‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-Radot (volume 2)Chapitre 39 sur 91 · LA SŒUR DU TASSE I · texte numérisé non relu

LA SŒUR DU TASSE I

Au vent de ses destins, alors de cour en cour, De prison en prison il tomba; puis, un jour, Le pauvre fou sentit, dans la ville papale. Une douche de fleurs inonder son front pâle. « Pour qui donc cette pompe et ce peuple à genoux? » Disait-il; et chacun lui répondait: « Pour vous! Pour vous Rome est en fête, et son prince en étole Avec les saintes clefs ouvre le Capitole; Pour vous il s'illumine, et ses joyeux échos Chantent comme ils chantaient sur les pas des héros ; Car vous avez tenté des conquêtes plus rares, O poète, et, comme eux, triomphé des barbares; Car d'un laurier rival vous êtes possesseur : Voyez... — Hélas 1 dit-il, je ne vois pas ma sœur! »

L' ISQLEîME'hLT

MADAME DOUDHY-DUPRK

L^E mon riche avenir vous voilà créancière, Madame; quand l'oubli me jetait sa poussière, Sur moi, poète obscur, l'autre jour, en passant, Vous laissâtes tomber un mot compatissant. Un mot, voilà tout... Mais, quand vous fûtes passée Cette parole d'or, oli ! je l'ai ramassée. J'ai caché dans mon sein ma relique, et depuis. Je la porte les jours, je la b.iisc les nuits.

LISOLEMENT

Si ma reconnaissance avec délire éclate, Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte, Madame, pardonnez, c'est que voilà deux ans (Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants !) Q.u'aux tourments de mon cœur nul cœur ne s'associe, Et j'avais oublié comment on remercie.

J'ai supporté deux ans le mépris et la faim Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin. Je disais, résigné : « Lorsque Dieu fait un homme. De ses bonheurs futurs il lui compte la somme : « Prends, lui dit-il, et marche ! » et moi, dès le départ, Prodigue voyageur, j'ai dévoré ma part. »

Enfant, j'ai vu passer dans ma vague mémoire Des prêtres qui chantaient sur une bière noire; A travers les sanglots, de moment en moment, Un nom cher m'arrivait... Mais ce souvenir ment; Car de l'école à peine eus-je franchi les grilles. Que je tombai joyeux aux bras de deux familles. Moi qui la veille, hélas ! rêvant un autre accueil. Me croyais orphelin sur la foi d'un cercueil.

Mon cœur, ivre, à seize ans, de volupté céleste, S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste. J'ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court... L'ange qui me berçait trouva le fardeau lourd, Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire. Me laissa retomber tout meurtri sur la terre, Où, depuis, mon regard dans l'horizon lointain

LE MYOSOTIS

Plongeait sans voir venir le bon Samaritain.

Je veux bien acquitter mes dettes amassées,

Et payer en douleurs mes délices passées,

Dieu ! mais, puisque ta loi défend de murmurer,

Fais-nous donc des tourments que l'on puisse endurer !

La Pauvreté n'est pas l'hôte que je redoute;

Je l'aime, c'est ma sœur; la Faim, sans qu'il en coûte

Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons.

Entre et s'assied chez moi, car... nous nous connaissons.

Je n'ai pas convoité sur mon lit d'agonie

L'or du voisin, qui sonne avec tant d'ironie;

Ce qu'il me faut à moi, ce n'est pas seulement

Le vin de la vendange et le pain de froment;

Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre

Le pain qui nourrit l'àme et le vin qui l'enivre :

L'amour !... Et je suis seul, déjà seul, quand j'entends

Frémir encor l'airain qui m'a sonné vingt ansl

La fatigue m'endort et le besoin m'éveille

Sans qu'un souhait ami caresse mon oreille.

Quand j'allais, au printemps, chercher dans vos jardins Un sentier vierge encor du pied des citadins, Sur mon cœur solitaire et qu'un vague amour tue J'ai pressé bien souvent un socle de statue ; Et, miracle du ciel! bien souvent j'ai cru voir La froide Galatée en mes bras s'émouvoir. Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière, Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre; Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d'émoi.

L isoleme:

Les cœurs vivants restaient pétrifiés pour moi I

Oh ! voilà le tourment auquel rien n'habitue, Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue. Ce supplice inouï, quand je vous le nommais, Vous ne compreniez pas : ne comprenez jamais. Madame!... Au grand désert de votre capitale, L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale; C'est le serpent coupé, vivace et bondissant, Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent ; C'est l'homme enseveli tout vivant dans la tombe, Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe. Et, hurlant des appels que le ver entend seul. Se débat convulsif dans les plis du linceul. Mais au bonheur, après cette agonie amère. Vous m'avez fait renaître, et vous êtes ma mère. Pour me guérir enfin du coup qui m'étourdit, Il ne fallait qu'un mot : ce mot, vous l'avez dit. Et tout à coup voyez comme le charme opère : « Courage 1 » et je suis fort : « Espérance ! » et j'espère ; Et d'un sommeil fiévreux je me réveille sain. Honteux de ne pouvoir payer le médecin.

Oh ! patience ! un jour j'acquitterai ma dette. J'ignore quel sera mon destin de poète : Dois-je, tendant ma coupe à l'Amour échanson, De l'écume qui tombe arroser la chanson; Phalène qui tournoie à l'éclair d'une épée, Irai-je dans le sang picorer l'épopée,

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