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NOTICES ET DISCOURS

Notice historique sur J.-B.-F. Van Mons.

(Extrait du Bulletin de V Académie royale de Médecine de Belgique, 1842-1843.

Messieurs,

L'Académie est à peine constituée, et déjà elle se trouve frappée dans ses affections. La mort, qui moissonne partout, lui a enlevé un membre qui lui était bien cher tant par ses qualités personnelles que par les éminents services qu'il avait rendus à son pays et aux sciences; vous le connaissez tous, messieurs, c'est J.-B.-F. Van Mons.

Avant d'entrer dans l'exposé de sa vie, qui fut si longue et si bien remplie; avant d'énumérer les titres qu'il s'est acquis à la reconnaissance publique et à la nôtre, permettez-moi de vous présenter quelques observations.

La tâche que je vais essayer de remplir, je ne l'ai acceptée après l'avoir longtemps déclinée, parce que je la considère comme au-dessus de raes forces. En effet, je n'ai ni le goût ni l'habitude d'écrire sur les hommes. La nature de mes travaux m'en éloigne ; les tendances de mon esprit sont

un obstacle invincible à la réussite, car elles me portent sans cesse à dépouiller les idées et les choses de ce vernis séduisant qui les fait accueillir dans le monde et leur sert de passe-port et d'introduction.

Une autre considération devait m'arrêter dans cette entreprise, et elle était bien puissante. Dans une autre enceinte, un homme, aussi distingué dans l'art d'écrire qu'habile physicien et savant astronome, a tracé de notre collègue un portrait si fidèle que l'on ne sait qui l'on doit admirer le plus, le modèle ou le peintre, tant les qualités de l'esprit de celui-ci s'y associent avec celles du cœur.

Cependant, je l'ai acceptée, cette tâche, parce que je voulais payer un tribut de reconnaissance à celui qui m'avait inspiré l'amour du travail et qui avait guidé mes premiers pas dans la science.

Cette reconnaissance ne me fera point oublier ce que je dois à la vérité comme historien. Je me propose de vous présenter Van Mons tel qu'il fut, ou du moins tel que j'ai cru le connaître. Je vous parlerai sans détours de ses défauts comme de ses qualités; dans ma pensée, ils sont la conséquence nécessaire de son organisation, de sa position et du milieu dans lequel il a vécu. En effet, ce qui a caractérisé Van Mons, c'est son activité dévorante, son imagination brillante, et sa bienveillance sans bornes. Tous les actes de sa vie sont empreints de ce triple cachet. C'est ainsi que tour à tour il nous apparaîtra comme homme public, dévoué à son pays et aux sciences, comme homme privé, d'une bonté ineffable, toujours- prêt à rendre service même aux ingrats, et comme homme de science, savant aussi actif qu'infatigable, théoricien aussi ingénieux que hardi.

J. B.-F. Van Mons, correspondant de l'Institut de France, membre des Académies royales des sciences et belles-lettres et de médecine, ancien professeur à l'Université de Louvain, chevalier de l'ordre de Léopold, etc., naquit à Bruxelles le 11 novembre 1765. Son père, Ferdinand Van Mons, qui était receveur du grand Béguinage de cette ville, lui donna une

éducation en harmonie avec les dispositions qu'il avait montrées de bonne heure, et telle que l'étal de l'enseignement le permettait à celte époque. Le latin seul avec quelques principes de religion formait la base et pour ainsi dire tout l'édifice de l'instruction; aussi Van Mons, en sortant du collège de Turnhout, où il avail fait ses humanités, n'y avait puisé aucune notion directement applicable à la carrière qu'il se proposait de parcourir. Toutes les langues vivantes qu'il possédait si bien, il en devait la connaissance à lui-même; son génie lui avait fait deviner de bonne heure qu'elles seraient pour lui de précieux instruments qui contribueraient à éclairer et même illustrer sa carrière scientifique.

Dès sa plus tendre jeunesse, ses goûts l'avaient porté vers l'étude des sciences naturelles. Pour les satisfaire, il se destina à la pharmacie, car dans notre pays il n'y avait que le pharmacien et le médecin qui s'occupassent de ces sciences. Il entra donc dans une officine où il s'adonna avec l'activité qui le distinguait à l'étude des sciences. Peu de temps lui avait été nécessaire pour se les rendre familières. Ce qui le prouve, c'est que déjà en 1787, à l'âge de 22 ans, il subit avec distinction les épreuves de la maîtrise en pharmacie.

Si nous pouvons ajouter foi à un article de la Galerie historique des contemporains, Van Mons avant cette époque, en 1785, avait déjà publié un essai sur les principes de la chimie que Lavoisier venait de créer. Quoi qu'il en soit de cette assertion, c'est de cette époque que date l'entrée de Van Mons dans la carrière des sciences. La grande et belle correspondance qu'il a laissée après lui, comme une preuve de son activité et de son génie, démontre que dès lors il s'adonna sans réserve à l'étude de la chimie, de la physique, de la botanique, de la pharmacie et de l'horliculture, et qu'il cultiva toutes ces sciences avec un égal succès. Les journaux, tant de médecine que de science de ce temps, sont remplis de ses articles, remarquables par la' justesse des observations qui y sont consignées. Alors il s'était déjà acquis une certaine réputation. La Société de

physique expérimentale de Bruxelles l'avait appelé, en 1789, dans son sein et l'avait nommé son secrétaire perpétuel. Dans cette même année, il fut honoré du titre de membre de la Société des sciences naturelles d'Alkmaar.

Jusqu'ici, Van Mons avait été entièrement absorbé par l'étude. La paix, cette déesse que l'homme de science adore, avait protégé ses débuts. Mais des événements que je ne puis ni ne veux juger ici, devaient bientôt l'en distraire et réveiller en lui une faculté qui sommeillait encore. Joseph II, par ses réformes, avait mécontenté une certaine partie du pays. Ceux qui voulaient se défaire de ce qu'ils appelaient le joug autrichien, profitèrent de ce mécontentement pour réaliser leurs projets. On se remuait, on parlait de patrie, on faisait entendre le cri de liberté; ce cri vint frapper son oreille, et son cœur, alors, comme l'écho, redit patrie et liberté.

Dès cet instant, Van Mons se jette corps et âme dans la révolution; il s'affilie à une société secrète dont le nom seul avait dû le séduire. Mais bientôt il devait payer sa dette à la cause qu'il avait épousée. Il est découvert, arrêté comme fauteur de sociétés secrètes et accusé du crime de lèsc-mnjesté ou de lèse-nation. La conduite qu'il tint pendant une captivité de trois mois, révèle en Van Mons, une grande force de caractère. Pressé par la justice de faire connaître ses complices, il s y refuse formellement, quoique menacé de la question.

Cependant il est acquitté, malgré les ordres les plus sévères du pouvoir contre les patriotes brabançons, malgré l'insistance singulière du procureur général qui voulait réduire cette nffaire aux formes les plus expéditives, toujours dans l'intérêt commun.

Au même instant, dans un pays ami, s'accomplissait pour la liberté un dos événements les plus graves que l'histoire moderne aura à enregistrer. La révolution française était victorieuse à l'intérieur et au dehors; ses légions avaient détruit chez nous, par la bataille de Jemappes,la restauration autrichienne et avaient rendu la liberté au pays. A l'imitation de la France, on organisait, dans nos provinces, des assemblées des repré-

sentants du peuple. Van Mons, qui s'était montré enthousiaste des principes de la révolution, ne pouvait pas être oublie; aussi fut-il nommé un des premiers représentants de Bruxelles.

Dans ce temps, tout était fièvre et délire, les hommes les plus calmes ne pouvaient s'y soustraire. Cependant, il faut le dire à l'éloge de Van Mous, il ne participa en aucune manière aux horribles excès de celle époque; il usa au contraire de toulc son activité et de toute son influence pour sauver ceux qui étaient sur le point d'en être les victimes.

Quoique j'aie hâte d'en finir avec sa vie politique qui, jusqu'à un certain point, peut être considérée ici comme un hors-d'œuvre, je dois cependant vous parler de ses relations avec un homme qui eut une grande influence sur la destinée de notre pays.

La France voulait réaliser le rêve de ses frontières naturelles. Jamais circonstance ne fut plus favorable à l'exécution de ce projet que la victoire qu'elle remporta à Fleurus.

La Convention nationale, sous le prétexte d'étudier notre pays, y envoya le représentant Roberjot; c'est à Van Mons, dont on connaissait et Vanionr pour la révolution française et les connaissances étendues en chimie et en histoire naturelle, que s'adressa, à son arrivée à Bruxelles, le représentant du peuple. Notre concitoyen lui fournit tous les renseignements sur les richesses et les ressources de notre pays. Il fit plus, j'en ai la conviction profonde, il lui procura des matériaux pour ce rapport qui devait détruire notre indépendance et faire de nous une province française. Ne lui en faisons pas un reproche; républicain de bonne foi, car il était alors dans l'âge des illusions et sous le charme de l'école du xvui« siècle, il ne rêvait pour son pays que liberté et bonheur et croyait qu'il ne pourrait trouver l'une et l'autre qu'avec ce peuple qu'il avait vu de près et dont il connaissait et l'intelligence et le cœur.

Van Mons, quoique absorbé jusqu'à un certain point par les événements dont nous venons de parler, n'oublia cependant pas la science. Depuis

1789, époque à laquelle nous l'avons quitté, .jusqu'à 1796, où il cessa de s'occuper des événements politiques, il les cultiva constamment. Son activité extraordinaire lui permettait de se multiplier ainsi.

Lavoisier, cette illustre victime des excès de la révolution française avait à tout jamais renversé la chimie de Stahl et en avait fondé une nouvelle sur des bases inébranlables.

Van Mons, bien jeune encore, s'aperçut que la vérité s'était fait jour et il entreprit une véritable croisade dans le but de défendre et de propager la science de Lavoisier. Il entame une correspondance avec les savants de tous les pays, la position extraordinaire du nôtre le permettait alors. Aux chimistes allemands, anglais et italiens, il fait connaître les découvertes faites en France. Aux chimistes français, il transmet les travaux et les objections des chimistes étrangers. Il ne s'arrête pas là. Il veut apporter son propre contingent à l'établissement d'une science qui a toutes ses sympathies. Il entre lui-même dans la lutte expérimentale et choisit le combat avec les hommes les plus distingués. Gren et Westrumb, qui n'avaient pu abandonner l'hypothèse du phlogistique, nient une des bases de la science, la décomposition de l'air par le mercure et la production de l'oxygène par la réduction de l'oxyde de ce métal. Van Mons exécute habilement une série d'expériences et démontre l'exactitude des données de Lavoisier f). D'un autre côté, des chimistes phlogisticiens prétendent que l'azote, cette matière qui, avec l'oxygène, constitue l'air, préparé d'une certaine manière, possède comme ce dernier la propriété d'entretenir la combustion des corps. La théorie de Lavoisier exigeait le contraire. Van Mons se mit encore à l'œuvre et publia un travail où il prouva l'erreur de ces chimistes f).

Fourcroy, qui exerça une si grande influence sur le progrès de la

(■) Ann. de chimie, 1792, t. XVIII, p. 3. "

(2) Observations nouvelles sur la prétendue propriété du gaz azote d'entretenir la combustion. {Ann. de chimie.)

science par son éloquence et son savoir, avait, en 1793, fait un résume philosophique de la chimie. Son ouvrage, lu avec avidité, est bientôt épuisé. Van Mons, dans l'intérêt de la science, en donna, en i 794, une édition nouvelle qu'il enrichit de notes dont quelques-unes sont assez remarquables. C'est là qu'il expose pour la première fois son opinion sur l'identité de la nature, de la lumière et du calorique. On y trouve également une observation importante concernant le rôle de l'eau et de la lumière sur la production et la décoloration des matières colorantes des plantes. Si, dans celle observation, il avait tenu compte de rinlluence de l'acide carbonique, aujourd'hui encore on n'aurait rien à rectifier à cette manière de voir (^).

Ses efforts incessants pour le triomphe de la chimie française étaient généralement connus. L'Instilut national de France, qui avait été plus que tout autre à même d'apprécier l'étendue de ses services, le nomma, en 1796, un de ses six associés nationaux. Plusieurs sociétés savantes l'appelèrent également dans leur sein, comptant sur son puissant concours.

La République française organisait l'instruction publique. Le département de la Dyle fui doté d'une école centrale, l'enseignement de la chimie et de la physique fut confié à noire compatriote. 11 s'acquitta dignement de ses fonctions de professeur. Lacépède lui écrivit à cette occasion ces mots flalleurs : « C'est avec une vive satisfaction que l'Institut a appris que vous ne négligez rien pour la prompte et entière organisation de l'instruction dans votre département; vous connaissez le grand intérêt qu'il prend au progrès des lumières, et l'on ne peut que féliciter vos concitoyens de trouver en vous, d'une manière aussi utile, et le précepte et l'exemple. »

La tourmente révolutionnaire avait supprimé en France de fait toutes

(') Voici cette note : La lumière qui colore les végétaux vivants, les décolore élanl morts. Elle opère l'un et l'autre de ces effets par la décomposition de l'eau. Dans le premier cas, elle en dégage de l'oxygène, dans le second, de l'hydrogène.

les publications scientifiques. Le calme les rétablit, et les Annales de chimie,

qui avaient cessé de paraître en 1795, reprirent en 1797 avec une activité

nouvelle. Fourcroy, Pelletier, Guyton Morveau, Prieur et Vauquelin

prièrent notre compatriote de coopérer à leur rédaction. Il accepta cette

mission honorable et répondit dignement à l'attente de ses confrères.

Depuis cette époque jusqu'en 1801, il y donna des extraits de sa vaste

correspondance, et y inséra une analyse des mémoires les plus importants

des journaux allemands {Annàlen von Crell), anglais, italiens {Journal de

Brugnatelli) et hollandais (Journal de Casteleyn). Son esprit était infatigable;

le travail, qui nous mine et nous détruit, paraissait lui donner des forces.

La publication mensuelle des Annales de chimie ne suffisait plus à son

activité et il voulut que ce journal parût à des époques plus rapprochées;

ses collaborateurs, à leur grand regret, ne pouvant accueillir sa demande,

il fonda lui-même, en 1801, un journal de physique et de chimie.

Personne plus que lui n'était à même de mener à bonne fin une pareille entreprise, si la réussite en eût été possible. Ses relations fréquentes avec ce que l'Europe avait de plus distingué, devaient lui fournir des matériaux aussi nombreux que remarquables. Quoique Fourcroy, Ghenevix et Vauquelin, en France; Volta et Brugnatelli, en Italie; Bucholtz, Tromsdorff et Wurzer, en Allemagne; Yan Marum, Deiman, Paets Van Troestwyck, Lauwerenburg, Vrolik et Bondt, en Hollande, lui eussent prêté un secours généreux, son journal ne put avoir une longue existence. L'armée et ses victoires absorbaient tous les esprits : les Annales de chimie de Paris, rédigées par l'élite des capacités que le génie de la liberté avait révélées à la France, pouvaient à peine se soutenir; aussi son journal cessa de paraître au bout de deux ans.

Nous venons de rappeler les services que Van Mons a rendus à la chimie. Mais il est une partie des sciences à laquelle il ne fut pas moins utile : c'est la pharmacie. Établi en qualité de pharmacien en 1787, il appliqua continuellement ses connaissances théoriques à perfectionner les procédés

servant à la préparation des médicaments. Les découvertes et observations qu'il fut à même de faire sur ce sujet se trouvent consignées dans tous les journaux de médecine de l'époque.

Les changements politiques opérés en France et dans les autres pays avaient jeté le trouble dans l'enseignement de la médecine, de la chirurgie et de la pharmacie; ces sciences étaient menacées de décadence et les sociétés qui les représentaient et qui veillaient à leursprogrès, avaient disparu. Quelques amis de l'instruction s'en émurent et se réunirent. C'est là l'origine de cette société de médecine, de chiiurgie et de pharmacie qui s'établit à Bruxelles, en 1795, sous le titre d\Egrotantibu$, Van Mons avait pris une large part à sa création; il en était pour ainsi dire l'àme, car c'est lui qui, aidé de trois collègues, Kok, Germain et Rumpel, en rédigea les statuts organiques et le règlement d'ordre intérieur qui servirent plus tard de bases aux sociétés de médecine de Paris, de Bordeaux et de Nancy. Il en était également le secrétaire. On ne peut se. faire une idée de l'activité qu'il déploya dans l'exercice de ses fonctions. Pour y croire, il faut avoir eu, comme nous, sous les yeux la correspondance qu'il entretenait avec les médecins et pharmaciens des différents pays de l'Europe. Les procèsverbaux des séances qui se trouvent dans les deux volumes que la Société a publiés attestent la sollicitude de Van iMons pour tout ce qui a rapport au progrès de la pharmacie. Les mémoires qu'il y lut roulent sur des objets fort importants; il est vivement à désirer qu'on puisse les retrouver. Deux de ces mémoires seulement sont imprimés dans le recueil de la Société; le premier a trait aux propriétés physiques et chimiques etaux usages du chlorure de Barium, l'autre est une étude complète du Rfiuns Radicans dont le médecin Dufresnoy, de Valenciennes, avait prôné les propriétés médicales.

La Société /Egrotanlibus, née sous de si heureux auspices, fut dissoute au bout de deux ans pour une cause qui m'est inconnue. Elle se réorganisa en 1804, sous le titre de Société de médecine ; mais Van Mons avait cessé d'en faire partie. Cependant, quoique éloigné d'elle, il voulait encore

coopérer à ses travaux, et il envoya un mémoire en réponse à une question proposée au concours, et qui fut imprimé en 1810 dans le tome III des actes de la Société.

Les progrès de la chimie faisaient désirer une réforme dans la pharmacie; les préparations des médicaments se faisaient d'une manière empirique, il n'y avait point de règle bien sûre pour arriver à un résultat constant. Van Mons, qui avait recueilli dans ses recherches des matériaux précieux, réunit dans un ouvrage les procédés de préparations qui sont conformes aux principes de la chimie, et publia, en 1800, une Pharmacopée manuelle qu'il dédia aux mâues de Lavoisier. Ce livre, fait avec une simplicité remarquable, eut une vogue extraordinaire; dans l'espace de quelques mois, toute l'édition en fut épuisée, et il reçut les honneurs d'une traduction allemande qui eut trois éditions. Cet ouvrage, devenu fort rare aujourd'hui, est encore recherché par ceux qui cultivent la pharmacie.

Au milieu d'une Société de médecine. Van Mons ne pouvait rester longtemps étranger à l'étude de l'art de guérir; il s'y appliqua et se fit recevoir, en 1807, docteur à la faculté de Paris. Une année après, l'université d'Helmstadt lui offrait spontanément le diplôme de docteur en médecine.

La réputation qu'il s'était acquise comme médecin, comme pharmacien et comme chimiste, entourait son nom d'un certain prestige. Soit envie, soit toute autre cause, ses confrères prétendirent qu'il en abusait et qu'il se livrait à une pratique que la médecine réprouve. Que ceux qui veulent lui en faire un crime ici se lèvent pour l'accuser, je leur céderai la place; quant à moi, je ne m'en sens pas le courage. S'il y a quelqu'un à blâmer, ce n'est pas notre collègue, c'est le pouvoir d'alors. Qu'avait-il fait pour Van Mons? Quels moyens avait-il cherchés pour indemniser de ses immenses sacrifices un homme qui était sans fortune et qui, cependant, devait vivre et soutenir une famille déjà nombreuse? Rien, absolument rien.

Jenner avait doté l'humanité d'un immense bienfait. La vaccine était découverte. Van Mons l'introduisit un des premiers dans notre pays.

Comme on devait bien s*y attendre, son application avait à lutter contre bien des préjugés. Van Mons, qui avait foi dans l'expérience, donna alors un exemple aussi noble que rare, il la pratiqua pour la première fois sur son iSIs aîné.

La physique, cette sœur aînée de la chimie, n*a pas échappé non plus à son activité. L'illustre Volta avait fait une des plus grandes découvertes dont le xix^ siècle aura droit de s'enorgueillir, celle de cet agent aussi puissant que mystérieux, la pile voltaïque. Le physicien italien, qui déjà était en relations avec notre compatriote, s'empressa de le mettre au courant de sa découverte. Van Mons en fut frappé, prédit que cet instrument était destiné à changer la face des sciences; et il dit vrai. Il usa encore de toute son influence pour la faire connaître au monde entier. Il fit plus, il défendit lui-même la théorie que celui-ci avait imaginée pour rendre compte de la production de l'électricité dans celte circonstance. Volta professait une estime si profonde pour notre compatriote, qu'il engagea un physicien de Riel,Pfaff, à venir à Bruxelles pour répéter, sous les yeux de Van Mons, des faits qu'il avait découverts et qui parlaient en faveur de la théorie de Volta. Van Mons fit dans cette circonstance, avec un de ses élèves, Gérard, un rapport remarquable sur les expériences dont il avait été témoin.

Franklin avait imaginé une hypothèse pour expliquer les phénomènes électriques. Van Mons, qui trouva cette hypothèse plus rationnelle et plus en harmonie avec les faits observés, l'embrassa et la défendit contre ceux qui professaient la manière de voir du physicien français Dufay. Il adressa à cette occasion plusieurs lettres à son ami Brugnatelli, et enfin il réunit to'utes ses observations en un corps d'ouvrage qu'il publia, en 1802, sous le titre de Principes cT électricité. Quoique la majorité des physiciens ne fût pas de son opinion, cet ouvrage cependant eut un grand succès.

Van Mons avait senti de bonne heure que le meilleur moyen de propager les sciences et de les rendre pour ainsi dire populaires, est de les présenter

journellement sous une forme attrayante et pittoresque. C'est pour arriver à ce résultat qu'il annonça pendant grand nombre d'années, dans les journaux politiques, les découvertes qui pouvaient intéresser le public. 11 y décrivit surtout régulièrement tous les phénomènes atmosphériques qui frappent si puissamment l'imagination des masses. 11 avait encore un autre but en agissant ainsi : c'était d'attirer l'attention du peuple et du gouvernement sur ceux qui consacrent leurs veilles à l'étude des sciences et dont les efforts ne sont pas toujours encouragés.

La chimie française était généralement reconnue et admise. Comme la vérité, elle éclairait le monde; cependant, Lavoisier n'avait pu y mettre la dernière main. Les bases de l'édifice étaient jetées; grand nombre de faits étaient découverts; mais il n'avait pas eu le temps d'en donner l'explication complète. Bientôt, les chimistes hollandais, dont aujourd'hui on se souvient trop peu, apportent leur contingent de faits conformes à la science de Lavoisier, mais inexplicables par sa théorie. Davy, de son côté, démontre que l'hypothèse de Lavoisier n'est pas admissible, et ouvre en même temps une ère nouvelle à la chimie par l'application de l'électricité à cette science.

La théorie de Lavoisier était donc en défaut. On conçoit facilement ce qui devait en résulter. Chacun la modifiait à sa manière, suivant les exigences des faits découverts, et c'est ce qui arriva à notre compatriote. Van Mons, qui était imbu des idées de Lavoisier et qui reconnaissait en même temps l'insuffisance de sa théorie, en imagina une autre. C'est pour l'exposition de cette doctrine qu'il publia, en 1810, sa lettre à Bucliolz sur la formation des métaux ; en 1812, ses mémoires aux Académies de Berlin et de Stockholm; en 1815, sa préface et ses notes sur les éléments de philosopliie chimique de Davy, qu'il avait traduits de l'anglais; en 1818, ses principes élémentaires de chimie philosophique, et, en 1831 et 1856, son abrégé de chimie en cinq volumes, où il appliqua sa doctrine à tous les faits de la science.

Van Mons, quand il formula pour la première fois cette doctrine, avait

quitté déjà depuis quelques années le sentier de Texpérience. Confiné dans son cabinet, livré à son imagination dont Dieu seul connaissait les bornes, il ne faisait de la chimie que dans les écrits des autres. Cest assez dire que tonte sa doctrine est le fruit de son imagination contre les écarts de laquelle il ne se tenait pas suffisamment en garde.

Je vais essayer d'en donner ici une idée aussi claire que possible. Pour cela, j'ai besoin, messieurs, de toute votre bienveillante attention; carc*est une tâche difficile à remplir que de rendre compte d'une théorie exposée d'une manière diffuse et qui ne relève que de l'esprit seul.

Quelques mots seront nécessaires pour expliquer d'abord ce que l'on entend par théorie en chimie.

La nature nous |)résente, partout et toujours, deux sortes de matières. H en existe dont on ne peut rien retirer, qui restent toujours les mêmes tant qu'à leur propre substance on n'ajoute pas celle d'un autre corps. Il y en a d'autres qui peuvent changer, dont on peut retirer une ou plusieurs matières, mais qui, dans ces cas, diminuent toujours de poids. Les premiers de ces corps, on les a désignés sous le nom de cor[)s simples, les seconds, on les appelle corps composés. Les corps simples possèdent la faculté de s'unir entre eux pour donner naissance aux seconds. Quand ainsi les corps s'unissent, il s'en dégage une certaine quantité de chaleur et de lumière. Tel est le phénomène que nous présente le charbon, qui brûle dans l'air en s'emparant de son élément respirable, l'oxygène, et forme un gaz composé que tout le monde connaît; tel est encoi*e le soufre, qui produit le même effet.

Maintenant, la théorie chimique, c'est l'explication de la combinaison ou de la combustion, c'est surtout l'explication de ce phénomène particulier de dégagement de chaleur et de lumière que cet acte présente.

On le conçoit aisément, l'explication de cet acte, sa définition varieront suivant les opinions que l'on se sera faites de la manière d'être do la chaleur et de la nature intime des corps.

Ce que nous avons exposé sur la nature des corps, sur leur état, ce sont les idées de Lavoisier, qui resteront une vérité éternelle; c'est là sa découverte, c'est aussi là sa gloire.

Quant à l'explication de l'acte de la combinaison, Lavoisier ne l'avait pu examiner que sous un seul point de vue. Il avait attribué le dégagement de chaleur et de lumière au dégagement du calorique, lequel se trouvait, suivant lui, chimiquement combiné à l'élément respirable de l'air, l'oxygène.

Exposons maintenant les idées de Van Mons. Gomme les autres chimistes, il admettait des corps simples et des corps composés; mais les corps simples de Lavoisier n'étaient pas les siens. Il n'en reconnaissait primitivement que trois, c'étaient les éléments de Veau et l'hydrogène, Yoxygène et le calorique. Les autres corps simples des autres chimistes étaient, suivant lui, formés de ces trois-ci.

Pour arriver à cette manière de voir, il a quitté le monde visible et matériel et il s'est élancé dans une autre sphère pour chercher le secret de la création que Dieu seul connaît. Admettant les données de la Genèse, il considérait l'univers avant la création comme une masse inerte formée par les éléments de l'eau. Quand le calorique (c'est-à-dire lumière, chaleur, électricité) se fut immiscé dans la matière et qu'il l'eut animée, si j'ose m'exprimer ainsi, il se figurait cette matière comme ayant subi des changements différents suivant que la chaleur et la lumière s'étaient comportées avec elle.

Ainsi :

1" Il supposait que le calorique s'était combiné avec une partie de la matière et en avait chassé une certaine quantité d'hydrogène ;

2" Il supposait que le calorique avait enlevé une certaine quantité d'oxygène à la matière, et qu'il avait fait ainsi une série de corps dans lesquels l'hydrogène prédominait par rapport à l'oxygène.

Le calorique qui se serait combiné à l'oxygène aurait fait le gaz oxygène.

Ainsi, pour lui, avant la création, matière inerte (hydrogène et oxygène sans autre chose). Après la création, cette même matière unie à du calorique constituerait la base de notre globe.

Parmi ces trois matières, deux seulement exisleraientaujourd'hui à l'état de liberté : ce serait l'hydrogène et le calorique; l'oxygène n'existerait qu'à l'état de combinaison avec le calorique.

(La combinaison de l'oxygène avec le calorique ne serait pas une combinaison physique, mais bien chimique. Ainsi, l'union de la chaleur avec les corps, comme l'entendent les physiciens, serait toute différente de l'union chimique.)

Nature des corps. — Tous les corps autres que ceux que nous venons de mentionner (hydrogène, oxygène, calorique) seraient formés au moins de deux de ces corps, ou des trois, mais en proportions différentes.

Métaux. — Ainsi les métaux seraient de la base inerte à laquelle le calorique aurait enlevé de l'oxygène, en faisant prédominer l'hydrogène.

Corps non métalliques. — Ces corps seraient de la matière inerte près de laquelle le calorique aurait déplacé de Ihydrogène et se serait mis à sa place, ou bien près de laquelle le calorique se serait joint.

La différence que présentent les métaux et les corps non métalliques dans leurs propriétés les plus intimes, il l'attribuait à la quantité plus ou moins grande d'oxygène que, dans ces cas, le calorique aurait enlevé à la matière inerte, et à la quantité plus ou moins grande de calorique qui aurait déplacé une quantité plus ou moins grande d'hydrogène; ou bien encore, pour certains corps non métalliques, à une quantité plus ou moins grande de calorique qui se serait jointe à la matière inerte.

Nature du calorique. — « Pour moi (^), le calorique est un élément matériel « qui entre dans la composition des corps contenant l'oxygène organise {*)

(') Davy, Préf., tome I, p. 17.

(*) L'oxygène organisé pour lui, c'est l'oxygène brut avec calorique.

« qui se proportionne pour la saturation de ce principe, de la même « manière que le fait l'hydrogène... »

11 n'admettait pas seulement la matérialité de la chaleur, mais il allait jusqu'à émettre des idées sur la nature intime de cette matière. Dans son opinion, l'hydrogène ne se combinerait au gaz oxygène qu'en remplacement de la chaleur que celui-ci perd dans l'acte de la combinaison, et il en tirait la conséquence que le calorique est un combustible de la même nature que l'hydrogène, mais plus énergique que lui.

D'après ces idées, la conséquence la plus légitime qu'on peut en tirer, conséquence que lui-même en a déduite, c'est que l'on doit définir la combustion ou la combinaison, l'échange que fait l'oxygène ou un corps qui en contient, de son calorique, pour prendre en sa place de lliydrogène ou un corps combustible qui en contient.

Le développement de chaleur dans cet acte s'expliquerait par le dégagement de calorique.

(Erreur évidente, car il existe des cas où il se produit de la chaleur dans la décomposition des corps sans qu'un corps combustible s'échange contre le ôaloriquc d'un corps comburant.)

Origine des opinions sur le calorique. — L'idée qui consiste à admettre du calorique dans l'oxygène, appartient à Lavoisier et à toute l'école française de son temps. Ce célèbre chimiste en admettait également la matérialité (voir Mémoires de l'Académie des sciences, 1777, ainsi que son Traité de chimie, tome 1, chap. 1^').

Quant à lui, l'émission de la chaleur dans la combustion est un fait, une conséquence de la décomposition de l'oxygène; chez Van Mons, le dégagement du calorique est le but de la combinaison. Lavoisier, comme on sait, ne concluait rien au delà des faits; Van Mons nous paraît avoir confondu l'effet avec la cause.

Originales opinions sur la nature des métaux. — Il admettait, comme nous

l'avons dit, que les métaux étaient de la matière inerte à laquelle le calorique aurait soustrait de l'oxygène; ils seraient donc composés de celte même matière avec excès d'hydrogène.

L'origine de cette opinion date de la découverte du potassium et du sodium par Davy, et de celle de l'amalgame d'ammonium par Seebeek.

Dans le commencement, Van Mons a cru que, dans la réduction de la potasse, il y avait fixation d'hydrogène; ainsi le potassium aurait été formé d'hydrogène et de matière inerte. La potasse elle-même aurait été cette même matière inerte combinée à l'eau. Le temps aurait pu le détromper, car on a fait du potassium sans la pile, c'est-à-dire sans décomposer de l'eau. Cependant, plus tard, il avait encore conservé sa conviction. Quand Seebeek découvrit que la combinaison de Vhydrogène, de l'ammoniaque et du mercure donnait naissance à une matière d'apparence métallique, sa conviction devint plus forte que jamais, et c'est alors qu'il écrivit sa lettre à Bucholz, où il expose pour la première fois sa doctrine.

Son hypothèse sur la constitution des métaux exigeait le concours de trois conditions que voici : V Les métaux étant tous des corps combustibles ne peuvent se combiner entre eux en proportions définies ; 2° les métaux ne peuvent se combiner à l'hydrogène ; 5° comme conséquence de ce qu'ils ne contiennent pas de calorique, ils ne peuvent en émettre quand ils se combinent. Eh bien, ces trois conditions, qui, suivant lui, ne peuvent exister, existent malheureusement pour sa doctrine. Les métaux se combinent en proportions définies, quelques alliages cristallisés sont là pour le prouver. Les métaux se combinent à l'hydrogène (hydrogène antimonié). Dans l'acte de leur combinaison, il y a émission de chaleur et de lumière [antimoine, potassium, platine, plomb). Je pourrais donner des preuves tirées d'un autre ordre d'idées, mais je m'arrête.

Origine de l'hypothèse de l'existence de l'oxygène et du calorique dans les corps autres que les métaux et l'hydrogène. — Lavoisier avait admis que l'oxygène seul contenait du calorique. Après lui, on a prouvé que des corps autres

que l'oxygène, tels que le soufre, le phosphore, le chlore, etc., etc., dans l'acte de leur combinaison, produisaient également un dégagement de chaleur. Ou il fallait abandonner le système de l'existence du calorique dans l'oxygène, ou il fallait en admettre dans les autres corps. L'électrochimie arriva, expliqua le développement de chaleur, et tous les chimistes, sauf Van Mons, abandonnèrent l'hypothèse de Lavoisier. Van Mons, pour être conséquent et pour expliquer les faits, dut admettre non seulement l'existence du calorique dans d'autres corps, mais encore l'existence de l'oxygène, puisque primitivement il avait admis qu'il n'y avait que l'oxygène qui contenait du calorique.

Van" Mons était tellement convaincu de la vérité de ses idées sur la nature des corps, qu'il est allé jusqu'à calculer le nombre d'équivalents d'hydrogène et d'oxygène qui aurait existé dans le carbone, l'azote, etc.

Les événements de 1794 avaient détruit l'ancienne Académie des sciences et belles-lettres de Marie-Thérèse. Le roi Guillaume la rétablit en 1816. Van Mons, dont en Hollande, comme ailleurs, on connaissait les titres, fut compris dans la première organisation. 11 présenta successivement à l'Académie plusieurs mémoires sur sa théorie chimique ainsi que sur la météorologie, dont il s'était également occupé. Tous ces travaux se trouvent imprimés dans le recueil de cette assemblée.

Au même instant, le gouvernement des Pays-Bas créa la Commission chargée de la rédaction de la Pharmacopée belge. Van Mons fut désigné pour en faire partie. 11 fit à cette occasion des recherches très étendues pour simplifier la préparation des médicaments, mais il ne parvint point à faire adopter les améliorations qu'il avait proposées et il s'en plaignit sans mesure.

Depuis longtemps, ses amis l'avaient instamment prié de donner une nouvelle édition de sa Pharmacopée manuelle; il profita des matériaux qu'il avait recueillis pour la Pharmacopée belge et publia, en 1821 et 1822, sa Pharmacopée usuelle. Cô livre, conçu d'après un plan beaucoup plus vaste

que le premier, n'est pas une réimpression de son premier ouvrage, ni un livre spécial pour le pays. Cest un traité complet où l'on trouve toutes les préparations que la pratique de la médecine peut raisonnablement exiger pour ses besoins. Les médecins et les pharmaciens consultent encore aujourd'hui ce travail avec fruit.

Le roi Guillaume, qui ne cessa de montrer sa sollicitude pour l'instruction publique, organisa quelque temps après les universités. Van Mons fut nommé à l'Université de Louvain pour y enseigner la chimie, la pharmacie et l'agronomie. Il accepta ce poste honorable. Une grande réputation l'y avait précédé; comme savant, il ne la démentit point. Le professeur peut-être ne fut pas aussi heureux. Esclave de son imagination, il ne pouvait pas toujours se renfermer dans les faits. Il les discutait souvent avant de les avoir exposés.

Mais, si dans ses leçons il manquait quelquefois de méthode et de clarté, dans les conversations particulières qui les suivaient presque toujours, il en dédommageait amplement les élèves, qui tous l'entouraient de respect. C'est là, qu'en le ramenant vers les faits, ceux-ci venaient apprendre la science.

La révolution de 1830 réveilla en lui toutes les pensées de sa jeunesse. Ses anciens élèves se rappellent encore avec quel enthousiasme il leur parla de la liberté et du dévouement que chacun doit à son pays. Cependant, cette révolution ne lui était pas favorable. Hostile dès son origine aux universités de l'État, elle le menaçait encore dans ses vieux jours d'un déplacement. Ce qu'il avait craint, arriva en 1855. L'enseignement supérieur s'organisa, l'université de Louvain fut supprimée et les deux autres furent conservées. L'homme qui avait consacré sa vie aux sciences avait le droit déjuger l'acte que le pouvoir venait d'accomplir. Il le déplora amèrement, parce que, selon lui, c'était sacrifier le pays et l'avenir de la science à des intérêts privés et à des passions mesquines.

Van Mons fut nommé professeur à Gand, mais son âge avancé l'empêcha

de remplir ses fonctions. Le gouvernement lui accorda avec l'éméritat une retraite honorable. Le Roi, en même temps, lui envoya la croix de son ordre en récompense des services qu'il avait rendus aux sciences*

Il est un autre point de vue sous lequel j'ai à vous présenter Van Mons, c'est comme horticulteur. Les services qu'il a rendus à cet art, « suffiraient seuls pour lui assurer les plus beaux titres de gloire ». Mais, en revanche, les vexations qu'il éprouva empoisonnèrent toute sa vie.

Van Mons, depuis sa plus tendre jeunesse, s'était livré à la culture des fruits et des fleurs; « il semait dans le jardin de son père des fleurs annuelles, des rosiers et d'autres arbrisseaux, dans le dessein d'en suivre le développement, les générations successives et les variations qui devaient en résulter; à l'âge de 22 ans, il avait jeté les bases d'une théorie », dont quarante années d'expériences et d'immenses sacrifices pouvaient seules démontrer l'exactitude.

Celte théorie, il l'a basée sur cinq principes qu'il a énoncés de la manière suivante 0 :

« 1" Une espèce nalurelle d'arbre ne varie pas par le semis dans l'endroit où elle est née; tant qu'elle reste dans son lieu natal, elle ne peut se reproduire que semblable à elle même ou en sous espèce.

« 2" Pour qu'une espèce naturelle varie, il faut qu'elle change de sol, de climat ou de température.

« 5" Quand une fois une espèce naturelle d'arbre a produit une ou plusieurs variétés, ces variétés continuent de varier toujours, si on les multiplie de graines, sans quelles puissent jamais retourner à l'espèce primitive.

« 4° La source de toute variation, transmissible par le semis, réside dans la graine.

« 5" Plus une variété d'arbre fruitier ou autre est vieille, plus sa graine varie

(') Ann. de la Société royale d'Horticulture de Paris, t. XV, p. 249, 297 et 353, 1834. Notice de M. Poiteau sur la théorie Van Mons.

— sien moins cl tend à retourner vers respvce primilive, sans poiirlani pouvoir jamais y rentrer; plus une variété est jeune ou nouvelle, plus sa graine varie en plus, ou, comme nous dirions, en mieux dans notre intérêt,

« Sur le dernier principe repose principalement la théorie de Van Mons* • c'est celui qui rencontre aujourd'hui encore le plus de contradicteurs.

a Voici comment Van Mons soumit sa théorie à la sanction de l'expérience :

« C'était pour la vérifier et la mettre en pratique qu'il rassemblait dans sa pépinière de jeunes sauvageons de jeunes francs, et qu'il semait des pépins et des noyaux en quantité, afin d'en voir les premiers fruits et d'en semer les graines de suite pour en obtenir une génération dont il fût sûr de la nouveauté, et la prendre pour point de départ dans ses expériences. Quoique Van Mons opérât sur des milliers d'arbres de divers genres et de diverses variétés à la fois, je vais supposer, pour plus de clarté, en le suivant dans sa marche, qu'il n'opérait que sur une seule variété de poirier.

« Dès que le jeune poirier franc, mis en expérience, eut donné son premier fruit. Van Mons en sema les graines de suite. 11 en résulta une première génération dont les individus, très variés entre eux, ne ressemblaient pas à leur mère; il les cultiva avec soin et hâta leur croissance par tous les moyens connus; ces jeunes arbres donnèrent des fruits qui, ainsi que s'y attendait Van Mons, se sont trouvés la plupart petits et tous fort mauvais. 11 en sema les graines de suite et en obtint une seconde génération non interrompue (ce qui est imporlanl), dont les arbres, toujours 1res variés entre eux et ne ressemblant pas à leur mère, avaient cependant un aspect moins sauvage que les précédents, il les cultiva également avec soin, et ils fruclifièrent plus tôt que n'avait fait leur mère. Les fruits de celle seconde génération, aussi variés entre eux que les arbres qui les porlaicnl, parurent, en partie, moins près de l'état sauvage que les précédents, mais aucun d'eux n'avait les qualités requises pour mériter d'être conservé.

a Constant dans son plan, Yan Mons en sema les graines de suite et en obtint une troisième génération continue, dont la plupart des jeunes arbres montraient un faciès de bon augure, c'est-à-dire quelque chose de la physionomie de nos bons poiriers domestiques, ce qui ne les empêchait pas d'être toujours très variés entre eux. Cultivés et soignés, comme l'avaient été les précédents, ces arbres, de troisième génération, fructifièrent encore plus tôt que n'avaient fait ceux de la seconde génération. Plusieurs donnèrent des fruits mangeables, quoique pas encore décidément bons, mais suffisamment améliorés pour convaincre Van Mons qu'il avait trouvé le véritable chemin de l'amélioration et qu'il devait continuer de le suivre. Il reconnut aussi avec non moins de satisfaction, que plus les générations se succédaient sans interruption de mère en fils, plus elles fructifiaient promptement. Les graines de fruits de bonne apparence de cette troisième génération ont été semées de suite, soignées comme les précédentes, et produisirent une quatrième génération, dont les arbres, un peu moins variés entre eux, montrèrent presque tous une apparence de bon augure. Leur fructification se fit attendre encore moins longtemps que celle de la troisième génération; beaucoup de leurs fruits étaient bons, plusieurs excellents, et un petit nombre encore mauvais. Van Mons prit les graines de ce meilleur fruit, les sema de suite et obtint une cinquième génération, dont les arbres, moins variés entre eux que les précédents, fructifièrent encore plus tôt que ceux de la quatrième, et ne donnèrent plus que de bons et d'excellents fruits.

« C'est après le résultat de cette cinquième génération de mère en fils, sans interruption, que Van Mons a fait connaître le procédé que je viens d'expliquer. Quoique arrivé au terme le plus heureux, terme où tout autre à sa place se serait arrêté, je sais qu'il continue ses expériences et qu'il en est maintenant, 1834, à la neuvième génération sans interruption de mère en fils, et que toujours il obtient des fruits de plus en plus parfaits.

« Van Mons a fait les mêmes expériences sur presque tous les autres

genres de fruits. Le pommier n'a plus donné que de bons fruits ù la quatrième génération. Les fruits à noyau, tels que pèches, abricots, prunes, cerises, ont été encore moins longtemps à se perfectionner, tous n ont plus donné que de bons et d'excellents fruits à la troisième génération, et cela devait être, car, puisque nos fruits à noyau se reproduisent toujours plus ou moins bons sans procédé particulier, il a dû être moins difficile et moins long de les amener à une amélioration {^).

Pour vérifier sa théorie, il lui fallait un vaste emplacement. Comme il n'était pas riche, il loua un terrain appartenant à la ville de Bruxelles. 11 j sema des pépins et des noyaux. Les arbres qui en provinrent portèrent leurs fruits: il en sema de nouveau les pépins et les noyaux, et il était parvenu ainsi à se procurer au delà de 80,000 arbres fruitiers. Jusqu'ici, tous ses efforts étaient couronnés de succès. Mais le bonheur qu'il en éprouvait ne pouvait être de longue durée, car bientôt un ordre fatal devait détruire sa pépinière. « En 1819, le terrain qui la contenait fut jugé indispensable à être distribué en rues et partagé en lots à bâtir. Van Mons fut sommé de le vider dans le bref délai de deux mois sous peine de voir tous les arbres coupés et jetés au feu. Comme à cette époque il était professeur à l'université de Louvain, il résolut de transporter les débris de sa pépinière dans cette ville. »

Le malheur qui lui était arrivé aurait dû le mettre sur ses gardes. Mais, incapable de méfiance, il loua à Louvain un terrain qui appartenait aussi à la ville. Là, le même sort l'attendait. A peine dix ans s'étaient écoulés, qu'au nom de l'utilité publique sa pépinière fut livrée à la dévastation. L'armée française vint faire le siège de la citadelle d'Anvers. Quoique ses semis fussent bien éloignés de l'armée, on ne put trouver un endroit plus convenable que sa pépinière pour construire des fours et cuire le pain du soldat.

Van Mons ne put sauver du pillage que les jeunes plantes des septième,

(') Notice de M. Poiteau sur la théorie Van Mons.

huitième et neuvième générations et cueillir des greffes des arbres sacrifiés. Ce n'était pas tout le chagrin que l'on réservait à ses vieux jours. 11 avait loué, pour la troisième fois, deux terrains appartenant encore à la ville. Il y confia de nouveau l'objet de tant de soins et de tant de sacrifices, et, en 1834, la Régence de la ville de Louvain ne put trouver d'autre place pour établir une usine à gaz que la pépinière de Van Mons. Je ne saurais vous poindre la douleur que notre collègue ressentit à la réception de celte triste nouvelle; mais il fallait encore se résigner, car la décision des honorables conseillers était irrévocable.

Van Mons qui, dès 1820 et 1825, avait fait connaître les principales variétés de fruits qu'il avait obtenues, publia, en 1855 et 1856, son ouvrage sur les arbres fruitiers et leur culture.

Alors déjà sa théorie était connue et appréciée; ses arbres fleurissaient en Amérique et plus de trois cents variétés de poires belges ornaient les tables des habitants des États-Unis.

L'ami de Van Mons, le savant horticulteur Poiteau, à qui nous avons emprunté presque toutes ces données, avait fait, en 1855, un exposé de la doctrine et des résultats de notre compatriote. Cet homme, mieux que tout autre à même de juger cette partie des travaux de notre collègue, l'a considérée alors comme l'une des découvertes les plus savantes et les plus utiles que le génie et le raisonnement aient faites dans le xvin'' siècle.

Jusqu'ici, j'ai exposé la vie publique et les travaux scientifiques de Van Mons; il me reste, messieurs, à vous parler de l'homme privé.

Il était d'un abord agréable et facile, d'une grande douceur qui contrastait singulièrement avec la vivacité peinte sur sa physionomie. D'une bienveillance et d'une bonté admirables, il cherchait toujours à rendre service. Sa conversation était étincelante d'esprit. Sa vive imagination l'entraînait souvent dans les exagérations; ceux qui connaissaient la bonté de son cœur, tout en les déplorant, les lui pardonnaient bien volontiers.

Il passionnait l'amitié, mais l'amour chez lui ne fut pas toujours très

platonique. Il avait épousé, en 1794, la fille d'un respectable médecin de Bruxelles, M"'' Diellen, dont il avait eu successivement quatre fils. Il perdit le plus jeune en 1815, et, peu de temps après, un accident aussi malheureux qu'imprévu lui enleva son épouse. Van Mons en ressentit une douleur si forte qu'il changea complètement sa manière de vivre; lui qui était jadis recherché et même coquet dans sa mise, se négligea tout à fait à cet égard.

Il aimait ses enfants avec une tendresse extrême, ceux-ci vénéraient leur père, et l'entouraient d'amour et de respect. En 1857, le typhus lui enleva le second de ses fils. Ce fut pour lui un coup mortel ; il le pleura constamment et cette douleur abrégea sa vie. Depuis ce temps, entièrement isolé du monde, il demandait des distractions aux sciences.

L'isolement qu'il s'était imposé pesait sur lui; malade, séparé des deux fils qui lui restaient, il se hâta de les rejoindre et se fit, en août 1842, transporter à Bruxelles. Il n'y resta que quelques jours et retourna subitement à Louvain pour s'adonner de nouveau à l'étude. Mais l'âge et le chagrin avaient affaibli sa santé. La force de caractère qui l'avait soutenu pendant longtemps ne pouvait plus suffire, et, dans la nuit du 6 septembre 1842, il rendit son dernier soupir avec le calme d'un homme supérieur.

En mourant, il exprima le désir que ses restes fussent déposés près de ceux de son épouse adorée et de ses fils chéris. Les enfants exécutèrent les désirs de leur père. Aujourd'hui, à Molenbeek-Saint-Jean, une tombe unique recèle les restes de tant d'amour et de génie. Le symbole de la paix éternelle seul la recouvre; une simple croix commande au passant le respect du lieu.

C'est à nous qu'il appartient maintenant de montrer que sous cette terre reposent les dépouilles d'un homme qui illustra son pays.

Notice nécrologique sur Auguste-Donat De Hemptinne.

(Extiait de Y Annuaire de l'Académie de Belgique; 1857.)

Un célèbre poète philosophe a dit : « L'honnête homme est le plus « noble ouvrage de Dieu y>, et le poète entendait l'homme probe, vertueux. J'ai hâte de le dire, le confrère que nous avons perdu il y a bientôt trois années, méritait à tous égards ce beau titre. En effet, à une belle intelligence, à une vie très laborieuse, bien remplie, il joignit des qualités de cœur et des mœurs que les temps antiques pourraient nous envier.

L'Académie m'a chargé de retracer la vie et les travaux de ce confrère. J'avais peut-être quelque titre à revendiquer cet honneur. Pendant de longues années, j'ai eu le bonheur de vivre dans son intimité, de jouir de son amitié. Il y a longtemps déjà que j'aurais rempli ce pieux souvenir; mais, je ne crains pas de l'avouer, mes forces m'ont trahi, toutes les fois que j'ai voulu achever ma tâche.

Je dois ajouter que cette notice sera moins l'hommage d'un collègue, qu'un tribut de tendre vénération pour la mémoire d'un ami, qui eut pour moi l'affection d'un père. Cette considération me vaudra, je l'espère, l'indulgence de ceux qui trouveraient que j'ai parlé avec trop de développement de ses travaux et de ses mérites.

Auguste-Donat De Hemptinne, pharmacien du 'Roi, membre de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, de

l'Académie royale de médecine, directeur de l'école de pharmacie à l'Université libre de Bruxelles, naquit à Jauche (lirabant), le 15 août 1781, de Jean-Lambert De Hemptinne et de Jeanne-Françoise Drouin. Son père était notaire, chef-mayeur de la baronnie de Jauche, et mayeur de sept autres communes environnantes; il eut, comme administrateur, des temps bien difficiles à traverser, puisque sa gestion comprend le règne de Joseph II, la Révolution française et l'Empire. Grâce au prestige qu'exerçaient sa sévère probité et son dévouement, le chef-mayeur de tant de communes remplit ses fonctions de manière à satisfaire et les agents de l'Etat et les populations dont les intérêts lui étaient confiés; les habitants conservent encore un souvenir reconnaissant de cette administration,

Jean-Lambert De Hemptinne eut cinq fils : Lambert-Joseph, qui fut notaire; Henri-Prosper, qui fut maire à Jauche, à la mort de son père; Louis-Clément, qui se fit médecin d'abord, devint notaire ensuite, puis bourgmestre de Jauche, et membre du Congrès national; Augusle-Donal, dont nous avons à retracer la vie; et enfin Félix-Joseph, qui créa, à Gand, le grand établissement industriel qui porte encore son nom aujourd'hui. On peut affirmer que tous furent des hommes de savoir et d'un caractère honorable.

Notre confrère n'avait pas six années lorsqu'il perdit sa mère. Cette perte, toujours si cruelle quel que soit l'âge auquel on la subit, fut déplorable pour lui. Son père, entièrement absorbé par ses différentes fonctions, dut abandonner à des serviteurs le soin d'élever ses enfants, et confia à ses commis de bureau le soin de leur première instruction; car, on ne le sait malheureusement que trop, à cette époque, l'enseignement, livré à des mains incapables, était à peine organisé dans nos campagnes.

Après l'envahissementdu pays par les armées républicaines, De Hemptinne fut envoyé avec ses quatre frères au collège de Tirlemont, dirigé par les Augùsiins. Mais il n'y resta que peu de temps, et alla continuer ses études à Louvain, au collège de la Très Sainte-Trinité, où il resta jusqu'en 1797,

époque de la suppression de tous les établissements d'instruction dirigés par le clergé. A ce moment, DeHemptinne venait de terminer ce qu'on appelait le cours de Poésie.

Malgré son assiduité pour les études, et la belle intelligence dont il était doué, il avait en réalité apprit fort peu de chose. L'instruction donnée dans ce collège laissait énormément à désirer : elle se bornait à l'enseignement du latin, des premiers éléments de l'arithmétique, de l'histoire et de la géographie. Jusqu'à la fin de ses jours, notre confrère regretta l'insuffisance des connaissances qu'on lui avait données. Lui, qu'on n'a jamais entendu articuler de reproche contre ceux mêmes dont il eut le plus à se plaindre, nous disait un jour, en parlant du peu de savoir qu'il avait acquis dans ce collège : Voilà le mince bagage avec lequel je suis entré dans le monde. Si le développement donné aujourd'hui à l'enseignement dans nos athénées paraît exagéré à beaucoup de personnes, on ne saurait méconnaître l'insuffisance déplorable de l'instruction d'autrefois.

Dès sa plus tendre jeunesse, De Hemptinne avait montré un goût prononcé pour la vie paisible et retirée; c'est ce goût qui le détermina à s'adonner à l'étude des sciences. Mais à l'époque dont je parle, notre pays était absolument dépourvu de tout établissement scientifique. En effet, rUniversilé de Louvain venait d'être supprimée, et les différentes institutions qui la remplacèrent dans la suite n'étaient pas encore -établies.

Le dernier refuge des sciences naturelles était la pharmacie. Ce motif conduisit De Hemptinne, vers i798, à Liège, et le fit entrer, comme élève, dans l'officine d'un pharmacien. Mais il faut bien l'avouer, Liège, si largement dotée aujourd'hui d'établissements scientifiques, si puissante par son industrie, n'offrait guère alors de ressources pour l'instruction.

De Hemptinne vint donc à Bruxelles, où il s'était produit un commencement de mouvement scientifique, par suite de l'institution de l'École départementale de la Dyle. Van Mons enseignait, dans cet établissement, la physique et la chimie, et l'on sait tout ce que cet ardent esprit a fait

pour propager la science de Lavoisier. De Hemptinne, qui était entré, comme élève, chez Jambers, suivit les cours de Van Mons.

Jambers était le type du pharmacien d'une autre époque, et dont la race est presque entièrement éteinte dans notre pays et ailleurs ('). Certaines doctrines médicales n'avaient pas encore ébranlé la confiance générale dans la vertu des médicaments. Médecins, pharmaciens, malades, tous la possédaient et la professaient presque à l'égal d'un dogme. C'est cette foi, c'est cette conscience, qui inspirait à ces pharmaciens les soins minutieux qu'ils mettaient dans la préparation, la conservation des médicaments et l'exécution scrupuleuse des prescriptions médicinales. De Hemptinne apprit à travailler dans le laboratoire d'un pharmacien qui, je dois le dire, était soigneux, scrupuleux jusqu'à l'exagération. Ce maître, si difficile, comme l'attestent tous ceux qui l'ont connu, se plaisait souvent à dire, vers la fin de sa vie, que jamais il n'avait eu d'élève aussi parfait. Ce témoignage ne surprendra pas ceux qui ont pu apprécier l'extrême habileté et la conscience de notre confrère. Mais je ne veux pas anticiper sur sa vie.

Après un stage officinal de quatre années, pendant lesquelles, je le répète, il avait suivi les leçons de physique et de chimie de l'Ecole départementale, il se rendit à Paris, muni de lettres de recommandation de Van Mons pour Fourcroy, Vauquelin, Bouillon-Lngrange et Bory de Saint- Vincent. Son frère Clément l'avait déjà précédé et y étudiait la médecine. Le temps qu'il passa à Paris, il le consacra en entier à l'étude; aussi son séjour eut sur lui la plus grande influence; non seulement il s'instruisit, mais il acquit de plus cette noble passion du travail, qu'il conserva jusqu'à son dernier soupir. Parmi les hommes qu'il avait entendus professer, deux surtout l'avaient vivement impressionné, et tant qu'il vécut, il en parlait avec admiration : c'étaient Fourcroy et Vauquelin. Fourcroy

(') Le vieux Lebon, ce patriarche des pharmaciens, que tout Bruxelles a connu et estimé, appartenait à ce même type.

faisait renaître, par son enseignement, l'époque d'Abeilard. Des centaines d'auditeurs de toutes les classes, de toutes les nations accouraient pour entendre cette voix éloquente, lucide, inspirée, exposer les vérités de la chimie nouvelle. Ces auditeurs passaient «des heures entières, les uns pressés contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche, comme le dit un poète (^) pendent ab ore loquentis ». Ce talent, sans égal, émut d'autant plus fortement De Hemptinne, que lui-même était peu doué du don de la parole. Vauquelin l'avait impressionné pour un autre motif : il s'était reconnu dans cet homme remarquable. En effet, la ressemblance était telle qu'on les eût crus jetés dans un même moule : stature, manières, caractère, tournure d'esprit, tout était identique.

De Hemptinne quitta Paris avec regret, comme le font tous les travailleurs passionnés, qui, par cela même, apprécient mieux les ressources immenses qu'on y trouve, et dont chacun dispose gratuitement. De retour à Bruxelles, il se prépara à subir ses examens devant le jury médical, et ce collège lui conféra son diplôme de pharmacien le 25 juillet 1806.

Peu de temps après. De Hemptinne organisa à Bruxelles une pharmacie, qui est restée, pendant près d'un demi-siècle, c'est-à-dire tant que notre collègue a vécu, un établissement modèle dans ce genre.

Un an à peine s'était écoulé depuis l'obtention de son diplôme, que l'autorité l'appela à siéger au sein même du jury qui lui avait conféré son grade. Il avait un double titre à cette marque de confiance publique : les connaissances qu'il avait montrées et la grande honorabilité de caractère donl tous les actes de sa vie portaient déjà la profonde empreinte.

Désormais, le temps de notre confrère est partagé entre les soins de sa pharmacie et les études vers lesquelles l'entraînaient tout à la fois ses goûts et les différentes fonctions dont il fut successivement investi :

Q) Cuvier, éloge de Fourcroy.

c'étaient la chimie, la technologie, l'hygiène publique et la police médicale.

L'Empire français avait disparu; il était tombé sous le poids des fautes de son chef. Notre pays, en cessant d'appartenir à la France, fut réuni à la Hollande. Le roi des Pays-Bas s'empressa de tout organiser dans son royaume; il porta surtout ses vues vers le développement intellectuel <le8 peuples qui lui étaient confiés. Parmi les mesures qu'il prit, nous devons signaler avec reconnaissance le rétablissement de l'Académie de Marie- Thérèse, que la tourmente révolutionnaire avait supprimée. Immédiatement après son rétablissement, il arriva ce qui se voit après toute restauration, car les hommes sont partout et toujours les mêmes, il arriva, dis-je, que l'Académie, laissant dans l'oubli les vingt-deux années écoulées depuis sa dernière réunion, remit au concours les mêmes questions qu'elle avait posées au moment même de sa suppression. Elle y joignit toutefois la question suivante : Quelles sont les applications que l'on peut faire dans nos fabriques et dans l'éconoînie domestique, de la vapeur d'eau, employée comme moyen d'écliaujfement? Celte question, comme toutes celles posées par celte société pendant le xvni* siècle pour les sciences physiques et naturelles, avait un but essentiellement pratique. De Hemptinne, qui avait dirigé ses études dans cette voie, entreprit de la résoudre, et envoya son travail à l'Académie, qui le couronna en 1817. Ce travail, le premier mémoire couronné de la section des sciences, fut imprimé, en 1818, dans le recueil ■ de la compagnie; il renferme un exposé clair et précis des applications que l'on faisait à cette époque de la vapeur aqueuse, comme moyen d'échauffement. Ces applications sont aujourd'hui trop bien connues pour qu'il y ait de l'utilité à en donner ici l'indication. J'ajouterai cependant qu'il renferme la description d'un appareil spécial de distillation de matières fermentées, qui est très ingénieux et bien supérieur, au point de vue de l'économie, à tous ceux connus et employés à cet époque dans les usines. J'ignore si cet appareil a jamais été utilisé dans les distilleries.

Van Mons avait créé, en 1819, avec MM. Bory de Sainl-Vincentet Drapier, le recueil périodique connu sous le nom d'Annales générales des sciences physiques, et il avait fait un appel à notre confrère pour coopérer à la rédaction de l'œuvre commune. De Hemptinne accepta cette lâche; il inséra, dans chacun des volumes qui ont été publiés, plusieurs articles ayant trait à l'objet de ses études favorites. Quelques-uns de ces articles seraient consultés encore aujourd'hui avec fruit, et je vais rapidement indiquer ceux qui me paraissent les plus dignes d'attention.

On sait combien se corrompt promptement l'air des hôpitaux, par suite des émanations que dégagent certains malades. De Hemptinne, frappé des dangers qui peuvent, dans certaines circonstances, résulter de cet état de choses, imagina un système particulier de ventilation des lits de ces malades. Dans un article intitulé (') : Des lits et faulenils à courant d'air, destiné à prévenir la contagion et à en arrêter le progrès, il fait connaître son système. Quelque important qu'il me paraisse, je ne puis cependant l'apprécier ici; il me faudrait pour cela en faire une description détaillée, et même appuyer celle-ci d'une planche. Je dois dire, toutefois, que ce travail renferme des considérations pleines d'intérêt sur le mouvement de l'air dans les cheminées et dans les tuyaux. Aujourd'hui, si l'on reprenait la question, il n'y aurait absolument rien à changer à ces considérations.

Noire confrère a appliqué les mêmes principes aux moyens imaginés par lui pour détourner et pour détruire les gaz putrides que dégagent les latrines. La notice oii ce moyen est consigné ('^) mérite d'être consultée également par les architectes qui sont chargés de la construction des hôpitaux, des casernes, des prisons, etc.

La ville de Bruxelles venait d'être dotée d'un éclairage au gaz, qui était resté irréprochable jusqu'aux premières gelées; il arriva alors ce que nous voyons depuis se reproduire annuellement d'une manière plus générale, à

(1) Annales générales des sciences physiques, t. II, p. 224.

(2) Idem, t. II, p. 238.

cause de l'extension donnée à ce mode d'éclairage, il arriva, dis-je, que le courant gazeux devint intermittent et cessa même complètement. La flamme, tantôt ample et épanouie, tantôt réduite à l'état d'une lueur bleuâtre, disparut après une existence languissante. Le public disait ; Le gaz est gelé, et aujourd'hui encore, lorsque le phénomène se produit, il s'exprime de la même manière. De Hemptinne expliqua la véritable cause de ce fait. Dans une notice intitulée : Sur les efjets de la gelée dans l'éclairage par le gaz extraiî de la houille ('), il attribue ce phénomène à la congélation de l'eau qui se trouve presque toujours dans les tuyaux de conduite du gaz, et dans l'espèce de givre qui se forme dans l'intérieur des tubes exposés à l'air libre, givre qui finit par les obstruer complètement. Pour obviera ce grave inconvénient, notre confrère proposa de dépouiller le gaz de sa vapeur aqueuse, en le refroidissant à sa sortie de l'usine. H faut avouer que ce moyen est bien difficilement applicable en grand, et, comme on l'a reconnu, les seuls remèdes consistent dans une inclinaison convenable des tuyaux souterrains, inclinaison qui ramène l'eau et les liquides condensés vers des réservoirs qu'on vide en temps opportun, et dans les soins pris pour soustraire, autant que possible, à l'influence de la gelée les tubes exposés à l'air libre. Malheureusement, ces conditions ne sont pas toujours bien observées. Je suis bien loin de nier cependant la grande difficulté que présente l'organisation d'un service aussi considérable que celui de l'éclairage de toute une ville; mais il me paraît que l'administration abandonne une grande part de l'exécution à l'imprévoyance ignorante des ouvriers. Ainsi, dans l'emplacement donné aux tuyaux de conduite, aux compteurs, on ne songe pas assez à les soustraire aux efl'els de la gelée. J'a vu maintes fois placer des compteurs dans des lieux où ils devaient nécessairement être atteints par le froid, et sous ce rapport, les particuliers rivalisent d'imprévoyance avec les agents de la société du gaz.

(') Annales générales des sciences physiques, t. II, p. 77; 1820.

Depuis longtemps, on a cherché à rendre incombustible le bois, le papier, la toile, employés dans la construction des édifices et la confection des ameublements et des décors : l'incendie d'un théâtre appela de nouveau, en 1820, l'attention des hommes de science sur ce sujet.

L'illustre Gay-Lussac fit connaître vers cette époque que, parmi toutes les matières indiquées comme anti-incendiaire, si je puis m'exprimer ainsi, le phosphate d'ammoniaque était le plus actif. En effet, du linge trempé dans une solution de phosphate d'ammoniaque, et séché, devient incombustible, c'est-à-dire que ce linge se détruit, mais sa destruction n'est jamais accompagnée de flamme; par conséquent, une toile qui en est imprégnée ne prend jamais feu et ne saurait jamais communiquer le feu à des matières combustibles. De Hemptinne soumit la question à un nouvel examen et publia, en 1820, le résultat de ses recherches sous ce titre : Des substances qui ont la propriété de rendre la matière végétale incombustible, et de leur emploi dans les incendies. Notre confrère reconnut la parfaite exactitude de l'observation de Gay-Lussac; il constata, en effet, que parmi toutes les matières salines connues et susceptibles, par leur bas prix, d'être employées, le phosphate d'ammoniaque est le plus actif pour empêcher la matière végétale de brûler. Il découvrit, de plus, que le sulfate, le borate et le chlorhydrate d'ammoniaque, le carbonate de potasse, et le chlorure de calcium, jouissent à peu près de la même propriété. Selon lui, un mélange de sulfate et de borate d'ammoniaque est tout aussi efficace que le phosphate lui-même, dont le prix est malheureusement trop élevé. Notre confrère proposa donc le sulfate comme étant le plus économique pour rendre la toile et le papier incombustibles.

Mais si notre confrère reconnut la parfaite efficacité de ces substances salines pour empêcher la production de la flamme, lors de la destruction de la toile et du papier imprégnés de ces matières, il constata en même temps qu'elles sont incapables de garantir le bois de brûler avec flamme, et, par conséquent, de l'empêcher de communiquer le feu. Cette différence entre

la manière de se conduire du bois et de la toile, De Hemptinne la trouva dans la ditBculté d'imprégner suffisamment la fibre ligneuse.

Il y a trente-six années que ces observations ont été faites, et depuis Ton n'y a rien ajouté. Les liquides vantés dans ces derniers temps pour rendre la matière végétale incombustible sont ceux que De Hemptinne a fait connaître. Malgré la démonstration si positive de l'efficacité des substances salines que je viens d'indiquer, pour empêcher la toile el le papier de communiquer le feu, l'application n'en est pas faite encore pour les décors de théâtre, décors qui sont presque toujours l'origine des incendies des salles de spectacle. On prétend que la toile et le papier imprégnés de sels ammoniacaux prennent mal, et ne conservent pas les couleurs qu'on y applique; que, de plus, ils pei'dent assez rapidement leurs qualités essentielles, et notamment la résistance à la traction. Je conviens qu'une toile imbibée d'ifhe matière saline constitue un mauvais subjeclile pour une peinture; mais l'expérience de trente -six années démontre que, ni le sulfate, ni le phosphate, ni le borate d'ammoniaque ne diminuent en rien la ténacité de ce tissu. Tous les tissus que notre confrère a imprégnés, en 1820, existent encore, et tous ont conservé leurs qualités, comme j'ai eu l'occasion de m'en assurer.

Il existe actuellement des procédés d'imprégnation des bois, inconnus à l'époque où notre confrère a fait ses expériences; il serait très important de les appliquer dans le but de communiquer au bois l'incombustibilité; car ce serait rendre un service immense que de garantir contre l'incendie des édifices qui absorbent des sommes si considérables.

De Hemptinne avait adressé à l'Académie, en 1817, un mémoire sur les applications de la vapeur d'eau dans les fabriques et dans l'économie domestique. L'Académie couronna ce travail, qui renferme, comme je l'ai dit déjà, la description d'un appareil spécial de distillation pour les matières fermentées. Trois années plus tard, notre confrère reprit cette question; il soumit à une discussion minutieuse, et avec un grand sens

pratique, les différenls systèmes do distillation à la vapeur, qui avaient surgi avant et depuis la publication de ce travail. La notice qu'il écrivit à cette occasion porte pour titre : Recherches sur les nouveaux systèmes de dislillalion (^). Elle ne présenle aujourd'hui qu'un intérêt historique. Cependant, l'expérience a pleinement confirmé l'appréciation faite par notre confrère de la plupart de ces appareils, et notamment de celui imaginé par Adam, qui a fait tant de bruit en France et chez nous, et qui, au point de vue de l'économie, n'a nullement tenu les promesses faites. Il en est d'ailleurs ainsi de beaucoup d'inventions industrielles.

Des motifs que je n'ai pas pu découvrir ont arrêté bientôt la publication des Annales générales des sciences physiques, et De Hemptinne a cessé de publier des notices technologiques et d'hygiène publique; notre pays d'ailleurs ne possédait plus alors de recueil périodique consacré à ces importantes matières.

Je l'ai déjà dit. De Hemptinne fut nommé, en 1807, membre du jury médical du Département de la Dyle, et tant que dura l'Empire, il conserva cette fonction honorable. En 1818, après la promulgation de la loi sur l'art de guérir, un collège, connu sous le nom de commission sanitaire, fut substitué à ce jury : la place de noire confrère y était naturellement désignée; il y fut appelé et n'en sortit qu'en 1825, pour aller siéger à la commission Ynédicale provinciale du Brabant, poste qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie, c'est-à-dire pendant un tiers de siècle. Cette fonction était une de celles qui plaisaient le plus à notre confrère, à cause du bien qu'elle lui permettait d'accomplir pour la dignité de sa profession. En effet, les attributions de la commission médicale sont fort étendues : elle veille, dans toute la province, à l'exécution de la loi sur l'art de guérir, et à tout ce qui concerne l'hygiène publique. Ainsi, c'est elle qui est chargée de la visite des officines des pharmaciens, de l'inspection des hospices et des

(') Annales (jénèrales des sciences inédicales, t. IV, p. 244,

hùpilaux ; de signaler l'exercice illégal de l'art de guérir; dVclairer radiiiinistralion provinciale sur la convenance d'accorder ou de refuser l'autorisation d'établir des fabriques; enfin, jusqu'en 1849, elle a même eu pour mission de délivrer le diplôme de pharmacien.

Il était impossible de trouver un homme plus apte que De Hemptinne, et plus digne d'exercer des fonctions aussi importantes. A une capacité incontestable, il joignait des qualités morales qu'on rencontre très rarement unies dans un seul homme. La bienveillance, la bonté, la modération, s'alliaient chez lui à l'impartialité et à la fermeté de caractère. Sa justice et son intégrité étaient si bien connues et appréciées de ses confrères, que tous s'inclinaient avec respect devant le jugement qu'il portait. Aussi, ceux dont il venait visiter les officines le regardaient plutôt comme un ami ayant pour mission de leur donner des conseils, que comme un inspecteur tracassier cherchant à les trouver en défaut.

Pendant les quarante-deux années qu'il a siégé comme examinateur, tant au jury départemental qu'à la commission médicale, jamais il n'y a eu de réclamation sur ses décisions, quoiqu'il fût cependant très sévère, et même craint. Il se préparait à ses examens comme si c'eût été lui qui eût dû les subir; de cette manière, il fournissait aux t^andidals instruits l'occasion de faire preuve de leur savoir, et les autres se retiraient, convaincus qu'ils ne présentaient pas la garantie que la loi exige d'eux.

Cet homme, si bon que beaucoup de personnes l'ont cru faible, eut plus d'une fois l'occasion de montrer quelle était sa fermeté, dès que son devoir le lui commandait. On sait que chez nous, ainsi que dans la plupart des pays catholiques, les hôpitaux et certains hospices possédaient des pharmacies. Quoique, dans notre pays, l'exercice des différentes branches de l'art de guérir ne fût jamais libre, qu'on eût toujours exigé du médecin et du pharmacien des garanties de capacités régulièrement constatées, néanmoins les officines de nos hôpitaux étaient desservies et mêmes dirigées par les Sœurs de la char'Ué, qui se dévouaient d'ailleurs avec une

admirable abnégation au soulagement des malheureux. Gel coutume s'était si bien établie, que ces sœurs finirent par tenir officine ouverte. La tolérance de l'autorité, bien justifiée dans un grand nombre de cas, fut réclamée plus tard comme un droit par ces bonnes filles. L'histoire nous conserve un trait bien caractéristique à cet égard; comme il est peu connu, je vais le citer, il me dispensera de parler de ceux dans lesquels notre confrère fut mêlé. Ce fait concerne l'Hôtel des Invalides de Paris et Parmentier, qui consacra une grande partie de sa vie à combattre les préjugés populaires excités contre la pomme de terre comme aliment.

Depuis la création de l'Hôtel des Invalides, la pharmacie qui s'y trouve était desservie par les Sœurs de la charité, et Parmentier était employé dans cette officine, mais sous la direction de ces sœurs, en quelque sorte comme leur aide. Komme d'une rare modestie, Parmentier, quoiqu'il se fût déjà fait un nom par ses travaux, était content de sa position : il vivait en excellente harmonie avec ses sœurs, qui d'ailleurs l'aimaient beaucoup. Pour des raisons que je n'ai pas su découvrir^ les administrateurs de l'Hôtel proposèrent à Louis XV de lui donner la direction en chef de la pharmacie. Le roi accueillit cette demande, et Parmentier devint pour quelques instants le chef de l'établissement pharmaceutique. Mais le roi et les administrateurs avaient été mal avisés : ces saintes filles mirent, pour ainsi dire, l'Hôtel en révolution, et firent si bien, qu'après deux années de négociations, le roi, pour avoir la paix, consentit à retirer, ou du moins à modifier grandement son arrêté. Parmentier conserva le traitement de l'emploi qu'il avait reçu; mais il fut stipulé en même temps qu'il ne lui serait pas permis de remplir ses fonctions.

Sous le royaume des Pays-Bas, les temps étaient bien changés : le régime des privilèges avait disparu. La tolérance séculaire que les administrations des hospices avait continuée sous l'Empire, à l'égard de certaines officines des hôpitaux, n'était pas compatible avec la stricte exécution de la loi de 1818. La direction des pharmacies et la vente publique des médicaments

par les sœurs de charité, étaient une infraction manilesle à la loi; c'était (le l'exercice illégal de l'art de guérir, car, je l'ai déjà dit, la loi, à tort ou à raison (je ne discute pas ce point), exige un diplôme de capacité de celui qui exerce une branche quelconque de la médecine. Comme membre de la commission médicale. De Hemptinne eut donc pour mission de constater et de signaler les infractions qui étaient dénoncées à ce collège; notre confrère rencontra dans cette fonction délicate des résistances fort grandes, et quelquefois peu dignes du caractère des religieuses. Je m'abstiendrai de faire connaître les actes qu'il posa. L'exemple cité plus haut prouve assez les difficultés qu'il a dû trouver dans l'accomplissement de sa tache. Cette revue rétrospective ne serait d'ailleurs pas sans inconvénient, aujourd'hui surtout que l'on essaye de toutes parts de refaire le passé. Je dirai seulement qu'il finit par vaincre les résistances, et qu'il fut aussi ferme que modéré.

Notre confrère ne s'est jamais fait illusion sur le mobile qui animait les défenseurs de l'exécution de la loi : il avait trop de pénétration dans l'esprit pour ne pas voir dans ces dénonciations le calcul de l'intérêt privé. Sans doute, les corporations n'étaient pas en règle avec la loi, mais, on doit l'avouer, il devait leur en coûter d'admettre parmi elles des personnes d'un autre sexe. Ce moyen, en effet, leur avait été imposé dans les hôpitaux des grandes villes. L'affaire des officines des hôpitaux, qui dans le temps a soulevé tant de passions, était, à mon avis, susceptible d'une solution moins radicale, et surtout plus équitable que celle qu'on lui a généralement donnée. Dans la plupart des hôpitaux, il existait des sœurs qui, par leur longue expérience, et le savoir qu'elles avaient acquis, présentaient toute la garantie que la société peut raisonnablement réclamer, et qui, par cela même, étaient dignes de recevoir le diplôme de pharmacien. Cette manière de voir plaira peut-être fort peu à certains esprits; mais aujourd'hui, si des faits analogues se reproduisaient, je ne craindrais pas de conseiller cette solution, bien convaincu qu'elle concilie les droits de la liberté indi-

viduelle et les devoirs des administrations envers la santé et la sécurité publiques.

J'ai déjà fait observer que la commission médicale est chargée d'éclairer l'administration provinciale sur la convenance d'accorder ou de refuser l'autorisation d'établir des usines insalubres. Jusque dans ces derniers temps, le gouvernement lui-même a eu recours aux lumières de ce corps pour le même objet. Presque tous les rapports faits sur cette question, par la commission médicale du Brabant, pendant l'espace de trente années, sont l'œuvre de De Hemptinne. J'ai eu entre les mains la minute d'un très grand nombre de ses rapports : ils se distinguent tous par un grand sens pratique et par une remarquable impartialité d'appréciation. Je ne crains pas d'affirmer que, si les administrations avaient toujours suivi les sages avis de notre confrère, on n'aurait pas eu à déplorer les incommodités contre lesquelles les voisins de certains établissements se sont élevés avec tant de raison.

Le gouvernement avait une telle confiance dans les lumières de notre confrère, qu'il l'appela, au mois d'août 1851. à faire partie du conseil supérieur de santé, créé au ministère de l'intérieur. x\u mois de juin de la même année, il avait été nommé de la commission sanitaire, instituée pour rechercher les mesures propres à diminuer les ravages du choléra, dans le cas où le pays serait frappé de cette épidémie. On se le rappelle, à cette époque, ce fléau avait envahi l'Europe, et la plupart des médecins étaient d'avis que le choléra était contagieux, c'est-à-dire transmissible par le simple contact des individus affectés, et même par le contact des objets qu'ils avaient touchés. De Hemptinne fit, à cette occasion, un long mémoire.

Partant de l'hypothèse de ces transmissibilités par contagion, il inventa et fit construire des appareils destinés à la désinfection de tous les objets qui venaient des individus ou des lieux infectes. C'est ce même appareil que, vingt-cinq années plus tard, M. Vleminckx proposa pour la destruction

du sarcope de la gale, dans les effets des personnes alleintes de celle affection. Dans ce travail, notre confrère conseilla également les mesures d'hygiène, et, entre autres, l'assainissement des habitations, mesures auquelles, en 1849, nous avons dû le salut de la capitale.

Le gouvernement récompensa les services rendus dans cette circonstance, en décernant à notre confrère la médaille de 1'^ classe. En i849, pour reconnaître le dévouement qu'il avait montré lors de la réapparition du tléau, le gouvernement lui octroya encore la même distinction.

La grande confiance de l'administration dans les lumières de notre confrère était partagée par l'autorité judiciaire. Pendant près de vingt années, le parquet a sollicité son concours pour la recherche des falsifications et des empoisonnements. Témoin de quelques-uns des travaux qu'il a exécutés dans ces occasions, je puis affirmer que personne n'y a mis plus d'habileté et plus de conscience. Les essais qu'il faisait presque journellement pour constater la pureté des produits chimiques employés dans sa pharmacie, lui avaient donné une expérience et une sûreté de coup d'œil vraiment remarquables; sa dextérité était fort grande: il travaillait même avec une certaine élégance. Le respect qu'il professait pour l'honneur et la vie des hommes le rendait réellement malheureux, quand ses investigations le conduisaient à une conclusion fatale; je l'ai vu, dans une de ces circonstances, éprouver de véritables angoisses, angoisses que comprennent aisément ceux qui se sont livrés à des travaux de chimie légale; mais la mission de l'expert était sacrée pour lui : il faisait taire ses sentiments et ses appréhensions devant la sainteté du devoir.

Parmi ses recherches chimico -légales, il en est une qui témoigne hautement de sa grande habileté : il s'agit d'un empoisonnement par le sublimé corrosif. Cette analyse, toujours délicate, est aujourd'hui facilement abordable; mais il n'en était pas ainsi il y a vingt-cinq ans, lorsque De Hemptinne entreprit la sienne. Quoique la quantité de poison administrée fût relaiivement petite, il parvint néanmoins à extraire des organes digestifs de la

victime une quantité pondérable de mercure. La méthode analytique qu'il suivit ne serait pas désavouée actuellement (^).

Vers 1828, quelques boulangers du pays, imitant une pratique coupable qui avait pris naissance dans un département du nord de la France, introduisirent .du sulfate de cuivre dans le pain, afin d'empêcher celui-ci de pousser plat, lorsqu'ils se servaient de farines de qualité inférieure. Le gouvernement des Pays-Bas s'en émut et promulgua la loi de 1829 sur l'adultération des matières alimentaires par des substances nuisibles à la santé. Cette loi serait restée sans effet, si la chimie n'était venue faire connaître des moyens certains pour constater la présence de ces substances nuisibles, et notamment du sulfate de cuivre. A peine l'abominable pratique que je viens d'indiquer était-elle connue, que De Hemptinne se livra à une série d'expériences pour savoir comment ce sel vénéneux se comporte dans la panification. 11 adressa à l'autorité provinciale le résultat de ses essais, qui sont conformes en tout point à ceux si précis que M. Kuhlmann a fait connaître vers la même époque. Notre confrère reconnut qu'une quantité infiniment petite de sulfate de cuivre empêche le pain de pousser plat^ et qu'il lui communique en même temps la propriété de retenir une quantité d'eau beaucoup plus considérable que dans les conditions ordinaires. Le fait ciiimique le plus important qu'il constata, c'est la combinaison du sel métallique avec la substance du pain. En effet, par le simple lavage à l'eau, il ne lui a plus été possible de l'enlever. En rendant compte des efforts qu'il fit pour dissoudre le sel de cuivre, notre confrère expose un moyen qu'il avait mis en usage depuis bien des années dans son laboratoire, pour épuiser à l'aide de la petite quantité de liquide possible, une quantité donnée de matière pulvérulente. Ce moyen n'est autre que celui désigné aujourd'hui en chimie sous le nom de méthode de déplacement ou de lixiviation, et que feu Robiquet et M. Boulron-Charlard ont les premiers fait connaître

(') Cette méthode repose sur l'attaque des organes par l'eau régale, et sur la séparation du composé mercuriel formé, à l'aide de l'éther.

en France. Quoique notre confrère se fût servi depuis un grand nombre d'années de ce moyen, et qu'il l'eût même décrit dans un document officiel 0, il ne réclama jamais la priorité de l'invention, il en aurait eu l'intention, que l'extrême modestie de son caractère l'en eût détourné. D'après lui, cette méthode n'était qu'une simple application du procédé séculaire de lixiviation employé chez nous dans l'économie domestique, pour obtenir la lessive à l'aide des cendres. Il n'entre pas dans mes intentions de réclamer pour notre confrère l'invention de la méthode de déplacement, mais j'ai cru qu'en toute justice je devais à sa mémoire d'exposer ces faits. J'ai d'ailleurs un autre but, et celui-là je le dis tout haut : je veux justifier la prescription qu'il a faite de cette méthode, dans la Nouvelle pharmacopée, pour la préparation des médicaments; une expérience d'au delà d'un quart de siècle lui en avait fait reconnaître la bonté et la supériorité sur toutes les méthodes indiquées pour atteindre le même but.

Une autre circonstance fournit à De Hemptinne l'occasion de montrer combien l'analyse chimique lui était familière. Je dois l'avouer, j'éprouve un bien grand embarras à exposer ce fait, parce que je m'y trouve per-

(1) Voici un extrait de la minute du rapport de notre confrère sur l'adultération du pain par le sulfate de cuivre, et où il est question de l'emploi de l'appareil de déplacement ;

« Non content de ces derniers essais, je pris un long tube en verre que je remplis

« do mie de pain a) à 4 grains de sulfate, et que je plaçai dans une position verticale, en « arrosant de temps en temps d'une petite quantité d'eau distillée la partie supérieure <c du tube. Mon intention, en opérant de cette manière, était d'enlever le sulfate aux « parties du pain placées dans la partie supérieure du tube pour l'amener dans la partie « inférieure, et obtenir ainsi une petite partie chargée le plus possible de sulfate. J'es- « sayai la première partie du liquide qui avait traversé cette longue colonne de pain, et je « ne pus y découvrir le sel cuivreux. J'arrosai alors avec du prussiate de potasse la mie « de pain qui se trouvait placée à la partie supérieure du tube, et qui avait ainsi été « soumise au plus grand lavage de l'eau. Peu de temps après, la couleur rose s'y deve- « loppa, ce qui me fit voir que le sulfate de cuivre n'avait pas été enlevé. Dès ce moment, « je ne doutai plus que le sel de cuivre ne fût devenu insoluble...

' (a] Notre confrère avait confectionné des paius dans lesquels il introduisit res{.ectiTeinent 1/4, 1/J, 1J2; I, X, Setlgraioa (1 grain = 0 gr., 065} de sui&te de cuivre par pain de 1 livre médicinale (375 gvauunes).

sonnellement mêlé. Mais j'espère que mon désir de rendre à noire confrère la justice qui lui est due, me servira d'excuse légitime.

Notre confrère avait renoncé depuis longtemps à s'occuper de questions chimico-légales, lorsque la justice fit appel à mon dévouement pour l'examen d'une affaire très grave. Pour des raisons que je ne puis exposer ici, je m'étais seul chargé de la responsabilité de cette expertise; toutefois, notre confrère m'avait promis et m'a prêté généreusement son concours. Lorsque j'eus découvert, au sein même des organes de la victime, un poison inconnu jusque-là dans les annales du crime, la justice se préoccupa, avec raison, de ce qu'il n'y avait pas un second expert. Pour garantir toutes les éventualités, je suppliai notre confrère de rechercher, dans un des organes de la victime, qui était resté sous le scellé de la justice, le poison que j'avais extrait des autres organes. De Hemptinne voulut bien accéder à ma prière, et au bout de très peu de temps, il retira le même poison; il détermina si bien son individualité, qu'il était impossible, à l'homme le plus sceptique, de conserver le moindre doute à cet égard. Tout ce que j'ai écrit sur la présence de ce poison dans les tissus de l'estomac de la victime est dû aux recherches de notre confrère.

Si De Hemptinne avait fait imprimer tous les rapports qu'il a écrits sur les questions d'hygiène, de chimie légale, de police médicale, ils formeraient plusieurs volumes; mais il aimait peu ce genre de publicité : il croyait qu'il n'y a guère de renommée à recueillir en livrant à l'impres sion la moindre feuille qui échappe à la plume. Il est regrettable qu'il ait poussé si loin cette sage réserve, qui ne rencontre guère d'imitateurs.

Immédiatement après la constitution du royaume des Pays-Bas, l'industrie, qui, pendant la domination française, était restée chez nous dans son enfance, prit un rapide essor. Ce développement, cause première de la prospérité qui fait aujourd'hui la force et le bonheur de notre pays, nous le devons au génie particulier du roi Guillaume.

Notre confrère prit une part active au mouvement provoqué par le chef

de l'État. Il aida plusieurs industriels à ériger des usines ('), et c'est grâce à ses conseils et à ses recherches que MM. Prévinaire et Seny, dan» Tindiennerie qu'ils venaient de monter, parvinrent à découvrir le procédé de l'impression des toiles en rouge d'Andrinople, procédé qui était tenu soigneusement caché par les industriels suisses. On peut affirmer que le succès de cet établissement a dépendu de notre confrère : M. Prévinaire me l'a déclaré plus d'une fois. Au milieu de ce mouvement général, il ne pouvait rester personnellement inactif; dès 18-22, il érigeait une fabrique de produits chimiques aux environs de Bruxelles. Cet établissement fut toujours prospère; il lui procura de notables bénéfices, mais en même temps énormément de tracas. Peu d'hommes étaient aussi capables que lui de fabriquer bien et à bon marché; mais il lui manquait quelque chose pour être parfait industriel : il n'était nullement commerçant; il avait trop d'élévation dans le caractère pour se plier à toutes les nécessités que la concurrence effrénée a créées, et que la plupart des industriels doivent subir. Cette inaptitude aux mœurs commerciales, et sans doute aussi les soins incessants qu'il prodiguait à son officine, sont cause qu'il ne donna jamais à son usine le grand développement qu'ont pris chez nous la plupart des fabriques analogues. M:iis en revanche, son usine fut et est restée, entre les mains de son fils, un modèle à montrer aux industriels de tous les pays. On n'en saurait citer de ce genre établie plus rigoureusement d'après les principes de la science. Je n'en connais même aucune où il existe plus de perfectionnements dans les appareils, où l'on a pris et où l'on prend encore plus de soins, dans l'intérêt de la santé de l'ouvrier et de l'hygiène publique. L'avis que j'émets ici est partagé par des hommes fort compétents qui, tout récemment encore, ont recommandé certains appareils de cette usine pour améliorer le travail dans les fabriques du même genre.

(') La première fabrique d'huile de pied de bœuf a été établie en Helj^ique on 18ii, d'après les conseils de De Hemptinne, parMM.W.dki.MN «>f l'révinnin»: avant cette époque, c'était la France qui nous fournissait ce produit.

Les services rendus par De Hemptinne à l'industrie chimique de notre pays étaient notoires. Le roi Guillaume l'en récompensa, en 1827, en lui donnant le titre de pharmacien du roi. Il l'appela, en 1850, à faire partie de la commission directrice de l'Exposition des produits de l'industrie nationale. Notre confrère avait concouru lui-même. Il y avait envoyé les produits de son usine, ainsi que des modèles d'appareils de son invention, qui, pour la plupart, étaient en activité dans sa fabrique. 11 donnait là un bien noble exemple, et qui malheureusement est peu suivi; car souvent les industriels, ceux surtout qui sont incapables de découvrir ou de perfectionner quoi que ce soit, cachent le plus qu'ils peuvent leurs appareils; mais, qu'on ne s'y trompe pas, le secret dont ils s'entourent ne sert, en général, qu'à couvrir la pauvreté de leurs procédés de fabrication.

Les appareils que notre confrère exposa sont les différents systèmes de siphons destinés au transvasement de L'acide sulfurique et à l'élévation de l'eau; des pompes aspirantes et foulantes à simple et à doutfle effet ; une pompe à. incendie portative ; des soupapes ; des modèles de voûtes d cheminées contre les incendies; enfin, des paniers-réchauds en tôle à l'usage des plombiers, pour diminuer les chances d'incendie. Ces siphons, qui s'amorcent d'eux-mêmes, sont extrêmement ingénieux; ils n'ont cessé de fonctionner dans son usine, et ils sont aujourd'hui en usage dans plusieurs de nos fabriques. Les pompes sont construites de manière à produire le plus d'effet avec le minimum de force employée. Il a atteint ce but en rapprochant autant que possible le diamètre des tuyaux amenant l'eau, du diamètre de la soupape et du corps de pompe. Dans la pratique ordinaire, on fait généralement l'inverse.

Aux solennités industrielles de 1855, 1841 et 1847, le gouvernement belge appela de nouveau De Hemptinne à faire partie de la commission directrice de l'exposition; en 1841 et 1847, il le nomma membre du jury chargé de décerné les récompenses aux exposants. L'autorité ne pouvait

faire un meilleur choix. La longue expérience de notre confrère, ses connaissances spéciales, son activité, la confiance, le respect môme qu'inspirait son intégrité, tout justifiait sa nomination. De Hemptinne contribua très activement aux travaux de la commission directrice, et prit une grande part à la rédaction du rapport présenté par le jury de la troisième section (Arts chimiques).

Pour finir Texposé des actes de notre confrère relatifs à l'industrie, il me reste à parler d'un dernier objet. Avant 1850, feu Onder de Wyngaarl- C mzius avait réuni une collection de machines, d'instruments de mathématiques, de physique et de chimie. Après la révolution, le gouvernemont belge acquit cette belle collection; il résolut d'en former un musée industriel, à l'instar du Conservatoire des Arts et Métiers de Paris, et d*y joindre l'enseignement des sciences appliquées à l'industrie. C'était une grande et féconde pensée; mais il faut bien le reconnaître, les auteurs de ce projet n'avaient pas bien mesuré l'étendue des sacrifices pécuniaires auxquels sa réalisation entraînait le pays.

Pour diriger ce musée, le gouvernement institua une commission ; il fit appel au dévouement de deux de nos confrères, De Hemptinne et Quetelet. De Hemptinne accepta même la charge de trésorier. Sous l'administration de cette commission, le musée s'enrichit de beaucoup d'instruments scientifiques et de machines; mais il était facile de prévoir que les ressources feraient bientôt défaut pour l'achat des grandes machines, qui, à notre époque d'activité, se transforment presque journellement; il étdit évident de plus que cet établissement ne remplirait pas le but que ses créateurs avaient eu en vue. C'est ce qui arriva effectivement. Aussi, à dater de 1856, le ministre de l'intérieur s'abstint de faire connaître à la commission le montant des fonds dont elle pouvait disposer, et depuis ce moment jusqu'en 1841, il n'envoya plus au trésorier de mandats sur les caisses de l'Etat. Mais pendant ces cinq années, notre confrère, pour ne pas laisser le service en souffrance, fit de sa bourse privée des avances de fonds très considé-

râbles; il paya les employés, les ouvriers, les acquisitions des machines et des instruments. On retrouverait difficilement un trésorier si désintéressé; or, voici comment il fut récompensé de son dévouement, de sa générosité.

Après avoir reconnu que le musée ne rendait pas les services qu'il en avait attendus, le gouvernement prit le parti de le réorganiser, en lui donnant une direction exclusivement industrielle. Il nomma une nouvelle commission administrative. Je ne veux pas examiner si, dans la nouvelle organisation, on fut plus prévoyant quant aux conséquences qu'elle entraînait, et si actuellement cet établissement répond ou peut répondre au but de son institution : cet examen est étranger à mon sujet; mais ce qu'il ne m'est pas permis de passer sous silence, c'est la manière dont l'administration se conduisit vis à-vis de notre confrère. Non seulement elle ne le comprit pas dans la commission nouvelle ('), mais elle s'abstint de remercier celui qui avait servi gratuitement l'Ëtat pendant sept années, avec un dévouement et un désintéressement sans exemple.

Notre confrère fut profondément affligé de cette ingratitude. Mais il avait trop de grandeur d'âme pour s'en plaindre. Je n'ai pas la pensée de rendre responsable de ce fait l'homme d'État éminent qui était alors aux aff'aires. Les sentiments de profonde estime qu'il professait pour le savoir et le caractère de notre confrère, disent assez qu'il fut complètement étranger à ce grave oubli de toutes les convenances. J'aurais moi-même jeté un voile sur ces faits, si je n'avais voulu protester contre cette faussé maxime, que les gouvernants ne pratiquent que trop souvent, et qui consiste à rendre les hommes responsables des vices des institutions qu'ils n'ont point créées.

Depuis longtemps, la place de De Hemptinne était désignée dans l'Académie. Elle le choisit en 1854. Cette distinction a été une de celles à laquelle

(') 11 en fut de môme de notre collègue, M. Ad. Quotelet.

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