LE GUI DE CHENE I
les habitants de Mycènes, après avoir inauguré en triomphe la statue d'Hercule au bord des mers, y surprirent un jour deux alcyons dans la peau du lion de Némce.
Et voilà comment passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux plus belles choses de ce monde et de tous les siècles : La Poésie et la Vertu !
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L^ SOUTirS 'BL^'KCIIE*
^"y^h V avait une fois, ma sœur, un vilain roi de France, nomme S^ Louis XI, et un gentil dauphin, \A/ qu'on appelait Chariot, en attendant qu'il s'appelât Charles VIII. D'ordinaire, le vieux roi, superstitieux et malade, régnait, tremblait et souffrait, invisible, à l'ombre des épaisses murailles de son château du Plessis-lez- Tours. Mais, vers le milieu de l'année 1483, il venait de se traîner en pèlerinage à Notre-Dame de Cléry, soutenu par Tristan l'Hermite, son
• Ce conte fut publié par Le Journal des Demoiselles, en janvier 1837. (Noie de Fourlier.)
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bourreau, Coictier, son médecin, et François de Paule, son confesseur; car il avait grand'peur, le vieux tyran, des hommes, de la mort et de Dieu. Un souvenir de sang, entre mille, celui de la mort de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, tourmentait son agonie. Ce grand vassal avait jadis payé de sa tête une tentative de rébellion contre son suzerain. Jusque-là c'était justice; mais le cruel vainqueur avait forcé les trois jeunes enfants du condamné d'assister au supplice de leur père, et depuis longtemps il se repentait devant Dieu de ce luxe de vengeance; il se repentait, dis-je, et pourtant il ne s'amendait pas. Par une inconséquence étrange, mais commune à bien des méchants, le remords chez lui n'éveillait pas la pitié, et, dans le moment même où il plaçait en tremblant sa Madone entre lui et le fantôme de Nemours, un des fils innocents du feu duc languissait et mourait dans un cachot du Plessislez-Tours.
C'était une demeure terrible et mystérieuse que ce château : ses vestibules noirs de prêtres, ses cours étincelantes de soldats, ses chapelles toujours ardentes, ses ponts-levis toujours en émoi, lui donnaient le double aspect d'une citadelle et d'un couvent. On parlait bas et l'on
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marchait sur la pointe du pied dans ces grandes salles, comme dans un cimetière. Et, en effet, des captifs, par centaines, gémissaient ensevelis dans les souterrains, ceux-ci pour avoir parlé du roi, ceux-là pour avoir parlé du peuple, les autres enfin, et c'était le plus grand nombre, pour rien. Chaque dalle du château pouvait être regardée comme la pierre funèbre d'un vivant ; et c'était là que grandissait, oisif avec un esprit aventureux, seul avec une âme ardente, le dauphin Charles, alors dans sa douzième année. Pauvre fils de roi! il cherchait en vain où reposer ses yeux des horreurs qui l'entouraient. Une forêt verte et fraîche ondoyait au pied du château ; mais les chênes y balançaient moins de glands que de pendus. La Loire serpentait vive et joyeuse à l'horizon; mais chaque nuit la justice du roi troublait et ensanglantait son cours. Aussi, quand il avait longtemps ébréché son épée vierge aux murailles, longtemps épelé les majuscules rouges et bleues du Rosier des guerres ou du Saint Évangile, l'enfant rêveur, accoudé à sa fenêtre, passait le temps à regarder le beau ciel de Touraine et à chercher dans les formes changeantes de la nue des armées et des batailles.
Un jour pourtant ses gestes et sa physio-
nomic tniliissaient un ennui plus vif et de moins vagues préoccupations. L' Angélus de midi tintait déjà, et son repas du matin, composé, sur sa demande, de pâtisseries légères et de sucreries, l'agaçait vainement de ses parfums et restait intact sur une table que le jeune prince frappait du poing avec impatience. Il se levait par intervalles, béant, haletant d'espérance et d'inquiétude, l'oreille au guet, et répétant : « Blanchette, Blanchette, viens donc! le déjeuner fond au soleil, et, si tu tardes encore, les mouches vont manger ta part ! » Et, comme l'oublieux convive ne répondait pas à l'appel, le pauvre amphitryon recommençait à se désoler et à trépigner de plus belle. Tout à coup un léger bruit dans la tapisserie le fit tressaillir; il tourna la tête, poussa un cri et retomba sur son fiiuteuil, ivre de joie, et murmurant avec un soupir : « Enfin ! »
Vous vous imaginez sans doute, ma sœur, que cette Blanchette tant désirée était quelque noble dame, sœur ou cousine du jeune prince; détrompez-vous : Blanchette était tout simplement une petite souris blanche, comme son nom l'indique ; si vive qu'on eût dit, à la voir trotter, un rayon de soleil qui glisse ; et si gentille qu'elle eût trouvé grâce en temps de guerre
CONTKS A MA SCl-.UK
devant Grippcminaiid, Rodilard et Raminagrobis, soudards peu délicats, comme vous savez. Charles caressa la jolie visiteuse, il la contempla longtemps avec dé-lices pendant qu'elle grignotait un biscuit dans sa main; puis, se souvenant qu'il devait à sa dignité de gronder un peu :
« Ah çà, mademoiselle, dit-il d'un ton plaisamment grave, m'apprendrez -vous enfin ce que je dois penser d'une pareille conduite? Comment! on vous traite ici comme une duchesse; j'ai défendu ma porte à Olivier-le- Daim, dont la physionomie et l'allure de chat vous effarouchent ; Bec-d'Or, mon beau faucon, en est mort de jalousie; et tous les soirs vous me quittez, ingrate, pour courir les champs comme une souris sans aveu ! Et oii allez-vous de la sorte, sans souci de vos dangers et de mes inquiétudes? Où allez-vous? répondez! je veux le savoir, je le veux ! »
L'interrogatoire était pressant, et pourtant, comme vous le pensez bien, la pauvre Blanchette n'y répondit pas; mais, fixant d'un air triste ses petits yeux intelligents sur ceux de l'enfant grondeur, elle chiffonna les pages d'un évangile entr'ouvert sur la table, et arrêta ses pattes roses sur ces paroles : Visiter les prisonniers. Charles demeura surpris et confus, comme
il advient aux présomptueux qui reçoivent une leçon à l'instant même où ils croyaient en donner une; car plus d'une fois il avait entendu raconter des choses étranges sur les habitants souterrains du Plcssis-lez-Tours, et plus d'une fois il avait médité un pieux pèlerinage à la prison de ce jeune d'Armagnac dont l'âge et la naissance excitaient plus particulièrement sa curiosité et sa sympathie; mais la terreur que lui inspirait son père l'avait retenu jusqu'alors, et maintenant il se reprochait sa prudence comme un crime. Dès le soir même il résolut de l'expier.
Quelques minutes après le couvre-feu, il s'esquiva de sa tourelle, suivi d'un jeune valet chargé d'une corbeille qui renfermait du pain, du vin et des fruits, et descendit dans une des cours intérieures du château. Une compagnie de la garde écossaise y rôdait au clair de lune le long des murailles. «Qui vive? cria une voix rauque et menaçante. — Charles, dauphin. — On ne passe pas ! » Mais Charles s'approcha de l'officier de ronde et lui souffla deux mots à l'oreille. « S'il en est ainsi, allez, monseigneur! dit alors le soldat, visiblement déconcerté, allez ! et que Dieu vous protège ; car si vous êtes découvert, je suis perdu. »
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Notre héros employa, pour éveiller le g.irdicn des prisons et lever ses scrupules, le iiiême moyen avec le même succès. Peut-être, ma sœur, êtes-vous curieuse de connaître les magiques paroles qui, dans la bouche d'un enfant, faisaient baisser les épées et tomber les verrous ; les voici : Le roi est bien malade. Charles avait foi dans cette formule dont il avait souvent éprouvé la toute-puissance : car elle rappelait aux gens du vieux Louis XI, soldats, courtisans, geôliers ou valets, qu'une bouderie d'enfant pouvait se clianger tout à coup en une bonne et solide rancune de roi.
Le dauphin et le page, sous la conduite du geôlier, s'aventurèrent, non sans quelque hésitation, sous une voûte humide et sombre, et le long d'un escalier en spirale dont chaque marche gluante les menaçait d'un faux pas. Tous trois marchaient à la lueur précaire d'une torche de résine, tantôt battue par l'aile aveugle des chauves-souris, tantôt agonisant sous les gouttes d'eau que suait la voûte. Enfin un bruit vague d'abord, mais plus distinct de pas en pas, un bruit de plaintes et de soupirs leur annonça le terme du voyage. Le guide s'éloigna, et Charles recula d'horreur devant le spectacle qu'il avait sous les yeux. Figurez-vous, ma
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sœur, une cngc de fer scellée dans le mur, basse, étroite, où chaque mouvement devait être une douleur, où le sommeil devait être un cauchemar, et dans laquelle gémissait et se tordait un enfant ! Je dis cufant, quoique le duc de Nemours, l'hôte de cette affreuse demeure, atteignît bientôt sa dix-septième année; mais, à le voir si grêle et si pâle, on lui eût supposé douze ans au plus. A peine dans l'adolescence, il avait tant souffert qu'il émerveillait ses bourreaux par sa tenace longévité, et que le geôlier, dont il recevait la cruche d'eau et le pain noir quotidien, hésitait chaque jour sur le seuil du cachot, se demandant s'il ne vaudrait pas mieux envoj-er à sa place le fossoyeur.
Le dauphin, pour aborder le prisonnier, chercha de douces paroles et ne trouva que des larmes. Nemours comprit ce muet salut et y répondit par un sourire de reconnaissance; puis tous deux causèrent à travers les barreaux. Quand l'un déclina timidement sa qualité de fils de Louis XI , l'autre ne put se défendre d'un mouvement de surprise et d'effroi ; mais cette fâcheuse impression ne tint pas longtemps contre la parole et la figure si franches du dauphin. Étranger depuis dix ans aux choses de ce monde, le reclus fit d'abord à son noble visiteur de
naïves questions qui rappelaient celles des anacliorètes demandant aux rares voyageurs dans le désert : Bdtit-on encore des villes ? cclèhre-t-on encore des mariages? lorsqu'une circonstance imprévue donna un tour nouveau et plus piquant à la conversation. Un tiers vint se jeter étourdimcnt entre nos vieux amis d'une heure, et ce personnage malappris, j'ai honte de l'avouer, ma sœur, n'était autre que la commensale du dauphin, la rivale de Bec-d'Or, Blanchette, puisqu'il faut l'appeler par son nom ; passant au travers des grilles à la faveur de sa petite taille, elle escaladait les jambes et les bras enchaînés de Nemours, et prodiguait au prisonnier des caresses toutes semblables, sinon plus vives, à celles que le prince avait obtenues le jour même : « Tiens! vous connaissez Blanchette! dit Charles surpris et piqué.
— Si je la connais ! répondit Nemours ; depuis dix ans c'est ma souris à moi, c'est mon amie, c'est ma sœur. — L'ingrate ! ce matin encore elle partageait au château les biscuits de mon déjeuner. — Depuis dix ans, monseigneur, elle vient dans mon cachot partager mon pain noir.
— Jour de Dieu ! murmura le jeune prince... » Mais sa colère enfantine s'évanouit devant un sourire malicieux de Nemours. « Je crois, mon-
seigneur, dit le jeune duc, que vous me feriez volontiers l'honneur de rompre une lance avec moi pour les beaux yeux d'une souris. Il m'est impossible en ce moment de répondre au cartel : voyez!... » Et il soulevait aux yeux de son rival ses bras qui pliaient sous les chaînes. Alors s'émut un débat original et touchant entre le fils de Louis XI et le prisonnier de Louis XI, chacun d'eux prétendant surpasser l'autre en malheur; l'un faisant touchera son adversaire les parois humides et les barreaux épais de sa prison, l'autre peignant l'atmosphère d'ennui et la chaîne vivante de courtisans et d'espions dont le poids l'étouffait; l'un montrant son corps torturé, l'autre son cœur saignant, et tous deux terminant leur plaidoyer par la même conclusion : « Tu vois bien, Nemours, — vous voyez bien, monseigneur, — que j'ai besoin de Blanchette pour m'aider à vivre et à souffrir. » Après une discussion longue et stérile, ils finirent par où ils auraient dû commencer : ils convinrent de prendre l'objet même du débat pour arbitre. « Voyons, mademoiselle, dit le dauphin à Blanchette, déclarez franchement auquel de nous deux vous désirez appartenir. « Et soudain vous eussiez vu la petite souris aller de l'un^à l'autre avec
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force gentillesses, puis s'arrêter entre eux en les regardant tour à tour avec ses petits yeux brillants qui semblaient (.lire : .-/ tous Jeux, mes enfants !
Ici, ma sœur, j'éprouve le besoin d'un aveu que j'avais diiTéré jusqu'à présent dans l'intérêt dramatique de mon récit. L'esprit, le bon cœur et les manières de Blanchette vous étonnent sans doute, et je le conçois; car moi-même, qui eus autrefois mainte occasion d'étudier de près le peuple intéressant des souris, jamais, je l'avoue, je n'ai rien observé de semblable. Il est donc urgent de le dire, Blanchette n'avait d'une souris que la forme, Blanchette était une fée ! Les historiens du temps, il est vrai, n'ont rien dit de cette métamorphose; mais je puis vous en garantir l'authenticité et, de plus, vous en révéler les causes secrètes, sur la foi de certain manuscrit gros et gras de science, qui m'est échu pour lot dans l'héritage de ma grand'tante. Des rats bibliophiles en ont mangé les trois quarts, les vers l'ont illustré de broderies à jour, et ce n'est pas sans peine, je vous jure, que je suis parvenu à déchiffrer et à traduire pour vous, de la langue romane en français moderne, le chapitre suivant, intitulé :
Comvie quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche sourctle.
Un jour, jour de printemps et de nouvelle lune, il se fit un grand mouvement dans le royaume des fées. Les sylphides s'éveillaient avant l'aurore pour se parfumer avec la poussière des lis; les ondines cherchaient, pour se mirer, l'endroit le plus clair de leur fontaine; les dames des bois oubliaient d'agacer et d'égarer les voyageurs, pour se couronner de violettes et d'anémones; car toutes étaient conviées à une grande fête que donnait le soir même la reine des fées à son peuple. A l'heure convenue, comme vous le pensez bien, ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées, chacune voyageant à sa manière : l'une dans une conque de saphir attelée de papillons ; l'autre dans une feuille de rose emportée par le vent; d'autres enfin, et ce fut le plus grand nombre, chevauchant en croupe, tout bonnement, comme de simples reines, avec un chevalier de la Table Ronde. Une seule manquait au rendez -vous.
Dès le matin, l'une des suivantes de la reine, Angélina, surnommée la Fée des Pleurs à cause de sa pitié vigilante pour toutes les infortunes,
était sortie furtivement du palais. L'organe de l'ouïe, chez elle plus dé'licat encore que chez ce fameux géant Fine-Orcillc qui entcndail lever le Ne, dit l'histoire, lui f;iisait distinguer de loin les plus timides palpitations des cœurs souffrants, et jamais un appel de cette nature ne l'avait jusqu'alors trouvée sourde ou négligente. Or, des cris plaintifs, des cris d'enfant l'avaient éveillée en sursaut, et soudain elle s'était dirigée vers l'endroit d'où venait le bruit : les cheveux au vent, vêtue d'une robe flottante or et azur, tenant à la main la baguette d'ivoire, marque de sa puissance, et voltigeant plutôt qu'elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Elle avait adopté cette allure, de peur, disaitelle à ceux qui s'en étonnaient, de mouiller ses brodequins dans la rosée, mais, en effet, parce qu'elle craignait d'écraser ou de blesser par mégarde la cigale qui chante dans le sillon et le lézard qui frétille au soleil ; car elle était si prodigue de soins et d'amour, la bonne fée ! qu'elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu... Après avoir marché longtemps de la sorte, elle s'arrêta enfin devant une petite cabane sur la Hsière d'une forêt. Il serait inutile de vous en faire la description, ma sceur, car je soupçonne fort que vous avez eu comme
moi le bonheur d'y faire plus d'un voyage en compagnie de l'enchanteur Perrault ; vous croyez la reconnaître, et vous ne vous trompez pas : cette cabane de bûcheron est bien celle du Petit Poucet. Ce grand personnage historique était alors bien jeune, et ne préludait pas encore au rôle important qu'il joua depuis dans le monde. C'était lui, c'étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Angélina : leurs parents, occupés au loin dans la forêt, y avaient passé la nuit pour être prêts au travail dès l'aurore, et, ne les voyant pas revenir à l'heure accoutumée, la jeune famille avait eu grand'peur.
La visite de la fée, que ces pauvres cnHints connaissaient déjà, ramena pour quelque temps la paix et la joie dans la cabane. A la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer et voulut partir; mais tous, rendus fimiiliers par sa complaisance, la rappelaient et la retenaient à l'envi, qui par un pan de sa robe, qui par une tresse de ses cheveux, qui par le bout de sa baguette magique, et la bonne fée résistait un peu d'abord, puis souriait et cédait. Cependant, un grillon, venu on ne sait comment du palais des fées (lui-même en était une peut-être), se mit à crier dans
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l'âtrc : « A table, Angclina ! Le prince Charmant vient d'arriver, on n'attend plus personne et le banquet solennel commence : on verra figurer au dessert les nèfles et les noisettes dont le prince Myrtil a fait, l'autre jour, hommage à la reine. A table! à table! car, de mémoire de grillon, jamais on ne vit plus beau festin. »
Puis voilà qu'un papillon du soir vint danser autour de la lampe en répétant : 'c Au bal, Angélina! La salle est déjà pleine d'harmonie et de lumière; j'ai failli tout à l'heure m'y brûler les ailes à certaine lampe merveilkiise qu'un beau jeune homme vient d'apporter d'Arabie. Au bal! au bal! car, de mémoire de phalène, jamais on ne vit plus brillante soirée. »
Et Angélina voulait partir; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs. « Oh ! ne nous quittez pas encore, disaient-ils; et que deviendrions-nous, bon Dieu! seuls, la nuit, quand la lampe s'éteindra, quand le loup montrera ses grands yeu.x à travers les fentes de la porte, et que nous entendrons dans la cLiirière siffler les vents et les voleurs? »
Et la bonne fée souriait et cédait toujours; mais enfin les esprits de l'air, troublés, lui apportèrent à la hâte les sons d'une voix tonnante : « Angélina ! Angélina ! » C'était la
reine des fées qui l'appelait, irritée d'une si longue absence. Épouvantée, Angélina se débarrassa des petites mains qui l'enchaînaient et sortit vite. Trop vite, hélas! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette, dont le plus jeune des enfants s'était fait, sans songer à mal, un hochet dans son berceau. Or, vous saurez, ma sœur, qu'une fée qui perd sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angélina ne s'aperçut de son malheur qu'à l'explosion de murmures qui salua son retour au palais; car ce fut un grand scandale pour toutes les fées, et une grande joie pour les vieilles, enchantées d'humilier enfin une compagne dont les charmes et la bonté fiiisaient ressortir leur malice et leur laideur. QjLielques jeunes gens aussi, princes, sorciers et enchanteurs, dont Angélina, toute bonne qu'elle était, n'avait pu s'empêcher de railler quelquefois la suffisance, triomphaient de sa confusion. « Parole d'honneur, répétait aux jeunes fées le prince Myitil, qui n'était pas sorcier, avec ses grands airs de vertu, notre Angélina n'est qu'une bégueule. Ah ! elle a perdu sa baguette!... Eh bien! figurez-vous, mesdames, qu'un jour je m'avisai de toucher à cette baguette maudite, et que la petite masque m'en donna sur les doigts si fort, si fort, que
je fus un mois sans pouvoir me servir d'un cassc-noisottc. »
Bref, la coupable fut traduite devant un tribunal présidé par la reine et composé de vieilles fées, dont la baguette, devenue béquille, faisait peur aux enfants, qui n'avaient garde d'y toucher. La bonne UrgHe essaya vainement quelques observations en faveur de sa jeune amie : le délit était flagrant et la loi précise; or, cette loi portait contre la condamnée une peine singulière : elle devait courir le monde un siècle durant, sous la forme d'un animal à son choix. — Angélina fut quelque temps indécise : rossignol, elle eût chanté sous la fenêtre de la jeune fille qui veille et qui travaille au chevet de sa mère malade; rougegorge, elle eût donné la sépulture sous des feuilles aux enfants égarés et morts dans les bois; chien d'aveugle, elle eût présenté l'aumônière avec une grâce capable de toucher le cœur le plus dur et d'ouvrir la main la plus avare; mais le privilège exclusif de pénétrer dans les greniers et les prisons la tentait surtout et la décida. Et voilà, ma sœur, coinvic quoi la Fée des Pleurs fut changée en Hanche souretle, et c'est ainsi qu'elle se promenait, depuis quatre-vingt-dix-neuf ans et plus, du palais à
la prison (deux prisons bien souvent!) et de douleur en douleur, rongeant sans pitié tous les mauvais livres (on n'en voit plus, de ces souris-là !) et grignotant parfois des arrêts de mort jusque dans les poches de Tristan.
Ce digne compère de Louis X I ne tarda pas à revenir au château, et son maître avec lui, et avec eux la défiance et la terreur. Cependant le prince n'en continua pas moins ses visites au prisonnier. Elles devinrent de jour en jour plus longues et plus fréquentes, et même, ce qui n'eût pas manqué d'éveiller les soupçons d'un enfant moins candide que le dauphin Charles, le geôlier, qui jusqu'alors n'avait été qu'à regret et qu'en tremblant complice de ces entrevues, semblait maintenant les encourager et les provoquer par sa complaisance.
Un soir, ils causaient comme à l'ordinaire, Charles accoudé sur la partie saillante du guichet, et Blanchette trottant de l'un à l'autre et leur distribuant ses caresses avec une édifiante impartialité. La conversation, longtemps vagabonde, tomba enfin et s'arrêta sur les projets de Charles pour son règne futur. « Voyons, que ferez-vous quand vous serez roi ? dit gaiement le prisonnier, qui, plus vieux d'années et sur-
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tout de malheurs, avait dans la conversation une supériorité marquée sur son jeune ami. — iîelle demande! Je ferai la guerre. » Nemours sourit tristement. « Oui, poursuivit le dauphin en se frappant le front de l'index, depuis longtemps j'ai mon projet là. D'abord j'irai conquérir l'Italie : l'Italie, vois-tu, Nemours, c'est un pays merveilleux, où les rues sont pleines de musique, les buissons couverts d'oranges, et où il y a autant d'églises que de maisons. Je garderai l'Italie pour moi ; puis j'irai prendre en passant Constantinople pour mon ami André Paléologue ; et enfin, avec l'aide de Dieu, je compte bien délivrer le Saint Sépulcre.
— Et après? dit malignement le jeune duc.
— Dame! après..., après..., répéta l'ignorant dauphin, quelque peu embarrassé, j'aurai le temps peut-être de conquêter encore d'autres royaumes, s'il y en a. — Et le soin de votre gloire vous fera-t-il négliger votre peuple? ne ferez-vous rien pour lui, monseigneur? — Si vraiment! et d'abord, avant de partir, je donnerai Olivier et Tristan au diable, s'il en veut ; je supprimerai les bourreaux. »
Et comme Blanchette, à ces mots, frétillait plus joyeuse et plus caressante que jamais : «Je ferai, poursuivit-il gaiement, quelque chose
aussi pour toi, Blanchettc : je supprimerai les chats. »
Tous deux éclatèrent de rire à cette saillie ; mais leur accès de pétulante gaieté n'eut que la durée d'un éclair. Ils s'arrêtèrent tout à coup et se regardèrent avec épouvante; car il leur avait semblé que d'autres éclats de rire, trop différents des leurs pour en être un écho, retentissaient à côté d'eux dans l'ombre... Ils finirent néanmoins par se rassurer.
« Espérance et courage! » dit alors le dauphin au jeune duc en lui tendant la main en signe d'adieu.
Le pauvre captif se souleva pour presser et saisir cette main consolante ; mais ses membres, engourdis par une longue torture, servirent mal son pieux désir. Il poussa un cri de douleur et retomba sur son escabeau.
« Mon Dieu! quand donc serai-je roi? ne put s'empêcher de dire le jeune prince ému jusqu'aux larmes.
— Bientôt, Dieu le veuille! dit Nemours.
— Jamais ! » répliqua un troisième interlocuteur, jusqu'alors invisible. Et Louis XI parut, puis Tristan, puis Coictier, et quelques autres familiers du vieux roi. A la lueur d'une lanterne qu'un d'eux avait tenue jusqu'alors cachée
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SOUS son niiintcau, le dauphin put voir le terrible vieillard s'avancer à pas lents, comme un spectre, en murmurant ces mots, entrecoup(js par une toux opiniâtre : « Ah I galant damoiseau, tu fais de mon vivant les doux yeux à ma couronne!... Ah! fils pieux et prévoyant, tu songes d'avance à mes funérailles!... Misérable ! ton épée ! » Un accès de toux, plus violent que les autres, l'interrompit. Charles ne fit aucune résistance ; seulement il repoussa, par un geste d'indignation, Tristan qui s'avançait pour le désarmer, et remit de lui-même son épée à l'un des gentilshommes présents. Bientôt, sur un signe du roi, il disparut entraîné par des gardes.
Louis XI, avant de quitter le souterrain, jeta un regard plein de haine sur la cage de sa victime, puis, se penchant vers son compère Tristan, lui glissa quelques mots dans l'oreille.
« J'entends, répondit le bourreau ; il faut en finir : comptez sur moi ; dès ce soir à minuit... » Et, complétant par la pantomime le sens d'une phrase déjà trop claire, il frappait sa main gauche du revers de la droite. Puis le cortège s'éloigna, et, au milieu du bruit décroissant des pas, Nemours put distinguer longtemps encore la voix du despote moribond qui tous-
sait, grondait et crachait des arrijts do mort avec SCS dernières dents.
Pauvre Nemours! ce doux rayon du ciel qu'on nomme l'espérance n'avait donc glissé dans son cachot que pour lui en faire paraître ensuite l'obscurité plus profonde. « Avoir seize ans, pensait-il, un frère comme le dauphin Charles, une sœur comme Blanchette, et mourir ! » Et, dans chaque son vague et lointain de la grosse horloge du château qui lui mesurait ses dernières heures, il croyait distinguer ces mots : « Mourir, il faut mourir! »
En effet, le long escalier en spirale qui conduisait au souterrain retentit bientôt sous des pas précipités. Un ruban de lumière, échappé sans doute à la lanterne des bourreaux, tapissa le seuil de la porte. Alors le condamné, sentant bien que son heure était venue, mit précipitamment à terre la souris-fée qu'il tenait pressée sur son cœur. «Adieu, ma sourette, dit-il; sauve-toi vite, et cache-toi bien : ils te tueraient aussi. )) Cependant le bruit redoubla par degrés, le ruban de lumière s'élargit, la porte roula sur ses gonds; et alors, croyant voir déjà se dessiner sur le mur la gigantesque silhouette de Tristan, Nemours joignit les mains, ferma les j'eux.
recommanda pour la dcrniiirc fois son ûmc à Dieu, et attendit... Il n'attendit pas longtemps.
« Duc de Nemours, dit une voix douce et bien connue, vous êtes libre. »
Le captif tressaillit à. ces mots, hasarda timidement un regard autour de lui, et crut rêver : Charles était la, non plus timide, contraint, abattu comme la veille, mais calme, grave, parlant et marchant en maître, déjà mûri et grandi par une heure de royauté. De nobles dames l'entouraient, contemplant le jeune prisonnier dans sa cage, avec des sourires et des pleurs; puis les gentilshommes qui, devant cet outrage à l'enfiince, chose sacrée pour la chevalerie, tourmentaient de la main, par un mouvement convulsif d'indignation, le pommeau de leur épée, et enfin des varlets, des pages, des écuyers en foule, portant des flambeaux, et agitant aux cris de : « Vive le roi ! » leurs toques de velours empanachées.
« Oui, poursuivit Charles VIII, le ciel, depuis une heure, m'a fait orphelin et roi. Nemours, pardonnez à mon père, et priez Dieu pour son âme. » Puis, se tournant vers sa suite : « Qu'on abatte cette cage à l'instant et qu'on en jette les débris à la Loire; car il n'en doit rester ni vestige ni souvenir. »
Les ouvriers, mandés d'avance, se mirent à l'œuvre avec ardeur; mais, ô surprise! la lime s'édentait aux barreaux sans y mordre, et la pierre dans laquelle ils étaient scellés, inébranlable, ne répondait aux coups de marteau que par un bruit sourd et moqueur.
« Sire, dit un vieux moine en hochant la tète, tous les efforts humains seraient impuissants à exécuter vos ordres ; car, ajouta-t-il en montrant la cage, ceci n'est pas œuvre humaine. J'ai ouï dire qu'un Bohémien, sorcier comme ils le sont tous, bâtit cette cage autrefois, afin de se racheter de la potence. Il faudrait, pour la renverser aujourd'hui, la baguette d'une fée (mais il n'existe plus guère de fée, que je sache), ou bien encore la main infernale qui l'a construite ; mais depuis longtemps le Bohémien a disparu.
— Q.u'on cherche cet homme et qu'on l'amène, dit le roi. A qui le découvrira, honneurs et largesses! un diamant de ma couronne s'il est noble, son pesant d'or si c'est un vilain! » lit d'un geste il congédia son brillant cortège.
Les deux amis, demeurés seuls, sauf quelques pages qui veillaient sur eux à distance, se re-
gardèrent silencieux. Une inquiétiuic terrible, et qu'ils n'osaient se communiquer, faisait battre leurs cœurs à l'unisson : « Si l'ouvrier magique lîtait mort, pensaient-ils, si la cage enchantée ne s'ouvrait plus! » Et ils pleuraient; et, chose étrange ! Blanchette, pour la première fois, semblait ne pas s'émouvoir de leurs larmes. C'est qu'une préoccupation bien vive et bien naturelle l'agitait alors. Vous vous rappelez, ma sœur, que la métamorphose expiatoire devait durer cent ans. Or, il y avait, au moment où nous parlons, quatre-vingt-dix-neuf ans trois cent soixante -quatre jours vingt -trois heures et cinquante-neuf minutes qu'Angélina était devenue Blanchette. L'horloge du Plessislez-Tours s'ébranla pour sonner une heure. Et voilà qu'aussitôt le sombre et fétide souterrain s'emplit de parfums et de lumière, la cage de fer s'émut d'un bloc comme un décor théâtral de nos jours et s'abîma... Dieu sait où..., sans doute dans l'enfer qui avait inspiré l'architecte inconnu.
Les orphelins épouvantés crurent que la foudre venait d'éclater dans la prison. « Blanchette, Blanchette, où es -tu? s'écrièrent -ils, tremblant pour l'existence de leur sœur adoptive. — Me voici, mes enfants, répondit une voix
douce au-dessus de leurs têtes. » Alors, levant les yeux, ils aperçurent, ébahis, Angélina dans son costume de fée, debout sur le piédestal d'un nuage, et tenant à la main sa baguette reconquise. « N'ayez pas peur, enfants, poursuivit-elle : c'est moi que vous appeliez Blanchclte ; mes compagnes m'appellent la Tée des Pleurs... Les vôtres viennent de tarir, et ma mission près de vous est accomplie... Adieu ! »
Le petit duc et le petit roi, comme jadis les enfants du bûcheron, répétaient en joignant les mains : « Bonne petite fée ! ne nous abandonnez pas encore! — 11 le fiiut, répliquat-elle d'un air grave ; vous n'avez plus besoin de consolations, vous, et l'on en réclame ailleurs. J'entends près d'ici une petite mendiante dont les sanglots m'appellent, et j'y cours... Adieu, sire; adieu, monseigneur.»
Elle dit, et disparut dans un éclair.
LES TETITS SOULIE'JIS
^^j^^^^-î^/ F, 6 janvier 1776, jour de FEpi- ^J k^èjm phanie, il se passa sur le gaillard ■ t^ '^^mI d'arrière du vaisseau français le ^k^a^j,^^^\ Hcioii une petite scène assez piquante pour mériter qu'on la raconte. Tous les officiers que le service de l'équipage ne réclamait pas ailleurs se promenaient, causant et fumant, sur le pont, lorsqu'un jeune aspirant de marine, montant l'escalier qui conduisait à la chambre du capitaine, parut et s'écria : « Chapeau bas, messieurs! voici la reine !... » Et cependant Marie-Antoinette n'avait pas
* Public par Le Journal des Demoiselles, en avril 1836.
quitté Versailles; à l'aide d'Asmodce ou de la secotiilc vue des montagnards d'Ecosse, on l'aurait pu voir en ce moment, dans un coin du cliâteau, à l'abri de l'étiquette, son ennemie intime, jouer la comédie en famille, recevant sa réplique du comte d'Artois, et ayant pour souffleur le comte de Provence, tous deux ses beaux-frères. Elle remplissait le rôle principal dans Le Devin du Village, et chantait :
J'ai perdu mon serviteur,
J'ai perdu tout mon bonheur...
paroles qu'elle eut depuis l'occasion de répéter bien des fois sans chanter! cette pauvre reine qui est déjcà tombée dans l'histoire, et qui tombera bientôt dans le drame, aussi poétique, aussi belle et plus pure que Marie Stuart.
Quelle était donc l'usurpatrice qui ramassait alors à douze cents lieues de Versailles le sceptre que la reine légitime abandonnait un instant pour la houlette ?
Hâtons-nous de le dire, il n'y avait là ni fourberie ni crime de lèse-majesté. La royauté que saluait l'équipage du Hcroii n'était que l'innocente et fugitive royauté de la fève. Elle venait d'échoir, par la grâce du sort, à une jolie petite créole de la Martinique, parente du
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capitaine, et qui, sous la conduite d'une vieille tante, allait, comme la Viigiiik de Hernaidin de Saint-Pierre, poursuivre, dans la métropole, de vagues espérances de fortune et d'héritage.
Et c'était donmiage, en vérité, que la jeune reine ne fût qu'une reine pour rire; car elle s'acquittait de ses hautes et nouvelles fonctions avec un aplomb et une grâce qu'eussent enviés Catherine II et Marie-Thérèse.
« A genoux! beau page, disait-elle au jeune aspirant qui l'avait annoncée; ne voyez-vous pas que j'ai laissé tomber mon gant?... A moi ! mon conseil des ministres, et ne riez pas, messieurs, car le cas à discuter est grave. J'aime mon peuple, entendez-vous, et je veux que mon peuple m'aime; il s'agit de décider si, pour attirer à mes pieds ses hommages, une rosette bleue sur mes souliers ne siérait pas mieux qu'une rosette blanche... Comment donc! je crois que mon premier médecin se permet de lancer au nez de sa souveraine des bouffées de tabac, en guise d'encens! Qu'un de mes ambassadeurs monte sur l'hippogriffe à l'instant, pour aller voir dans la lune si la raison du bon docteur n'aurait pas suivi ce matin, après boire, le même chemin que celle de feu Roland... «
Et mille innocentes saillies, mille coquets cnfimti liages, dont tous ces bons marins riaient de si grand cœur et si longtemps que leurs grosses pipes s'éteignaient oisives entre leurs mains.
Mais celui de tous qui semblait se réjouir le plus du triomphe de l'aimable enfant était un vieux matelot breton nommé Pierre Hello, ayant moins de rides que de blessures, qui ce jour-là même avait reçu une médaille d'honneur, tardive récompense de ses longs services! et qu'à cette considération le capitaine venait d'admettre à sa table, au repas présidé par les deux dames créoles, ses parentes. Marie-Rose, ainsi se nommait la jeune fille, s'était émerveillée depuis longtemps au récit des belles actions de Pierre Hello. Elle l'avait complimenté, caressé, et le cœur du rude vieillard, neuf encore à de pareilles émotions, avait palpité sous ces caresses d'enfant, aussi fort qu'à la réception de sa médaille d'honneur. C'était lui seul qui la servait; c'était encore, ou peu s'en faut, lui seul qui veillait sur elle : car la tante de Marie-Rose, bonne vieille clouée sur sa chaise par la goutte, passait tout le jour absorbée dans la lecture de saint Augustin, ne l'interrompant par intervalles que pour dire :
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« Ici, Minette! ici, Marie-Rose! » qiKiiui elle voyait son chat courir dans la cale après une souris, ou sa nièce sur le pont après un rayon de soleil. Mais élevée, comme la plupart des filles de colons, dans la plus large indépendance, Marie-Rose n'écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Tantôt elle montait aux échelles et se balançait aux cordages, et alors Pierre Hello la regardait d'en bas, prêt, si elle tombait sur le pont, à la recevoir dans ses larges mains, comme il eût reçu un oiseau que la fatigue abat, ou à la repêcher à la nage si le vent l'eût jetée à la mer. Tantôt elle amusait l'équipage oisif par ses chansons et par ses danses, et alors Pierre Hello, attentif, semblait avoir trouvé tout à coup de l'intelligence pour comprendre les vers et du goût pour en sentir la grâce.
Le lendemain de l'iipiphanie et de sa courte royauté, l'aimable enfiint parut triste et pensive, et le vieux loup de mer se posa devant elle, inquiet et silencieux comme un caniche qui voit pleurer son maître. Elle ne put s'empêcher de répondre par une confidence à ce regard compatissant et interrogateur. Une vieille négresse marronne, qui passait pour sorcière, et à qui Marie-Rose portait en cachette du
pain dans les bois, lui avait fait une prc-diction étrange qui la préoccupait, et dont elle avait retenu les paroles textuelles :
a Bonne petite maîtresse, moi avoir vu dans la nue grand condor monter bien haut, bien haut, avec rose dans son bec... Toi, être Rose... Toi, bien malheureuse; puis toi reine, puis grande tempête, et toi mourir. »
« J'ai été reine hier, ajouta-t-el!e, et je n'attends plus maintenant que la tempête qui doit m'emporter...
— N'ayez pas peur, mademoiselle, répondit Hello; s'il arrivait malheur au Héron, vous n'auriez qu'à saisir le pan de ma ceinture... là..., comme ceci, et, avec l'aide de Dieu et de mon patron (un grand saint, voyez-vous! car il marchait sur l'eau sans enfoncer, ce qui, foi de marin, est un bien beau miracle!), vous aborderiez aussi doucement à terre qu'une goélette remorquée par un trois-mâts. »
Marie-Rose, un peu rassurée, paya le dévouement du brave homme en lui chantant une romance que personne n'avait encore entendue. C'étaient, quand son départ fut décidé, ses adieux et ses plaintes qu'un jeune créole, son voisin, avait mis pour elle en vers et en musique :
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Petit iligro, au cli.inip qui Ikiiniiiiic Va moissonner pour ma couronne :
La négresse fuyant aux bois,
Marronne, M'a prédit la grandeur des rois
Vingt fois.
Petit nègre, va, qui t'arrête?
Serait-ce déjà la tempête Qui doit effleurer si souvent
Ma tête, lit jeter mon bonheur mouvant
Au vent ?
Las! j'en pleure déjà la porte.
Adieu donc, pour la mer déserte, La rivière des Trois-Ilcts
Si verte, Où, dans ma barque aux blonds filets,
J'.illais!
Adieu : les vents m'ont entraînée, Ma patrie et ma sœur aînée !
La fleur veut mourir où la fleur
Est née.
Et j'étais si bien sur ton cœur.
Ma sœur !
Mais il est un âge où toutes les douleurs passent légères et fugitives, où la mélancolie du soir sèche au matin comme la rosée; et Marie-Rose avait cet âge. Le lendemain, elle dansait encore; les jours, les semaines s'écoulèrent sans user cette gaieté pétulante ; mais il
n'en fut pas de même de ses petits souliers. Le dernier bond d'une farandole en emporta les derniers lambeaux. Par malheur, la garderobe de ces dames était légère; elles allaient à Paris et avaient cru devoir, pour la remonter, attendre les conseils de la Mode dans son empire. Bientôt Marie-Rose fut réduite à s'asseoir immobile à côté de sa tante, cachant ses pieds nus sous sa robe, remuant la tête et le corps dans un besoin fébrile de mouvement, mais n'osant risquer un pas, semblable à cette Daphné des Tuileries dont le buste est vivant encore quand ses pieds ont déjà pris racine. La petite reine pleurait là, captive comme dans une tour enchantée, et attendant qu'un chevalier, passant, la délivrât.
Ce chevalier passa, et ce fut Pierre Hello. « Laisser nus de si jolis pieds, disait-il avec l'accent de l'indignation, il f;mdrait n'avoir pas pour deux liards de cœur ! » Mais si le poète a dit : L'indignation fait des vers, il n'a pas dit qu'elle pût faire des souliers. Pierre Hello réfléchit, se frappant le front, se grattant la tête et promenant d'une joue à l'autre, dans sa bouche, ce morceau de tabac que les marins ont l'habitude de mâcher..., enfin sa chique. C'est un vilain mot; mais pardon, il n'y en
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avait qu'un pour exprimer la chose, et cette chose est trop importante quand il s'agit de mœurs maritimes, pour qu'un narrateur consciencieux n'en parle pas. La cliique est à la pensée du matelot ce que l'aiguille est à l'horloge : quand la pensée va, la cliique tourne. C'est qu'aussi il s'était posé une question bien ardue pour un mathématicien novice : Faire quelque chose avec rien, problème que Dieu seul a pu résoudre.
« Un morceau de cuir! ma pipe et ma médaille pour un morceau de cuir! » disait-il avec l'énergie désespérée de Richard III, criant : « Une épéc ! mon royaume pour une épée ! » Certes, tous les filets de l'équipage se fussent déployés bien vite à la mer s'il eût connu l'histoire de Don Quichotte, et osé se flatter d'avoir la main aussi heureuse que Sancho Pança, qui, jetant ses hameçons aux truites, y voyait mordre des savates. Il chercha, fureta, remua; sa main passa partout où une souris pouvait passer. Enfin, il poussa un cri de joie, un cri semblable à celui d'Harpagon retrouvant sa cassette, ou de J.-J. Rousseau couvant des yeux sa pervenche. Ce n'était pas une fleur, ce n'était pas un trésor que Pierre Hello venait de découvrir, c'était quelque chose de bien plus précieux, ma foi ;
LES PtriTS SOULIERS 233
c'était une botte ! la botte d'un soldat tué dans un abordage ; elle avait roulé dans un coin de la cale, Dieu sait comment ! Depuis elle était restée là, portant le deuil de sa sœur jumelle noyée dans la mer ou ensevelie dans le ventre d'un requin, et croyant bien, comme le rat de La Fontaine, que les choses d'ici-bas ne la regardaient plus. Mais Pierre Hello en décida autrement : se servant de son poignard en guise d'alêne et de tranchet, il perça, il tailla si bien qu'il fit en moins d'une heure..., je voudrais bien pouvoir dire qu'il fit une paire de souliers; mais, par respect pour la vérité, je n'ose... Ce qu'il fit, ce n'était précisément ni des souliers, ni des brodequins, ni des bottines, ni des chaussons, ni des socques, ni des cothurnes, ni des babouches, ni des mocassins; c'était, dans l'art de la chaussure, une œuvre originale, fantastique, romantique, une chose sans nom ; mais enfin cette chose sans nom pouvait à la rigueur s'interposer comme une armure défensive entre l'épiderme du pied humain et le parquet. Le brave Hello courut aussitôt à la cabine de Marie-Rose, où après avoir, à grand'peine et aux éclats de rire de la jeune fille, emboîté, ficelé ses pieds nus dans cette bouffonne chaussure, il se releva, croisa
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triomphalement ses bras sur sa poitrine, et dit : « Voilà!... » et, une heure après, la bayadère dansait encore, dansait avec un poids à chaque pied, aux applaudissements de son parterre, conquis cette fois à double titre, car il y avait dans cette danse le mérite combiné de l'art et du tour de force : c'était M"c Taglioni et M"" Saqui résumées d'avance en deux jambes.
Enfin, après une longue traversée, la vigie cria : Terre! Et ce fut, je vous assure, une scène vraiment touchante que celle du matelot et de la jeune créole. «Je penserai toujours à vous et je garderai vos souliers comme un souvenir, comme une relique, disait Marie- Rose pour consoler Pierre Hello, qui passait sur ses yeux humides le revers de sa main calleuse. — Oh I répondait-il en secouant la tête, vous allez à Paris, où de nouveaux amis vous feront perdre le souvenir du pauvre Hello, qui ne vous occupera guère. — Toujours! » répéta-t-elle, entraînée par sa tante. Il la suivit longtemps des yeux : elle se retourna souvent, et il ne pouvait déjà plus l'entendre qu'elle répétait encore en agitant son mouchoir : « Toujours, Hello, toujours ! »
Pierre Hello ne put savoir si la jeune fille tint parole, car il toucha bien rarement la terre.
et fut tue dans la guerre d'Amérique. Quant à Marie-Rose...
Mais voici, au travers de mon iiistoire, le grand fleuve de la Révolution française qui passe; fleuve étrange et qu'on ne sait comment nommer : Pactole au sable d'or, Simoïs teint de sang, Eurotas aux lauriers-roses. Son bruit et sa profondeur vous causeraient des vertiges. Donnez-moi la main, ma sœur, fermez les yeux et sautons par-dessus...
Bien ! nous voici tombés au milieu de l'Empire, et nous sommes à la Malmaison, retraite de la noble et malheureuse Joséphine, veuve, par une séparation légale, de Napoléon vivant encore, mais toujours impératrice et toujours adorée des Français, qui l'avaient épousée, eux aussi, dans le cœur, et qui n'avaient point souscrit au divorce.
Accoudée dans sa chambre sur la boîte d'un piano, elle écoutait en souriant une députation de jeunes demoiselles attachées à sa personne, et qui sollicitaient, tremblantes, la permission de jouer des proverbes au château. « Volontiers, mes enfants, répondit la bonne Joséphine; je veux même me charger des costumes. Grâce à la générosité de l'empereur,
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iii;i f:;arcic-rohu v pciil abdiulumnicnt fournir. Tenez, voici ce que Marchand vient encore tle ni'apporter tout à l'iicure. »
Ht elle repoussait négligemment du pied une fourrure étendue sur le tapis. Cette parure était si belle, que M"»: S.-R., la plus jeune des ambassadrices, ne put s'cmpécher de dire, en frappant l'une contre l'autre ses blanches mains en signe d'admiration :
« Dieu! que Votre Majesté est heureuse!
— Heureuse, murmura Jcjsépliine, lieureuse I . . . »
Elle parut rêver un moment, et ses doigts distraits, errant sur les touches de son piano, en tirèrent quelques notes de la romance que nous connaissons déjà :