ce ne sera

pas lui mais eux.

Sans plus, sans explication.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Ses enfants porteront ce nom des Sévin.

(Ou ce nom des Chénin, ou ce nom des Jouffin, ou

Damrémont ou tout autre nom de Lorraine) Tout autre nom chrétien, français, lorrain.

A la pensée de ses enfants qui seront devenus hommes

et femme.

A la pensée du temps de ses enfants, du règne de ses

enfants.

Sur la terre, A leur tour,

Une tendresse, une chaleur, une fierté lui monte. (Mon Dieu ne serait-ce pas un orgueil.

Mais Dieu lui pardonnera.) Gomme ses fils dans la forêt seront vaillants, juste

Dieu.

Et des gars solides comme des chênes.

Dans la forêt quand soufflera la bise d'hiver. La bise aigre.

Qui leur traversera les os.

Et fera des glaçons dans leur barbe.

Il rit en pensant à la tête qu'ils feront.

Il rit en lui-même et peut-être même en dessus.

En dehors.

Quand il pense à la tête qu'ils feront quand ils auront de la barbe.

Et il pense avec tendresse à sa fille qui sera une si

bonne ménagère.

Parce que sûrement elle sera comme sa mère.

LE PORCHE

Il ne sera plus, lui c'est entendu il ne sera plus.

Il aura perdu le goût du pain.

Mais il y en aura d'autres, Dieu juste il y en aura

d'autres, 11 faut l'espérer, Qui ont déjà le goût du pain et qui sauront mordre

dans une bonne miche de pain.

Qui mangeront de bon appétit.

Leur pain de chaque jour.

Qui mangeront de bon appétit leur pain de chaque

jour et leur pain éternel.

(On se passera très bien de lui, et il ne sera plus à

(la) table, car il faut se pousser à table quand les

nouveaux venus viennent et poussent).

D'autres ses enfants qui vivront et qui mourront après

lui si tout se passe dans l'ordre.

Et qu'il retrouvera en paradis.

11 y en aura d'autres, Dieu merci :

Il faut que France continue.

Ni France ne chômera, ni chrétienté ni Lorraine.

Et la paroisse ne chômera pas.

Ni ne chômera point la vigne ni le blé.

C'est l'ordre que le père meure avant les enfants.

Il pense à eux, par une grâce de Dieu, aussitôt le sang

lui refoule au cœur.

Et le réchauffe tellement.

Et lui reflue dans tous les membres jusqu'au bout des

doigts.

Tellement que s'il avait bu un bon verre de vin de Meuse.

Des coteaux au-dessus de Cepoy.

Et cette onglée qu'il avait aux doigts, (et il avait beau souffler dans ses doigts).

Disparaît comme par enchantement.

Et il n'a plus qu'un tremblement de chaleur au bout des doigts.

Et la bise aigre.

Qui souffle toujours.

Parce qu'elle n'a pas d'enfants.

Parce qu'elle est une créature inanimée.

Et elle ne connaît pas toutes ces histoires-là.

La bise aigre dans la forêt.

Vient à présent lui glacer deux grosses larmes qui descendent bêtement sur ses joues.

Dans les sillons creusés de ses deux joues et qui viennent se perdre dans les broussailles de sa barbe.

Comme deux glaçons.

Alors lui, riant et honteux.

Riant en dedans et honteux en dedans et en dessus.

Et riant même tout haut.

Car il est doux et il est honteux de pleurer.

Pour un homme.

Alors le pauvre homme il veut faire le malin.

Celui qui n'a pas pleuré.

On veut toujours faire le malin.

Il regarde autour de lui sans avoir l'air de regarder si on ne le regarde pas.

Si on ne l'a pas vu.

Des fois.

Riant en lui-même et dans sa barbe à la dérobée.

LE PORCHE

Il se dépêche d'essuyer ces deux larmes sur sa joue.

Et de les effacer.

Il boit et lèche de la langue sur ses lèvres.

Au coin de ses lèvres l'eau salée de ses larmes.

Qui lui passe à travers la barbe.

Et aussi de sa main maladroitement.

Gauchement.

Obliquement.

De biais, en descendant.

Du revers de la souche du pouce il se dépêche d'effacer

ses larmes et la trace de ses larmes.

Pour qu'on ne s'aperçoive pas.

Pour qu'on ne voye pas qu'il a pleuré. Et qu'on n'aille pas se moquer de lui dans le bourg. Parce qu'il ne faut pas qu'un homme pleure.

Et sa femme qui aujourd'hui est restée à la maison.

Mais qui d'autres fois d'habitude va aussi aux champs.

Qui est si bonne femme de ménage.

Et si bonne chrétienne.

Est-ce qu'elle aurait autant de courage à l'ouvrage.

Et à faire son ménage.

Si elle ne travaillait pas pour ses enfants.

Ainsi, non autrement tout le monde travaille pour la petite espérance.

Tout ce que l'on fait on le fait pour les enfants. Et ce sont les enfants qui font tout faire.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Tout ce que l'on fait.

Comme si ils nous prenaient par la main. Ainsi tout ce que Ion fait, tout ce que tout le monde fait on le fait pour la petite espérance.

Tout ce qu'il y a de petit est tout ce qu'il y a de plus

beau et de plus grand.

Tout ce qu'il y a de neuf est tout ce qu'il y a de plus

beau et de grand.

Et le baptême est le sacrement des petits. Et le baptême est le sacrement le plus neuf. Et le baptême est le sentiment qui commence. Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve

jamais plus.

Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l'aube. Une jeunesse, une ardeur.

Un élan.

Une naïveté.

Une naissance qui ne se trouve jamais plus. Le premier jour est le plus beau jour. Le premier jour est peut-être le seul beau jour. Et le baptême est le sacrement du premier jour. Et le baptême est tout ce qu'il y a de beau et de grand. S'il n'y avait pas le sacrifice.

Et la consommation du corps de Notre-Seigneur.

LE PORCHE

Il y a dans ce qui commence une source, une race qui

ne revient pas.

Un départ, une enfance que Ton ne retrouve, qui ne se

retrouve jamais plus.

Or la petite espérance Est celle qui toujours commence.

Cette naissance

Perpétuelle.

Cette enfance

Perpétuelle. Qu'est-ce que l'on ferait, qu'est-ce que l'on

serait, mon Dieu, sans les enfants. Qu'est-ce que l'on

deviendrait.

Et ses deux grandes sœurs savent bien que sans elle

elles ne seraient que des servantes d'un jour. Des vieilles filles dans une chaumière.

Dans une cabane délabrée qui se démolit tous les jours

davantage.

Qui s'use à mesure.

Des vieilles femmes qui vieillissent toutes seules et qui

s'ennuient dans une masure.

Des femmes sans enfants.

Une race qui s'éteint.

Mais par elle au contraire elles savent bien qu'elles sont deux femmes généreuses.

DE LA DEUXIÈME VERTU Deux femmes d'avenir.

Deux femmes qui ont quelque chose à faire dans

l'existence.

Et que par cette petite fille qu'elles élèvent elles tiennent

tout le temps et l'éternité même dans le creux de

leurs mains.

Ainsi ce sont les enfants qui ne font rien.

Ah les gaillards ils font semblant de ne rien faire,

Les mâtins,

Ils savent bien ce qu'ils font,

Les innocents.

Aux innocents les mains pleines.

C'est le cas de le dire.

Ils savent bien qu'ils font tout ; et plus que tout ;

Avec leur air innocent ;

Avec leur air de ne rien savoir ;

De ne pas savoir;

Puisque c'est pour eux que l'on travaille.

En réalité.

Puisque on ne travaille que pour eux.

Et que rien ne se fait que pour eux.

Et que tout ce qui se fait dans le monde ne se fait que

pour eux.

De là leur vient cet air assuré qu'ils ont. Si agréable à voir.

LE PORCHE

Ce regard franc, ce regard insoutenable à voir et qui

soutient tous les regards.

Si doux, si agréable à regarder.

Ce regard insoutenable à soutenir.

Ce regard franc, ce regard droit qu'ils ont, ce regard

doux, qui vient tout droit de paradis.

Si doux à voir, et à recevoir, ce regard de paradis. De là leur vient ce front qu'ils ont.

Ce front assuré.

Ce front droit, ce front bcmbé, ce front carré, ce front

levé.

Cette assurance qu'ils ont.

Et qui est l'assurance même.

De l'espérance.

Leur front bombé, tout lavé encore et tout propre du

baptême.

Des eaux du baptême.

Et cette parole qu'ils ont, cette voix si douce, et

ensemble si assurée.

Si douce à entendre, si jeune.

Cette voix de paradis.

Car elle a une promesse, une secrète assurance

intérieure.

Comme leur jeune regard a une promesse, une secrète

assurance intérieure, et leur front, et toute leur

personne.

D E L A D E U X 1 È ME VERTU

Leur petite, leur auguste, leur si révérente et révérende personne.

Heureux enfants ; heureux père.

Heureuse espérance.

Heureuse enfance. Tout leur petit corps, toute leur

petite personne, tous leurs petits gestes, est pleine.

ruisselle, regorge d'une espérance.

Resplendit, regorge d'une innocence.

Qui est l'innocence même de l'espérance.

Assurance, innocence unique.

Assurance, innocence inimitable.

Ignorance de l'enfant, innocence près de qui la sainteté même, la pureté du saint n'est qu'ordure et décrépitude.

Assurance, ignorance, innocence du cœur.

Jeunesse du cœur.

Espérance; enfance du cœur.

Doux enfants, enfants inimitables, enfants frères de Jésus.

Jeunes enfants.

Enfants près de qui les plus grands saints ne sont que vieillesse et décrépitude.

Enfants c'est pour cela que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

LE PORCHE Nous savons bien pourquoi.

Un regard, un mot de vous fait plier les plus dures

têtes.

Vous êtes les maîtres et nous le savons bien. Nous savons bien pourquoi.

Vous êtes tous des enfants Jésus.

Et quel homme, quel fou, quel blasphémateur oserait

se dire un homme Jésus.

Quel saint, le plus grand saint, oserait même y penser.

Et vous aussi vous savez bien que vous êtes les maîtres

dans les maisons.

Votre voix le dit, votre regard le dit, et vos boucles de

cheveux, et votre tête mutine.

Et quand vous demandez quelque chose, vous le

demandez comme un qui rit parce qu'il est bien sûr

de l'avoir.

Vous savez bien que vous l'aurez.

De V imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus. Vous ne l'imitez pas. Vous êtes des enfants Jésus. Sans vous en apercevoir, sans le savoir, sans le voir. Et vous le savez bien.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Et l'homme, quel homme, le plusgrand saint, quel saint

ne sait qu'il est infiniment loin de Jésus. Dans son imitation.

Perte irréparable, descente, chute, inévitable déperdition

de la vie.

Et qui est l'existence et la vie et le vieillissement

même.

A nos enfances nous joignons Jésus.

Et grandissants nous en sommes disjoints, nous nous

en disjoignons pour toute la vie.

Enfants votre ignorance, votre assurance, votre innocence est l'ignorance même et la même innocence de Jésus, de l'enfant Jésus.

Et sa timide assurance.

Vous êtes des espérances comme l'enfant Jésus était une espérance.

Réellement vous êtes des enfants Jésus.

C'est pour cela, enfants, que nous sommes si heureux que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

C'est le commandement même de l'espérance.

Votre règne est le règne propre de l'espérance.

LE PORCHE

Car nous autres hommes qu'est-ce que nous sommes, Dans notre pauvre imitation.

Et votre commandement c'est le commandement même de Jésus.

Singulier sort, singulière destinée, destination de

l'homme.

Quand nous sommes enfants, nous sommes des enfants

Jésus, nous joignons Jésus enfant.

Et quand nous sommes hommes, disjoints qu'est-ce que

nous sommes.

Beaux enfants, votre regard est le regard même de

Jésus. Votre regard bleu.

De Jésus enfant.

Votre beau regard.

Votre front est le front même de Jésus. Votre voix est la voix même de Jésus.

Et nous qu'est-ce que nous sommes.

Avec notre regard voilé.

Notre front voilé.

Notre voix voilée.

Et au coin des lèvres le pli des amertumes.

DE LA DEUXIÈME VERTU Et au mieux aller le pli même de la contrition. Nous ne sommes jamais que des innocences recouvrées. Et eux ils sont l'innocence première.

Nous qu'est-ce que nous devenons.

Qu'est-ce que nous sommes devenus.

Qu'est-ce que nous savons.

Qu'est-ce que nous pouvons.

Qu'est-ce que nous faisons.

Qu'est-ce que nous avons.

Nous n'avons jamais que des innocences réparées.

Et eux ils ont l'innocence première.

Et en supposant le mieux, en allant au mieux, en mettant tout pour le mieux nous ne serions jamais que des innocences conservées.

Mais eux ils sont l'innocence première.

Et autant le fruit mûr, juste mûr, pris à l'arbre, l'emporte sur le fruit conservé.

Frais vaut mieux que le fruit conservé.

Autant l'innocence de l'enfant l'emporte sur l'innocence de l'homme.

Vaut mieux que ce que l'homme n'ose plus même nommer son innocence.

Il pense à ses trois enfants qui en ce moment-ci même jouent au coin du feu.

Jouent-ils, travaillent-ils, on n'en sait rien. Avec les enfants.

LE PORCHE

Travaillent-ils avec leur mère.

On n'en sait jamais rien.

Les enfants ne sont pas comme les hommes.

Pour les enfants jouer, travailler, se reposer, s'arrêter, courir, c'est tout un.

Ensemble.

C'est le même. Ils ne font pas seulement la différence.

Ils sont heureux.

Ils s'amusent tout le temps. Autant quand ils travaillent, autant quand ils s'amusent.

Ils ne s'en aperçoivent même pas.

Us sont bien heureux.

Aussi leur commandement est le commandement même de Jésus.

De Jésus enfant.

L'espérance aussi est celle qui s'amuse tout le temps.

Il pense à ses trois enfants qui jouent à c't'heure au coin du feu.

Pourvu seulement qu'ils soient heureux.

N'est-ce pas tout ce qu'un père demande. On vit pour eux, on demande seulement que ses enfants

soient heureux.

Il pense à ses enfants qu'il a mis particulièrement sous la protection de la Sainte Vierge. Un jour qu'ils étaient malades.

DE LA DEUXIÈME VERTU Et qu'il avait eu grand peur.

11 pense encore en frémissant à ce jour-là. Qu'il avait eu si peur.

Pour eux et pour lui.

Parce qu'ils étaient malades.

H en avait tremblé dans sa peau.

A l'idée seulement qu'ils étaient malades. Il avait bien compris qu'il ne pouvait pas vivre comme

cela.

Avec des enfants malades.

Et sa femme qui avait tellement peur.

Si affreusement.

Qu'elle avait le regard fixe en dedans et le front barré

et qu'elle ne disait plus un mot.

Gomme une bète qui a mal.

Qui se tait.

Car elle avait le cœur serré.

La gorge étranglée comme une femme qu'on étrangle. Le cœur dans un étau.

La gorge dans des doigts; dans les mâchoires d'un étau. Sa femme qui serrait les dents, qui serrait les lèvres. Et qui parlait rarement et d'une autre voix. D'une voix qui n'était pas la sienne.

Tant elle avait affreusement peur.

Et ne voulait pas le dire.

Mais lui, par Dieu, c'était un homme. Il n'avait pas

peur de parler.

Il avait parfaitement compris que ça ne pouvait pas se

passer comme ça.

Ça ne pouvait pas durer.

Gomme ça.

Il ne pouvait pas vivre avec des enfants malades

LE PORCHE Alors il avait fait un coup (un coup d'audace), il en

riait encore quand il y pensait.

Il s'en admirait même un peu. Et il y avait bien un peu

de quoi. Et il en frémissait encore.

Il faut dire qu'il avait été joliment hardi et que c'était

un coup hardi.

Et pourtant tous les chrétiens peuvent en faire autant. On se demande même pourquoi ils ne le font pas. Comme on prend trois enfants par terre et comme on

les met tous les trois.

Ensemble. A la fois.

Par amusement. Par manière de jeu.

Dans les bras de leur mère et de leur nourrice qui rit. Et se récrie.

Parce qu'on lui en met trop.

Et qu'elle n'aura pas la force de les porter. Lui, hardi comme un homme.

Il avait pris, parla prière il avait pris. 'Il faut que France, il faut que chrétienté continue.) Ses ti'ois enfants dans la maladie, dans la misère où ils

gisaient.

Et tranquillement il vous les avait mis. Par la prière il vous les avait mis.

Tout tranquillement dans les bras de celle qui est

chargée de toutes les douleurs du monde. Et qui a déjà les bras si chargés.

Car le Fils a pris tous les péchés.

Mais la Mère a pris toutes les douleurs.

Il avait dit, par la prière il avait dit : Je n'en peux

plus.

DE LA DEUXIÈME VERTU

Je n'y comprends plus rien. J'en ai par dessus la tête.

Je ne veux plus rien savoir.

Ça ne me regarde pas.

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)

Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous

voudrez.

J'en ai assez.

Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien aussi

être la mère de ces deux petits garçons et de cette

petite fille.

Qui sont les frères de Jésus-Christ. Et pour qui Jésus-Christ est venu au monde. Qu'est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement

d'autres.

Qu'est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins. Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant

d'autres.

(Il voulait dire dans les siècles des siècles, tous les

enfants des hommes, tous les frères de Jésus, les

petits frères, et elle en aura tellement dans les siècles

des siècles).

11 faut que les hommes en aient un aplomb, de parler

ainsi.

A la Sainte Vierge.

Les larmes au bord des paupières, les mots au bord

des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi. En dedans.

Il était dans une grande colère, Dieu lui pardonne, il

en frémit encore (mais il estrudementheureuxd'avoir

pensé à ça).

(Le sot, comme si c'était lui qui y avait pensé, le pauvre

homme.)

LE PORCHE

Il parlait dans une grande colère (que Dieu le garde) et dans cette grande violence et, en dedans, en dedans de cette grande colère et de cette grande violence avec une grande dévotion.

Vous les voyez, disait-il, je vous les donne. Et je ni en retourne et je me sauve pour que vous ne me les rendiez pas.

Je nen veux plus. Vous le voyez bien.

Gomme il s'applaudissait d'avoir eu le courage de faire ce coup-là.

Tout le monde n'aurait pas osé.

11 était heureux, il s'en félicitait en riant et entremblant.

(Il n'en avait pas parlé à sa femme.

Il n'avait pas osé. Les femmes sont peut-être jalouses.

Il vaut mieux ne pas se faire d'affaires dans son ménage.

Et avoir la paix.

Il avait arrangé ça tout seul.

C'est plus sûr. Et on est plus tranquille.)

Depuis ce temps-là tout marchait bien.

Naturellement.

Comment voulez-vous que ça marche autrement- Que bien.

Puisque c'était la sainte Vierge qui s'en mêlait.

Qui s'en était chargée.

Elle sait mieux que nous.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle en avait avant

ces trois-là.

(Il avait fait un coup unique.

Pourquoi tous les chrétiens ne le font-ils pas ?)

Il avait été rudement hardi.

Mais qui ne risque rien, n'a rien.

Il n'y a que les plus honteux qui perdent. Il est même curieux que tous les chrétiens n'en fassent

pas autant.

C'est si simple.

On ne pense jamais à ce qui est simple. On cherche, on cherche, on se donne un mal, on ne

pense jamais à ce qui est le plus simple. Enfin on est bête, vaut mieux le dire tout de suite.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle n'en manquait

pas.

Elle en avait avant ces trois-là, elle en aurait, elle en

avait après.

Elle en avait eu, elle en aurait dans les siècles des

siècles.

Et Elle, qui les avait pris, il savait bien qu'elle les

prendrait.

Elle n'aurait pas le cœur de les laisser orphelins. (Comme il avait été lâche, tout de même). Elle ne pouvait pas les laisser au coin d'une borne. (C'est bien là-dessus qu'il comptait, le gueux).

Elle était bien forcée de les prendre, Elle qui les avait pris.

Il s'en félicitait encore.

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